‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 5)Chapitre 222 sur 314 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

raître sa petite pauvreté en disant : « Que deviendraije? )) Or, si c'était la pauvreté qui l’avait portée à demander d’être de la Compagnie, il serait à craindre qu’elle ne persévérât pas.

— Ah ! il est bien vrai qu’il faut être appelé de Dieu pour être ferme en quelque vocation que ce soit ; car, à moins de cela, on ne voit que changement et inconstance. J’ai vu ce matin un petit cavalier, qui vient d’Italie. Il est neveu de Monseigneur de Genève. Il me disait : « Monsieur, quand je me vois dans le péril, je dis en moi-même : si j’échappe cette fois, je ne me mettrai plus en pareil danger. Et lorsque celui-là est passé, je suis tout aussi prêt d’y retourner que jamais, et cela parce que j’ai un attrait fort grand pour la guerre. »

Je me sens porté à vous dire cela pour vous faire voir qu’il faut vocation de Dieu pour persévérer en quelque condition que ce soit. Voilà pourquoi il faut se donner à Dieu pour bien faire choix des personnes qui se présentent. Il me disait de plus qu’il avait souffert beaucoup de nécessités, couchait sur la terre, ne mangeait que du pain et que, comme il se sentait appelé de Dieu à cette vocation, il n’en était point détourné pour toutes ces peines.

Il faut donc de la fermeté et une volonté déterminée de persévérer, quand on7a été appelé de Dieu dans une vocation. C’est ce qui ne se voit quasi point dans les filles qui sont sujettes à la légèreté. Il ne faut rien pour les faire changer.

Monsieur Portail, votre avis ?

— Monsieur, il est à craindre, pour toutes les raisons qui ont été dites, principalement pour ses infirmités corporelles, car, pour la liberté de parler, ce sont des habitudes que plusieurs apportent du monde. Quand elles ont été quelque temps dans la maison, qu’on les aver-

tit, elles se corrigent; ce que celle-ci pourrait faire pareillement. Pour lui donner l’habit, comme il a été proposé, il semble qu’il ne le faudrait pas, pource que cela lui ferait trop de peine, s’il fallait la renvoyer après. On pourrait encore différer quelque temps, pour voir si elle persévérera à faire comme elle fait. Et comme voici le printemps qui approche, où toutes les infirmités ont coutume de se renouveler, si elle est sujette à ses maux de tête, cela se pourra voir.

Notre très honoré Père dit, en suite de Monsieur Portail :

Pour moi, j’ai peine à donner ma voix à cette fille, à cause de tout ce qui a été rapporté. Il faut recommander cette affaire à Dieu. Je dirai demain la sainte messe pour cela. Et vous, Monsieur Portail, je vous prie de le faire aussi, et dans quelques jours, Mademoiselle, je vous ferai savoir ma petite pensée h

Noyez-vous, je souhaite extrêmement que vous ayez pour maxime dans votre Compagnie d’être fort difficiles pour recevoir les filles qui se présentent et pour bien faire le choix de celles qui sont propres. Surtout qu’elles aient l’esprit bien fait et solide, éloigné de la légèreté, et aussi la force du corps ; car, à moins de cela, elles ne peuvent pas être propres, quand elles auraient bonne volonté. .Si la santé manque, elles ne peuvent pas faire les fonctions des Filles de la Charité. Dans toutes les autres communautés, on s’expose, même la nudité, aux supérieurs, et ils sont fort difficiles. Si on voulait recevoir indifféremment toutes sortes de personnes, qu’est-ce que ce serait de la Compagnie de la Charité ?

i. On lit en marge : « Ladite fille est sortie au bout de deux ou trois mois, n’ayant pas été propre et pour la continuation des choses qui auraient fait différer à lui donner l’habit, lequel elle n’a pas pris. »

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On a été contraint de s’assembler pour chercher moyen d'empêcher la multiplication d’un Ordre religieux, qui, à cause de la quantité de filles qu’on avait reçues, diminuait et déchoyait en régularité, parce qu il faut vocation pour bien faire dans le lieu où l’on est, et on n’en a point trouvé de plus expédient que d’obtenir une défense du Saint-Père, que de vingt ans on ne pût faire de nouvelles maisons. Je vous dis cela pour vous faire voir combien il est à craindre de se charger de personnes qui n’aient pas les qualités necessaires aux Filles de la Charité.

Mademoiselle, qu’avons-nous encore autre chose?

— Mon Père, nous avons à envoyer une sœur à Nantes. Nous leur avons écrit selon ce que votre charité avait désiré. Ils ont fait réponse et demandé qu’on leur en envoie une, comme nous avons proposé. Il ne reste qu’à voir qui il vous plaira nommer pour cela, mon Père.

— - A qui avez-vous pensé, Mademoiselle?

— Mon Père, il m’est venu en l’esprit ma sœur Madeleine Raportebled, ma sœur Etiennette Dupuis et ma sœur Marguerite Chétif. Mais nous aurons bien de la peine à la retirer d’où elle est. Peut-être nos sœurs auront-elles pensé à d’autres.

La pluralité des voix alla à ma sœur Madeleine Raportebled, quoiqu’on eût pensé à nommer ma sœur Marguerite Chétif. Mais quelques-unes des sœurs dirent que, comme c’était une fort bonne fille, d'humeur fort attrayante, il était à craindre qu’on eût beaucoup de peine à la retirer quand ces bons messieurs la connaîtraient, et même que les sœurs ne s’affectionnassent les unes à la sœur servante, et les autres à elle.

Mademoiselle dit, à ce sujet, que ma sœur Nicole Haran, qui était sœur servante à Nantes, lui avait mandé que, pour le dehors, il allait toujours à l’ordinaire, mais

que, pour le dedans, elles vivaient en paix. Ce qu’étant, il n’était, ce semble, pas nécessaire de leur en envoyer une qui eût tant de bonnes qualités pour être sœur servante et que ma sœur Madeleine Raportebled était une fille bien retenue et qui avait de fort bonnes qualités.

A quoi notre très honoré Père répondit :

Il est bien vrai de dire qu’il ne faut qu’un esprit mal fait pour troubler toute une maison. Nous le voyons en ce sujet. Puisqu’il est ainsi, il n’est pas nécessaire, comme Pon a dit, d’en envoyer une comme pour servir de seconde sœur servante; non, cela pourrait faire quelque petite émulation entr’elles 2.

Après, on proposa une petite fille des Enfants trouvés qu’on voulait essayer de mettre en religion pour un sujet fort important. Il fut résolu qu’on en parlerait aux dames et qu’on leur dirait la faute ingénument. Car, dit notre très honoré Père, si on veut dissimuler cela à une telle dame, infailliblement on le saura, et Mademoiselle Le Gras, de qui les actions doivent être claires et nettes comme le soleil, sera accusée de duplicité. Oh ! il ne le faut pas. Il faut toujours faire les choses dans la plus grande simplicité qu’il est possible.

Or sus, Dieu soit béni ! Je disais, un de ces jours, à nos messieurs qu’il fallait se donner à Dieu pour aimer le mépris pour soi et pour la Compagnie, être bien aises qu’on nous tienne pour gens inutiles et qui ne font rien qui vaille. Je pense qu’il n’y a point de danger de vous le dire. Il faut que ce soit là votre capital : l’amour du mépris, principalement pour vous autres, mes sœurs, qui devez donner l’exemple aux autres d’être bien aises quand on se voit mésestimé. Mais vous devez montrer

2. Toute cette page est biffée sur l’original ; une note postérieure nous dit pourquoi : « Ceci est rayé, non qu’il ne soit véritable, mais parce qu’il n’a pas été copié sur le livre avec les autres choses.

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cela non seulement de parole, mais d’effet, qu'on voie que vous cherchez le mépris, que vous êtes bien aises quand il arrive, et que vous fuyez l’estime et les louanges, bien loin de les rechercher.

Ce discours touchant le mépris a été fait par notre très honoré Père en suite de la remarque que Mademoiselle Le Gras avait faite de l’utilité que les Filles de la Charité apportaient faisant l’école aux pauvres petites hiles, disant que cela était admirable, vu que la plupart ne savaient presque rien quand elles sont venues dans la Compagnie. Ce qui fait bien voir que Dieu donne bénédiction à leur travail.

— Tant que la Compagnie gardera cet esprit d’humilité, de bas sentiments de soi-même, elle se conservera. Mais, dès qu’elle s’élèvera, elle se perdra, et Dieu ne répandra plus ses grâces sur elle. C’est pourquoi il faut se donner à Dieu pour aimer le mépris pour soi, comme je vous ai dit, et pour la Compagnie. Car ce n’est pas assez d’accepter les humiliations qui vous regardent, chacune en votre particulier; il faut être contentes que la Compagnie soit méprisée, qu’on dise que ce n’est pas grand ’chose, qu’on ne ménage pas assez le bien des pauvres, qu’on n’a point de soin des malades, que les Filles de la Charité ne font rien qui vaille. Il faut se réjouir quand on voit que la Compagnie est si peu estimée; et quand on n’a pas ces occasions, il les faut désirer et s’y préparer par plusieurs actes intérieurs. Car, voyez-vous, il en est de nous comme de la nature, qui a cela de propre qu’elle ne saurait rien laisser de vide qu’elle ne le remplisse; et l’expérience le fait voir, en plusieurs rencontres particulièrement. Lorsque l’on veut miner une ville, on la creuse, et la poudre que l'on y met, prenant feu par l’avidité que la nature a de se remplir, fait renverser la place. Dieu se comporte de la sorte : il ne saurait .rien laisser de vide. En même temps que

nous nous viderons de nous-mêmes, du désir de paraître, d’être estimés et respectés, Dieu remplira nos âmes de grâces et de bénédictions, chacun en particulier, pour la perfection qu’il en demande, et la Compagnie en général, pour l'accomplissement de ses desseins. Demandons bien cela à Dieu, mes chères sœurs, les uns pour les autres.

Benedictïo Domini Nostri J esu Christi...

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