A ALAIN DE SOLMINIHAC
Monsieur,
La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !
Je n’ai nullement douté de votre charité vers nous, Monsieur ; mais certes je me plains de moi-même, de ce que cette vertu toute divine paraît tout autrement dans l’usage que vous en faites que dans le mien. La manière dont vous avez f ait recevoir ces jeunes ecclésiastiques 2 et celle dont vous les traitez, me font paraître comme un
Lettre 146. — L. a. — Arch. du chapitre de Cahors, liasse I, n° 25, original.
1. Alain de Solminihac, né au château de Belet, en Périgord, le
25 novembre 1593, n’avait que vingt-deux ans quand un de ses oncles résigna en sa faveur l’abbaye de Chancelade (Dordogne), qui dépendait de l’Ordre des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Il remplaça les vieux bâtiments par de nouvelles constructions et fit revivre la discipline. Le 21 janvier 1630, le cardinal de la Rochefoucauld lui envoya pleins pouvoirs de visiter les maisons que possédaient les chanoines de Saint- Augustin dans les diocèses de Périgueux, Limoges, Saintes, Angoulême et Maillezais. Alain de Solminihac fut demandé en divers lieux pour établir la réforme. Nommé à l’évêché de Cahors le 17 juin 1636, il se dévoua corps et âme à l’Eglise dont il était le pasteur. Il procura à son peuple le bienfait des missions, visita régulièrement les paroisses de son diocèse, créa un séminaire pour la formation de son clergé et en confia la direction aux fils de saint Vincent. A sa mort, qui survint le 21 décembre 1659, le diocèse de Cahors était tout renouvelé. Dieu ayant manifesté la sainteté d’Alain par plusieurs miracles, sa Cause fut introduite en cour de Rome, à la demande même du clergé de France. {La vie de Mgr Alain de Solminihac , par le R. Père Léonard Chastenet, nouv. éd., Saint-Brieuc, 1817, in-12 ; Histoire
d'Alain de Solminihac , par Abel de Valon, Cahors, in-12, 1900.)
2. Lambert aux Couteaux et Robert de Sergis. Par acte du 20 janvier 1632, saint Vincent s’était engagé à laisser à perpétuité dans le ressort des Parlements de Toulouse, de Bordeaux ou de la Provence, pour y donner gratuitement des missions, deux missionnaires et un serviteur. Il recevait, en échange, de Nicolas Vivien, conseiller du roi, la somme de 10.000 livres, dont il avait besoin pour couvrir les frais occasionnés par l’aménagement du prieuré de Saint-Lazare. (Arch. nat. MM 538, f° 292 v°.)
brillant de la bonté de Dieu par la vôtre et ma lourde et fade façon de recevoir et traiter les serviteurs de Dieu. Oh ! certes, si m’en veux-je bien corriger, s’il plaît à Notre-Seigneur m’en faire la grâce, par les prières que je vous supplie d’en faire pour moi. Au reste, ils me mandent la réfection non seulement corporelle, mais aussi la spirituelle que vous leur faites, et c’est avec de très grands sentiments qu’ils en ont et qu’ils m’en donnent, et tels que je me propose bien d’en faire un bon entretien à notre compagnie. Oh bien ! Monsieur, continuez, s’il vous plaît, au nom de Notre-Seigneur, à leur bien profiter.
Monsieur Lambert 3 est tout bon, à tout prendre ; l’autre 4 n’est pas mauvais, Dieu merci, mais il a une
3. Lambert aux Couteaux, né à Fossemanant (Somme) en 1606, appartenait à la congrégation de la Mission depuis le mois d’août 1629. Il prêchait alors dans le midi de la France avec Robert de Sergis et profitait de quelques jours de relâche pour se recueillir chez l’abbé de Chancelade, où saint Vincent lui avait dit de se rendre. Il fonda la maison de Toul en 1635 et en resta supérieur jusqu’en 1637. En janvier 1638, il commençait l’établissement de Richelieu (Indre-et-Loire), où il remplit les fonctions de curé et de supérieur pendant quatre ans. L’assemblée générale de 1642 le nomma assistant du supérieur général. Nous le retrouvons à Richelieu en 1645, I^5o et 1651. Il fut pendant peu de temps supérieur des Bons- Enfants (1646-1649), puis de Saint-Charles (1650). Le saint avait en lui une telle confiance qu’il le chargea de visiter la maison de Saint-Lazare. Il l’envoya rendre le même service aux missionnaires de La Rose et de Toul et aux sœurs d’Angers et de Nantes. Pressé par la Propagande, en 1647, de désigner un sujet pour la coadjutorerie de Babylone, il n’en vit pas de plus digne que Lambert aux Couteaux. Dans la réponse à Monseigneur Ingoli, il s’exprimait ainsi : « Je vous avoue, Monseigneur, que la privation de cette personne est m’arracher un œil et me couper moi-même un de mes bras. » Le projet n’aboutit pas. C’est encore sur lui que le saint jeta les yeux pour établir la congrégation en 'Pologne, où la reine appelait les missionnaires. Lambert aux Couteaux s’y rendit en 1651. Tout était à créer dans ce pays troublé par la guerre et dévasté par la peste. Ses travaux furent bénis de Dieu, mais de courte durée. Il mourut le 31 janvier 1653, victime de son dévouement pour les pestiférés. (. Notices , t. II, pp. 1-28.)
4. Ce ne' peut être que Robert de Sergis, car, si l’on excepte Jacques Mouton, reçu récemment à Saint-Lazare et peut-être encore
certaine petite non-inclination, pour ne dire pas aversion, aux pratiques qui approchent de la religion, et n’a pas assez de soumission et d’humilité pour les choses qui choquent son sens. Il a contracté une certaine sorte d’esprit caché dans le séminaire de Rouen * * 5 et d’opposition à la direction particulière, de sorte que, quand il se trouve en la conversation où l’on traite de ces choses, il ne peut qu’il n’en fasse toujours paraître quelque chose par ses discours, qui ont même nui à deux personnes de céans. Et quoique cela soit ainsi, il a toujours parfaitement bien obéi et à tous les supérieurs que je lui ai baillés à la campagne et à moi, sans aucun acte de désobéissance. J’ai cru, Monsieur, que je vous devais dire ceci, parce que j’espère que la présente vous sera rendue pendant que je me représente que vous le tiendrez aux exercices.
Parlons maintenant de l’affaire de Pébrac 6. Je suis allé trouver exprès Monseigneur l’archevêque d’Arles 7 et lui ai rendu la lettre que vous lui aviez écrite, et à Monsieur Fontaine la sienne, et avons parlé ensuite de l’affaire de Pébrac. Voici l’avis de mondit seigneur. Il juge que vous devez satisfaire Monseigneur de Bor-
simple clerc, il était le seul membre de la congrégation de la Mis¬
sion originaire du diocèse de Rouen.
5. Sur le séminaire de Rouen, voir dans les Mémoires de la Société des antiquaires de N ormandie, t. XXVI, Paris, 1867, p. 404 et suiv., l’étude de Ch. R. de Beaurepaire intitulée Recherches sur les établissements d'instruction publique dans l'ancien diocèse de Rouen.
6. Jean-Jacques Olier, abbé commendataire des chanoines réguliers de Pébrac, au diocèse de Saint-Flour, avait prié l’abbé de Chancelade, par l’intermédiaire de saint Vincent, de vouloir bien établir la réforme dans cette abbaye. Alain aurait accepté volontiers ; mais une lettre de l’archevêque de Bordeaux lui demandait le même service pour l’abbaye de Sablonceaux (Charente-Inférieure). Il fallait choisir. Alain, ne sachant à quel parti se résoudre, avait demandé conseil à saint Vincent, le priant d’en référer à l’archevêque d’Arles, Jean Jaubert de Barrault, prélat éclairé en qui il avait grande confiance. C’est à cette lettre que répond le saint.