XIII. — ii
parce qu’ils croient qu’il y a plusieurs dieux, non, il n y en a qu’un seul en trois personnes.
Puis, s’adressant à une femme, il lui demanda :
Qu’est-ce que Dieu ?
— C’est le Créateur du ciel et de la terre.
— Que veut dire cela : Créateur? Qu’est-ce créer quelque chose?
— C’est faire quelque matière de rien.
— Oh! vous êtes bien savante, m’amie; vous voulez dire que créer c’est faire quelque chose de rien; et cela n’appartient qu’à Dieu de faire quelque chose sans matière. Les hommes peuvent bien faire quelque ouvrage; mais cela s’entend d’une chose en faire une autre, comme, par exemple, faire cette maison, c’est faire quelque chose. Mais, parce qu’il faut des pierres, du cument et d’autres matériaux, cela ne s’appelle pas créer, mais faire. Et voilà la différence qu’il y a entre faire et créer : c’est que pour faire il faut avoir de la matière, et pour créer il ne faut rien que la toute-puissance de Dieu, qui peut faire tout ce qu’il lui plaît.
Voilà, mes enfants, les raisons qui vous obligent à bien apprendre l’intention de votre instituteur; c’est que sans cela il n’y a point de salut. Voyez si cela ne mérte pas que vous travailliez à cela pour reconnaître les grâces que Dieu vous a faites de vous avoir pourvus des choses, nécessaires tant pour le corps que pour l’âme. Que pouvez-vous souhaiter davantage? L’on vous dorme votre nourriture, non pas comme à des présidents, mais assez pour la. nécessité. Combien y .a-t-il de pauvres dans Paris et ailleurs qui n’ont pas le bonheur que vous avez ! Combien de pauvres nobles qui se tiendraient bien heureux s’ils avaient la nourriture que vous avez ! Tant de pauvres laboureurs qui travaillent depuis le matin jusqu’au soir, qui ne sont pas si bien nourris que vous! Tout cela vous doit obliger à tra-
vailler manuellement tant que vous pourrez, selon vos forces, bien loin de penser : « Je n’.ai que faire de. me mettre en peine de rien faire, d’autant que je suis assuré que rien ne me manquera. » Ah! mes enfants, d faut bien vous garder de cela et dire plutôt qu’il faut travailler pour l’amour de Dieu, puisque lui-même nous en donne l’exemple, travaillant continuellement pour nous.
C’est donc là le fruit que vous devez tirer de cette instruction : d’aimer le travail, à l’exemple de Notre- Seigneur, qui a tant travaillé pour nous, et d’apprendre les choses qui sont nécessaires à salut, et bientôt, de peur que la mort ne vous surprenne. 11 y a plusieurs personnes qui désirent apprendre; mais c’est quand ils sont au lit de la mort; pour lors ils disent : « Appreneznous, dites-nous les actes qu’il faut que nous fassions. ® Mais il est trop tard bien souvent pour eux. Faisons en sorte que ce malheur ne nous arrive pas et tâchons de faire tout ce que nous pourrons pour faire profit des grâces que Dieu nous a faites. Je prie sa bonté qu’il nous fasse la miséricorde de nous aider à faire ce qu’il demande de nous, et à moi de m’acquitter de mon devoir, vous donnant les instructions nécessaires, puisqu’il m’a choisi, quoique je sois un misérable pécheur, pour vous servir.
Sancta Maria , succurre miseris...
50. — EXHORTATION A UN PRÊTRE POUR L’ENGAGER A FAIRE FONCTION D’AUMONIER A L’HOTEL-DIEU
(20 mai 1 6 5 5)
Le jeudi 20 mai 1655, un prêtre l’étant venu voir, après lui avoir parlé, il s’en retourna. M. Vincent, étant
Document 50. — Manuscrit des répétitions d’oraison, conférences et entretiens aux missionnaires, f° 17 v°.
sur le point de s’en aller à la ville, demanda où était ce prêtre, et lui ayant été rapporté qu’il s’en était allé, il partit aussitôt et fit avancer le carrosse pour attraper ce bon prêtre, et l’ayant attrapé dans le faubourg de Saint-Denis, il le convia à monter dans le carrosse. Ce boin homme s’en voulant excuser, M. Vincent lui dit :
« Monsieur, mettez-vous ici, je vous en prie; aussi bien j’ai quelque chose à vous proposer. » Ayant condescendu, M. Vincent commença par lui dire :
Monsieur, j’ai pensé de vous proposer si vous voudriez bien accepter une petite condition où il y a besoin d’un bon ecclésiastique. Voici ce que c’est. Dans l’ Hôtel- Dieu de cette ville, il y a d’ordinaire six prêtres, qui y sont entretenus à l’effet de s’employer à entendre et faire faiire confession générale à tous les pauvres qui vont à l’ Hôtel-Dieu. C’est un lieu où il y .a de grands biens à faire et beaucoup de services à rendre à Dieu. Les dames de la Charité donnent pour cela cent cinquante livres à chacun, et puis, à cette heure, on est nourri à la communauté. Voici le pour et le contre qui vous doit ou porter à .accepter cette condition, ou à la laisser :
i° Les grands biens qu’il y a à faire; car de tous les pauvres qui vont là, ou ils y meurent, ou ils y guérissent. S’ils y meurent, il y a sujet d’espérer qu’ils sont sauvés, après la confession générale qu’ils y ont faite en entrant; et ainsi voilà des âmes au salut desquelles vous avez coopéré et qui prieront Dieu pour vous. S’ils' guérissent, il y a sujet d’espérer qu’ils se garderont davantage de retomber dans leurs péchés et qu’ils feront i usage des bons avis que vous leur aurez donnés. Et: ainsi, Monsieur, vous voyez que, de côté ou d’autre, le bien en est bien grand et bien agréable à Dieu.
Le contre à cela et qui vous pourra empêcher de vousdonner à Dieu pour travailler à cette bonne œuvre, ce
sera peut-être l’appréhension du mauvais air qui est là dedans parmi les malades, et que vous n’aurez pas de temps pour aller de côté et d’autre à la ville vaquer à vos affaires. Or, je vous dirai, Monsieur, que, pour répondre à cette première objection, je ne sais point qu’il y soit mort qu’un prêtre ou deux depuis sept ou huit ans. Et toute la difficulté qu’il y a, c’est un peu au commencement que l’on est là. Mais puis après, comme l’on vient à s’accoutumer à cet air, on n’a plus de peine par après. Et puis Dieu assiste d’une manière particulière ceux qui se sont donnés à lui pour le servir de la bonne manière. Après tout, nos vies ne sont-elles pas à lui? Saurions-nous mieux faire que de les employer à son service?
Pour l’autre chose, il est vrai qu’il faudrait vous débarrasser de toutes les affaires que vous pourriez avoir en ville, à cause que, depuis que l’on est là, on n’en sort pas facilement, à raison qu’il y a toujours à travailler à l’égard des pauvres qui y abondent.
Voilà ce que j’avais à vous dire. Je vous ai dit le pour et le contre : d’un côté, les grands biens qu’il y a à faire, et l’excellence de cet emploi, qui est si agréable à Notre- Seigneur que lui-même est venu, comme il dit, pour évangéliser les pauvres; et de l’autre, ce qui vous peut détourner d’embrasser ce saint emploi. Voyez, Monsieur. Je vous prie d’y penser entre ci et samedi, que vous me viendrez trouver pour me dire ce que vous aurez résolu là-dessus, pource que la chose presse un peu. Cependant allez-vous-en tout de ce pas trouver de ma part Monsieur Ladvocat et lui dites le sujet pour lequel je vous envoie vers lui, afin qu’il n’en arrête point: d’autre h
i. L’ecclésiastique accepta l’emploi que saint Vincent lui proposait.
51. — ALLOCUTION AUX PRÊTRES DE SAINT-SULPICE A L’OCCASION DE LA MORT DE LEUR FONDATEUR
(Avril 1657)
J’aurais voulu, mes chers frères, voyant l’affliction dans laquelle vous êtes plongés par la mort de votre cher Père, vous le rendre pour essuyer vos larmes. Mais, ne pouvant vous donner son corps vivant, j’ai cru devoir vous présenter son esprit, qui est la meilleure partie de lui-même. La terre conserve son corps, le ciel son âme, son esprit est pour vous; et ai Dieu l’a jugé digne d’être mis dans son paradis avec les anges, vous ne devez pas le trouver indigne d’avoir place aussi dans vos cœurs. Il .aura volontiers quitté son corps pourvu que son esprit puisse habiter en vous. Ç’a été tout son désir et son souhait pendant s.a vie; après sa mort, vous pouvez le rendre content II était dit dans la loi que, si un
frère mourait sans enfants, son autre frère devait susci-
tare semen. Votre Père, que je peux aussi appeler votre frère (à cause de son âge), est mort, pour ainsi dire, sans enfants, vu le désir qu’il avait de convertir tout le monde et de sanctifier le clergé. Il vous a laissé son épouse, qui est cette maison sainte qu’il a acquise par son sang, par sa mort, étant mort en lui, voulant donner sa vie. Suscitez-lui des enfants, faisant connaître Jésus, et lui assurant, s’il y a moyen, autant de serviteurs qu’il y a d’hommes, et lui donnant autant de saints sa-
Document 51. — Vie de M. Olier [par Faillon], 4* éd., Paris, 1873, 3 vol. in-8, t. III, p. 476. Faillon écrit au sujet de cette allocution: « M. Leschassier nous apprend que ce saint prêtre, après la mort de M. Olier, leur donna des consolations qui tempérèrent un peu leur douleur, et l’on a tout lieu de croire que les paroles suivantes, recueillies de la propre main de M. de Bretonvilliers, sont un fragment de cette touchante allocution. » Le biographe de M. Olier ajoute avec raison que le style du discours ressemble plus à celui de M. de Bretonvilliers qu'à celui de saint Vincent.
crifrcateurs qu’il y a de prêtres dans l’Eglise. Fac se cnndum exemflar quod tibi in monte inonstratum est.