Antoine Lucas, prêtre de la Mission
bien mieux m’y accommoder. » Je vous dis de même, ma fille : ce que vous trouverez de mal et de préjudiciable à la gloire de Dieu, ou au salut du prochain, oh ! essayez par voie douce d’y remédier ; mais ce qui ne sera point mal, tant qu’il se pourra il le faut laisser.
Sur quoi, la sœur à qui il parlait lui dit :
Monsieur, M. le comte m’a dit qu’il fallait regarder ce qui se faisait et comme l’on se gouvernait dans l’hôpital, pour le lui dire; mais cela me fera de la peine, car je n’aime guère à rapporter les choses.
— Ma fille, dit notre très honoré Père, ou les choses qui s’y passent sont bien, ou elles sont mal, ou bien elles sont indifférentes. Si elles sont bien, oh! il faut le dire sans crainte; si elles sont mal, il les faut dire clans la vérité et bien prendre garde à ne se pas tromper, et en être bien assuré avant que de les dire, et les dire le plus doucement qu'il se pourra; et si elles sont indifférentes, n’en rien dire du tout, ou, si on vous les demande, que M. le comte en veuille être informé, et que vous en ayez connaissance, les dire comme elles sont, sans y rien ajouter. Car, ma fille, il faut toujours regarder Dieu et jamais nous. Si Dieu veut que vous demeuriez là, il saura bien en donner les moyens, sans que vous les cherchiez ; et s’il ne le veut pas, il ne le faut pas vouloir aussi.
Y a-t-il encore quelque autre chose à proposer?
Mademoiselle proposa à quel confesseur elles iraient, et dit qu’il y avait un ecclésiastique dans l'hôpital qui avait le gouvernement des garçons, et qu’elle croyait n’être pas à propos que nos sœurs allassent à lui, à cause de la communication qu’il faudrait peut-être avoir à cause des enfants.
Sur quoi M. Vincent dit :
Il est bien difficile de dire à qui elles iront, ne connaissant pas les ecclésiastiques de ce pays-là; mais surtout il ne faut point qu’elles aillent à celui qui est dans
l’hôpital, et même il faudrait qu’on le logeât ailleurs. Voyez-vous, ma fille, quant aux ecclésiastiques, n’ayez jamais de communication avec eux hors la confession; car nous voyons le mal que cela apporte et il n’est que trop vrai que la plupart des désordres qui arrivent dans les communautés sont causés par nous, gens d’église. Portez-leur grand respect, grande révérence, mais ne vous y arrêtez point. Pour le confesseur, il y a là toutes sortes de religieux, mais je pense qu’il vaut mieux qu'elles aillent à un des bons ecclésiastiques de la paroisse. Ne le jugez-vous pas, Mademoiselle?
— A quoi elle répondit que oui, et dit ensuite :
Mon Père, il y a à cette heure quelque chose à dire sur la manière d’agir de nos sœurs entre elles. Votre charité ne trouverait-elle point à propos que tous les jours elles prissent quelque temps ensemble, d’une demi-heure ou environ, pour se rapporter les choses qu’elles auront faites, les difficultés qu’elles auront rencontrées, et aviser ensemble de ce qu’elles auront à faire?
— O mon Dieu! oui, dit notre honoré Père, il faut cela : grande communication l’une à l’autre, s 'entre- dire tout. Il n’y a rien de plus nécessaire. Cela lie les cœurs, et Dieu bénit le conseil que l’on prend ; de sorte que les affaires en vont mieux. Tous les jours, à la récréation, vous pouvez dire : « Ma sœur, qu’avez-vous rencontré? Aujourd’hui, telle chose m’est arrivée, que vous en semble? » Cela fait une si douce conversation que vous ne le sauriez croire. Au contraire, quand on fait son fait à part, sans en rien dire, cela est insupportable. Il y a une servante dans la Compagnie qui fait une peine incroyable à ses sœurs, pour être de cette humeur-là; et pour moi, j’éprouve que là où nous avons de pauvres gueux de la Mission, s’il y a un supérieur qui soit libre, qui se communique, tout va bien ; au contraire, s’il y a quelqu’un qui se tienne sur son quant à moi et en son
particulier, cela cadenasse les cœurs et personne ne l’oserait aborder. De sorte, ma fille, qu'il faut cela, qu’il ne se passe rien, qu’il ne se fasse rien, et qu’il ne se die rien que vous ne le sachiez l’une et l’autre. Il faut avoir cette mutualité.
La sœur, là-dessus, proposa si, quand elle irait parler à M. le comte, elle ne prendrait pas avis de sa sœur. A quoi il fut répondu :
Oui, ma fille; et, s’il se peut, il faut que vous n’y alliez et que vous ne lui parliez que toutes deux ensemble. Parfois, comme il vous ira voir, vous n’y pourrez peutêtre pas être toutes deux; en ce cas, il ne faudra pas laisser de lui parler; mais pour chez lui, n’y allez jamais seule, s’il se peut. Et pour quelque autre affaire que ce soit, mes filles, prenez toujours conseil l’une de l’autre, et si vous m’en croyez, rendez-vous toujours plutôt à l’avis de votre sœur que de suivre le vôtre. M. de Genève disait qu’il eût mieux aimé plier sa volonté à celle de cinquante personnes que non pas accommoder une seule personne à la sienne. J’ai connu un conseiller de la cour, qui avait été huguenot, et qui, depuis qu’il s’était converti, était arrivé à une grande perfection. Tout conseiller qu’il était et âgé, il ne faisait jamais rien sans prendre conseil. S'il n’avait personne, il appelait son laquais : « Viens ça, petit Pierre, j’ai une telle affaire; que penses-tu que je doive faire là-dessus? » Son laquais lui répondait : a Monsieur, il me semble que vous feriez bien de faire comme cela. » — « Va, Pierre, tu as raison, je suivrai ton conseil. » Et il m’a dit qu’il éprouvait que Dieu donnait une telle bénédiction là-dessus que les choses qu’il faisait de cette sorte réussissaient à bien.
Voilà donc tout ce qui concerne ma sœur Anne. Tl faudra qu’elle écrive. Si elle trouve quelque autre difficulté, elle en donnera avis; mais il ne sera pas nécessaire
qu’elle le dise à M. le comte. Elle pourra dire : « Nous y penserons. Monsieur », et durant ce temps-là elle écrira. Il faut que, dans le commencement, elle écrive au moins tous les quinze jours ; et puis après, cela s’en ira à un mois pour l’ordinaire, quand toutes choses seront bien établies.
A cette heure, à l’égard des principaux de la ville et du peuple même, il faut avoir beaucoup d’humilité et de soumission, porter un grand honneur, un grand respect, et enfin tâcher de contenter tout le monde pour ^es gagner à Dieu. Je serai bien aise de leur parler à toutes deux ensemble avant qu’elles partent.
Mademoiselle demanda si, pour leur nourriture, elles feraient là comme on fait ici, parce qu’on leur voudrait peut-être faire meilleure chère.
— Oh! cela pourrait bien être; mais, ma fille, il faut toujours demeurer à la pratique de ce que vous voyez observer dans la maison. M. le comte pourrait bien vous tenter, oui, pour voir ce que vous ferez; mais il se faut excuser honnêtement : « Monsieur, nous ne faisons que cela. »
" Mademoiselle continua :
Et pour l’argent du reste de leur voyage, mon Père, ne sera-t-il pas bon qu’elles le lui rendent quand elles seront arrivées?
— Oui, Mademoiselle, cela sera fort bien; il est bon qu’il voie cette simplicité-là. Vous pouvez, ma fille, lui dire : « Monsieur, il nous avait été donné tant; nous n’avons fait dépense que de tant; voilà ce qui nous reste. » Il faut vivre avec lui d’une manière qui le contente, car il a grande estime de la Compagnie, et pour peu qui le choquât, il ne s’en tairait pas.
Or ça, pour ma sœur Jeanne, il lui faudrait bien quatre esprits. Si elle pouvait emporter celui de Mademoiselle Le Gras, cela lui ferait bien plaisir; n’est-il pas
vrai, ma fille? Oh bien! pour le présent je pense que je ne vous puis rien dire. 11 faudra vous voir.
Il fut mis en question savoir si l'on devait renvoyer une fille de Loudun, pour loirs à Angers, sur ce qu’elle témoignait s’en vouloir aller et sur ce que d’ailleurs elle était de si mauvaise humeur que quelquefois il se passait trois ou quatre jours sans quelle parlât à personne, et ne mangeait point. Quelques-unes furent d’avis qu on la renvoyât, puisqu'elle le demandait, et qu’elle était de télle humeur, que, quand elle ne l’aurait point demandé, on aurait eu sujet de la mettre dehors.
Notre très honoré Père dit :
Généralement parlant, on doit mettre dehors toute personne qui fait paraître s’en vouloir aller. Un de nos messieurs, sortant de chez nous, me dit : « Monsieur, si j’avais un conseil à vous donner et que j’en fusse capable, je vous dirais que, dès que quelqu’un vous témoigne s’en vouloir aller, il ne le faut point garder davantage, car il ne fait que gâter les autres. »
Néanmoins, mes filles, il y a quelquefois des tentations qui passent, comme en un bon Capucin que j'ai connu. Etant encore novice, une fois étant à vêpres, comme il avait été grand chasseur, toute sa chasse lui revint en mémoire. Il ne fit autre chose que s’entretenir de chevaux, de chiens, d’oiseaux. Il courait un lièvre. Enfin ses vêpres se passèrent ainsi. Quand il fut revenu à lui, le voilà bien étonné : « Comment! dit-il, tu veux être Capucin et tu viens de la chasse! Oh ! tu n’es pas propre à être Capucin; il s’en faut retourner. )> Il s’en va trouver son prieur : « Mon Père, faites-moi donner mon habit; je veux m’en aller. » — « Eh! qu’y a-t-il, mon frère? dit le prieur. » — « O mon Père, je ne suis pas propre à être Capucin ; je viens de vêpres, et tout le long de vêpres je n’ai bougé de la chasse. » — « Comment, mon frère! vous avez été à la chasse durant vêpres! Et étiez-
vous au chœur? » — « Oui, mon Père, mais je n ai eu attention à rien autre chose qu’à La chasse. C’est pourquoi je vous prie que l’on me donne mon habit, car je ne suis pas propre à être Capucin. » — « Eh ! dites-moi, mon frère, dit le prieur, quand vous alliez à la chasse comme cela, que vous poursuiviez le -lièvre, vous êtesvous écrié : Oh ! le lévrier ! oh ! lévrier ! » • — • « Nenni, mon Père, je n’ai dit mot. » — « Oh! ce n’est donc rien que cela, mon frère, vôus ne laisserez pas d’être propre à être Capucin. » Et il demeura comme cela et il a vécu extrêmement vieux et dans une grande perfection.
Oh! j’ai dit cela, mes hiles, pour être la récréation de notre entretien, mais pour vous dire aussi que, quand on reconnaît, comme cela, des tromperies du diable, il n’y a point de danger de tâcher à aider ceux qui les souffrent. Mais, quand on voit que c’est d’eux-mêmes et qu’ils s’opiniâtrent et persévèrent, il faut les ôter.
Pour celle-ci, ma sœur Jeanne, passant par là, la verra et verra sa disposition, saura les sentiments de Monsieur l’abbé de Vaux et de Monsieur Ratier et nous Les mandera, et nous lui manderons ce qu’elle aura à faire au retour.
Il fut ensuite proposé trois sœurs pour en envoyer deux à Nantes et une à Angers, et puis Monsieur Vincent dit : Sancta Maria , succurre miseris , etc., et donna la bénédiction en ces termes :
Je prie Notre-Seigneur vous donner sa bénédiction pour l’exécution de toutes les choses qui viennent d'être résolues, à ce qu’elles puissent être faites de la manière qui lui sera la plus agréable.
Benedictio Domini Nostri J esu Christi...