‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 5)Chapitre 223 sur 314 · CONSEIL DU 25 AVRIL · texte numérisé non relu

CONSEIL DU 25 AVRIL

Le mardi jour de saint Marc, 25 avril 1656, se fit la petite conférence à Saint-Lazare, où étaient Monsieur notre très honoré Père et Monsieur Portail, Mademoiselle Le Gras, les trois sœurs of ficières et deux sœurs anciennes .

Premièrement, notre très honoré Père demanda compte à une sœur de ce qui s’était passé à la mort d’un petit garçon des Enfants trouvés, qui avait été tout extraordinaire. Ayant fait le récit de ce qui s’y était passé, Mademoiselle Le Gras donna connaissance à notre très honoré Père de plusieurs personnes qui demandaient de nos sœurs pour de nouveaux établissements. Il fut résolu de différer pour quelque temps de • faire réponse si on en donnerait, à cause du peu de filles que l’on avait pour le présent.

Et comme M. l’évêque de Cahors et celui d’Agde pressaient fort pour en avoir, la Providence fit proposer s’il ne serait point à propos d’établir quelque séminaire ou maison, comme à Paris, de laquelle on pourrait envoyer des filles dans les lieux éloignés et proches de ce quartier, et pareillement les y recevoir. Notre très

Document 171. — Dossier des Filles de la Charité, original, écriture de sœur Guérin.

honoré Père dit qu’il fallait y penser et que la chose paraissait nécessaire.

Voilà donc, mes sœurs, ce qu’il y a à proposer, qui est de grande importance pour votre Compagnie.

Les raisons pour ce nouvel établissement sont premièrement la difficulté d’envoyer des hiles si loin toutes seules et les dangers qu’elles peuvent rencontrer sur les chemins, se trouvant en quelque mauvaise compagnie. La deuxième, la grande dépense qu’il faut pour faire ces longs voyages, à laquelle la Compagnie ne peut pas suffire, s’il fallait continuer d’envoyer des filles partout où l’on en demande. Car il faut pour le moins cent francs pour faire venir une fille de ces lieux-là et autant pour la renvoyer, de sorte que cela monte haut.

La troisième raison est la nécessité que les Filles de la Charité ont d’être changées, comme l’expérience a fait voir ci-devant. Or, on ne peut pas changer si souvent qu’il serait nécessaire, quand on est si éloigné. Ce qui se ferait plus facilement si l’on avait une maison où l’on fît comme on fait à Paris, c’est-à-dire qu’on rappelât celles qui auraient besoin d’etre changées et qu’on en renvoyât d’autres en leur place; le tout selon l’ordre des supérieurs de Paris. Voilà, ce me semble, les raisons pour lesquelles il serait nécessaire d’établir cette maison.

Contre cela il y a ceci, savoir si ce ne serait point vouloir trop entreprendre et si la Compagnie, par ce moyen, ne sera point trop connue, comme elle ne l’est déjà que trop. Il serait à souhaiter qu’elle fût cachee aux yeux de tout le monde; oui, cela serait à désirer. Et s’il se pouvait qu’on assistât les pauvres et qu’on fît toutes ses actions à la seule vue de Dieu, ce serait bien le mieux pour vous. Mais quoi ! cela ne se peut.

Mes sœurs, humiliez-vous et craignez que l’estime que tant de personnes, et si considérables, font de vous

ne vous soit préjudiciable. Confondons-nous devant Dieu, et vous et nous; humilioins-nous, quoique Dieu nous ait choisis pour de si grandes choses, pour aller le servir dans des lieux si éloignés, assister ses pauvres et faire tant de bien que la pauvre Compagnie des pauvres Filles de la Charité fait. Eh! qui sommes-nous, vous et moi ? Voyons donc s’il est à propos de penser à ce séminaire.

L’avis des sœurs fut que cela serait bien nécessaire, pour les raisons dites, avec la réserve que cette maison fût toujours dépendante de celle de Paris.

L’avis de Mademoiselle Le Gras fut à peu près de même. De plus elle dit :

Mon Père, il semble que la Providence fait naître les moyens de faire cet établissement. Je crois que cela serait bien utile, pourvu que ce fût en un lieu où il y eût des messieurs de la Mission.

Monsieur Portail aussi jugea cela fort nécessaire, pour toutes les raisons ci-dessus, et qu’encore que cela fût sans exemple j usques à l’heure présente dans la Compagnie, elle ne pouvait pas fournir des hiles si loin, à moins d’avoir un lieu pour l’aider, et que toutes les communautés en usaient de la sorte. Il ajouta :

Je crois qu’il serait bon de faire quelque dévotion pour demander à Dieu qu’il fasse connaître sa volonté.

Notre très honoré Père dit :

Seigneur Dieu ! il faut bien recommander cette affaire à Dieu. O Jésus! oui, Mademoiselle, dites-le à vos hiles, qu’elles recommandent quelque affaire importante à Notre- Seigneur.

Et se reprenant, sa charité dit :

Non, non, ne dites pas comme cela; des pauvres gens comme nous n’ont pas des affaires importantes; mais vous pouvez leur recommander de prier Dieu pour quelque besoin de la Compagnie et lui demander qu’il lui

plaise faire connaître sa volonté touchant quelque chose qui la regarde. Monsieur Portail, je pense qu’il sera bon que vous disiez la messe à cette intention, où nos sœurs pourront assister. Je la dirai aussi, Dieu aidant.

Or sus, béni soit Dieu ! En vérité, mes sœurs, je ne sais qui se pourra assez humilier à la vue de tant de grâces que Dieu fait à la Compagnie. O Sauveur ! qui pourrait comprendre la hauteur, la profondeur, la sublimité de la grâce par laquelle Dieu rend une âme digne de s’en servir où et comme il lui plaît ! Oh ! qui pourrait concevoir cela! Si vous le sentiez comme je le sens! Ah! si vous ne le sentez pas, c’est que vous ne le connaissez pas. Mais il faut dire à Dieu : « Mon Dieu, permettez-nous de vous demander où vous avez les yeux de vous souvenir de chétives créatures comme nous sommes. » O mes sœurs, il faut prier la sainte Vierge qu’elle s’humilie pour nous devant son Fils; car, à moins de cela, nous ne pourrions pas le faire comme il faut. Et cependant, de votre côté, pour acquérir une profonde humilité, il n’y a que cela qui vous maintiendra : aimer le mépris de soi-même, être bien aises qu'on ne vous estime rien; non seulement aimer le mépris et l’humiliation quant aux personnes, mais l’aimer pour la Compagnie, être bien aises qu’on dise qu’elle n’est propre à rien et qu’elle est pleine de sujets infirmes et pleine d’imperfections. Voilà, mes filles, ce qu’il faut que les Filles de la Charité fassent, si elles veulent que Dieu continue ses bénédictions sur elles et sur leur Compagnie.

Mademoiselle proposa à Monsieur notre très honoré Père d’envoyer deux sœurs à Angers, dont l’une pour être sœur servante. Ma sœur Chétif fut trouvée avoir assez de bonnes qualités pour cela. Mais, comme elle était dans une paroisse où il y avait des personnes un peu difficiles, qui avaient besoin d’en avoir une de la sorte, toutes ces considérations et le peu de temps qu'il

y avait qu’elle y était, firent résoudre à ne la pas retirer et remettre à une autre fois le choix d’une sœur qui pût tenir la charge; et l’autre fut nommée.

Mademoiselle dit à notre très honoré Père que la fille dont il a été parlé ci-dessus, continuait toujours dans ses petits défauts. Suivant cela et la remarque semblable à celle de Mademoiselle que toutes les sœurs avaient faites, il fut résolu qu’on la renverrait.

Notre très honoré Père dit :

C’est Dieu, voyez- vous, qui vous avait donné la pensée de suspendre le temps de lui donner l’habit, puisque cela a fait connaître qu’elle n’était pas propre et qu’il la fallait renvoyer, quelque résistance qu’elle pût faire. Si elle dit qu’elle ne sortira point, comme il y en a qui font, il faut tenir ferme. Un jour, à Sainte-Marie, il y avait une fille qui n’était pas propre. Or, quand on fut sur le point de la mettre dehors, elle résista et dit qu’elle ne sortirait point et qu’elle mourrait plutôt à la porte. Dieu permit qu’elle fît cela pour éprouver la fidélité de ces bonnes filles; car, voyant qu’ils ne la pouvaient faire sortir autrement, ils la portèrent à la porte et la mirent dehors. C’est ainsi qu’il faut faire quand on connaît que quelqu’une n’est pas propre.

On présenta, ce même jour, à Monsieur notre très honoré Père plusieurs filles qui demandaient à venir en la Compagnie.

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