‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 3)Chapitre 12 sur 35 · SUR LES RÉFORMES · texte numérisé non relu

SUR LES RÉFORMES

COMMENCÉES EN PERSE F.T SUR LES DERNIERS EVENEMENTS MILITAIRES DANS CE PAYS '.

Mois de zil-hidjé, 19e jour (7 mars 1839).

Ce que tu dis de letat de la capitale des Sunnites, ô Hussein, a vivement excité ma curiosité. Je ne reconnais plus dans son peuple ces Osmanlis si fiers, si intraitables, qui dédaignaient toute autre nation et surtout celles des infidèles de l'Occident. Depuis les dernières guerres de la Turquie avec l'Iran, et surtout depuis que lebras de Mahmoud a brisé, comme un jouet d'enfant, le corps insoumis des janissaires, ils ont quitté la voie de leurs pères, poursuivre une route nouvelle , dont la direction et le terme échappent aux regards de ma faible prévoyance. Que sont devenus les enfants de Djengis-Khan , qui, avant d'aller conquérir le pays de Roum , étendirent aussi sur nos têtes le sceptre de la domination? Chaque jour, quelqu'une de leurs vieilles institutions , apportées des déserts de la Ta-

' Nous pensons que la traduction de quelques lettres d'un Persan , nommé MirzaSadiq, à son ami, Mirza-Hussein, résidant à Constantinople, pourra intéresser nos lecteurs. Elles renferment des détails curieux sur la Perse, qu'on reconnaît avoir été écrits avec une connaissance locale des personnes et des choses. Nous ferons seulement observer que la crainte d'altérer le sens du texte nous a fait conserver scrupuleusement la couleur et la source du style original , au risque de paraître incorrect et de choquer le bon goût. Nous nous sommes permis aussi d'ajouter quelques notes jugées nécessaires, relativement à la religion , au gouvernement et à la géographie de ce pays. E. B.

tarie, tombe dans l'oubli et fait place à des règlements empruntés des peuples du Frenkistan. Ces changements sont-ils compatibles avec la loi du saint prophète, le premier et le plus excellent des êtres de la création»? Ne perdront-ils pas les derniers principes de la foi qui leur restent? Je tremble; et néanmoins je ne puis ne pas apposer le sceau de mon approbation aux mesures prises pour l'extinction du fléau de la peste, à la formation d'un divan capable de redresser les écarts dune volonté toute-puissante , et surtout aux décrets qui doivent contenir dans les limites du devoir l'autorité sans frein des pachas.

Lorsque je pose ma tête sur la main de la réflexion , elle est saisie de vertiges, en considérant ce qui se passe autour de nous. Faut-il prononcer des paroles de louange ou de blâme? Dois-je me reposer doucement dans le sein de l'espérance, ou me précipiter dans l'abîme sans fond du désespoir? La foi, qui resplendissait toujours à mes regards, comme l'astre du jour, s'enveloppe parfois de ténèbres; et je reste perdu dans la nuit du doute. Quand le calme revient, je répète ce que le dernier des cent vingt-quatre mille3 prophètes a dit à ses disciples privilégiés : « Heureux ceux qui savent et espèrent, parce qu'ils ne seront pas trompés. »

0 Hussein , tu sauras donc qu'il se passe en ce moment

1 Dieu , disent les musulmans, connaissant dans sa prescience la prévarication future de l'homme , et étant porté par sa miséricorde à lui pardonner, créa, avant l'univers et tout ce qu'il renferme, l'être par excellence, instrument de sa régénération ; et cet être est Mahomet.

a L'Alcoran a fixé ce nombre , qui est devenu un article de foi. Adam est le premier anneau de la chaîne de tous ces milliers de prophètes, qui se succèdent sans interruption jusqu'à Mahomet, le dernier envoyé, qu'on appelle pour cela le Sceau de la révélation.

dans notre empire, aussi vieux que le monde ', des choses dignes de ton attention. Lorsque tu nous reviendras (et puisse ce moment n'être pas éloigné; car un ami séparé de son ami est un être privé de la moitié de soi-même l) , tu ne reconnaîtras pas le gouvernement et le peuple que tu avais quitté quelques années auparavant. D'abord tu ne verras plus ces shalls de cachemire, aussi variés dans leurs nuances que l'arc de Roustem* (l'arc-en-ciel), qui ceignaient la tète ou les reins de nos princes. La zibeline ne garnira plus nos pelisses de sa chaude fourrure ; et nos élégans bonnets ne seront plus formés des peaux d'agneaux les plus fines de Bokhara. Nos graves mollahs seront dépouillés de ces toges flottantes, qui semblent contenir dans leurs plis toute la science théologique. Chaque corps d'homme sera uniformément emprisonné dans un habit semblable à celui de nos soldats; en un mot, nous allons devenir des Frenguis , comme te le prouvera cette ordonnance du chef des grands rois, dont le trône est l'étrier du ciel.

« Considérant que le meilleur vêtement est celui de la milice , et que l'habit ancien des Persans , semblable à celui qu'on porte universellement, était court, à double pan et à collet rabattu, comme le manteau de nos soldats , ce qu'at-

' Kaiomers, le premier roi de l'antique dynastie des Pichadiens, était, suivant les historiens persans, le petit-fils du patriarche Noë. C'est lui qui vainquit les Divs, ou mauvais génies, à la puissance desquels ces contrées étaient soumises.

2 Ce personnage si célèbre, qu'on fait naître sous le règne de Manoutcher, prince de la dynastie pichadienne , est à proprement parler l'Hercule de la mythologie persane. Ses innombrables exploits ont été chantés longuement par le poëtc Ferdousi, dans son Shah-JVamé ou Livre des Rois.

testent les monuments de Tenk-Schapour ', de Serai- Bahman, deFiruzabad, de Darabdjerd et de Takt-Djemchid, où les rois , les princes et les guerriers de ces temps sont sculptés avec ce même costume , et où sont figurés des chars avec leurs roues, ce que chacun de nous a pu voir;

« Considérant ce verset : « Rendez purs vos vêtements» et ces paroles augustes et vénérées, quiexpliquent le verset du divin Alcoran : «Ne marchez pas sur la terre avec arrogance. Le meilleur vêtement pour toi est celui de la piété, » textes qui, d'après les commentaires des interprètes les plus estimés, sont autant delpreuves de l'excellence des vêtements courts et de l'obligation d'abandonner les habits amples et longs;

« Considérant cette parole de l'iman Sadiq% de la fa-

' Ces monuments célèbres appartiennent à deux époques distinctes de l'histoire persane. Darabjerd et Takt Djemchid remontent à la dynastie des Achéménides ; et Teuk-Shapour, ainsi que Firuzabad, sont l'ouvrage des Sassanides. Le Trône de Djemchid, ou Takt Djemchid, nous est plus connu sous le nom de Persépolis. Darabdjerd ou Darabgerd , situé à quarante-deux parasanges de Ghiraz, est une ancienne ville, bâtie par Darab, fils de Behmen et petit fils d'Esfendiar. Ses ruines portentaussi le nom de Palais de Bahman ou Serai Bahman, que l'auteur de l'ordonnance semble faussement distinguer de la ville même. A Firuzabad , situé à dix-sept parasanges de Chiraz , on admire encore une colonne de marbre de cent cinquante pieds d'élévation, sur vingt pieds d'épaisseur, ainsi que les restes d'un temple consacré au culte du feu. Quant aux monuments de la ville de Shapour, située à cinq lieues environ de Kasroun, ils ont été décrits soigneusement par les voyageurs Morier, Kinneir et Malcolm.

" Le mol Iman ou Imam, signifiant conducteur et guide, estle nom de ceux qui ont été chargés, après les prophètes, de la direction des hommes. Suivant la doctrine religieuse des Persans, cette haute fonction ne pouvait être remplie que par les descendants de Mahomet. Ali fut le premier; et ses successeurs sont les enfants qu'il eut de Falimé , fille du prophète. Ces imans sont au nombre de douze. Le dernier a

mille de Mahomet : « Toute robe qui dépasse le col du pied est dans le feu de l'enfer, » et ces mots mémorables de l'iman Mahommed-Baquir (sur qui soit le salut!), lequel, conformément aux recommandations de celui qui est le sceau des prophètes , dit à une personne : « Garde-toi de tenir élevé le pan de ta robe ou de ta tunique , ce qui est un acte d'orgueil : Dieu n'a pas pour amis les orgueilleux ; »

« Considérant que le vicaire du prophète , 1 émir des croyants, Ali (sur qui soit la prière et le salut de Dieu!), coupait la manche de sa chemise toutes les fois qu'elle dépassait l'extrémité de ses doigts bénis ;

« Considérant cette autre parole du prophète par excellence (que le salut et la bénédiction de Dieu soient sur lui et sur sa famille !),quia dit à Abou Zeg, l'un de ses compagnons, que quiconque laisse traîner à terre son manteau ne recevra point, au jour du jugement, le regard miséricordieux de Dieu (que son nom soit exalté et glorifié!), et que la tunique qui descend jusqu'au bas de la jambe et au delà du col de pied est condamnée aux flammes ;

« Considérant, disons-nous, cet ensemble de preuves et de témoignages sur le même sujet ; cet ordre royal , irrévocable et nécessaire, comme le destin, a été promulgué, à savoir : que la totalité des sujets portant le poignard à la ceinture prennent le costume militaire, et mettent dans leurs habits de la régularité , afin que l'unité intérieure des consciences se reproduise dans la forme extérieure des vêtements, et que les hommes de guerre se présentent à l'ennemi

été retiré par Dieu de ce monde trop pervers ; et les hommes sont restés sans irnan visible. 11 s'appelle le Mehdi, c'est à-dire celui qui est conduit et dirigé par Dieu, et il doit reparaître sur la terre à la fin des temps.

sous un aspect imposant et terrible. Les avantages qui en résultent sont :

« Premièrement. Que cet habit est léger sur le corps , et qu'il est aisé à quitter.

« Secondement. La dépense est moindre ; et ce vêtement dure davantage, puisque , pour le prix d'un habit ancien , on peut en façonner deux nouveaux , et qu'il se conserve propre une année , tandis que l'autre ne servait que cinq mois.

« Troisièmement. Quant aux gens d'un orgueil de Pharaon, qui, tirant vanité des shalls, des fourrures et des vêtements de grand prix, cherchaient à surpasser leurs égaux , fussent-ils d'une extraction noble, ils doivent adopter ce genre d'habit. D'ailleurs, avec les dettes qu'ils contractaient, la somme de leurs dépenses ne montait pas à moins de 100 tomans, pour avoir le costume complet , garni de zibeline et de fourrures de Bokhara , et pour oser se montrer en public.

« Quatrièmement. Il est certain que, chaque année, un million de tomans ' était dépensé en cachemires ; puisque le trésor royal seulement achetait 3,000 shalls. Chacun mettant en effet des sommes considérables dans l'achat de ceintures , de tuniques et de surtouts faits de shalls précieux, beaucoup d'argent sortait du royaume. Mais maintenant que Ton portera ce nouveau vêtement, tous les abus disparaîtront de la nation d'un seul coup ; et les shalls de Cachemire , ainsi que les fourrures de Bokhara, ne seront plus aucunement nécessaires ; puisque les étoffes du pays , appelées Quadeks (étoffe de coton) et Dari (étoffe composée de soie et de coton), les simples shalls de Kerman et les peaux de Chiraz , serviront aux tuniques de dessous et aux

' 1-e tornau est le nom d'une monnaie qui vaut 12 fr. 50 cent, de France.

bonnets, en sorte que l'argent ne sortira plus inutilement de la Perse.

« Cinquièmement. Comme les meilleurs serviteurs du royaume sont les fantassins appelés Serbaz, si leur habit est universellement adopté , les grands et les nobles , qui se distinguaient par un costume différent , ressembleront désormais à ces hommes zélés qui sacrifient leur âme pour l'empire, et qui veillent à la conservation du peuple et des lois.

« Sixièmement. Enfin cet habit établira une distinction entre cette classe et les simples raïas, ou ceux qui sont soumis à l'impôt personnel , de manière qu'ils ne seront plus confondus avec le commun du peuple.

« Donné dans le mois de S cheval {décembre) l'an 1254.»

L'ordonnance royale ne s'applique d'abord, comme tu le vois, qu'à la classe militaire, la plus puissante de la société , laquelle comprend l'héritier auguste du trône et le dernier des esclaves attachés à son service. Viendront ensuite nécessairement les autres , amenées par le principe même posé dans la loi, que l'unité spirituelle de la Perse doit être figurée par son nouveau costume. Je reconnais que, pour le présent, des sommes considérables, versées dans d'autres pays , rellueront sur la nation et retarderont son appauvrissement , en même temps qu'un luxe coupable sera réprimé. Mais peut- on réformer le costume sans porter atteinte à notre divine religion? Cet habit est celui des idolâtres des temps passés et de tous les infidèles de l'Occident; il gêne la pratique des ablutions journalières prescrites par la loi ; il retranche le turban , signe distinctif et primitif de notre croyance; et, comme l'exemple

desFrenguis, serviles observateurs d'une mode capricieuse, nous prouve qu'elle change perpétuellement, qui nous assurera que nous ne céderons pas au torrent de la coutume? Et alors cette unité si désirable devient moins possible que jamais. En outre, suivant moi, le corps ne peut s'affubler d'un vêtement si contraire au nôtre , sans que les idées de l'individu ne revêtent simultanément une forme nouvelle. Si cette réforme modifie un seul de nos principes, où ne seront pas entraînés nos descendants, après quelques générations?

Juge et pèse devant le tribunal de ta raison ces pensées , ô Hussein, et je suis assuré que tu excuseras le trouble involontaire dans lequel est jeté le vrai croyant. Je ne sais si les temps du Mehdi ' sont proches ; mais bien certainement les hommes du siècle sont poussés par une force irrésistible vers des destinées que je ne comprends pas. La vision qu'eut le père du genre humain , Adam , dans la vallée voisine de la Mecque, alors que son innombrable postérité lui apparut divisée en deux camps : les fils éblouissants de la lumière, et les noirs enfants des ténèbres, recevrait-elle son accomplissement? Comme tu le sais, une voix d'en haut lui annonça que beaucoup d'élus passeraient du côté des infidèles. Mais pourquoi présenter au miroir de tes réflexions ces lugubres images de l'avenir? Un de nos imans a dit : « Ne sondons pas témérairement les conseils de l'infinie sagesse.»

La commémoration de la mort des fils d'Ali, le prince des fidèles, qui coïncide avec les fêtes du Nouroaz* (ou

1 Voyez la note 2, page 135.

2 Celte fête, dont on fait remonter l'institution au roi Djemchid, est célébrée dans toute la Perse avec une grande solennité. Elle commence

nouvel an), empêche la nation de faire éclater sa joie annuelle, au retour du printemps et de son beau soleil. Voilà encore, Hussein, pourquoi je suis triste; et cependant la pleine confiance que je mets dans les lumières du seigneur des seigneurs qui nous gouverne me rassure et me console. J'espère que, dans les annales de l'histoire, il occupera un rang non moins élevé que Mahmoud, le sultan de tes Turcs , dont tu es devenu un admirateur. Aussi bien que lui , il veut le bonheur de ses sujets ; et la preuve en est qu'il réforme chaque jour des institutions vicieuses. Tels étaient ces Béraats, ou assignations en billets payables sur le trésor, que les employés du fisc, au lieu de les acquitter, convertissaient en autres assignations sur des villages qui ne pouvaient ou ne devaient pas les solder ; en sorte que le porteur était frustré dans ses droits ou ne pouvait obtenir justice qu'en étant la cause d'une injustice plus odieuse, qui retombait sur la classe pauvre. Désormais les beraats doivent être payés à vue ; et des peines sévères menacent le serviteur déloyal qui commettrait une pareille infidélité.

La culture de la soie , qui est une des richesses principales du pays , reçoit de nouveaux encouragements ; et tous les possesseurs de terres arrosées par des cours d'eau

le jour où le soleil entre dans le signe du Bélier. Alors les amis se visitent et s'offrent des présents. Les cadeaux que le roi reçoit des gouverneurs de province et des grands seigneurs forment la meilleure partie de ses revenus. Comme les fêtes de la religion mahométane sont immobiles et accommodées à la division des mois lunaires institués par Mahomet, il arrive cette année que les dix. premiers jours de Moharrem , destinés à pleurer la mort tragique des Ois d'Ali , Hussein et Hassan , tombent à l'équinoïedu printemps; et le deuil public empêche la célébration du Nourouz.

abondants doivent planter cette année mille pieds de mûriers. Nos places publiques et les bazars ne seront plus encombrés de la foule de ces mendiants, réduits à la misère par leur propre paresse. Ceux que la nature et le destin ont privés de la vue ou de quelques membres peuvent seulement tendre la main au passant. Tous les autres oisifs seront arrêtés et incorporés dans l'armée, sans en excepter les Seyds, ces orgueilleux descendants de notre divin prophète, qui se croient exempts de travail et élevés au-dessus du reste des hommes, parce qu'ils sont coiffés d'un turban vert ou bleu.

Le projet de retourner au printemps à Hérat et de recommencer le siège paraît être abandonné. Les secours que les Anglais ont envoyés, dit-on, à nos ennemis, les germes de discorde qu'ils ont semés parmi les tribus des Afghans, et surtout l'embarras croissant de nos finances rendraient encore moins probable le succès d'une expédition nouvelle.

La très-auguste Majesté de l'Iran se propose d'aller bientôt visiter la ville qui fut son berceau fortuné, et qu'elle n'a pas revue, depuis que le diadème a été posé sur son front. Nous attendons , pour le départ , que l'herbe renaissante des prairies puisse nourrir la multitude des chevaux de son cortège.

0 Hussein , réponds-moi ; les lettres sont la consolation des amis absents.

Mirza Sadiq.

Le 19 mars 1839.

La lettre que tu m'écrivais de la ville des Sultans, le 18 de redjeb (le 4 août 1838), ô Hussein , la lumière de mes yeux et l'âme de mon âme, je l'ai reçue à Méched ', la ville sainte, où Dieu glorifie toujours, par ses prodiges, la tombe qu'éclairent des lampes d'or et que vénère la foule des pèlerins. En apprenant que la maladie ne t'attache plus au lit de douleur et que la santé vient fortifier tes membres , j'ai baisé les marbres du sanctuaire de l'iman (Riza) ; et je l'ai conjuré, ainsi que le vicaire de Dieu, le vrai prince des fidèles (Ali) , de protéger des jours si précieux, au milieu des hérétiques, qui osent placer à Médine, près des reliques du prophète, les corps réprouvés d'Aboubekre et d'Omar 2.

' La ville de Méched , située sur le chemin d'Hérat , dans le Khorassan , l'une des treize provinces qui composent l'empire de Perse, est célèbre par le tombeau de l'iman Riza , le septième successeur d'Ali , que les Persans vénèrent avec une dévotion particulière. La mosquée qui renferme ce monument funèbre a perdu beaucoup de son ancienne magnificence. Néanmoins elle attire toujours un nombre considérable de pèlerins; et l'accès en est soigneusement interdit aux chrétiens et aux juifs.

2 La religion persane, nommée Shiilc, ou dissidente , parce qu'elle forme dans le sein de la foi musulmane un véritable protestantisme , se distingue principalement de la religion sunnite, ou traditionnelle, suivie par les Turcs, en ce que ceux-ci reconnaissent la légitimité des trois premiers califes Aboubekre, Omar et Osman, regardés par ceux-là comme usurpateurs des droits d'Ali, le premier et le seul véritable successeur du prophète. Us traitent d'hérétiques les mahométans qui n'adoptent pas ce premier article de leur symbole, et leur vouent une haine profonde , laquelle est encore accrue, à l'égard des Turcs, par une vieille rivalWé nationale.

Tu parais inquiet de mon sort; mais rassure-toi. Le ciel pur du Khorassan n'est jamais infecté des vapeurs qui engendrent, dans Stamboul, les germes de peste; et tu sais que nous disons : « Si la terre d'Hispahan , si l'air frais d'Hérat et si les eaux de Khowaresm étaient réunis dans une même contrée, les hommes de ce lieu ne mourraient jamais. » Je souffre, il est vrai , d'un coup de feu , reçu le jour du grand assaut; mais cette blessure est bien plus supportable que celle qu'a faite à mon âme le spectacle de nos armes humiliées et du triomphe orgueilleux de ces Afghans, Sunnites hétérodoxes comme les Turcs.

Je t'ai exposé, dans une lettre précédente, les motifs principaux qui ont engagé notre roi, la lumière du monde et le Féridoun du siècle, à reconquérir cette ville, une des filles aînées de la Perse. Ainsi qu'Abbas II ' et le grand Nadir, il pensait que l'empire manquait d'unité, et que la plus belle perle était détachée de sa couronne, tant qu'Hérat restait dans des mains infidèles.

Le poëte a dit :

ce Le monde est une mer, au sein de laquelle le Khorassan est comme une huître à perle ; et Hérat est la perle renfermée dans cette coquille.

« Si on te demande quelle est la ville la plus excellente, et si tu veux répondre la vérité, tu diras que c'est Hérat. »

Mais la première et la plus juste cause de la guerre était le désir de délivrer les deux mille captifs enlevés par les

' AbbasII est le monarque le plus célèbre de la dynastie dite Safévi, qui fut détruite l'an 1722 par les Afghans. Nadir-Schah , plus connu chez nous sous le nom de Nadir-Kouli Khan , les déposséda bientôt de leur conquête. C'est un heureux aventurier qui renversa la puissance du grand Mogol , et étendit tellement l'empire persan qu'il lui donna pour limites la Mer Caspienne et le Caucase, l'Oxus , le Tigre et l'Indus.

Afghans ' jusqu'aux portes de Méched, et de réprimer l'audace de Kamran , cet usurpateur, qui n'avait obtenu de Fetli-Ali-Schah la grâce d'occuper à Hérat la place de Firouz-Mirza , qu'à la condition de payer le même tribut annuel. Lorsqu'il viola la première fois ses serments, l'épée d'Abbas-Mirza le contraignit à peine de rentrer dans le devoir. Depuis, il s'est cru un autre Schah-Mourad; et, à l'imitation de ce chef mendiant de Bokhara, il a infesté l'empire de ses incursions. Il devrait penser néanmoins que le sang des Quadjars coule aussi pur dans les veines de Mehmed-Schah que dans celles de Mohammed-Aga- Rhan \

1 Les Afghans sont un peuple brave , divisé par tribus , en partie nomades, et parlant un dialecte qui a conservé beaucoup des formes de l'ancien persan. Les institutions qui les régissent ont une forme démocratique. Leur pays, qui s'étend du grand désert salé à l'Indus, et du Belouchistan à la chaîne septentrionale d'Hindou Couch , est coupé de montagnes âpres et stériles , qui sont pour eux , aussi bien que leur courage, une sauvegarde contre les invasions étrangères. En 1747, Achmed-Khan-Abdalli fonda à Caboul, que l'on peut regarder comme la capitale de l'Afghanistan, la dynastie des Dourani. Son fils, Timour- Schah, étant mort, en 1793, sans désigner un héritier, la couronne passa àSchah-Zéman, dont la fortune donna quelque temps des inquiétudes à la puissance anglaise de l'Inde. Mais les talents de Feteh-Khan lui opposèrent un compétiteur dans la personne de Mahmoud, prince du sang royal, qui réussit à s'emparer de Caboul. C'est son fils Kamran qui est aujourd'hui maître et gouverneur d'Hérat, ville que le même Feteh-Khan avait enlevée à Firouz-Mirza, fils de Timour-Schah, lequel continuait de payer un tribut annuel à la Perse. En 1832, le prince royal Abbas-Mirza marcha contre Kamran , qui cherchait à se rendre indépendant ; il lui fit renouveler les anciens traités , et l'obligea à battre monnaie à l'effigie du roi son père , Feth Ali Schah.

2 Mohammed- Aga- Khan, oncle du grand-père du schah actuel , peut être considéré comme le fondateur delà dynastie régnante des Kadjars, famille venue de Tatarie, ainsi que toutes les autres tribus turques répandues dans le nord de la Perse. Mirza-Sadiq laisse faussement sup-

Quoi qu'il en soit, sache, ô Hussein, que l'esprit ferme de notre souverain était résolu d'emporter à tout prix la place rebelle. Ce n'était point une simple armée qui faisait le siège d'Hérat, mais bien une colonie militaire qui, transportée sur les bords de l'Héri-Roud , devait attendre à ce poste que les insensés revinssent de leur égarementc Le camp était une capitale, ornée de palais , de bazars et de rues spacieuses» On aurait dit que le génie de Nadir-Schah animait le cœur de Mehmed, imitant, dans la construction de cette ville, un fait militaire qui ouvrit à l'autre conquérant les portes d'Hérat. Bien plus , d'après l'ordre de notre premier ministre, Hadji-Mirza-Agassi , la charrue traça des sillons dans la plaine; et les semences qu'on y déposait prouvèrent aux ennemis que nous devions attendre là les jours de la moisson prochaine.

Toute l'armée applaudissait à cette persévérance ; et le succès aurait répondu à nos efforts , si des amis n'eussent préféré donner leur amitié à nos ennemis. La nation an-

po6er qu'il combattît en personne Schah-Mourad, prince actif, ayant le fanatisme , les mœurs et le costume d'un derviche , et dont les petits-fils régnent aujourd'hui à Bokhara. On peut seulement dire que la fermeté trop souvent cruelle de ce prince empêcha les Usbeks d'exercer leurs déprédations avec la même impunité que sous les règnes anarchiques de ses prédécesseurs. On sait que Bokhara est la ville principale de cette partie de la Tatarie que les Arabes appellent Mavr-el-lVahar, c'està-dire transoxiane. Elle est la capitale d'un Etat dont la longueur est de trente journées de chameau et la population de 2,400,000 âmes. Une tradition nationale attribue à Alexandre-le-Grand la fondation de cette cité , bâtie de maisons de brique , à toits plats , et contenant 80,000 habitants, trois cents mosquées et deux cent quatre-vingt-cinq écoles. Les esclaves du pays , qui sont Persans , Russes ou Gurdes , sont un objet de commerce pour les tribus des Usbeks et des Turcomans, qui font des courses continuelles sur les Etats voisins, pour capturer des prisonniers. Souvent les femmes accompagnent leurs maris dans ces expéditions.

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