‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 3)Chapitre 32 sur 35 · A MMB DE CHASTENAY , SA TANTE · texte numérisé non relu

A MMB DE CHASTENAY , SA TANTE

Perse, décembre 1839.

Peu à peu je m'étais lié avec

quelques Mollahs. Ils venaient s'asseoir à côté de moi ; nous nous faisions mutuellement les plus belles protestations d'amitié. Toutefois , vous comprenez que nos conversations étaient extrêmement limitées : le turc était notre seul moyen de communication, et ils n'en savaient pas plus que moi. Aussi la pantomime jouait-elle le plus grand rôle dans nos discours. Un de ces Mollahs surtout m'aimait beaucoup. Nous passions ensemble de longues soirées sur la terrasse À fumer le tchibouk. Un jour que j'étais seul avec lui , et que , par suite d'un silence forcé , il me voyait réduit à analyser du haut en bas tous les passants , quel ne fut pas mon étonnement de l'entendre me dire en turc : Je suis catholique! Dans le premier moment, je regardai tout autour de moi, pour voir qui venait

* Nous devons à l'obligeance de madame la comtesse de Vallin, sœur de M. Pb. de la Guicbe, la communication de ce fragment de lettre, qui confirme par de curieux renseignements l'opinion de notre ami sur la maturité de la moisson religieuse dans la Perse.

de prononcer ces paroles , et à qui elles s'adressaient , tant était grande ma surprise ! Comment en effet pouvais-je croire que cet homme , l'un des chefs de la secte d'Ali , eût renoncé à sa religion, pour en embrasser une étrangère , qu'il pouvait à peine connaître, et dans le mépris de laquelle il avait été élevé? Il en était pourtant ainsi. Cet excellent Mollah est réellement catholique ; mais il ne peut pratiquer entièrement sa religion , les musulmans ne pouvant en changer, sous peine de mort. Du reste , j'ai appris depuis que plusieurs autres étaient dans le même cas. La foi mahométane est dans une telle décadence en ce pays, que les hommes sincères et qui ont du cœur cherchent à se rattacher à autre chose. Quant aux autres, ils restent musulmans extérieurement^ mais au fond ils ne sont rien. Le déisme et même l'athéisme sont connus ici, comme en France ; seulement le peuple a conservé quelque chose de son ancien fanatisme

Le comte Ph. de la Guiche.

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