CONSEIL DU 30 OCTOBRE
Mes filles, il est question de mettre ordre à quelques nécessités que Mademoiselle Le Gras a remarquées dans la Compagnie, où, s’il y a quelque chose à faire, il est bon que ce soit maintenant plutôt que plus tard. Les choses ne sont pas encore bien avancées. Mademoiselle Le Gras est en vie. Ce que l’on fera à présent demeurera toujours, ou, si on laissait vieillir les choses, quand, dans un autre temps, on y voudrait remédier, d’ici à trente ans, quarante ans, cinquante ans, si la Compagnie durait jusque-là, il ne serait plus possible; on dirait : a Cela s’est fait au commencement; cela s’est continué; Monsieur Vincent y était; Mademoiselle Le Gras [aussi] ; et ils ont bien approuvé que cela se soit fait ainsi. » C’est pourquoi, mes filles, s’il y a quelque chose à donner pour la perfection de cette Compagnie, il le faut faire, et au plus tôt.
Mademoiselle Le Gras propose s’il est expédient que nos sœurs de la ville et de la campagne qui tiennent école, prennent les garçons et les filles, et, au cas qu’elles prennent les garçons, jusques à quel âge elles les garderont.
Il y a beaucoup de raisons pour cela. Premièrement, cela peut faire beaucoup de bien, donnant les principes de la piété à ces jeunes enfants, qui, sans cela, n’auraient peut-être pas d’instruction. Secondement, il semble y avoir nécessité, parce qu’en la plupart des lieux il n’y a pas de maître d’école. En troisième lieu, c’est que les pères et mères le désirent et, ce semble, ont grande raison, parce qu’il serait à désirer que leurs garçons eussent
Document 161. — Dossier des Filles de la Charité, original écrit de la main de sœur Hellot.
au moins autant d’ instruction que leurs filles; et, pour cette raison, ils pressent nos sœurs d’en prendre en la plupart des lieux où elles sont. En quatrième lieu, il semble qu’il n’y ait pas d’inconvénient à craindre de la part de la maîtresse ; ce ne lui peut pas être un sujet de tentation de la part des enfants, étant si petits. Il n’y peut, ce semble, avoir aucun danger. Voila quatre raisons pour lesquelles il semble à propos que 1 on en prenne.
Contre cela nous avons une ordonnance du roi qui le défend, et une de M. l’archevêque. Une autre raison est celle pour laquelle les défenses ont été faites. Le diable se mêle partout, et nous avons vu arriver des accidents si étranges qu’il semble qu’il soit nécessaire d’ôter toute •occasion. Il y a quelque temps qu’en un village proche d’ici des filles allaient à l’école chez un maître; c’était un prêtre âgé de plus de soixante ans, qui fut si malheureux que de faire violence et commit le mal. Il fut condamné à être brûlé. La sentence fut exécutée et le procès brûlé avec lui. Or, quoique je ne sache point et qu’on ne parle point qu’il soit arrivé chose semblable à des hiles, on ne sait pas ce que le diable pourrait faire. Il en arriva autant à un maître d’école qui avait quelques petites écolières. Et ce que nous voyons arriver aux autres, nous le devons craindre en nous.
En troisième lieu, supposé que l’on en prît, il ne les faudrait pas longtemps garder, et ce serait une grande peine quand il les faudrait rendre.
En quatrième lieu, c’est que l’on n’en doit point prendre, suivant les lois et les défenses qui sont faites du roi et des prélats, qui semblent nous signifier la volonté de Dieu; et nous devons croire, en effet, qu’elle est en ce qu’ils nous ordonnent. Il serait plus mal que de tout autre que nos sœurs en prissent, devant être des premières à exécuter les ordonnances.
Voilà donc quatre raisons pour lesquelles il semble que l’on ne doive point prendre des garçons, contre lesquelles vous en avez quatre autres : la première, que cela peut faire du bien, et c’est une pitié; la deuxième, qu’il semble même qu'il y ait nécessité, n’y ayant point de maître d’école; la troisième, les parents le désirent; la quatrième, il semble que de la part de la maîtresse, ni des enfants, il n’y ait aucun danger à craindre. J’en ajoute encore une cinquième, qui est que vous le faites déjà à vos petits enfants trouvés. Vous avez garçons et filles, tellement qu’il n'en serait pas pis quand, dans les villages où les sœurs tiennent école, elles les prendraient aussi. Que vous en semble, ma sœur?
La sœur fut d’avis que, tant qu’ils n’auraient que la jaquette, on les pourrait bien prendre, parce qu’il semblait y avoir quelque nécessité et rien à craindre. Une autre fut d’avis qu’on ne les devait point du tout prendre, pour les raisons alléguées sur ce sujet.
Mademoiselle proposa quelques difficultés, pour lesquelles elle en avait quelquefois fait prendre, qui est que parfois une fille ne pourra venir à l’école si elle n’amène son petit frère avec elle, la mère n’étant pas au logis pour y prendre garde.
Monsieur Lambert, assistant de notre très honoré Père, fut d’avis que, dans ces nécessités-là, les petits garçons pourraient venir, mais que, dès qu’ils auraient prié Dieu, ils s’en retourneraient sans que les sœurs leur montrassent à lire.
Notre très honoré Père, ayant recueilli les opinions, dit :
Je pense qu’il sera bon de nous en tenir à l’ordonnance qui a été faite de n’en point prendre du tout. Le roi 1 a faite avec conseil. Les prélats sont personnes conduites de Dieu, qui y ont apporté mûre délibération; et ils 1 ont faite pour des raisons qui nous en doivent em-
pêcher. Faire le contraire, ce serait exposer une hile au danger. Et quoiqu’il ne paraisse pas manifeste, nous ne saurions empêcher les pensées qui leur peuvent venir, avec lesquelles le diable se mêlant, il pourrait arriver de grands désordres.
Secondement, quand vous prendriez des garçons, vous ne les pourriez prendre qu’ils n’eussent six ou sept ans. Il ne serait pas à propos de les garder passé huit ans. Encore serait-ce un âge trop avancé. Les renvoyer après avoir été un an à l’école, à l'heure qu’ils commenceraient d’apprendre quelque chose, l’on aurait mille peines. Ce serait arracher une dent aux pères et aux mères que de tirer leurs enfants de l’école alors.
En troisième lieu, on aurait continuellement dispute. Nos sœurs auraient à démêler avec les parents de ceux qu’elles renverraient, avec les parents de ceux qu’elles ne voudraient pas prendre, et toujours quelque chose à démêler; il ne se pourrait jamais faire qu’elles ne mécontentassent quelqu’un.
En quatrième lieu, quoiqu’elles n’en dussent recevoir que de petits, il se pourrait, dans les lieux plus éloignés, trouver des libertins qui en prendraient de plus grands 2t causeraient peut-être du scandale à la Compagnie.
Pour toutes ces raisons, mes hiles, il sera bon que l’on n’en prenne point du tout. Nous sommes deux ou trois ie cet avis. Il en faut demeurer là.
La seconde chose que Mademoiselle propose, est de savoir si l’on peut prendre des pensionnaires dans la naison de Paris et aux champs. On trouve que cela pourli ait faire beaucoup de bien et à l’égard des hiles que ’on prendrait et à l’égard de la maison. A l’égard des
Idles, d’autant qu’on leur ferait prendre de bonnes oœurs ; on leur donnerait de bonne heure des principes le vertu et on pourrait rompre en leur jeunesse beaucoup ’inclinations vicieuses qui les pourraient perdre, si elles
n’étaient soigneusement déracinées. A T égard de la maison, parce que peut-être, étant élevées parmi vous, il pourrait prendre envie à quelques-unes d’y demeurer. Il s’en voit assez qui, ayant été jeunes pensionnaires dans des religions, ont puis après vocation pour être religieuses. Que sait-on ce que Dieu ferait?
Une autre raison, c’est que l’on est fort pressé d’en prendre; les parents le désirent et l’on aurait grande peine de les refuser dans les lieux particulièrement de la campagne où sont nos sœurs.
Une autre raison, c’est qu’il n’y a pas d’inconvenient d’en prendre, pourvu qu’elles aient des lits pour coucher à part, car il ne faut point du tout qu elles couchent en- ^ semble.
Vraisemblablement cela apporterait quelque pePt profit à la maison. Elles pourraient donner pension honnête. Des enfants ne font pas grande dépense.
Il semble donc qu’en beaucoup de manières cela accommoderait et n’incommoderait pas.
Contre cela, vous avez à considérer que c’est un grand soin à des sœurs qui ont leurs malades à servir et leurs écoles à tenir, d’avoir encore des pensionnaires à gouverner. Elles doivent tout ce qu’elles ont de temps aux pauvres, et c’est en user en quelque manière autrement que de prendre des pensionnaires.
En second lieu, il y a à considérer l’embarras que cela cause, qui n’est pas petit, parce qu’il y faut vaquer avec grand soin.
Voilà, ce me semble, ce qui peut empêcher que l’on en prenne. Contre quoi vous avez à considérer le bien que cela ferait, l’avantage que la maison en pourrait espérer, le désir des parents et le peu d’incommodité que I on en recevrait. Que vous en semble, ma sœur?
Les sœurs furent d’avis que, pour l’embarras que cela
causait et pour T occasion que cela donnait aux sœurs de rompre ou se relâcher de leurs règles, il était plus à propos de les refuser que d’en prendre, joint à ce que l’on n’y remarquait pas de profit considérable.
Mademoiselle jugea que, dans la maison de Paris et toutes les paroisses, il était impossible d’en prendre, mais que, pour la campagne, il semblait être presque nécessaire, d’autant que la plupart des dames qui font les établissements, ou y contribuent, le proposent et désirent, et ce sont elles-mêmes qui les baillent à nos sœurs. Pour l’embarras, nos sœurs n’étant pas si occupées à la campagne qu’ailleurs, cela ne leur en causerait pas beaucoup. Pour l’occasion de rompre les règles, celles qui s’étaient bien affectionnées à les pratiquer ne s’y laisseraient pas aller, et celles qui seraient capables de le faire ne laisseraient pas sans cela. Quelques-unes en ayant déjà, que les dames mêmes entretiennent, il serait très difficile de les renvoyer, cela pouvant les offenser et leur faire tout quitter. Pour toutes ces considérations, -elle pensait qu’il était expédient d’en prendre en quelques lieux de la campagne.
Monsieur Lambert, assistant de Monsieur Vincent, fut d’avis que, nonobstant les raisons représentées, il n’en fallait point prendre, attendu que parfois les humeurs des sœurs ne cadrent et ne se rencontrent pas si égales qu’il n’y ait quelques petits différends, qui, étant remarqués de ces filles, pourraient ruiner la maison de réputation; que, nos sœurs n’ayant que peu de temps à faire leurs exercices, il faudrait souvent que, au lieu de faire leur oraison, elles songeassent à leurs pensionnaires; qu’elles n’auraient aucune liberté; qu’il faudrait ique tout ce qu’elles diraient et feraient fût vu d’elles, n’ayant pas de lieu pour les mettre séparément.
Notre très honoré Père, reprenant la parole, dit :
Je suis de meme avis, nies filles, qu il n en faut point
prendre; oh! non, point du tout.
Premièrement, pour le. bien que cela peut faire leur donnant de bonnes instructions, il n est pas à considérer, parce que, s’il est cause qu une sœur rompt sa règle, c’est un plus grand mal. De penser que cela puisse donner de bons sujets à la Compagnie, cela est bien hasardeux. Je n’ai jamais vu que les 'personnes qui ont été mises pensionnaires dans les religions y soient demeurées ; elles sont ordinairement lâches ; cela n a point de cœur, et les religieuses n’en veulent point. Monsieur de Genève1 a permis aux religieuses de la Visitation d’en prendre; mais elles ne doivent point passer le nombre de six. S’il eût jugé que cela eût fait beaucoup de bien, il ne se serait pas restreint à si petit nombre.
De plus, si ce sont filles de bonne maison qui donnent pension honnête, il les faut traiter autrement que vous. C’est avoir P incommodité de faire deux ordinaires. Si nos sœurs,, pour ne pas avoir l’incommodité de mettre deux pots-au-feu, comme elles ne seraient que deux personnes, pensaient à s’accommoder comme leurs pensionnaires, elles se retireraient de la frugalité de leur maison, qui est l’âme et la vie des Filles de la Charité. Oui, mes filles, la frugalité est l'âme de votre Institut. C’est par elle que vous subsistez; et tant qu’elle sera parmi vous, vous subsisterez. Mais, dès que l’on s’en relâchera, que l’on ne se contentera plus de potage, de pain, de fromage, oh! adieu les Filles de la Charité! il n’en faudra plus parler. Pour cette raison donc, il est bien expédient et) même nécessaire que l’on n’en prenne non plus aux champs qu’à Paris.
Mademoiselle lui ayant demandé congé de parler, lui représenta que, de quelque condition que fussent les
i. Saint François de Sales.
pensionnaires, quand on les prenait, on les avertissait qu’elles ne seraient point autrement nourries que nos sœurs.
— N’importe, Mademoiselle, dit notre très honoré Père, car voilà encore d’autres raisons qui ont été alléguées, qui sont très considérables, qui sont la difficulté que les sœurs pourraient avoir quelquefois à compatir ensemble. S'il faut qu’une petite fille ait connaissance de cela, edle le dira à tout chacun. Après, si une sœur vient de loin porter des remèdes, est-elle revenue, au lieu de penser à faire son examen, il faut qu’elle songe à ses pensionnaires, et tout le temps qu’elle pourrait avoir pour vaquer à Dieu, il faudra qu’elle l’emploie à cela. Vous me pourrez peut-être dire que, comme elles sont deux, celle qui montre aux enfants pourra bien montrer aux pensionnaires par même moyen. Mais ce n’est pas le tout. Il faut blanchir, habiller, nettoyer; il faut avoir l’œil sur leurs mœurs. S’il faut que les sœurs aient plusieurs malades et qu’elles quittent toutes deux le logis, les pensionnaires seront en danger, il peut arriver mille accidents. Et il y a d’autres personnes qui les peuvent prendre sans courir risque, parce qu'elles se donnent tout à cela. Il en faut demeurer là, de n'en prendre en pas un lieu. Quant à celles qui en ont, elles les garderont, de crainte de choquer trop les dames; mais, cela fait, il ne faut plus qu’elles en prennent d’autres.
Mademoiselle Le Gras propose, pour le bien de la Compagnie et l’avancement de nos sœurs, d’autant que, dans les conférences ordinaires, on ne s’accuse pas quelquefois de tout, ou on ne le dit pas en la manière qu’il faudrait, ou l’on ne dit que la moindre partie, taisant souvent ce qui serait plus nécessaire de dire, elle propose, dis-je, s’il ne serait point à propos qu’une sœur qui aurait charge, dît, quand une sœur manquerait à s’accu-
ser
de quelque chose : « Ma sœur, en esprit de charité, je vous avertis que vous avez fait telle faute que vous oubliez de dire. »
Je pense que cela se fait dans plusieurs maisons bien réglées et sert beaucoup. Que vous en semble, ma sœur? Croyez-vous qu’il soit expédient de le faire dans la Compagnie ?
Les sœurs furent d’avis qu’il serait bien à propos; et Mademoiselle, étant interrogée, dit qu’elle l’avait pensé comme une pratique nécessaire, parce qu’elle voyait que petit à petit nos sœurs se relâchaient à ne pas dire les f autes les plus considérables et à trouver mauvais d en être averties, et qu’au moins, quand il y aurait un ordre pour cela, il faudrait qu’elles le souffrissent, et qu elle espérait qu’elles s’en corrigeraient avec plus de soin.
Notre très honoré Père s’étant informé comme nous faisions dans les conférences ordinaires, Mademoiselle lui en fit succinctement le rapport; en suite de quoi il dit : *
Oh! de cette façon-là l’accusation est libre; mais, comme Mademoiselle propose, ce qu’elles oublieront de dire, celle qui aura charge, ou Mademoiselle même, le dira.
Interrogé sur soin sentiment,. Monsieur Lambert rapporta qu’aux Jésuites cela se pratiquait à la lecture de table et que le supérieur donnait au lecteur le mémoire qu’il avait fait des fautes, et le lecteur en faisait lecture tout haut; et ils n’avaient point d’autre manière de s’avertir. A quoi ils réussissaient de telle sorte que l’on voyait le progrès qu’ils faisaient en la vertu, et qu’il croyait que cette pratique-là, s’observant par eux, ne pouvait être que très profitable, et partant il jugeait fort à propos de l’admettre dans la Compagnie.
Après l’avis de Monsieur Lambert, Monsieur Vincent continua :
Donc vous êtes d’avis tous qu’il serait bon de le taire.. Oh ! Dieu soit béni ! je le pense aussi. En avez-vous parlé à nos sœurs? Savent-elles que vous êtes en terme de faire cela?
Mademoiselle lui dit qu’avant d’en avertir sa charité, elle en avait fait la proposition aux sœurs dans une conférence et leur avait donné du temps pour se recommander à Dieu et y penser; en suite de quoi, dans une autre conférence, elle leur avait demandé leur sentiment et que toutes celles qu’elle avait interrogées, qui étaient la plus grande partie, avaient paru le désirer.
— Voilà qui est fort bien. Reste maintenant à voir de quelle façon vous vous y gouvernerez. Premièrement, il faudra qu’il y ait une sœur, de celles qui sont sédentaires à la maison, qui ait charge de vous rapporter les défauts qu’elle verra, et vous en ferez un mémoire, que vous lirez vous-même à la conférence pour la première fois. Après, ce pourra être la sœur qui vous représente. Il faut que celles qui sont les plus remarquables, les piliers de la maison, il faut, dis-je, qu’elles soient des premières.
Sur quoi Mademoiselle lui dit qu’elle pensait qu’il fallait que ce fût elle.
— Oh ! il n’est pas nécessaire ; mais, comme je vous, dis, celles qui sont les plus considérables dans la maison, les plus employées.
Mademoiselle propose encore savoir si elles ne feront point quelques petites humiliations.
— Oh! oui-da, il est bien juste qu’ayant reconnu avoir failli, elles fassent quelque petite pénitence. Nous vous donnerons des mémoires de ce qui pourra être à propos. Nous avons à proposer epcore le renvoi d’une fille du Mans et d’une de Normandie.
Sur quoi Mademoiselle proposa les raisons qu’il y avait de renvoyer premièrement celle du Mans, d’autant
que, pour quelque chose qui s’était passé en une paroisse où elle avait été, elle avait elle-même demandé à sortir, qu’on l’avait gardée pour voir si elle ne se pourrait raccommoder et qu’en effet elle était assez disposée à demeurer à présent, mais que, son humeur étant mélancolique, dès que quelque chose venait à la choquer, elle ne mangeait ni ne parlait point et devenait malade, comme il y avait plus de deux mois qu’elle était, sans qu’il y eût paru fièvre, mais un mois seulement de tristesse et chagrin. Et outre ce, elle paraissait entichée du poumon. Il fut conclu qu’elle serait renvoyée.
Pour celle de Normandie, c’était une bonne fille qui avait eu plus d’une envie d'être de la Compagnie avant que d’y être reçue, et était d’une humeur fort douce, mais extrêmement lente et pesante, fort malsaine, demeurée malade dès la retraite, et elle l’avait été peu de temps avant que de venir en la Compagnie.
Sur cette proposition, notre très honoré Père dit :
Dans les maisons bien réglées, l’on regarde extrêmement à la force des filles. Il y a beaucoup de religions où on les visite par tout le corps. Or, si l’on observe de si près dans les maisons religieuses, dans la Compagnie, où il faut beaucoup plus travailler, il est nécessaire île n’en prendre point qui puisse être à charge à La maison. Que, si elles n’ont pas tant de force, elles aient quelque talent qui les rende utiles, qu’elles puissent tenir l’école et rendre d’autres services. Celle-ci sait-elle lire?
Ayant été trouvé que le peu qu’elle savait ne donnait pas sujet d’espérer qu’elle pût de longtemps rendre service, spécialement à cause de sa lenteur, il fut conclu qu’elle serait renvoyée.
Mademoiselle, prenant occasion de la présence de Monsieur Lambert, en proposa une troisième, qui était dans la Compagnie depuis quatre ans et davantage et avait
toujours été malade, sans qu’il parût souvent ce qu'elle avait, et, outre ce, n'avait jamais donné témoignage d’aimer sa vocation, s'accostant toujours des malcontentes, ne paraissant point affectionnée ni soigneuse à l’observance de ses règles et paraissant s'aimer et se conserver en telle sorte qu'il était à juger que, si elle eût trouvé ailleurs quelque meilleure occasion, elle s’y fût engagée. Et il y avait quelque chose à craindre la laissant davantage parmi nos sœurs, pour le mauvais exemple qu’elle donnait aux autres, ne faisant rien du tout.
Il fut allégué le temps qu’il y avait qu’elle était dans la maison, ce qu’elle savait qui y pourrait servir et ce que sa sortie pourrait faire dans les esprits, qui étaient blessés de la croyance que l’on mît les Elles dehors dès qu’elles étaient malades, celle-ci leur ayant été proposée pour exemple.
Sur quoi notre très honoré Père dit :
Dès que vous voyez une personne qui se porte lâchement, qui persévère et ne se corrige point, il n’y a rien à espérer. Il faut que les infirmes que les communautés gardent soient des exemples de régularité, de vertu, de modestie et que ce soit la considération de l’affection à leur vocation et de leur ponctualité qui les fasse garder. Autrement, cela gâte tout. Car, celles-ci ne faisant rien et d’ailleurs ayant l’esprit mal fait, cela fait plus d’impression dans les esprits faibles que ne feront beaucoup d’autres qui seront bonnes, parce que l’esprit a de la pente au mal et se range plutôt du côté de ces personnes-là, s’il n’est bien fondé en la vertu, qu’il ne fera du côté de celle qui les pourra servir. Partant, je pense qu’il est nécessaire de renvoyer cette fille. Mais, comme il y a longtemps qu’elle est dans la maison et qu’elle ne paraît pas ouvertement s’en vouloir aller, il sera à propos de lui proposer et tâcher, en lui représentant ses infirmités, de lui faire désirer de s’en aller, lui représentant que.
quand elle sera ailleurs où elle aura moins de travail, elle s’en pourra mieux porter; et, de quelque façon que ce soit, il s’en faut défaire. Et il fut ainsi conclu et fait.
Nous avons maintenant à voir si Ton donnera une sœur pour la conduite des nouvelles venues. 11 me semble que nous avons déjà parlé de cela. C’est une chose de grande importance au bien de la Compagnie; et cela s’est pratiqué de tout temps. Autrefois cela se faisait en cette sorte en plusieurs maisons et particulièrement à l’ Hôtel-Dieu : on baillait une nouvelle venue à une ancienne pour l’élever et en avoir soin; mais il se trouvait que les nièces se liaient de telle sorte à leurs tantes (elles les appelaient ainsi) qu’il se faisait des partialités qui mettaient les maisons en désordre. De sorte que l’on pensa qu’il était plus à propos de mettre une maîtresse qui aurait soin des novices; et on les mit toutes ensemble et on appela ce lieu noviciat .
S’il y a chose nécessaire pour l’avancement de 1a. Compagnie, c’est celle-là. Sur qui avez-vous jeté les yeux, Mademoiselle?
Mademoiselle lui ht souvenir qu’il avait été arrêté que ce serait ma sœur Julienne Loret.
Et il reprit :
O ma sœur, que veut-on faire de vous? C’est la première charge après la supérieure et la plus importante. Il s’agit de former des hiles qui puissent servir Dieu dans la Compagnie, de leur faire prendre des racines de vertu, leur apprendre la soumission, la mortihcation, l’humilité, la pratique de leurs règles et de toutes les vertus. Oh bien ! nous vous donnerons des mémoires pour votre conduite; car il faudra que vous leur fassiez faire quelques exercices en particulier et que, s’il y a moyen, vous ayez un lieu à part pour les mettre.
Sur quoi il fut représenté que nous ne pouvions pas leur donner de lieu séparé pour le coucher et que, pour
l’oraison et les prières, il serait difficile quelles les fissent séparément, d’autant que la sœur qui leur était donnée pour directrice, faisait les prières à la communauté. Ce que notre très honoré Père trouva bon, pourvu qu’à quelque heure du jour elles s’assemblassent pour avoir P instruction de leur directrice, selon la règle qu’il nous en prescrirait; et il continua :
Mes sœurs, vous avez de grandes obligations à Dieu, oh! que vous avez de grandes obligations à Dieu (je ne sais qui l’en remerciera, ni qui l’en pourra remercier) que sa bonté prenne le soin de purger la Compagnie des sujets qui y nuisent, et donne des moyens pour perfectionner celles qui y demeurent ! Cela est admirable. Et de votre part, mes filles, il l’en faut remercier de tout votre pouvoir et lui être bien fidèles.
Il dit : Sancta Maria , succurre miseris , et donna la bénédiction en ces termes :
Je prie Notre-Seigneur qu’il daigne par sa bonté vous animer de son vrai esprit, en telle sorte que tout ce que vous ferez et direz soit pour lui rendre le service qu’il attend de vous. Et sur cette confiance, je prononce les paroles de bénédiction : Benedictio Domini Nostri Jesu Christi...