‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 2)Chapitre 27 sur 28 · MS · texte numérisé non relu

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des maisons royalesqoe lefen roi Feth-Ali-Schah avait multipliées pour sa nombreose postérité , et qui oDt englouti les dernières épai|i;nes do trésor. Partout elles sont dévastées , et attristent le voyageur par leur air d'abandon. L'appauyrissenient extrême de l'État ne permet pas de les réparer ; d'ailleurs les monarcbies musulmanes de l'Orient sont tellement absoriiées par les soins du présent et les soucis de l'avenir, qu'elles oublient de conserver les œuvres du passé. L'administration deQoum était livrée à notre hftte, nommé Blahmoud-Khan , chef militaire, d'origine turque, comme tons les premiers dignitaires du royaume. On lui a conSé la surveillance de Féridoun-Mitza, prince du sang royal, investi l'année précédente du goavernement de Chiraz. Conpable de félonie, il avait été destitué de ses fonctions, et traîné & la conr ponr y subir la peine qu'une intercession puissante a détournée de sa tète.

De fait, Mahmond-Khan n'exerce point la juridiction suprèmedans cette ville, dite La Sainte, qui attire, détentes les extrémités de l'Iran, des troupes de pèlerins, et que remplissent des fondations pieuses. L'autorité appartient an Moaehetehid, docteur que la réputation incontestée de sa science autorise à rendre des décisions juridiques, et k résoudre les cas de conscience. Il tient, dans le clergé des Chiites, le rang de nos évéques, avec la différence qu'il ne relève point, comme eux, d'un pouvoir supérieur. Toutefois son in0aeoce est combattue d'ordinaire par la coexistence d'un ou de plusieurs autres Mouchetehids, que lui oppose, dans le même lieu, le chois de l'opinion populaire. Ces princes de la hiérarchie ecclésiastique sont les représentants et les dépositaires de la puissance spirituelle, <]ui continue à livrer en Perse à la puissance temporelle uite

guerre plas opiniâtre qu'en tout autre (lays mahomébio. Nadir-Schah^ que la résistance du clergé jcontrartait dans ses projets de réforme, essaya de labattre, en confisquant la majeure partie de ses domaines ; mais Tanarchie dés règnes suivants a relevé sa force; et aujouM'hui^ il arrête déplorablemênt la nation' dans la voie progressive où lé mouvement politique de TÉtat chercherait à leatrainer. Lorsque Mehmed-Sichah quitta Téhéran» à la fin de janvier, avec l'intention d aller à Ispahto i ce même Mouchetehid, qui craignait sans doute les embarras et les frais d'une visite royale, représenta à Sa Majesté que les coBJonctioos des astres n'étaient point favorcd>}es à son voyage» et qu'en tout cas elles s'opposaient à son passage par la ville et le le territoire que sanctifient les tombes des quatre cent quarante fils d'imans. Le roi» dit-H>n, ayant jugé conve-» nable de suivre son avis» gagna Kachan par la voie la moins directe de Sava » de Nisara et de Dilidjan.

La promenade que nous ftmes dans Qoum » le matÎD suivant» en allant à la recherche de nouvelles mules, nous suffit pour nous révéler l'état de décadence oà elle se trente. Les échoppes des bazars n'étalent plus que les poteries blanches et poreuses qui» suspendues dans un cou'rant d'air» pendant les chaleurs» ont le singulier avantage de rafraîchir Teaù » qu'elles distillent. A chaque pas » les brèches qui entrouvrent les murs bordant la rue laissent apercevoir le délabrement des maisons et l'iniKgence des familles. Néanmoins» la piété trouve encore des ressources» pour entretenir dans son ancienne magnificence la mos* quée de Fatmé» que ses portes» ses grilles» ses lampes et $pn tombeau d'argent» ses tapis fins» ses brocarts et son dôme» resplendissant aux feux du soleil» ont fait appeler la

Maison dOr, Les offrandes des pèlerins nourrissent tou^ jours la foole des prêtres qui la desservent ; la désolation de la ville a même augmenté leurs profits , parce qu'ifs ont pu multiplier les tombes des dévots cpii ambitionnent là grftce de mêler leurs cendres à la terre sainte qui avoisine la mosquée.

Ce jour était celui du marché; et, des villages voisins, les paysans apportaient , sur leurs énormes chameaux bactriens , des charges de bois sec et d'autres denrées. Nous ranarquous ce fait, parce qu'il fut pour Ressoul-Bey, notre guide , l'occasion de citer un proverbe qui peint à la fois l'esprit superstitieux des Persans et l'abaissement social qui avilit la femme à leurs yeux. Ces animaux, agenouillés et ruminants, interceptaient la voie publique, et je cherchais le moyen de me frayer un passage à travers leur groupe, lorsque Ressoul-Bey, homme d'ailleurs de sens et de résolution , me tirant par le bras , m'entraîna dans une direction contraire , en disant : ce Monsieur, nous allons continuer à l'instant le voyage ; il est bon d'éviter tout augure fâcheux. Or rappelez-vous qu'il est trois sortes d'êtres au milieu desquels il ne faut jamais se trouver en public, les chameaux, les ânes et les femmes. » Il ne riait point ; et tous les gens de la suite qui l'entendirent répé-^ taient aussi sérieusement : a Belf, BeU , oui , oui , il a raison. »

Au delà des jardins et des champs ensemencés qui bordent le mur méridional de la ville , la plaine devi^nt tout à coup sablonneuse et inculte. L'œil aperçoit seulement çè et là des troupeaux de moutons et de chèvres noires , paissant les herbes que le soleil du printemps n a pas encore dévorées; et il ne parvient d'autre bruit à l'oreiHe que

le sifflement aigu du berger qui excite la sorveillanoe de ses chiens. C'est le désert nu et monotone , disputant à la population toujours plus rare le terrain qu'elle cultive , en engloutissant des cantons jadis fortunés. De la vallée , il s élève dans la montagne , ferme les réservoirs des sources , comble les aqueducs souterrains qui amenaient avec Teau la fertilité» chasi^e I^ tribus nomades de leurs pâturages, et menace d'étendre son aridité sur tout le royaume. Au bout de cinq heures , nous atteignîmes le caravansérail de Pasingam, régulièrement bâti et bien conservé, ainsi que sa citerne, large bassin, recouvert d'une voûte en maçonnerie , où se verse l'eau des pluies et des neiges de l'hiver. Le but de la station était à trois parasanges plus loin , au caravansérail Abichirin , que Chardin mentionne, et oji, comme nous, il passa la nuit. Sans doute, à cette époque de la monarchie, il le trouva dans un état meilleur et mieux pourvu de provisions. Pour nous, nous avions dû porter avec nous des vivres, de la paille et de l'oi^e pour nos chevaux. Il n'y a plus ni portier, ni gardien; et de larges crevasses transpercent les arceaux des murs. Le lieu qui fut notre gite servait la veille d'écurie ; toutes les autres chambres sont inhabitables^ Néanmoins , sous le règne précédent, le roi s'y arrêtait avec la cour; il y avait ménie fait construire un harem, avec ses dépendances , sans oublier la salle de bain , dont le réservoir était de marbre et d'albâtre. La situation de l'édifice est sauvage et mélancolique. Adossé au pied de montagnes terreuses et blanchâtres, il domine le bord du grand Désert-Salé, dont la surface, unie comme la mer, s'enfuit vers l'orient, et se confond avec le ciel. Le 20 mars , plus diligents que l'aurore, nous étions montés sur le toit, aplati en terrasse, et

nous attendions ; en aspirant la brise , que les muletiers chai]geassent les bètes de notre petite caravane , lorsqu'une teinte pourprée, rougissant par degrés l'extrémité de l'horizon » nous annonça l'apparition du soleil. Nous assis* tàmes à son lever pur et radieux. Il sortait du côté de Yesd> ville où. se perpétue une colonie d'adorateurs du feu. Sa lumière avait tant d'éclat et de transparence , elle inspirait de si célestes pensées , qu'elle nous aida à comprendre l'erreur locale > qui porte ces derniers Guèbres à lui rendre un culte religieux , à l'exemple de leurs ancêtres.

Dès que nous fûmes eç marche, Ressoul-Bey vint, d'un air riant et rassuré , nous faire la confidence que , la nuit , il ne s'était point couché, par crainte des voleurs qui rôdent dans cette solitude. Toutefois ils sont moins audacieux, depuis que la tète de leur chef a été exposée sur la potence de la place de Téhéran , et le respect qu'on porte au simple nom de Franc est près d'eux une sauvegarde et un gage de sécurité. Â trois parasanges est un autre caravansérail, spacieux et soigneusement entretenu. Il est situé à l'entrée d'une plaine plus basse que celle de Qoum, et arrosé par une petite rivière dont toutes les eaux sont absorbées par les irrigations.* La ceinture de montagnes qui la ferme au midi et à l'occident élève tellement sa température , qu'elle fait de cette localité un des points les plus chauds de la Perse centrale. La végétation y est remarquablement active : le froment et les orges s'élevaient de deux palmes au-dessus des guérets ; et la plante nommée Mundeb, dont on extrait une huilé onctueuse, les colorait de ses fleurs jaunes. Nous laissâmes à gauche le village de Nasrabad, nom qui indique une origine chrétienne ; et nous fûmes bientôt aux portes de Kachan.

Les Persans célébraient les ffttes funèbres des derniers jours de Moharrem , mois de deuil et de gémissements sar le sort d^Âli et de sa famille , dépouillée par la maison de Moariab de ses droits légitimes à la succession du Propiiète. Â cette douleur religieuse se mêle un sentiment natiotial , qui réveille annuellement la haine des Chiites contre les Turcs, leurs voisins. La foule assistait aux représentations publiques qu'improvisent y durant quelques semaines, des acteurs dune habileté souvent admirable. Les bazars étaient sans marchands ni acheteurs , et le commerce de la ville languissait. Les manufactures celles de soieries et de velours n'occupent plus autant de bras ni de n^tiers. Des violences avaient été commises récemment par les soldats de larmée; toutes les bouches avaient une plainte. Toutefois, lé gouverneur Feth-Uliab- Mirea nous paraît capable de donner un heureux déreloppenaentà l'industrie locale. Ce prince, fils de Feth-Ali- Schah, venait à peine d'être chargé de l'administration de Kacban , et déjà il avait remis en activité plusieurs fabriques. Il faisait façonner uâe nouvelle étoffe de velours rouge, pour l'habillement des troupes. L'untforme qu'il nous présenta coînme modèle consistait en une veste courte et «A large pantalon. Plus élégante et plus solide que le drap commun , cette étoffe pouvait être livrée au prix naodkpiededeux tomans, ou vingt-cinq francs de notre monnaiew I) nons reçut te soir, et, durant l'entretien, il écouta avec intérêt les considérations que M. de Lavalette nous chsffgeait de lui traduire , touchant l'indu^rie européenne et les avantages que retirerait la Perse , en adoptant i^ inventions modernes, et en appelant chez elle des mattres éclairés.

Le lendemain , 29 mars y on nous 6t attendre jusqu'à midi les chevaux de poste^ promis la veille ; et notre patience eût été mise à une plus longue épreuve, sans la complaisance du prince , qui en donna quatre de son écu" rie. Nous sortîmes donc par la porte qui conduit à Fien^ Heu que ses habitants nous ont vanté pour la fraîcheur de ses eaux et de ses ombrages , et dont ils font remonter l'antiquité jusqu'aux temps héroïques. Nous suivîmes le ruisseau qui descend des montagnes de Kouroud y et que des canaux distribuent dans tous les quartiers de la ville. A la distance de deux parasanges, est un caravansérail demi-ruiné, occupant , dit-on , l'emplacement d un temple de Guèbres. Nous y fîmes une halte, pour saluer lambassadeur Sarim-Effendi , poursuivant, comme nous, Sa Majesté le Schah, à Ispahan. Sa suite, moins nombreuse que celle de H* de Sercey , était également composée de jeunes gens, qui le suivaient silencieux, et en gardant avec scru^ pule le rang fixé à chacun par les convenances de l'étiquette ottomane. Cet ordre et ce silence contrastaient singulièrement avec le cortège libre et bruyant de nos compatriotes. Les Persans disaient: «Les Français ont l'air d'aller à une fête et ces Turcs à un enterrement. »

Noos entrâmes ensuite dans le défilé où Chardin et d'autres voyageurs pensent devoir placer le théâtre de la mort de Darius , assassiné par Bessus et Nabarzanes. Une montée rapide et taillée dans le roc nous éleva vers une vallée , que le grand Abbas a fermée par une digue , et oà s'accumulent les eaux des montagnes. Elles y forment un petit lac, dont la vue surprend, comme une merveille, dans c^te région desséchée. Bientôt Ion aperçoit des champs plantés d'arbres et couverts de moissons tardives. Ce sont

les jardins de Kouroud , bâti en amphithéâtre , à Textré* mité de la vallée. Ses maisons, à plusieurs étages et percées de fenêtres extérieures , lassimileut à un village de Suisse ou de Savoie. Les gens qui Thabitent ont un langage particulier , dont laccent et les formes doivent tenir à la vieille langue de llran. Ilsont aussi un jeu de physionomie plus mobile et plus expressif que les paysans des bourgs où nous avions passé jusqu'alors , et dont la population a été renouvelée ou mélangée par la race tatare.

Le 30 , nous étions à cheval dès la pointe du jour. La température refroidie nous avertissait que Thiver régnait encore en souverain , vers la partie supérieure du dé61é. Effectivement 9 les neiges des pics environnants obstruaient le passage; et, pendant plus d'une heure, nous fouiftmes leur couche épaisse et glissante. Quatre jours après, M. l'ambassadeur et sa suite furent assaillis, au même lieu, par une tourmente ; et le froid qu'ils endurèrent était aussi vif que celui qu'ils éprouvaient, un mois plus tôt, sur les plateaux neigeux de la Médie.

Une suite de vallons tortueux et incultes nous mena à Sau , village éloigné de cinq parasanges. Là commence le plateau d'Ispahan , fort exhaussé au-dessus des plaines de Qoum etdeKachan, situation qui y rend, quoique sous une latitude plus méridionale, les chaleurs de l'été moins énervantes que dans le reste de la Perse. L'air sec et vif y est rafraîchi par une brise continuelle. Ces jours et les deux suivants , il venait de l'Ârak- Arabi un vent du désert assourdissant par sa violence. La plaine s'ouvrait immense, entre des rangs de montagnes médiocrement élevées , et n'offrant déjà plus aucun vestige de neiges. Nous passâmes devant un petit caravansérail ruiné , quon appelle

le (kwavamérail de la Mère daRoi. Ce nom, donné à plusieurs autres établissements anciens de ce genre, perpétue la mémoire des libéralités de la première femme du grand Âbbas. Sa muni6cence charitable avait en outre pourvu les routes de ponts et de chaussées qui n'existent plus. Près de cet endroit , nous fûmes agréablement surpris par la rencontre d un troupeau d'ânes sauvages, animal nommé GouT par les Persans , qui le considèrent comme la proie la plus digne de leurs chasses royales. D'une taille plus élevée que Fane domestique, et dune couleur plus claire, il a Vœil étincelant et une allure fière , qui justifie la noblesse des comparaisons de nos Livres Saints. Ils étaient au nombre de cinq, et traversèrent le chemin, sans paraître trop effrayés. La fatigue de nos chevaux, qui avaient couru quinze lieues d'une traite» nous empêcha de les poursuivre; seulement, M. de Lavalette tira, par amusement , son fusil , hors de portée. Le bruit du coup accéléra leur fuite ; et nous les suivîmes longtemps de l'œil , à travers le nuage de poussière que soulevaient leurs pas.

Nous couchâmes à Mourtchékor , gros village , en deçà et au delà duquel sont bâtis deux caravansérails. Le lendemain , nous aurions pu facilement arriver à Ispahan ; mais , comme il convenait que notre entrée eût un caractère officiel , nous dépéchâmes un courrier au ministre des affaires étrangères, et nous restâmes à Guez, village enceint d'upe ligne de tours et de murailles en terre. Nous n'étions plus qu'à trois lieues de la ville.

Le 1" avril, vers l'heure de midi, le courrier revint, avec la nouvelle que le secrétaire du ministre des affaires étrangères s'avançait à notre rencontre. Il se nomme Mirza-^

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Mohammed-Âlî , et est an des éièTes envoyés autrefois par Âbbas-Mirza, père du roi actuel^ aux écoles d'Europe. Ayant résidé quelque temps à Paris , il parle le français. Suivis de son escorte, nous entrâmes , avec une admiration oaèlée de tristesse, dans l'intérieur de la ville, dans laquelle de vastes quartiers sont changés en jardins , et où on ne voit plus s'élever au-dessus des ruines que le minaret d'une mosquée, ou le portique d'un édifice public. Soixante mille habitants ont survécu à une population qui égalait celle de notre capitale, au temps de Louis XIV, Les bazar» sont vides ; et , si Ton ne voyait à l'autre extrémité de ce désertla place Royale, l'école de Schah-Hussein et les avenues de platanes qui conduisent au palais des Âbbas^, on ne pourrait reconnaître ce centre glorieux de la monardiie, décrit par Chardin.

Les deux ponts de brique jetés sur le Zaiendé-Roud ont résisté aux ravages du temps et des guerres; la galerie qui ^rt à la fois de parapet et de passage aux piétons , la hardiesse des arches et leur solidité en font deux monuments très-remarquables. L'un mène à Djulfa , et l'autre au château de Heftdesté, où le roi s'est établi avec sa cour. Les tentes du camp étaient dressées à l'entour , et nous traversâmes leurs lignes, pour parvenir à celle du ministre des affaires étrangères, Mirz^ Massoud. Celui-ci , aussi dis* tingué par son esprit que par ses connaissances, a été envoyé à Meched , afin d'entamer des négociations avec les deux chefs d'Hérat et de Bokhara. Il a pour suppléant son jeune fils, Mirza-Âli, doué d'une intelligence précoce dans les affaires, et parlant, comme son père, notre langue avec élégance et facilité. A peine âgé de vingt-cinq ans » il rai-

sonne avec toate la gravité d un homme fiiit , et mt se maintenir habilement au poste qui lui a été confié pendant la campagne d'Hérat.

Le lendemain , 2 avril , il nous accompagna chez Hadji- Mirza-Agassi, premier ministre^ que son crédit rend tov^tpuissant à la cour. Autrefois précepteur du Roi, il a conservé sur lui une grande influence , abquise par son savoir et l'autorité de ses premières fonctions. Très-versé dans les connaissances qui constituent , en Perse, la classe des Mollahs , il en a la mise simple et les habitudes sévères. Sa physionomie, lorsqu'il le veut, s'empreint d'un caractère spirituel et bienveillant ; et la langue persane, sur ses lèvres, prend, au besoin, une expression attrayante de douceur et de finesse. Par quelques demandes adroites , M. de Lavalette sonda et devina ses dispositions.

Quand il nous eut fait servir le thé et les sucreries^ qui complètent, chez les grands, la cérémonie d'une réception, un officier du palais entra dans l'appartement et annonça que Sa Majesté désirait nous voir. Un tel honneur, le second jour de notre arrivée , nous causa une surprise d'autant plus agréable 9 que jamais il n'a été accordé , même aux ambassadeurs en titre, l'étiquette obligeant à se renfermer les trois premiers jours , avant de paraître en présence du monarque. De plus, on bravait, par égard pour nous, des préjugés superstitieux, qui interdisent aux chrétiens toute visite lorsqu il vient à pleuvoir , parce que la pluie, en ruisselant de leurs habits, peut communiquer aux tapis qu'ils foulent une souillure légale. Une averse tombait par hasard dans le moment; néanmoins nous suivîmes l'officier, a travers une cour que cernait la haie silencieuse des serviteurs, des gardes et des pages. D'une

espèce d'antichambre , nous fumes introduits dans une saile, ornée de^peintures et de lambris dorés ; et nous nous trouvâmes face à face avec le Roi. Il était assis ^r se» jambes croisées, à l'écart des courtisans, immobiles devant lui, dans Tattitude dun religieux respect. Sa coiffure était un simple bonnet de peau d'agneau. Une robe de cachemire jaune, ouverte sur la poitrine, laissait entrevoir l'uniforme militaire qu'il a adopté pour lui et pour son armée. Après un salut gracieux, il nous questionna, avec une bienveillance qui répondait à l'air de bonté que respire sa figure. Sun attitude , ses gestes , ses paroles étaient pleines de convenance et de dignité. A plusieurs reprises, il manifesta la joie que lui causait l'arrivée d'une ambassade qui devait , disait-il , consolider à jamais l'alliance de la Perse et de la France. Mohammed^hab a 35 ans environ; il est d'une constitution robuste; sa barbe épaisse et noire est coupée assez ras , à l'exception de longues moustaches transversales, que portent aussi,, par imitation , les autres princes du sang.

Sa présence a rétabli l'ordre et la tranquillité dans Ispahan, qu'infestait une association d'hommes perdus, livrés impunément à tous les excès de la rapine et de la débauche. Les ruines et les souterrains des quartiers dévastés jadis par les Afghans étaient leur refuge. Une force imposante pouvait seule les détruire. Quatre-vingts «de ces Louas y qui rappellent xiù% Truands, ont déjà été livrés au bourreau ; et la justice des lois en menace un bon nombre d'autres. Si Mohammed-Schah fixait ici le siège de sa cour, Ispahan se relèverait bientôt avec éclat ; sa population augmenterait rapidement; l'administration, devenant plus centrale^ serait plus prompte et plus régulière ; et les pro^

vinces, r^es par des chefs indépendants» comme des satrapes 9 rentreraient bientôt dans le devoir d'obéissance , qu'elles ont presque oublié. D'ailleurs le climat est plus salubre ici qu'à Téhéran , qui manque d'eau , et où la population est emprisonnée dans une enceinte étroite.

Djulfa, faubourg fondé par Abbas-le-Grand, qui y transporta la colonie arménienne de cet autre Djulfa bâti sur les rives de TÂraxe, est le séjour le plus agréable que nous ayons encore rencontré en Perse. La position de cette nouvelle patrie , la fécondité du sol et la bienfaisance de 1 air avaient promptemènt fait perdre aux colons le souvenir de rArménie. Leur habileté pour le commerce y attira bientôt toutes les marchandises de la Perse et de rinde, et ils acquirent de grandes richesses. Ce village devint unç ville, divisée en vingt quartiers, ayant tous leur église. Les ambassadeurs, les consuls et les missionnaires latins lavaient choisi pour résidence. Il reste encore beaucoup d'hôtels construits avec un luxe et un . goût d'architecture qui donne une haute idée de la prospérité publique à cette époque. Quelques maisons offrent même les commodités dune distribution européenne, combinée avec les agréments du style oriental , qui a le défaut toutefois de sacrifier tout à la distribution de lair et à l'entretien de la fraîcheur, comme si à Tété ne succédait pas un hiver, rapide, il est vrai, mais piquant, et, en certaines localités, fort rigoureux.

C'est là que nous choisîmes les logements de l'ambassadeur, qui faisait son entrée solennelle dans Ispahan, le 5 avril.

Ispahan, !•' mai 1840.

— ws — A EUGÈNE ^^^.

Perse. — Djulfla, ce 29 avril 1840.

Cher Eugène , me voici arrivé , avec 1 ambassade » au terme de son voyage et du mien. Les détails que je te donne sur Fitinéraire de Téhéran a Isphan t apprennept qu'il a été beurenx et agréable. Le 19 avril, nous avons été bonorés de la faveur d^ Faudience royale. Tous ces messieurs avaient revêtu leur brillant uniforme, et nous sommes entrés, au bruit de la musique et des tambours, dans une des salles du château du grand Âbbas. Sa Majesté portait, sur son bonnet noir, laigrette de diamant qui a été conquise autrefois par Nadir; et un large damas, enriphi de pierreries, pendait à son côté. Tout s est fort bien passé; et, chaque fois que ces messieurs ont été admis devant le Monarque, ils ont QU a se louer de ^a bonté et des témoignages de son intérêt réel. Troiç jours après, on a porté devant lui les présents, qui lui ont beaucoup plu. Notre Roi s est montré généreux ; tout ce qu'il a envoyé était convenable et digne de lui. J ai remis au jeune prince Tuniforme de colonel d'artillerie que tu m-as envoyé. Il en a été enchanté.

Le roi des Français avait grandement raison de vouloir rappeler le nom de notre puissante nation à ce peuple, qui l'aime instinctivement , et voudrait s'appuyer sur son alliance. Il l'a fait , et de longtemps on n'oubliera ici la trop courte apparition de nos jeunes diplomates. De plus, ils sont arrivés fort à propos , pour seconder la propagation de la foi et de la science, que nous espérons effectuer de

concert , pour Iç bien de ces contrées. Ils ont continaé ToBuvre obscure de ma petite mission d'Ourmi , et le finnao suivant a été promulgué en faveur des catboliques :

a Puisque» par Tordre du Dieu unique, qui, dans sa sagesse profonde, a fermement établi l'étendue de la terre et la hauteur des cieux , mis Tordre et Tharmonie entre les nations et les royaumes, dans le but d assurer le bien-être des hommes et la prospérité des Etats , organisé le monde des êtres en coordonnant et conciliant des natures et des tempéraments divers , réglé Téco* nomie dii globe en unissant ceux qui Thabitent ^ Tuiiion et Tunité qui existaient anciennement entre les deux puissants empires de Perse et de France ont été consolidées et renouvelées , et que Tamitié nouvelle contractée entre la glorieuse majesté du monarque des Français et nous , Lieutenant auguste du Dieu des mondes et héritier du trône et de la couronne dç Perse, a été affermie par Tintermédiaire et les louables efforts du très-noble , trèsillustre et très-distingué comte de Sercey, colonne des grands et des forts , ambassadeur du florissant empire de France ;

t( En conséquence , toujours dans le but de témoigner notre considération , et afin de resserrer les liens de notre alliarnce, dont Tédifice ne doit jamais recevoir aucune brèche , nous avons prêté une oreille bienveillante à la requête que Son Excellence Tambassadeur nous a adressée en faveur de ses co-religîonnaires; nous avons remis en vigueur les règlements que les rois nos prédécesseurs, Schah- Abbas, Schah-Séfi et Schah-Sultan-Hussein , avaient arrêtés au sujet des chrétiens catholiques de Djulfa , dispahan et des autres provinces de notre empire, et nouii

avons ordonné par le présent firroan y témoignage de notre bienveillance :

c( Que tous les catholiques suivront les lois et commandements de leur religion, avec la liberté de conscience que Notre Majesté garantit aui serviteurs de sa cour , élevée comme le firmament ; qu'ils auront la faculté de bâtir des églises destinées à leur culte, de les réparer, d'enterrer leurs morts, de fonder des collèges scientifiques pour l'éducation des enfants , de contracter des mariages entre eux et d'exercer le commerce ; qu'ils posséderont en sécurité leurs biens , soit de patrimoine , soit d'acquêt , toujours en se conformant aux lois et à l'autorité du pays ;

(( Que tout individu qui empêcherait le libre exercice de leur culte , et les molesterait par de mauvais traitements, sera passible de châtiments exemplaires.

«Nous ordonnons donc que les beglerbeys et gouverneurs, les chefs et administrateurs civils des provinces, les grands et les seigneurs de notre empire bien gardé , qui auront pris connaissance de cet édit , s'y conforment scrupuleusement, et concourent ainsi, par leurs efforts, à raffermir les liens d'amitié de deux puissants empires.

a Qu'en cela ils nous témoignent une complète obéissance.

a Le 20 de fiefer 1256.»

11 n'est pas possible, cher Eugène, de rien désirer de plus avantageux pour le moment. Combien d'États , en Europe , pourraient recevoir des leçons de cette tolérance de la Perse I C'est un singulier spectacle que celui des monarques musulmans donnant aux rois de l'Occident l'exemple de l'amour de la liberté religieuse. Puissent-ils

rougir » à cette vae , de ce qu'ils ont fait et de ce qu'ils font encore a Tégard des catholiques » et se montrer au moins aussi raisonnables que Schah-Mohammed , ou le jeune sultan de Constantinople. Le règlement publié par celui-ci, au mois de novembre passé » confirme la justesse de cette remarque.

Le jour de saint Philippe , nous avons été en corps au couvent des Dominicains » le seul qui reste à Djulfa des anciennes possessions des religieux catholiques. La messe était célébrée par M. Scafi. Toute l'ambassade » les officiers instructeurs , arrivés la veille avec Hussein-Khan , et toute la population arménienne y assistaient avec recueillement. On a lu , dans les trois langues française, persane et arménienne, cet acte d afiranchissement ; et la cérémonie s est terminée par des prières , dans lesquelles se confondaient les noms des souverains de la France et de là Perse.

Ces messieurs, qui retournent vers la patrie dans quelque^ jours, mont promis de ne point oublier leurs frères d'Orient, ni nos entreprises ; *ils ont l'àme assez généreuse pour chercher à nous seconder de loin. Abandonné de nouveau à ma faiblesse , j'aurai néanmoins des garanties de protection et de sécurité que je n'avais pas auparavant : ainsi on m'a obtenu un firman , protégeant spécialement l'école que j'établis ici. J'envoie dans la Chaldée et dans le Curdistan des copies du Firman d émancipation , pour rassurer et encourager nos églises , que l'on persécutait antérieurement.

Dès mon arrivée à Djulfa, j'ai arrêté la résolution, que j'avais déjà conçue vaguement, de m'y fixer. La position est excellente, sans parler de la nature, qui y est bien plus ^agréable qu'à Tauris. Le motif qui m'a surtout dé-

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