‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 5)Chapitre 279 sur 314 · Evangile de saint Matthieu XXV · texte numérisé non relu

Evangile de saint Matthieu XXV

bienheureux nombre, et nous proposer le bien que nous voudrions faire, si nous étions persuadés que ce sera peut-être ici la dernière assemblée où nous nous trouverons ! En voilà huit en un an. Otez-en autant pour chacune des années passées, vous trouverez le nombre de la Compagnie beaucoup diminué. Il allait du commencement à deux et à trois cents, et présentement il est réduit à cent cinquante. Je recommande à vos prières ces chères défuntes.

Venons aux enfants trouvés, dont votre Compagnie a pris le soin. Il se voit par le compte de Mme de Bragelonne, qui en est la trésorière, que la recette pour la dernière année monte à 16 248 livres, et la dépense a 17 221 livres.

Après avoir parcouru la liste des petits enfants, sevrés ou en nourrice, et des plus grands, places comme apprentis ou comme domestiques, ou restés à l’hôpital, M. Vincent constata qu’ils étaient au nombre de 395; il ajouta :

On a remarqué que le nombre de ceux qu’on expose chaque année est quasi toujours égal, et qu’il s’en trouve autant que de jours en l’an. Voyez, s il vous plaît, quel ordre dans ce désordre, et quel grand bien vous faites, Mesdames, de prendre soin de ces petites créatures abandonnées de leurs propres mères et de les faire élever, instruire et mettre en état de gagner leur vie et de se sauver. Avant que de vous en charger, vous en avez été pressées deux ans durant par messieurs les chanoines de Notre-Dame. Comme l’entreprise était grande, vous y vouliez penser, et enfin vous y avez donné les mains, croyant que Dieu l’aurait très agréable, ainsi qu’il l’a fait voir depuis. Jusque-la nul n’avait ouï dire depuis cinquante ans qu’un seul enfant trouvé eût vécu; tous périssaient d’une façon ou d’autre. C’était à vous, Mesdames, que Dieu avait ré-

servé la grâce d’en faire vivre quantité et de les faire bien vivre.

En apprenant à parler, ils apprennent à prier Dieu, et peu à peu on les occupe, selon l’usage et la capacité d’un chacun; on veille sur eux pour les bien régler en leurs petites façons et corriger de bonne heure en eux leurs mauvaises inclinations. Ils sont heureux d’être tombés en vos mains, et seraient misérables en celles de leurs parents, qui, pour l’ordinaire, sont gens pauvres, ou vicieux. Il n y a qu’a voir leur emploi de la journée pour bien connaître les fruits de cette bonne œuvre, qui est de telle importance: que vous avez tous les sujets du

monde, Mesdames, de remercier Dieu de vous l’avoir confiée.

Reste à vous dire quelques motifs qui obligent la Compagnie de renouveler sa dévotion pour ces diverses œuvres de charité, que la miséricorde de Dieu a conduites au point que nous venons d’entendre, et dont les fruits ne se verront parfaitement que dans le ciel; œuvres qui vous obligent, dis-je, vous toutes qui vous rencontrez ici, enrôlées en cette sainte milice, de continuer et augmenter votre première ferveur, et celles qui ne sont pas encore de la Compagnie à contribuer ce qu elles pourront pour soutenir et accroître ces œuvresla qui ont tant de rapport à celles que Notre-Seigneur a faites et recommandées en faveur des pauvres.

Le premier motif est que votre Compagnie est un ouvrage de Dieu, et non pas un ouvrage des hommes. Je l’ai dit autrefois, les hommes n’y sauraient atteindre; Dieu donc s’en est mêlé : toute bonne action vient de Dieu, il est l’auteur de toutes les saintes œuvres. Il les faut toutes rapporter au Dieu des vertus et au Père des miséricordes; car à qui doit-on référer La lumière des étoiles, qu’au soleil, qui en est l’origine? Et à qui faut-

il référer le dessein de la Compagnie, qu’au Père des miséricordes et au Dieu de toute consolation, qui vous a choisies comme personnes de consolation ou de miséricorde P Jamais Dieu n’.appelle personne à un emploi, qu’il ne voie en elle les qualités propres pour s’en acquitter, ou qu’il n’ait dessein de les lui donner. C’est donc lui qui, par sa grâce, vous a appelées et unies ensemble; il a fallu que son mouvement vous ait portées à ces trois sortes de biens ; ce n’est pas votre propre volonté qui vous les a fait embrasser, mais la bonté qu’il a mise en vous. Cela mérite bien que nous suscitions l’esprit de charité entre nous en toutes ces manières. Quoi ! c’est Dieu qui m’a fait l’honneur de m’appeler, il faut donc que j’écoute sa voix; c’est Dieu qui m’a destinée à ces exercices charitables, il faut donc que je m’y applique. Il n’a pas voulu, Mesdames, que vos yeux aient vu le Sauveur, comme ceux de saint Siméon; mais il veut que vous entendiez sa voix pour aller où il vous appelle, sinon aveuglément, comme saint Paul, du moins avec joie et tendresse; car de l’entendre et de n’y pas répondre, ce serait vous rendre indignes de la grâce de votre vocation. J’ai vu naître l’œuvre, j’ai vu que Dieu l’a bénie, je l’ai vue commencer par une simple collation que l’on portait aux malades, et maintenant j’en vois les suites, et des suites si avantageuses à sa gloire et au bien des pauvres ! Ah ! il faut donc que je m’y porte. Quelle dureté de cœur, s’il y en avait quelqu’une qui négligeât de contribuer à la manutention de si grands biens que ceux-là !

Le second motif est la crainte que vous devez avoir que ces œuvres-là ne viennent à fondre et à s’anéantir en vos mains. Ce serait sans doute un grand malheur, Mesdames, et d’autant plus grand, que la grâce que Dieu vous a faite de vous y employer est plus rare et extraordinaire. Il y a huit cents ans, ou environ, que

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les femmes n’ont point eu d’emploi public dans l’Eglise; il y en avait auparavant qu’on appelait diaconesses, qui avaient soin de faire ranger les femmes dans les églises et de les instruire des cérémonies qui étaient pour lors en usage. Mais, vers le temps de Charlemagne, par une conduite secrète de la divine Providence, cet usage cessa, et votre sexe fut privé de tout emploi, sans que, depuis, il en ait eu aucun; et voilà que cette même Providence s’adresse aujourd’hui à quelques-unes d’entre vous, pour suppléer à ce qui manquait aux pauvres malades de l’Hôtel-Dieu. Elles répondent à son dessein, et bientôt après, d’autres s’étant associées aux premières, Dieu les établit les mères des enfants abandonnés, les directrices de leur hôpital et les dispensatrices des aumônes de Paris pour les provinces, et principalement pour les désolées. Ces bonnes âmes ont répondu à tout cela avec ardeur et fermeté, par la grâce de Dieu.

Ah î Mesdames, si tous ces biens venaient à fondre en vos mains, ce serait un sujet de grande douleur. Oh î quelle désolation! quelle honte! Mais que pourrait-on penser d’un tel désarroi? Et d’où pourrait-il provenir? Quelle en serait la cause ? Que chacune de vous se demande dès à présent : « Est-ce moi qui contribue à faire déchoir cette sainte œuvre? Qu'y a-t-il en moi qui me rende indigne de la soutenir? Suis-je cause que Dieu ferme sa main à ses grâces? » Sans doute, Mesdames, que, si nous nous examinons bien, nous craindrons de n’avoir pas fait tout ce que nous avons pu pour le progrès de cette œuvre; et si vous en considérez bien l'importance, vous la chérirez comme la prunelle de vos yeux et comme l’instrument de votre salut. Et vous intéressant, selon Dieu, à son avancement et perfection, vous y porterez les dames de votre connaissance ; autrement, on vous appliquera le reproche que l’Evangile fait à un qui a commencé un édifice et qui ne l’a pas achevé :

« Vous avez établi les fondements d’une œuvre, et puis vous l’avez laissée là. » Cela sans doute est pressant, surtout si vous ajoutez que votre édifice est un ornement à l’Eglise et un asile pour les misérables. Si donc par votre- faute il vient à dépérir, vous ôterez au public un sujet de grande édification, et aux pauvres un grand soulagement.

Le frère qu’on a employé pour la distribution de vos charités me disait : « Monsieur, voilà les blés qu’on a envoyés aux frontières, qui ont donné la vie à un grand nombre de familles; elles n’en .avaient pas un grain pour semer; personne ne voulait leur en prêter; les terres demeuraient en friche, et ces contrées-là s’en allaient désertes par la mort et par la retraite des habitants ». On a employé jusqu’à vingt-deux mille livres en un an en semences, pour les occuper l’été et les nourrir l’hiver. Voyez, Mesdames, par les biens que vous avez faits, combien serait grand le malheur, s’ils venaient à manquer !

Le troisième motif que vous avez pour continuer ces saintes œuvres, c’est l’honneur que Notre-Seigneur en retire. Comment cela? Parce que c’est l’honorer que d’entrer en ses sentiments, de les estimer, de faire ce qu’il a fait et d’exécuter ce qu’il a ordonné. Or, ses sentiments les plus grands ont été le soin des pauvres pour les guérir, les consoler, les secourir et les recommander; c’était là son affection. Et lui-même a voulu naître pauvre, recevoir en sa compagnie des pauvres, servir les pauvres, se mettre à la place des pauvres, jusqu’à dire que le bien et le mal que nous ferons aux pauvres, il le tiendra fait à sa personne divine. Quel plus tendre amour pouvait-il témoigner pour les pauvres ! Et quel amour, je vous prie, pouvons-nous avoir pour lui, si nous n’aimons ce qu’il a aimé! Tant y a, Mesdames, c’est l’aimer de la bonne sorte que d’aimer les pauvres;

c’est le bien servir que de les bien servir, et c’est l’honorer comme il faut que de l’imiter. Cela étant, oh ! que nous avons sujet de nous animer à la continuation de ces bonnes œuvres, et de dire dès à présent dans le fond de nos cœurs : « Oui, je me donne à Dieu pour avoir soin des pauvres et pour maintenir les exercices de la charité à leur égard; je les assisterai, aimerai, recommanderai; et, à l’exemple de Notre-Seigneur, j’aimerai ceux qui les consolent et porterai respect , à ceux qui les visitent et qui les soulagent. Or, si ce débonnaire Sauveur se tient honoré de cette imitation, combien plus devons-nous tenir à grand honneur de nous rendre en cela semblables à lui ! Ne vous semble-til pas, Mesdames, que voilà un motif très puissant pour renouveler en vous votre première ferveur? Pour moi, je pense que nous devons nous offrir aujourd’hui à sa divine Majesté, afin quelle ait agréable de nous animer de sa charité, en sorte que l’on puisse dire désormais de vous toutes que c’est la charité de Jésus- Christ qui vous presse.

Voilà assez de motifs pour les âmes qui aiment le bon Dieu. Il me semble que vous me dites aussi : « Monsieur, nous sommes toutes persuadées qu’il est important de continuer les biens commencés, qu’il n’y a que la fin qui couronne l’œuvre et que, non seulement il faut servir Dieu et soulager les pauvres, mais de plus qu’il faut tâcher de le bien faire; il ne reste qu’à nous en donner les moyens, puisque, grâces à Dieu, nous sommes résolues et disposées de les employer pour faire subsister les œuvres et continuer nos assemblées. »

Le premier moyen donc que je vous présente, Mesdames, est d’avoir une affection intérieure et continuelle de travailler à votre avancement spirituel et de Mvre dans toute la perfection qui vous sera possible, d avoir toujours la lampe allumée au dedans de vous,

je veux dire un désir cordial, ardent et persévérant de plaire à Dieu et de lui obéir; en un mot, de vivre en vraies servantes de Dieu. Celles qui sont dans ces dispositions attirent assurément les grâces de Dieu et Notre-Seigneur même en leurs cœurs et en leurs actions. Vivant de la sorte, vous obtiendrez la persévérance dans les bonnes œuvres, parce que le Seigneur des miséricordes habitera en vous. Et d’autant que les maximes du monde ne s’accordent pas à cela, et que rien ne nous prive tant de l’esprit de Dieu que de vivre mondainement dans le siècle, et que plus on est dans le faste, plus on se rend indigne de posséder Jésus- Christ, les dames de la Charité se doivent éloigner de cet esprit du monde comme d’un air infecté; il faut qu’elles se déclarent du parti de Dieu et de la charité. Je dis entièrement, car qui voudrait adhérer tant soit peu au parti contraire, ce serait gâter tout, parce que Dieu ne peut souffrir un cœur partagé : il le veut tout; oui, il le veut tout. J’ai consolation de parler à des âmes qui sont toutes à lui, éloignées de tout ce qui peut les rendre désagréables à ses yeux. Autrefois, entre celles qui se présentaient pour entrer en la Compagnie, on faisait le choix de celles qui ne fréquentaient pas le jeu, ni la comédie, ni d’autres passe-temps dangereux, et qui ne faisaient pas les vaines en voulant faire les dévotes. Il faut donc avoir cette foi, que Dieu ne verse ses grâces qu’en celles qui se séparent du grand monde, qui s’approchent de Dieu et qui se récolligent pour s’unir à lui par souhaits, par prières et par de saintes occupations, en sorte que tout le monde sache qu’elles font profession de servir Dieu.

O Seigneur ! y aura-t-il beaucoup de monde sauvé ? Il y a deux portes pour aller en l’autre vie, l’une étroite et l’autre large; il y en a peu qui passent par la première, et beaucoup par la seconde. Les saints entendent

par la porte large la liberté des mondains qui, se donnant carrière, suivent leurs appétits déréglés; et pour ceux-là, ils n’ont autre part que la colère et la malédiction de Dieu, conformément à ce que dit saint Paul ;

« Si vous vivez selon la chair, vous mourrez 3. » O Sauveur ! quelle menace! Nous avons sujet de craindre que nous ne soyons de ce grand nombre qui va à perdition; oui, si nous ne marchons par le chemin étroit.

Les dames qui se donneront à Dieu pour vivre en vraies chrétiennes, en l’observance des commandements de Dieu, et s’acquitteront des règles de la justice; les mariées, en l’obéissance des maris; les veuves, en vivant comme veuves; les mères, en prenant soin de leurs enfants; les maîtresses, de leurs serviteurs et servantes; et qui enfin ajouteront à ces devoirs ce que le bienheureux évêque de Genève leur conseille, à savoir d’entrer dans les compagnies et confréries qui font profession particulière de vertu, et qui, recommandant quelque exercice extérieur die piété ou de miséricorde, portent aussi à la mortification des passions et à l’amour de Dieu ; ces dames-là marcheront en la bonne voie qui conduit à la vie. Entrez donc en cette compagnie ou confrérie, Mesdames, vous qui n’y êtes pas encore enrôlées, puisqu’elle fait son capital de n’avoir de cœur que pour Dieu, ni de volonté que pour l’aimer, ni de temps que pour le servir. Si on a de la complaisance pour le mari, c’est pour Dieu; du soin pour les enfants, c’est pour Dieu; de P application pour les affaires, c’est pour Dieu. C’est ainsi qu’on passe par la porte étroite du salut et qu’on se sauve.

Notre-Seigneur avait affaire à trois sortes de gens : aux apôtres, aux disciples et au peuple. Celui-ci le sui-

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