‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 5)Chapitre 89 sur 314 · Le procureur · texte numérisé non relu

Le procureur

. Claude-Charles de Rochechouart de Chandenier, abbé de Mouhers-Saint-Jean.

demande un régent et un procureur à la place de Monsieur de Brière.

— J’ai appris que la scholastique que l’on enseigne aux Bons-Enfants est peu ou point utile; et j’ai pensé de l’oter, d’autant plus que du collège l’on va à Navarre ou en Sorbonne entendre la scholastique; et ainsi faut faire deux leçons de morale et exercer à la pratique des fonctions. Je sais que cela fera peine à Monsieur Watebled; mais quoi! il faut aller à l’utile.

Voilà en Paris quatre maisons qui font la même choste : l’Oratoire, Saint-Sulpiœ, Snint-Nicolas-du- Chardonnet et la gueuserie 15 aux Bons-Enfants. Ceux de Saint-Sulpice tendent et font tout viser à déterrer les esprits, les dégager des affections de la terre, les porter aux grandes lumières, sentiments relevés ; et nous voyons que tous ceux qui y ont passé tiennent beaucoup de cela; et en plusieurs cela diminue et augmente; et je ne sais s’ils font de scholastique.

Ceux de Saint-Nicolas n’élèvent pas tant, mais tendent au travail de la vigne, à faire des hommes laborieux dans les fonctions ecclésiastiques, et pour cela tiennent : i° toujours dans la pratique; 2° toujours bas, balayer, laver les cuillers, écurer, etc. ; bas ; et ils en ont le moyen, pource que la plupart y sont gratis, et ainsi autant qu’ils font bien.

Samedi, 18 septembre 1660.

L’Oratoire, laissonsde là, et n’en parlons point.

Dé" toutes ces 4 maisons celle qui réussit mieux sans contredit, c’est Saint-Nicolas, où sont autant de petits soleils partout ; et onques je n’ai vu s’en plaindre, mais partout édification.

Voilà donc la plus utile; et nous y devons tendre et à tout le moins tâcher de les imiter. Vous savez qu’ils

i5. La congrégation de la Mission.

ne firent jamais de scholastique, maiis seulement morale et conférence de pratique ; et ainsi je penche beaucoup a ce qu’il plaise à Dieu nous faire la grâce de les suivre.

M. Vincent a communié toute la semaine, fors aujourd’hui, à la messe à la chapelle et s’est bien mieux porté que la précédente, quoique le départ de Pologne, l’élection de la supérieure de la Charité et la sortie de quelques prêtres de la maison l’aient obligé de plus travailler.

Dimanche, 19 septembre 1660.

— M. Watebled, supérieur, demande qu’on rappelle M. Le Vazeux ancien, qui est aux Bons-Enfants, où il gâte tout : déréglé, médisances, murmure continuel et toujours à sortir.

- — Ce pauvre monsieur fera de la peine à la Compagnie; faut recourir à Dieu et le prier. Ecrivez-lui que nous allons commencer la retraite et qu’il s’en vienne pour en être.

— M. Le Vazeux a été surpris de ce que vous le rappelez; et voyamt que vous venez de congédier autre moins coupable, il s’est défié et a prié M. Watebled de vous venir apporter une lettre et vous dire de bonneheure comme il vous prie de lui donner son congé et qu’il sie retire :

i° Pource que son père est caduc et qu’on ruine sa famille, faute de défenses; 2° qu’il a toujours une aversion horrible contre nos vœux, qu’il croit devoir être la perte de la Compagnie; 30 en un mot, c’est qu’il ne sesaurait contraindre, ni suivre les règles de la communauté, et qu’il ne repose nullement depuis 8 mois.

- O mon Sauveur, quelle grâce vous nous faites de nous décharger d’un tel esprit, brillant jusqu’à être altier, hautain ! O messieurs, quelles grâces rendrons-nous à Dieu ! Je vous prie, à la sainte messe en particulier.

remercions, adorons et ra.yons grande reconnaissance vers Dieu.

O mon Dieu, que vous savez bien conduire votre ouvrage, que vous faites bien voir que c’est à vous ! Oh bien! Messieurs, encore une fois remercions.

Je lui écris qute très volontiers, pour chercher son repos et son soulagement je consens qu il se retire.

M. Vincent, les 4 ou 5 jours suivants, répéta souvent à chaque assemblée : « Quel sujet de remercier Dieu de nous avoir délivrés, etc. ! »

Dimanche, 19 et 26 septembre 1660.

Ce jour, je suis entré en retraite et y ai été jusques au dimanche 26, auquel jour M. Vincent, s étant fait lever et habiller, quoique déjà un peu assoupi, se ht porter à la messe, où son assoupissement s augmenta, en sorte qu’en le rapportant, le médecin le jugea en danger. On lui donna quelque purgation douce, et l’aprèsmidi le mal s’augmenta, en sorte qu’à 6 heures et demie M. Dehorgny lui administra l’ extrême-onction, présents Messieurs de Beaumont, Bajoue, Maillart, Gicquel et autres.

Tous étant entrés, M. Dehorgny l’interrogea :

— Monsieur, voulez-vous pas recevoir les derniers sacrements ?

— Oui.

— Croyez- vous tout ce que l’Eglise dit?

— Oui.

— Croyez- vous un seul Dieu en trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit?

— Oui.

Quoiqu’il fît grand effort pour s’appliquer à répondre en se surveillant, il ne pouvait néanmoins prononcer que deux ou trois. paroles intelligibles; le reste, nous ne l’entendions pas.

On continua toutes les demandes ordinaires.

Demandez-vous pardon à tous?

— • De tout mon cœur.

— Pardonnez-vous à tous?

— Jamais personne... voulant dire : ne m’a offensé.

Après, tous les actes de foi, d’espérance, de confiance, de regret, d’offrande et d’amour.

Monsieur, nous allons dire Confite or pour vous, et

vous direz seulement Mea culpa , frappant votre poitrine.

Et ramassant toutes ses forces, il dit son C onfiteor tout entier.

Après, on commence les onctions et iil répond : Amen .

A chaque onction, il fait un effort pour écouter et répond : Amen} mais tout bas.

Sur la fin de l’administration, il revient un peu à lui et, levant les yeux, envisage tous ceux qui étaient présents avec un visage joyeux.

Nous lui demandons sa bénédiction pour tous ses enfants, et il répond :

Ce n’est pas à moi...

Et voulant parler et dire qu’il était indigne, l’assoupissement le reprend, et il demeure en cet état, assis, la tête appuyée sur une serviette, soutenue par un de nos frères, Prévost, Survire ou Ducournau, toute la nuit, pource que la tête lui tombait sur le devant pendant l’ a ss ou p i s semen t .

Sur les neuf heures du soir, Messieurs Bécu, Grimai, Boucher et les autres anciens viennent. Chacun lui dit un mot : Paratum cor meum ; et il le répète.

Autre question et dernière. Messieurs Dehorgny et Berthe lui demandent sa bénédiction pour tous ses eniants, amis et bienfaiteurs, et il répond : « Dieu vous bénisse » ; et cela distinctement.

Ses enfants, consolés par cette bénédiction, se retirent

et sortent de la chambre, où tous étaient à genoux, partie en prières, mais la plupart les yeux collés sur cet

aimable père.

De quart en quart d'heure et quelquefois de Miserere en Miserere , Monsieur Gicquel ou Monsieur Berthe lui disent : Mater gratiae , mater mis encor diae . Il le répète : Mater gratiae , etc.

Et sur tout il témoigne joie et répète toujours : Deus , in adjutorium meum intendey etc.; ensuite, d autres fois : Mater Dei , memento mei; il répète aussitôt.

Vers les onze heures, une sueur le met tout en eau , et incontinent après son pouls se retire ; et cette sueur change et devient froide ; et 1 on appelle Messieurs Berthe, Boucher, Dehotrgny, Bécu et Demonchy. L’on fait les recommandations de l’âme. Gicquel lui crie : « Jésus » ; et il répète : « Jésus ». Deus in adjutorium , etc... , et il répète tout bas : Deus in adjutorium.

Cette froideur passe, et son pouils revient un peu.

On lui présente quelque jus d’orange, et il serre les dents.

On lui met en la bouche un peu de confiture, et quelque temps après il la repousse. Le frère Alexandre lùi souffle dans le nez quelque peu de pondre céphalique pour le réveiller. Cela le fait eternuer et aller au bassin. Et puis il s’en retourne à son assoupissement.

Monsieur Dehorgny lui dit : Propitius esto ; et il repète : Propitius esto.

A minuit et un quart, frère Nicolas Survire lui dit haut : « Monsieur. »

Et à oe mot, il s’éveille et, envisageant doucement le frère, il lui dit : « Eh bien ! mon frère » ; et puis se rassoupit.

A une heure, Monsieur Maillart va célébrer; on lui

dit et il répond : « Grâce. »

A une heure et demie, une seconde fois on lui de-

mande la bénédiction pour sa famille, et il répond . « Dieu la bénisse », en levant la main, et dit : « Qui caepit o pus perficiet. »

Monsieur Dehorgny lui demande pour les Conférences et messieurs les ecclésiastiques qui y assistent; et il

répond : « Oui. »

— Pour les dames de la Charité.

— Oui.

— Pour les enfants trouvés.

— Oui.

— - Pour les pauvres du Nom-de- Jésus.

— Oui.

— - Pour tous les bienfaiteurs et amis.

— Oui.

A 2 heures, une deuxième sueur; il paraît vermeil et tout lumineux, et puis devient blanc comme la neige.

Monsieur Gicquel lui dit trop souvent : Deus in adjutorium; et se réveillant, il dit : « C'est assez », d un mot, voulant dire qu’on lui parlait trop et que cela lui était distraction; car il paraissait toujours applique, quoiqu’à demi assoupi.

On lui dit : Credo in Deum Patrem; et il répète Credo , baisant son crucifix.

Credo in J esum Christian; et il répond : Credo , en baisant le crucifix.

Credo in Spiritum Sanctum; et il dit : Credo , etc.; et les autres articles.

On lui dit : Spero ; in te speravi; in Domino confido ; et il répond gaiement : Confido , baisant son crucifix.

Vers les trois heures et demie, Monsieur Berthe s’approche et Gicquel se retire.

Monsieur Berthe lui dit : Jn manus tuas ; et il répète : Jn manus tuas , etc. In manus tuas , etc.

Un peu devant quatre heures, une troisième rougeur vermeille et agréable lui couvre le visage, et il paraît

tout en feu, et ensuite il devient blanc comme la neige; et le voyant dans les approches de la mort, on lui répète : Deus in adjutorium , etc. ; et avec effort il répète, mais sans plus fermer les lèvres, les remuant seulement : Deus in adjutorium , etc.

On luii dit : « Jésus » ; et il répète : « Jésus », de même façon, en remuant les lèvres.

Cette dernière attaque s’augmente, et, vers quatre heures et demie, il entre dans les hoquets et le travail de l’agonie, qui dura jusques aux trois quarts sans convulsion, symptôme, ni effort.

En expirant, il rendit entre les mains de Notre-Seigneur sa belle âme, et demeura assis, comme il était, beau, plus majestueux et vénérable à voir que jamais.

Il mourut dans sa chaise, tout habillé, proche le feu.

A la même heure, Monsieur Berthe donna à Messieurs Bécu et Dehorgny les deux clefs du coffre secret en présence de Messieurs Maillart, Demonchy, Gicquel, Boucher, Grimai, etc.

Les prières faites, on se retira; et frères Alexandre, Dubourdieu, Lanier et Survire l’ensevelirent, présents...

On met le corps sur le lit. Six personnes en surplis des deux côtés tout le jour et la nuit récitent l’office des morts.

Plusieurs présidents, conseillers viennent en le même jour avec larmes.

A l’obéissance, on avertit tous les prêtres qui n’étaient point du séminaire de se trouver, à une heure, à l’infirmerie Saint-Luc.

A une heure, Monsieur Berthe commence l’assemblée, composée d’environ quarante prêtres. On lit l’article des constitutions pour l’élection du vicaire général.

On fait apporter les clefs et on ouvre le coffret publiquement.

On ouvre le coffret qui contient le billet secret de nomination du vicaire général.

On reconnaît le seing de Monsieur Vincent.

On lit le billet de Monsieur Vincent, par lequel il nomme vicaire général Monsieur Aimeras. Monsieur Aimeras expose son impuissance et ses infirmités.

Sur ce, on demande les voix pour l’agrément. Tous sont davis qu’il le soit. Il se tourmente, se jette à genoux, dit qu’il est non seulement infirme, mais infiniment malade. On se met à genoux. Il insiste, disant qu’il est impuissant et que, suivant la constitution, c’est un empêchement. Là-dessus on retourne cueillir les voix, si son incommodité alléguée l’empêche.

Tous sont d’avis que non et qu’il s’en faut tenir là. Enfin, à genoux, il baisse la tête et se soumet, finit par l’antienne, l’oraison et donne ou plutôt implore la bénédiction de Notre-Seigneur : B enedictio Domini Nostri ] esn Chris ti descendat su fier nos et maneat semper , etc.

L’on avertit partout.

On dispose l'enterrement tout simplement pour le mardi, à neuf heures, qui commença à 10, présents tant de prêtres, abbés et évêques six, Monsieur le prince de Conti, etc.

On l’enterra au-dessus de l’aigle, dans un cercueil de plomb, fermé par un cercueil de bois, et un tombeau maçonné en carré.

Sur le cercueil de plomb est collée une plaque de cuivre, où sont ces mots : V incentius a P auto , presbyter , institut or s eu fundator et primus superior generalis Congrégations Missionis , obiit de 2J* septembris , anno Domini millesimo sexcentesimo sexagesimo . Ses entrailles sont en la nef, en terre, fermées dans une fontaine d étain, une bande en fer proche, et directement sous le milieu de la cloison du balustre, au droit où se joi-

— iç3 —

gnent les deux portes du même balustre du côté de la nef.

58. — LETTRE DE GILBERT CUISSOT A JEAN DEHORGNY SUR LES VERTUS DE SAINT VINCENT

Depuis notre départ de Paris * 1, j’avais toujours proposé de vous dire, après avoir entendu les remarques qu’on faisait sur les vertus de notre feu très honoré Père M. Vincent, ce que peut-être l’on a déjà dit et mieux remarqué que moi.

i° J’ai appris de feu M. Coqueret que M. de Genève le bienheureux avait dit de son vivant qu’il ne connaissait point homme plus vertueux que M. Vincent, lequel pourtant a vécu et avancé si visiblement en toute manière près de quarante ans après le susdit prélat.

2° Feu M. de la Salle nous disait une fois que M. Vincent l’appela un jour, s’habillant pour dire la sainte messe, et lui dit : « M. de la Salle, l’Evangile m’apprend qu’allant à l’autel, si on sait que quelqu’un ait du ressentiment contre vous, laissez là votre présent, etc. » Il quitta soudain et les ornements et la sacristie pour aller trouver dans Paris quelqu’un qu’il savait avoir quelque ressentiment contre lui sans sujet.

3° J’accompagnais une fois notre très honoré Père chez M. Gontier, conseiller du parlement, rapporteur de l’affaire pour le recouvrement du Nom-de-Jésus (ayant vu M. Olier auparavant, afin qu’il présentât un placet à ce rapporteur, lequel il me dit n’être pas beaucoup connu de lui, quoique son paroissien et assez voisin), lequel conseiller reçut fort froidement M. Vincent, tint

Document 58. — Arch. de la Mission, original.

i. Où il était allé pour assister à l’Assemblée générale de janvier 1661, qui donna un successeur à saint Vincent.

Page 1