II
glaise regarde Hérat comme la porte de ses possessions de l'Inde; et cependant il y a entre eux et nous les royaumes de Candahar, de Caboul, de Péchavar, le rapide Indus, et au delà , un Etat puissant. Qu'ont-ils à craindre de la Perse? L'astre éclatant de Mahmoud Gaznévi s'est couché depuis des siècles! Pendant quelques années, la même nation a paru servir activement notre cause ; mais un intérêt personnel et mercantile dirigeait ses actes, plutôt que l'amour du bien. Dès qu'elle n'a pas retiré les avantages espérés de cette alliance, nous avons été dédaigneusement délaissés. Bien plus, on a pris à tâche de diviser et d'affaiblir la Perse , en créant la nationalité des Afghans ; et , comme la prise d'Hérat contrariait ce plan, on s'est tourné contre nous, Du moins, si la nation anglaise était intervenue dès le principe pour empêcher cette guerre, il y aurait eu dans cette prétention, sinon de l'équité, du moins de la franchise; mais il fallait que son envoyé n'abaissât pas son caractère au point de corrompre la loyauté des serviteurs du roi et de travailler, dans notre camp, en faveur des ennemis que nous combattions.
Juge toi-même, 0 Hussein, mon ami, de la justesse de ces réflexions, en lisant des faits passés sous mes yeux, et que je raconterai avec la sincérité de Sadiq '. Mirza-Néqui, cet homme que l'ombre de Dieu sur la terre, le roi, avait arrosé de la pluie de ses libéralités et devant qui il avait abaissé le rideau de ses conseils mystérieux , vendait néanmoins sa foi à l'envoyé des Anglais; et, comme il craignait que les remparts de Shémiram 3 ne fussent trop tôt
■ Sadiq est un mot arabe qui signifie fidèle et sincère. a Shémiram est le nom de l'ancienne citadelle. La ville d'Hérat, qui, suivant quelques voyageurs, n'a que quatre milles de circonférence,
emportés par l'impétueuse valeur de notre armée, il priait, dans une lettre, son complice de venir au secours de nos ennemis , ses amis. La lettre est interceptée et remise entre les mains suprêmes qui nous gouvernent. Le mystère est révélé ; et , sur-le-champ, un Ferrache va de la part du souverain quérir le traître. Mirza-Néqui prenait son repas, lorsque le ferrache ' entra dans sa tente ; et , comme il ignorait que l'heure fatale de sa destinée était venue, il pria le messager d'attendre. Mais il devait boire à une coupe plus amère que celle qu'il portait alors à ses lèvres , pleine d'un sorbet parfumé de roses. Le ferrache lui dit: «Suismoi; » et il l'accompagna jusqu'au seuil du ministre terrestre de la justice céleste, lequel, lui présentant sa lettre, lui demanda s'il la reconnaissait. Sa langue glacée par la peur ne put répondre; car déjà les ombres de la mort obscurcissaient sa raison. En vain Hadji-Mirza-Agassi a le courage d'implorer sa grâce; le juge est inexorable, et le cadavre de Mirza-Néqui , expirant sous la bastonnade , est traîné dans les différents quartiers du camp , et exposé à un gibet , devant les remparts de la ville.
aurait perdu beaucoup de sa grandeur passée, s'il faut en croire certains géographes persans, qui assurent que , sous la dynastie des Ghaurides, elle renfermait douze mille boutiques, six mille bains publics et trois cent cinquante collèges et monastères. Ils affirment, en outre, que le nombre de ses maisons habitées s'élevait à quatre cent quatre mille. Mais il ne faut pas prendre à la lettre ces hyperboles de l'imagination orientale.
' Le ferrache, dont la fonction première est d'étendre et de nettoyer les tapis , meuble principal et à peu près unique des maisons persanes, est aussi chargé d'autres soins concernant l'administration domestique. On donne ce nom aux officiers de police et à l'exécuteur des hautes œuvres.
Quelque temps après cet exemple de sévérité , qui ramena dans la ligne du devoir ceux qu'on tentait d'en écarter, l'envoyé des Anglais arriva au camp. Le froid accueil qu'il reçut, le mécontentement peint sur le visage auguste du souverain devaient changer ses dispositions ; mais non ; il renoue des intelligences avec les ennemis ; et l'on surprend le courrier qu'il leur envoyait avec ses dépêches. Que fera la majesté très-haute de l'Iran? Elle renvoie les lettres à celui qui les avait écrites, sans violer le sceau, et se contente de le prier de ne pas tenir dorénavant la même conduite. Entre tous les rois du Frenkistan, quel est celui qui eût déployé tant de patience et de modération? Cependant l'envoyé s'est offensé de cet acte magnanime , qu'il disait être un attentat à ses droits; et il demandait pour réparation qua le front du ministre dont la pensée préside à l'exécution des conseils suprêmes et découvre toutes les trames vînt s'abaisser devant lui , dans la poussière du repentir et de l'humilité. Les oreilles se fermèrent à des propositions semblables -, et les lèvres n'eurent pour réponse qu'un sourire dédaigneux.
Comme les assiégés, soutenus secrètement par de l'or et des conseils et publiquement assistés par un ingénieur de la même nation qui dirigeait tous les travaux de la place , prolongeaient la résistance, l'âme de celui que Dieu a investi ici-bas de sa puissance , préoccupée du désir d'épargner le sang de ses sujets , suivant cette parole traditionnelle du dernier des prophètes : « Une heure passée dans la pratique de la justice vaut mieux que soixante-dix années de dévotion, » condescendit à la proposition nouvelle de l'envoyé, qui lui promettait d'amener les habitants d'Hérat à se soumettre à leur maître légitime. Les consciences droites , dit
le poète Anvari », voient dans toutes les consciences de la droiture ; et notre monarque fut une nouvelle fois abusé. L'envoyé pénétra dans la ville, y passa même la nuit, et s'aboucha avec Kamran ; mais ce fut, dit-on , pour prodiguer des présents corrupteurs aux Afghans, et pour les encourager dans la rébellion. Puis il revint le lendemain annoncer que les ennemis ne voulaient pas entendre parler depaix, et qu'en conséquence il fallait lever le siège. L'indignation que lui témoigna le successeur de Bjemchid et l'accueil qui honora en même temps l'arrivée de l'ambassadeur des Russes, brave et vieux serviteur du grand empereur Napoléon Bonaparte , lui firent comprendre qu'il devait sortir du camp.
Notre artillerie, avantageusement placée sur deux tours, élevées au niveau des remparts de la place, semait la mort et la désolation parmi les rebelles ; et, sans aucun doute, ils eussent incliné devant nous la tête de la soumission , si nous avions eu un nombre d'obusiers suffisant. Par malheur, les boulets nous manquèrent, et nous errions éperdus dans le vallon de la perplexité; lorsque l'esprit fécond du ministre Hadji-Mirza- Agassi y suppléa par d'autres boulets, d'une pierre plus dure que le marbre.
Comme la brèche était large et praticable , l'assaut fut décidé. La totalité des troupes disponibles ne s'élevait pas à 25,000 hommes, nombre insuffisant pour envelopper une ville aussi vaste et fortifiée par l'art et par la nature. L'heure de l'attaque fut fixée à la prière de midi , instant peu favorable , puisque, en combattant l'ennemi , il fallait
' Anvari occupe un rang distingué parmi les poètes persans , dont les plus célèbres sont Ferdoussi , Nizami , Hafiz, Saadi et Djami.
encore résister à l'ardeur d'un soleil dévorant. Toutefois le feu de ses rayons ne parut allumer dans les âmes qu'un courage nouveau. Nous marchions gaîment à la mort, conduits par notre général polonais Barovski, le brave des braves, que la mort, envieuse de sa gloire, a frappé au moment où il arborait sur la muraille l'étendard du lion et du soleil. Généreux frère d'armes! tes dépouilles, sauvées des outrages de l'ennemi , ont reçu les honneurs de la sépulture; mais ton plus beau monument funèbre est celui qu'ont élevé à ta mémoire, dans toutes les âmes, l'admiration et la reconnaissance.
En perdant Barovski, nous devenions un corps sans tête ; et le courage nous abandonnait avec la raison. De plus, par l'effet d'une rivalité funeste, Hadji-Khan, qui devait nous appuyer avec ses serbaz, ne vint point à notre secours, et attaqua la ville sur un autre point, dans l'espoir d'obtenir le premier la couronnne de la victoire. Mais cette division nous perdit; et chacun se retira, pensant être trahi. Ce revers n'abattit point la fermeté du roi, qui se préparait à donner un autre assaut. Déjà les valeureux bataillons des Afchars nous venaient de l'Aderbidjan , avec un train d'artillerie ; lorsqu'une lettre vint de ïébriz nous annoncer que, si le siège continuait, la nation anglaise nous déclarait la guerre , et que déjà une escadre avait débarqué des troupes au port d'Abouchir.
L'esprit de sagesse qui veille à la conservation de l'État décida que nous devions nous retirer. Nous partîmes donc; et nous arrivâmes à la résidence sublime de la royauté ' , vers le commencement du mois bénit de Ramazan. Là , un en-
■ C'est Téhéran, capitale actuelle du royaume.
voyé de l'envoyé, venu jusqu'à Cazvin, et qui attendait du seigneur des seigneurs des explications nouvelles , lui porta cette réponse :
« La Perse ne reconnaît pas pour ambassadeur l'ami du peuple d'Hérat et des Afghans. »
Le 15 du mois de hainazan , l'an 1254.
Mirza Sadiq.
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A EUGÈNE ***
Tauris, 5 avril 1839.
Quel bonheur, quelle joie, mon Eugène, de recevoir, après onze mois , sur une terre lointaine, des lettres d'un ami dévoué ! C'est assurément une des plus douces jouissances de la vie. Comme j'ai lu attentivement toutes tes petites confidences, partagé tes peines et tes plaisirs et applaudi à tes dispositions! Oui, puisque nous avons le bonheur d'être pleinement convaincus de la beauté et de la sainteté de notre divine religion , formons le beau complot de nous unir, pour travailler toute notre vie à la répandre et à la faire connaître de ceux qui l'ont oubliée l Cette propagande est la seule digne de l'homme sur cette terre. Avec la grâce de Dieu , je veux y travailler le reste de ma vie.
Tes offres m'ont profondément touché, mon cher Eugène; j'y vois la dernière preuve d'un attachement dont je ne pouvais douter ; mais je t'en remercie. J'ai présentement tout ce qu'il me faut. L'avance faite sur mon petit patrimoine peut me faire aller deux ans au moins ; et il nous est défendu de porter plus avant nos regards dans l'avenir. Je ne me sens aucun besoin de thésauriser pour cette terre ; et je suis décidé à employer au service du Seigneur les ressources que la Providence m'avait fournies. Si elles s'épuisent et qu'elle juge mon concours favorable à sa cause, elle saura bien m'en procurer d'autres. Ce que je ne refuse pas de toi % c'est ta maison , quand je
retournerai à Paris. Oui, nous demeurerons ensemble, et notre vie se partagera entre Dieu, nos devoirs et l'amitié. Est-il un plus beau rêve?
Ce que je te recommande maintenant , c'est d'appuyer de toute ton influence mes demandes à la Propagation de la foi et mon appel aux vrais catholiques. Dans la nouvelle lettre que je t'envoie sur la Chaldée, j'ai tâché de montrer la nécessité d'envoyer des missionnaires et des secours temporels dans ce pays. Avec ce double levier nous opérerons quelque révolution heureuse. Ma lettre est pour l'Université catholique, pour les Annales de la propagation de la foi , etc. , etc. , en un mot comme il te semblera le plus convenable. Je m'abandonne eh tout à ton bon jugement. J'espère t'envoyer le mois prochain le mémoire scientifique d'où sont détachées ces considérations, qui doivent représenter la partie religieuse de mon pèlerinage.
M. Scafi , ce cher et vénérable compagnon , est au milieu de vous en ce moment ; puissent toutes les voies s'aplanir devant lui. J'ai osé promettre qu'il reviendrait avec tout ce qui est nécessaire ; et le bon prêtre chaldéen qui demeure avec moi écrit de temps à autre aux prêtres chaldéens, catholiques et schismatiques , pour les entrenir dans leurs bonnes intentions et renverser l'influence de la propagande américaine , qui redouble d'efforts, mais inutilement. J'espère qu'il sera de retour vers le mois de juin ou de juillet; car je connais son activité et son indomptable courage.
J'ai lu que cette année vous aviez une exposition industrielle. Si tu y remarques quelques petites inventions commodes et économiques , d'un usage fréquent dans la vie , choisis-en quelques-unes, que j'offrirai à mes seigneurs per-
sans ; c'est le moyen de les intéresser davantage au succès de l'Université et de gagner leur amitié pour les missionnaires. Ici tout ce qui vient de l'Europe est mauvais et fort cher.
J'ai célébré les fêtes de Pâques avec quelques catholiques réunis à Tauris, et qui sont déjà plus nombreux que les membres de l'église américaine, établie depuis cinq années. Son missionnaire résidant ici n'a pas encore un seul converti. J'espère que l'année prochaine les cérémonies se feront avec plus de pompe dans la chapelle de la mission. J'ai bien prié pour toi tous ces jours; et je me suis rappelé la fête de Pâques à Saint-Eustache, à laquelle nous assistions ensemble, voici deux ans.
Le séjour en Orient est favorable au chrétien, et je crois avoir appris à mieux aimer Dieu , chez les hommes qui le connaissent moins que nous. La raison en est que la société tout entière ressemble à un cloître, pour ainsi parler, et qu'il n'y a point cette pompe et cette frivolité séduisante, qui exerçait malheureusement trop d'empire sur moi. J'étais, tu le sais, fort occupé de la forme d'un habit ou d'une botte; et ces pitoyables vanités, dont je ris présentement , empêchaient le développement des pensées sérieuses , que la grâce a depuis longtemps déposées en moi. Aujourd'hui, je suis affranchi des lois de l'étiquette ; et, en portant mes vieux habits de Paris, je suis l'élégant de la jeunesse persane, qui tâche de se faire habiller à l'européenne, par quelques pauvres tailleurs, qui ont fui leur régiment russe. Je n'ai qu'à peigner le matin ma longue barbe, sans perdre quatre ou cinq fois la semaine, un quart d'heure à me raser. Ma coiffure est le bonnet de peau d'agneau noir, qui me paraissait fort laid en arrivant,
et auquel je me suis habitué. Mes heures de repas sont réglées, comme celles de mon travail; et, je puis les observer facilement n'étant dérangé par aucun importun. Après le déjeuner, je vais me promener deux heures dans un jardin solitaire. C'est là que j'ai écrit le fragment de mon travail sur les Chaldéens, que je vous envoie. Je n'aurais pas trouvé d'autre temps pour rédiger ces réflexions , qui peuvent être utiles à la cause catholique ; attendu que tous mes autres instants sont pris par l'arménien, le chaldéen , le persan et l'arabe. Maintenant j'apprends d'un musulman à lire l'Alcoran à leur manière. Je secoue comme eux la tête ; et je balance en cadence mon corps , pendant que je chante les versets. Le brave homme croit que je veux me convertir à sa foi , et il assaisonne le texte de commentaires mystiques. Il a vraiment bien deviné!
La recherche du jeune médecin dont je t'ai parlé précédemment est un point capital. Il faut qu'il accompagne les missionnaires. M. Scafi devait parler aussi de la formation d'une petite pharmacie, que lui donnerait la société des Filles de Saint-Vincent de Paule , sœurs des Lazaristes. Qu'il n'oublie pas ce bon projet. En distribuant des remèdes à la classe pauvre des musulmans, qui pourrait nous empêcher de faire main-basse sur les Nestoriens, les Eutychiens et les Jacobites?
N'oublie pas de m'envoyer ce qui a paru sur le pehlvi, l'ancienne langue de la Perse. Adresse-toi à l'excellent et savant M. Eugène Burnouf, que l'interprétation des inscriptions cunéiformes de la Perse immortalisera, afin de lui demander ce qu'il jugera m'être le plus nécessaire relatiment au zend. Son Yacna est- il fini? M. de Slane a-t-il continué son livre sur Ibn-kilchan? Je suis un souscrip-
teur : qu'il m'envoie ce qui a paru. C'est un ouvrage infiment précieux en Orient. Vois souvent cet excellent ami ; et assure-le de ma reconnaissance, pour l'amour de l'arabe qu'il a surtout développé en moi. Présente mes témoignages de respect et d'attachement à toute sa famille. Je suis très-sensible aux bons souvenirs de Godin, d'Ange et de tous mes autres amis. Remarque que je suis près du berceau des Frères unis (voir mon rapport, deuxième feuille). La chère Jeanne se présente souvent à ma pensée. Je ne suis pas si difficile maintenant. Mon grand domestique arménien n'a pas la centième partie de sa science; mais il sait faire la soupe à la française , comme je le lui ai montré. Il a aussi appris à faire une omelette et du riz au lait, mon savoir ne s 'étendant pas plus loin en ce genre. M. Scafi lui a appris une chose plus importante; il est devenu fervent catholique. Embrasse pour moi Léon.
Tout à toi.