A JACQUES PERDU i
Monsieur,
La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !
Béni soit Dieu des difficultés qu’il a agréable que vous rencontriez ! Il faut bien, en cette occasion, honorer celles que son Fils a eues sur la terre. O Monsieur, qu’elles étaient bien plus grandes, puisque, pour l’aversion qu’on avait de lui et de sa doctrine, l’on lui interdit l’entrée de toute province, et [il] lui en coûta la vie ! L’on a cru rencontrer qu’il a disposé ses disciples lorsqu’il leur a dit qu’il les envoyait comme des brebis au milieu des loups, qu’il leur a dit qu’on se moquerait d’eux, qu’on les bafouerait et leur cracherait au visage, que les pères se rendraient partie contre les enfants et que les enfants persécuteraient leurs pères, et finalement quand il a justifié la cérémonie de secouer leurs robes quand ils se trouveraient parmi des peuples qui ne profiteraient pas de leurs enseignements.
Profitons-en nous, Monsieur, en ces rencontres, et souffrons comme eux les contradictions qui nous surviendront dans le service de Dieu. Ains réjouissons-nous comme d’un grand bien, quand elles nous arriveront, et commençons en cette occasion à en faire l’usage que les apôtres en ont fait, à l’exemple de leur chef Notre-Seigneur. Si nous le faisons, oh ! assurez-vous que les mê-
Lettre 158. — Recueil du procès de béatification, i. Prêtre de la Mission, né à Grandvilliers (Oise) le 19 avril 1607, reçu dans la congrégation de la Mission en 1630, ordonné prêtre en 1632, placé à Richelieu en janvier 1638, mort en septembre 1644.
mes moyens par lesquels le diable vous a voulu combattre, vous serviront pour l’abattre, que vous réjouirez tout le ciel et les bonnes âmes de la terre qui le verront ou entendront, et que celles-là même auxquelles vous avez à faire, vous béniront enfin et vous reconnaîtront le coopérateur de leur salut, mais que hoc genus cLaemoniorum non ejicitur nisi in oratione et patientia.
La sainte modestie et récollection intérieure de la compagnie en seront encore des moyens, et notamment la circonspection aux demandes qu’on ne fait point sans difficulté en confession.
Pour l’amour de Dieu, Monsieur, qu’on concerte bien cela ensemble des choses qu’on doit demander et de la manière. Monsieur Renar a grande expérience en cela. Convenez-en ensemble et sachez dominer l’aversion qu’a ce peuple des missionnaires, afin de vous abstenir de ce qui les a scandalisés, ou de faire le contraire, si le cas y échoit. Je vous supplie, Monsieur, de vous informer de cela et de m’en donner avis, comme aussi du lieu d’où vient le bruit de ce scandale.
Toutes ces raisons que vous me mandez, pesées, il sera bon de ne faire désormais qu’un petit catéchisme, où tous les garçons et hiles se trouveront, sauf à en décider autrement, si la multitude le requiert. Et, pouree que la saturité de la parole de Dieu dat illis nauseam , suivez l’avis de Monsieur Renar, s’il vous plaît, à l’égard de la cessation des prédications, les dimanches et fêtes, voire à l’égard des autres jours, s’il le trouve à propos avec Monsieur le prieur, de l’avis duquel il vous aura dit ce qu’il vous a dit des prédications, comme je crois, et sagement, puisque contraria contrariis curantur. O Monsieur, que nous devons acquiescer volontiers aux avis d’autrui ! Saint Vincent Ferrier met cette pratique comme un moyen de perfection et de sainteté. Que si
cela est bon à l’égard d’un particulier, pourquoi non à l’égard d’une compagnie ? Et n’importe de dire qu’on ne l’a point accoutumé, pource que le bon plaisir de Dieu est que nous nous accommodions aux dispositions des personnages, aux lieux et aux temps. Oh ! faisons donc comme cela, et vous verrez toujours ce que cela vous vaudra devant Dieu.
Je vous envoie les orgues et vous enverrai à les rendre, si Monsieur Régnier 2 n’y peut vaquer, ou si tant est que ce Monsieur ne soit point bien modeste et que vous soyez d’avis que je le rappelle ; et pour cela je vous supplie de le bien veiller, et Leleu 3 aussi, et de me donner avis exactement de leurs déportements.
Pour le bois et les autres choses, je crains bien que Monsieur le prieur vous en refuse le paiement. Informez-vous, s’il vous plaît, où vous en pouvez recevoir et s’il y a moyen d’en avoir d’ailleurs, quoique les choses coûtent assez cher.
Je loue Dieu de ce que le bon Monsieur le prieur d’ Aigue mange avec la compagnie quelquefois. Témoignez-lui-en de l’agrément et remerciez-le affectionnément et humblement.
Je vous supplie, de plus, bien recommander la sainte modestie à la compagnie, comme étant peut-être un des plus efficaces moyens de profiter à ce peuple.
C’est, Monsieur, ce que je vous puis dire pour le présent, sinon que j’y ajoute mes très humbles recommandations à Monsieur le prieur, à Monsieur Renar, à Monsieur Flahan ; et je vous prie de faire recommander à Dieu un affaire d’importance et dire à Monsieur Renar qu’il sera peut-être expédient qu’il assiste mercredi pro-
2. Jacques Régnier, prêtre de la Mission, né au diocèse de Boulogne, reçu dans la congrégation de la Mission au mois d’août 1627.