Epître aux Romains VIII, i
vait quelque temps, mais, après avoir goûté ses paroles de vie, il se retirait; ce qui obligea Notre-Seigneur de dire à ses disciples : « Et vous, ne voulez-vous pas aussi m’abandonner? » Il y a des personnes, Mesdames, qui, voyant que plusieurs d’entre vous suivent constamment Notre-Seigneur par ce chemin étroit de l’exercice de l’amour de Dieu et du prochain, voudraient bien faire de même; cela leur paraît beau; le trouvant néanmoins difficile, elles ne demeurent pas.
Entre ceux qui furent fermes à suivre Notre-Seigneur,. il se trouva des femmes aussi bien que des hommes, qui le suivirent jusqu’à la croix; elles n’étaient pas apôtres,, mais elles composaient un moyen état, dont l’office fut depuis d’administrer aux apôtres leur vivre et de contribuer à leur saint ministère. Il est à souhaiter que les dames de la Charité regardent ces dévotes femmes comme leurs modèles. Il n’y a condition au monde qui approche tant de cet état que la vôtre. Elles allaient d’un côté et d’autre pour subvenir aux besoins, non seulement des ouvriers de l’Evangile, mais des fidèles nécessiteux.
Voilà votre office, Mesdames, voilà votre partage.. Bénissez Dieu de vous avoir appelées à ce bienheureux état, et vivez comme ces saintes femmes. Ayez tendresse et dévotion pour la bienheureuse Jeanne de Cusa et pour les autres dont il est parlé en saint Lue; ce faisant, vous passerez par la porte étroite qui mène à la vie; et, au dire de saint Thomas, vous serez toutes sauvées, parce que, dit-il, personne ne se peut perdre dans l’exercice de la charité. Enfermons-nous donc dans l’enceinte de cette vertu; tenons-nous aux pieds de Notre-Seigneur et prions-le qu’il répande lumière, mouvement et chaleur en votre esprit de plus en plus, pour continuer jusqu’à la fin ce que vous avez commencé;
car de ne pas faire demain de même qu’aujourd’hui, ce serait reculer. En la vie spirituelle il faut toujours avancer, et on avance quand on ne délaisse pas les bonnes pratiques. Plaise à Dieu de vous conserver dans les vôtres, et de vous faire vivre comme les vraies mères, qui n’abandonnent jamais leurs enfants! Or, vous êtes les mères des pauvres, obligées de vous comporter comme Notre-Seigneur, qui en est le père, qui s'est fait semblable à eux et qui est venu pour les instruire, les soulager et nous les recommander. Faites de même, fréquentez les lieux saints, comme sont les hôpitaux, et les personnes vertueuses, telles que sont celles de votre compagnie ; ce sera une marque de votre prédestination; ce sera un moyen pour vous avancer à la vertu, un bon moyen pour y en attirer d’autres et le moyen des moyens pour conserver et faire fleurir la Compagnie à la gloire de Dieu et à l'édification du public.
Un autre moyen pour la conservation de votre Compagnie est de modérer ses exercices, car, selon le proverbe, qui trop embrasse mal étreint. Il est arrivé à d’autres Compagnies ou confréries, à plusieurs communautés et même à des religions entières, que, pour s’être chargées au delà de leurs forces, elles ont succombé sous le faix. La vertu se trouve entre deux vices opposés, qui sont le défaut et l’excès. Par exemple, qui voudrait, sous prétexte de charité, se charger de tous les besoins d’autrui, ne laisser rien passer du bien qu’on verrait à faire, telle personne tomberait dans un vice; comme celle qui ne voudrait exercer aucune vertu, ni jamais faire les fonctions de la charité, tomberait dans un autre. Les théologiens estiment que c’est un mal aussi dangereux d’excéder en la pratique des vertus comme d'y manquer; et le diable, pour l’ordinaire, tente les personnes fort chantables d’excéder en leurs
bonnes œuvres, sachant que tôt ou tard elles succomberont. N’avez- vous jamais vu des hommes qui, étant trop chargés, ou trop pressés d’aller, tombent sous leurs charges ? Il pourrait arriver que la Compagnie succomberait aussi sous la sienne, si elle en prenait trop.
On reconnaît déjà cela dans l’emploi des quatorze dames de la Compagnie, lesquelles vont deux fois par jour à l’Hôtel-Dieu pour y visiter et consoler les pauvres malades; elles y font de grands biens. Pendant que d'autres portent de petits rafraîchissements tous les jours à de pauvres malades, elles se divisent pour aller consoler et instruire les pauvres femmes et filles malades dans les lits où elles sont couchées; et on a déjà beaucoup de peine à soutenir cette entreprise et à y supporter les difficultés; et cet accablement fait qu’on trouve peu de personnes qui s’y veuillent appliquer.
L’assistance des frontières et des provinces ruinées est fort grande. C’est une chose presque sans exemple, que des dames s’assemblent pour assister des provinces réduites à l’extrême nécessité, en y envoyant de grandes som'mes d’argent et de quoi nourrir et vêtir une infinité de pauvres de toute condition, de tout âge et de tout sexe. On ne dit point qu’il y ait jamais eu de telles personnes associées, qui, d’office, comme vous, Mesdames, aient fait quelque chose de semblable.
Il est donc à craindre qu’en se surchargeant encore de nouvelles œuvres, on laisse dépérir les plus utiles et qu’enfin toutes ne viennent à se perdre. C’est ce qu’une personne me disait dernièrement. Dieu est tout-puissant, mais nous sommes faibles. Nous constituons la vertu où elle n’est pas; elle ne se peut trouver dans le trop. Le Fils de Dieu n’a fait que peu; les apôtres ont fait davantage. Saint Pierre convertit cinq mille personnes en une prédication, et Notre-Seigneur a prêché plu-