CONSEIL DU 29 AVRIL
Le samedi 29 avril, Monsieur notre très honoré Père manda les ofhcières de la Charité pour parler encore des propositions qui avaient été faites à sa charité pour envoyer des sœurs en des évêchés éloignés. Il eut la bonté de leur dire qu’il avait parlé à Madame F ouquet d’une maison en façon de séminaire pour la réception et changement des filles dans le besoin. Laquelle dit qu’elle en parlerait à Monsieur son fils évêque d’Agde, mais qu’il était pressé d’un autre emploi. Et sa bonté le dit en cette sorte :
Mes sœurs, ce bon seigneur, tout rempli de désir de faire du bien, propose de faire un autre hôpital, duquel le bien n’a pas toujours été bien distribué. Il est dans la résolution d’y mettre ordre. Quelques bonnes personnes proposent d’y mettre des religieuses, et étant plus grand nombre qu’il ne faut de Filles de la Charité, il craint que cela ne consomme la plus grande partie du revenu du bien dudit hôpital, et que, pour le bien des pauvres, il serait bien à propos d’y mettre deux Filles de la Charité. Voyons les raisons pour et contre.
Je réduis cela à trois questions rapportantes à la substance de la chose, savoir : premièrement, si l’on doit entendre à cette proposition et donner satisfaction à ce bon évêque; secondement, s’il y aura des filles propres à y être envoyées, au cas qu’on soit résolu d’en donner; troisièmement, si l’on doit attendre que la maison du séminaire soit établie et s’il est à propos d’en parler en-
Document 173. — Dossier des Filles de la Charité, original, écriture de sœur Guérin.
core. Il y a encore une quatrième question, et des plus importantes qui se traitera jamais dans votre Compagnie, savoir si l'on doit agir avec eux en sorte qu’on puisse rappeler les filles, s’ils ne gardaient pas ce qui sera accordé et qu’ils vinssent à demander d’elles ce qui contreviendrait à leurs règles et manière de vie; et si les Filles de la Charité ne font pas bien leur devoir et ne servent pas bien les pauvres, ils aient la liberté de les renvoyer pareillement.
Il fut répondu à la première question que, si Dieu nous appelait pour servir les pauvres en ces lieux-là, il n’y avait pas d’apparence de refuser cet emploi, et que, si, après y avoir pensé, on reconnaissait que ce fût la volonté de Dieu, on croyait qu’il la fallait suivre.
A la seconde, qu’il y avait peu de filles et qu’il serait difficile d'en avoir; mais, comme ils en demandaient peu, cela ne serait pas impossible, pourvu qu’on ne fût pas pressé d’en fournir si promptement aux autres endroits où on en demandait.
A la troisième, qu’il serait bon de savoir la résolution de ces bonnes personnes.
A la quatrième, qu’il était tout à fait nécessaire de continuer la pratique qui était en la Compagnie, savoir qu’on pût rappeler les filles, s’il était nécessaire, et qu’ils les puissent renvoyer toutes quand elles ne vivront pas comme les Filles de la Charité sont obligées de vivre.
— Vous êtes donc toutes d’avis, dit notre très honoré Père, qu’il est juste qu’on renvoie les Filles de la Charité, si elles se laissent aller dans le désordre, et vous avez raison; car il vaudrait mieux qu’il y en eût peu, voire point du tout, que de les voir faire tout au contraire de ce que leur vocation demande d’elles.
Mademoiselle Le Gras ne prétend pas voir, quand elle sera au ciel, de mauvaises filles qui ne fassent que
manger le bien des pauvres et donner mauvais exemple à ceux qui les voient. Saint François aimerait mieux qu’il n’y eût point de religieux dans son Ordre que d’en avoir qui ne vivent pas selon leur Institut; car, comme il est en Dieu, il hait ce qui lui est contraire.
Saint Benoit, considérant le désordre qui arriverait après sa mort parmi ses religieux, s’affligeait et disait, quand oin lui en demandait la raison et lui représentait le sujet qu’il avait de se réjouir, voyant son Ordre si florissant : « Il est vrai, disait-il, voilà de belles maisons et quantité de religieux; mais un jour viendra que cela déchoira. » Quand ce grand saint prévoyait que tant de belles règles, tant de pratiques d’humilité et d’autres vertus qu’il pratiquait seraient mises en oubli, il s’affligeait. Et voulant trouver le moyen d’affermir son Ordre et ses religieux dans la manière de vie que Dieu demandait d’eux, il mit à la fin de ses Constitutions qu’il conjurait le ciel et la terre de conspirer à leur ruine, s’il arrivait qu’ils se détraquent. Il prie les seigneurs, la noblesse et même les paysans de leur courir sus et de les chasser sitôt qu’ils ne feront pas leur devoir. Ah ! saintes pensées, par lesquelles ce bon saint a fait voir le désir de raccomplissement de la volonté de Dieu en ses religieux !