CONSEIL DU 22 MARS [1648 i
Entretien de M. Vincent le 22e mars en la petite assemblée sur diverses choses proposées pour le bien de la Compagnie par Mademoiselle, qui commença en cette sorte :
Document 162. — Arch. des Filles de la Charité, original écrit de la main de sœur Hellot.
1. Ce Conseil est postérieur au Conseil du 3o octobre 1647, où fut créé le poste de directrice des nouvelles venues et antérieur au 18 octobre 1648, date de l’inhumation de sœur Turgis.
Mon Père, sur ce que le besoin de nos sœurs de Nantes continue toujours, il m était venu en pensee de iaire une neuvaine à Notre-Dame de Lorette, dont il y a une chapelle bâtie depuis peu aux hiles de la Madeleine, toute semblale à celle de Lorette même. Et depuis il me sembla quhl serait bon de 1 étendre plus loin et de comprendre toute la Compagnie.
Je pensais aussi, après, d y joindre votre maison, mon Père, si vous Pavez agréable, non pas pour besoin que je pense quelle en ait, mais pour celui que nous avons de son assistance. Or, j’avais pensé que, comme la première dévotion à Notre-Dame de Lorette a ete établie au Temple, on commencerait là et reviendrait à celle de la Madeleine, qui est proche.
Notre très honoré Père ayant recueilli les voix des sœurs, qui trouvèrent la proposition utile, dit :
Oh! je la trouve bonne aussi; et Dieu soit béni, Mademoiselle, du moyen qu’il vous a suggéré pour obtenir son assistance ! Je lui en rendrai grâces particulières et dirai la messe à cette intention.
Mademoiselle proposa ensuite si l’on commencerait la veille de la fête de P Annonciation de la sainte Vierge, pource que ce jour était d'une singulière recommandation à la Compagnie et que les premières qui s’y étaient données tout à fait avaient pris ce jour, et que la chapelle de Lorette était particulièrement dédiée à ce saint mystère, comme ayant été opéré en icelle.
Elle supplia très humblement sa charité de nous faire le bien de nous donner un des messieurs de la Mission pour y dire la messe le premier et dernier jour; ce que très volontiers il accorda, suppliant Dieu de 1 avoir agréable, et trouva bon que ce fût la veille de la fête que l’on commençât.
Mademoiselle continua la seconde proposition en cette sorte :
Mon Père, nous avons renvoyé, ces jours passés, ma sœur Marguerite de l’école, qui, avec quelques autres, faisait partie pour un confesseur, à qui elles avaient attache, mais attache si forte, qu’il y en avait deux principalement qui se disaient être dans l’impossibilité d’aller à d’autres. Or, pour le nombre de hiles, et parce que le confesseur ordinaire est employé à 1 eglise, nous permettions ordinairement d’aller à deux ou trois, dont celui-ci en était un; mais, depuis que nous avons vu le désordre et le mal que cela causait, nous avons, pour rompre cela, envoyé, pendant quelque temps, nos sœurs à La Chapelle, et ensuite renvoyé ma sœur Marguerite, qu’il y avait plus d’un an que nous retenions, je crois, par faiblesse de courage plutôt que par pure charité, croyant que, pour d’autres dispositions qui étaient en elle, non pas mauvaises, mais bien contraires à 1 esprit des communautés bien réglées, nous devions plutôt l’avoir ôtée, qui, quoiqu’elle ne fut la première qui y eût été2, était la plus attachée et persuadait les autres, de sorte que vous eussiez vu cela séparé du reste de ia Compagnie et faire un corps à part et a 1 eglise et a la maison, où elles se retiraient pour parlei de leur confesseur, des conseils qu’il leur avait donnes et des avis qu’elles avaient pris, comme si elles n’eussent eu à prendre conduite que de lui. Et l’on ne voyait aucunes vertus en elles ; ce n’étaient que propres volontés et pratiques particulières. Elles ne communiaient pas les jours ordonnés, le plus souvent parce qu’il leur défendait, et n’en demandaient permission à personne. Or, depuis qu’elle est sortie, par la grâce de Dieu, cela est dissipé, les esprits sont remis, et celles qui étaient dans l’impossibilité d’aller à l’ordinaire confessent à cette heure qu’il
2. Les mots qui précèdent, depuis « qu’il y avait plus d’un an... » ont été ajoutés en marge par Louise de Marillac.
leur est indifférent, de sorte, mon Père, que, pour les raisons qui nous avaient fait permettre d’aller à deux ou trois dans les besoins, je propose à votre charité de voir s’il ne serait point à propos de remettre la même liberté, et que, ne trouvant point celui d’ordinaire, il fût permis d'aller à celui-là aussi bien qu’à un autre, où elles peuvent encore aller au défaut du premier.
Notre très honoré Père ayant entendu toute la proposition, répliqua en cette sorte :
Vous avez fort bien fait, Mademoiselle, de mettre cette fille dehors et ferez toujours bien, quand il y en aura de pareilles, de ne les pas garder, quand, après avoir usé de toutes sortes de moyens et de voies pour les ramener, comme vous avez fait à l’égard de celle-ci, elles ne se voudront point corriger. Je sais bien que c’est s'arracher le cœur, c’est se déchirer les entrailles que d’en venir là; et je suis comme cela; quand j’en vois quelqu’un qu'il faut renvoyer, je P appréhende si fort que j’aimerais bien mieux avoir trois accès de fièvre; mais il en faut venir là; il se faut affermir; le chirurgien n’est pas habile homme qui ne sait mettre que des emplâtres ; il faut qu’il sache couper et retrancher un membre, quand les autres sont menacés d’en être gâtés. La Sagesse éternelle du Père, Jésus-Christ, nous a bien voulu faire cette leçon quand il a dit : « Il ne faut qu’une brebis galeuse pour gâter tout un troupeau. » Et cette similitude est si propre en ce sujet qu'il semble que Notre-Seigneur l’ait prononcée tout exprès; car il est vrai, mes sœurs, qu’il ne faut qu’un esprit mal fait et persuadé d’une mauvaise opinion pour attirer tous les autres à son parti. Or,, comme ce lui serait un pasteur mauvais, qui, connaissant une brebis galeuse, ne la retrancherait pas et mettrait le troupeau en danger de se perdre; ainsi le supérieur ou la supérieure d’une communauté seraient blâmés
si, connaissant un esprit de cette trempe, iis le gardaient.
Or, pour la confession, mes sœurs, c’est une chose de grandissime importance ; car de là viennent tous nos biens et tous nos maux. Et pour cela il est nécessaire qu’il n’y ait point de contrainte. Ceci soit dit entre nous. Le Pape Clément huitième ht un décret par 'lequel il ordonna que les religieuses que la règle obligeait de n’aller qu’à un confesseur, en eussent deux, afin que, s’il arrivait qu’elles eussent quelque répugnance d’aller à l’un, elles pussent aller à l’autre, car il y va de commettre un sacrilège. J’ai pensé que, pour obvier aux inconvénients qui pourraient arriver, il sera bon quelque jour d’en faire une conférence, et cependant il faut se servir de cette lumière que Dieu a donnée à l’Eglise pour sa conduite, qui ne se peut tromper, car ce sont lumières toutes célestes. Il sera donc bon, Mademoiselle, que vous remettiez cette liberté. Et si vous vous aperceviez que l’attache recommençât, il faudrait y pourvoir, mais j’espère que non, car ordinairement, quand un esprit brouillon est dehors, tout le reste qui prenait ses sentiments, demeure calme. Je vois parfois cela chez nous ; et il me semble que cela n’arrive, que, bientôt après, Dieu ne donne des marques qu’il l’a eu agréable.
— Mon Père, dit Mademoiselle, vous plaît-il que je vous die de quelle façon je prends ce que vous venez de dire touchant les confesseurs? C’est que pour l’ordinaire, tant qu’il se pourra faire, on n’ira qu’à un, et quand on ne pourra aller à celui-là, on pourra aller aux autres, entre lesquels celui dont nous parlons, qui est fort homme de bien, sera nommé.
A quoi notre très honoré Père répondit :
Il nous en faut tenir à ce que je vous ai allégué, qui a été ordonné par le Pape et qui a passé de lui à toute l’Eglise : qu’elles choisissent l’un ou l’autre, et si quelqu’une avait répugnance à l’ordinaire, qu’elle puisse
prendre l’autre des deux désignés, pourvu que ce soit sans attache. Il faut une sainte liberté. Et si ces esprits ne se rangent, alors il y faut remédier; non pas qu'il le faille faire à l’égard de toutes, ni d’une même manière; car aux unes il suffira d’un simple avertissement, aux autres il leur faudra de fortes persuasions; même, à la fin, on sera contraint d’en venir à l’extrémité.
— Mon Père, dit Mademoiselle, ne faut-il pas que celles qui le choisiront aillent pour le moins quelquefois dans l’année à celui qui est l’ordinaire de la Compagnie, pour observer l’uniformité et ne point faire paraître de particularité ?
— Oui-da, Mademoiselle, dit notre très honoré Père, il sera fort à propos.
Sur quoi, Mademoiselle, faisant une autre question, dit :
Mon Père, ma sœur Turgis me demanda dernièrement un catéchisme; nous lui en envoyâmes un. Elle ne le trouva pas assez ample et nous pria de lui en envoyer un autre. Nous envoyâmes prier M. Lambert de nous en envoyer un et il nous envoya celui de Bellarmin et dit à la sœur à qui il le donna que cela était bien savant et que ce n’était que pour les curés. Or, comme il ne faut pas que nous paraissions savantes, j’eus quelque pensée de ne le pas envoyer; et comme j’étais pressée, je ne laissai pas ; je lui mandai seulement qu’elle ne le fît que lire, parce que, comme ce que Ton prend dans le livre ne vient pas de soi, il semble que ce n’est pas tout que de l’apprendre par cœur et le réciter.
A quoi notre très honoré Père répondit :
Il n’y a point de meilleur catéchisme. Mademoiselle, que celui de Bellarmin ; et quand toutes nos sœurs le sauraient et l’enseigneraient, elles n’enseigneraient que ce qu’elles doivent enseigner, puisqu’elles sont pour instruire, et elles sauraient ce que les curés doivent savoir.
Savez-vous ce qui maintient ces deux ou trois filles de Madame de Villeneuve? C’est de savoir le sens de ce catéchisme-là; elles l’enseignent et font par là un bien incroyable. Il serait bon que l’on le lût à nos sœurs et que vous-même l’expliquassiez à nos sœurs, afin que toutes 1’apprissent et le sondassent pour enseigner; car, puisqu’il est nécessaire qu’elles montrent, il faut qu’elles sachent; et elles ne peuvent mieux apprendre plus solidement que dans ce livre-là. Je suis Lien aise que nous en ayons parlé, car je crois que cette lecture sera d’une grande utilité.
— Mon Père, dit Mademoiselle, j’ai pensé de proposer à votre charité si, comme dans nos conférences des vendredis nous n’avons pas grand temps pour faire d’instruction, à cause des accusations, il ne serait point à propos qu’une fois la semaine, à un jour où on n’aurait pas ces empêchements, nous la fissions sur la pratique de quelque vertu, ou la manière de servir les malades spirituellement, ou quelqu’autre sujet, selon la nécessité que nous verrions.
— Il faut voir à cela, dit notre très honoré Père, car il y a du pour et du contre. Le pour c’est qu’il ne se pourrait que cela n’apportât un très grand bien à toute la Compagnie, parce que cela ouvrirait les esprits pour les faire entrer dans le raisonnement sur le sujet des conférences; ce qui leur est nécessaire; car quelques-unes y entrent ; les autres ne le peuvent comprendre ; et il semble que cette familiarité-là leur faciliterait. Un autre bien, c’est que cela retiendrait les esprits recueillis, et plus l’on entendrait parler de la vertu, plus on s’apprivoiserait avec elle.
Contre, il y a que la trop grande fréquence de cet exercice pourrait en engendrer du dégoût et du mépris, ce qui empêcherait que l’on en fît le fruit que l’on en
pourrait espérer. Vous en avez de mois en mois, outre tous les vendredis ; et puis ce serait un autre encore sur semaine. Il semble que cela pourrait rebuter les esprits. Mais pour en essayer l’espace d’un mois et puis laisser passer quelque temps, je pense que cela serait à propos,. Que vous en semble, ma sœur?
La sœur fut d'avis qu’il serait bon toutes les semainesr parce que, la santé de Mademoiselle étant souvent altérée, il n’arriverait pas qu’elle continuât longtemps sans intermission; ce qui, au lieu de dégoût, ferait naître le désir. L’autre sœur fut du même sentiment, et Mademoiselle dit qu’elle avait pensé cela comme un moyen qui réparerait en quelque manière les fautes qu’elle faisait en la conduite de la Compagnie par ses mauvais exemples.
A quoi notre très honoré Père repartit :
Dieu le sait. Mademoiselle; mais je suis d’avis que vous en fassiez ainsi. Chez nous, nous avons une autre chose qui nous aide bien à nous maintenir, qui est la répétition de l’oraison le matin. Je vous assure que je ne puis dire le fruit que cela fait. Il n’est pas croyable que Dieu m’aura tenu à sec à l’oraison. Mon espérance est que j’apprendrai de quelque bon frère quelques lumières qu’il aura eues, dont je ferai mon profit. J’attends cela de la bonté de Dieu, et il ne manque guère. J’ai une si grande consolation d’entendre ces bons frères ! Et nos. sœurs ! Quand je vois quelques-unes de nos sœurs qui disent quelque chose, j’en suis si touché que je ne le vous saurais dire. Je ne sais si les autres sont comme moi, mais je suis fait comme cela, quand ils disent dans leur répétition quelque chose d’édification qui profite aux autres et à eux-mêmes. Ensuite, je leur parle, et s’il y a quelque chose qui traîne quelque avertissement à donner, je le dis. S’il y a quelqu’un qui ait failli, on
fait dire leur coulpe; on les appelle : « Un tel, venez çà. » Ils se mettent à genoux pour entendre la correction et s’accusent. Et sans cela, étant dans l’embarras où vous me voyez tout le reste du jour, je ne saurais par où me prendre pour remédier aux désordres qui se glissent facilement dans les communautés, si l’on n’y prend garde de près.
— ■ Mon Père, dit Mademoiselle, je ne pensais pas, vous proposant une petite conférence toutes les semaines, que nos sœurs y dussent parler, mais seulement moq pour leur donner quelque instruction. Et puisqu’il est ainsi, trouverez-vous bon que le jour d’auparavant, ou le matin, je leur die le sujet, afin qu’elles s’y préparent? Il n’y aura point de danger parfois aussi à prendre le catéchisme de Bellarmin, leur en faire lire quelque chose et leur expliquer; d’autres fois faire comme je viens de dire.
— Vous en essayerez des deux manières. Et vous, ma sœur, qui avez charge de nos sœurs nouvelles, faitesleur bien comprendre la manière de faire oraison sur le sujet d’une conférence, les raisons que l’on a de faire telle chose. Pour cela, il leur faut faire entendre qu’elles regardent l’ avantage qui revient de faire cette chose et le désavantage qui viendra de ne la pas faire-; après, qu’elles doivent regarder aux moyens qui les peuvent conduire à faire cette chose en sa perfection. Enfin, ma sœur, c’est à vous à les rendre capables.
Sur quoi, la sœur se mit à genoux et demanda que quelqu’autre fût mise en sa place, parce qu’elle s’en sentait incapable, comme aussi d’avertir Mademoiselle de ses fautes, n’ayant pas assez de lumière pour connaître les siennes.
A quoi notre très honoré Père repartit :
Vous ne le sauriez de vous-même, ma fille ; vous n’en avez ni la suffisance ni la lumière; mais Notre-Seigneur
Jésus-Christ le fera en vous et sera lui-même votre surin sance et votre lumière. Faites-vous bien hile d’oraison, et Notre-Seigneur vous apprendra tout ce que vous aurez à savoir.
Mademoiselle proposa qu’ayant ôté ma sœur Guillemine de Sainit-Paul, ma sœur Jeanne, qui y était déjà depuis un an, avait été laissée, mais qu’elle n’avait pris aucune intelligence de la paroisse, des dames, des pauvres, ni des médicaments et que ma sœur Marie-Marthe 2 avait été envoyée en la place de la sœur Guillemine et était plus ancienne dans la Compagnie, et l’autre plus ancienne dans la paroisse, savoir laquelle des deux serait sœur servante.
Les sœurs furent d’avis que la sœur Marie-Marthe, quoique plus nouvelle dans la paroisse, 1 autre n ayant pas plus d’intelligence dans la paroisse quelle, et elle étant plus ancienne dans la Compagnie et fort exacte aux observances, le devait être plutôt que l’autre. Mademoiselle fut du même avis, et notre très honoré Père dit :
Je le trouve aussi. Il faut toujours qu’entre les Filles de la Charité celle qui a le plus d’exactitude soit la première.
Mademoiselle lui demanda :
Mon Père, ne doit-on point avoir égard à la satisfaction des sœurs?
— Non, jamais, dit-il, à quoi que ce soit qu’à la vertu; point d’égard à l’âge, point d’égard à l’ancienneté dans la Compagnie, point d’égard à la condition. Il faut que ce soit la seule vertu et que jamais il ne soit fait aucun choix qu’en considération de la vertu.
Mademoiselle proposa que Madame la marquise de