‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en OrientChapitre 10 sur 17 · A K P I 2TO · texte numérisé non relu

A K P I 2TO

Les derniers mots toutefois, étant moins élevés, ont tellement souffert qu'ils sont plutôt devinés que lus.

Non loin de là , un rocher brut avançant sur la voie nous fut indiqué comme empreint de caractères antiques. Nous l'examinâmes; et effectivement, des lettres assez grossièrement gravées nous apprenaient que là avait été enseveli l'époux de Nythodoris, fille de Métrodore. Ce nom nous rappela la reine sage et puissante dont parle Strabon , en énumérant soigneusement les trois provinces de son royaume , limitrophe d'Amasie , et comprenant les pays de Phanaria, de Zela et de Magnopolis, ville à la recherche de laquelle nous partîmes le 21 juin.

Il est étonnant que sa position ait embarrassé les géographes , lorsqu'elle est indiquée d'une manière si précise par le géographe d'Amasie. En effet, lorsqu'il décrit le pays de Phanaria, arrosé par le Lycus descendant de l'Arménie, et par l'Iris échappé des gorges de sa cité natale, il ajoute qu'à leur confluent est une ville appelée ancien-

nement Eupatoria, du nom de son fondateur. Pompée changea ce nom en celui de Magnopolis , et agrandit son territoire qu'il peupla de nouveaux colons. II ne s'agissait donc plus , après ce renseignement , que de suivre jusqu'au point de sa jonction le cours de l'Iris , faussement placé sur les cartes qui le rapprochent trop d'Amasie.

La route longeant la rive droite de la rivière imitait le caprice de ses sinuosités. Des roues hydrauliques distribuaient l'eau par mille canaux dans les champs, les jardins et les vergers, qu'ombrageaient des bosquets d'arbres, surchargés des fruits de la saison. Tous les oiseaux chanteurs s'étaient donné rendez-vous dans ce vallon ; et leurs mélodies étaient multipliées par les échos des deux montagnes rapprochées comme pour s'unir et s'arrêter dans ce lieu séduisant. Mais à deux heures de distance , au delà du village de Zéné , elles s'écartent brusquement et sans regret; car cette culture industrieuse a fini et le désert commence.

Le passant qui nous accostait sur la route recevait toujours une question ainsi formulée : c< Ne connais-tu point ici , ou dans le voisinage, quelque ruine du temps des Giaours et des Génois? » Et sa réponse modifiait souvent la direction de notre itinéraire. Or, un paysan, que le hasard amenait à notre rencontre, ayant été pareillement interrogé, s'offrit pour nous guider vers les restes d'une prétendue forteresse, ouvrage des Infidèles. Nous tournâmes à gauche; et, passant en vue de son village, nommé Douradjisou , nous gravîmes la montagne hérissée de taillis et de halliers. Après bien des fatigues , le paysan nous arrêta devant les masures d'un édifice qui n'avait aucun caractère d'antiquité. Sa forme et sa position convenaient

seulement à une chapelle chrétienne des Grecs, qui avaient habité ces lieux avant la conquête musulmane. Pendant que nous regrettions l'inutilité de notre peine, un noir orage s'amoncelait sur les têtes d'une chaîne de monts, qui vient de l'ouest se nouer à celle d'Amasie, et que nous supposons être le Lithros. Il en sort avec fracas un torrent, dont le village a pris le nom, et qui va se précipiter dans l'Iris. Comme nous atteignions notre caravane arrêtée au milieu de la vallée pour nous attendre, la foudre et la pluie nous assaillirent avec une telle violence, que bagages, bêtes et hommes, tout fut trempé et inondé, Ali, dont la pipe ne pouvait s'allumer sous les flots d'eau ruisselant de toutes parts, me regardait obliquement; et je compris qu'il attribuait avec raison l'accident à l'excursion scientifique. En ce moment notre curiosité était fort refroidie et le ciel n'était pas plus sombre que le fond de nos pensées. Ces petites disgrâces et mille autres, renouvelées chaque jour sous des formes changeantes, sont les tentations qui montent à l'âme du voyageur; et l'honneur d'explorer des pierres et des tombeaux n'est assurément qu'une arme bien faible pour leur résister. Heureux donc celui qui a reçu la grâce d'ajouter aux incertitudes de ses investigations l'idée calme et persévérante d'obéir à une volonté de Dieu, en se proposant, comme but final , le triomphe de la vérité ou de l'Église. Les déceptions , les méprises , les fatigues et les ennuis, il les secoue comme les gouttes de pluie qui baignaient notre manteau; et il attend patiemment que l'horizon blanchisse.

Le ciel en efl'et se fit serein ; et avec le soleil rayonna de nouveau l'espérance. Mais la marche avait été retardée; et nous ne parvînmes qu'à travers les ombres du crépuscule

au village de Taschabad-Jergizlu, relégué à l'extrémité d'une vallée supérieure, où nous aperçûmes encore une caverne funéraire ouverte au pied d'un rocher. Des maisons de ce village , peu nombreuses et bâties en partie de pierres, sortit une foule d'enfants, de femmes et d'hommes, qui attirés par le spectacle nouveau d'un Franc nous considéraient de la tête aux pieds, toutefois avec une curiosité bienveillante. Le matin, lorsque nous étions assis sous le hangar qui formait le vestibule de notre logement assigné par le maire , nos yeux se portèrent par hasard sur la pierre qui supportait un de ses piliers. Nous crûmes reconnaître un fragment de colonne; nous le fîmes aussitôt déterrer ; et notre exploration infructueuse de la veille fut avantageusement compensée par la découverte d'une inscription latine à la mémoire de deux Césars, empereurs romains.

De Taschabad-Jergizlu à Kala-Kala , village voisin, les prairies étaient grasses; et dans les champs jaunissait le froment dont les tètes pesantes attendaient le coup de la faucille. Une lieue plus loin , la vallée a pour barrière une chaîne transversale de monts, qui n'ouvre qu'un étroit passage à l'Iris. Laissant nos bagages sous la conduite d'Abraham , nous nous enfonçâmes avec Ali dans la gorge gardée par un château en ruines qu'un pont romain unissait à l'autre rive. Des trembles, des aulnes et des bouleaux inclinés sur la rivière unissaient le frémissement de leurs feuilles au murmure plaintif de ses eaux : nul autre bruit ne troublait la solitude. Tout à coup la scène changea, comme si le rideau d'un théâtre eût été levé. Le défilé cessait ; à droite et à gauche s'enfuyaient les montagnes, qui ouvraient entre elles un vaste bassin limité

au nord par un rang de collines perdues dans le lointain bleuâtre de l'horizon : c'était le commencement de la plaine de Magnopolis. Nos chevaux nous emportaient à travers de hautes herbes , où chantaient sous un soleil ardent des essaims de cigales. Cherchant en vain quelque être humain pour le questionner sur la route , nous poussâmes vers des cabanes groupées au centre de cette steppe. Les hommes demi-nomades qui les habitent étaient déjà montés avec leurs troupeaux dans les pâturages plus élevés de la montagne , d'où ils ne descendent qu'aux jours de l'automne. Les oiseaux effarouchés se cachaient seuls en criant dans le feuillage des arbres, autour desquels grimpait naturellement la vigne sauvage. Partout le sol ne demande que des bras pour être fertile; mais la peste , les impôts et une administration arbitraire, en décimant la population , ont rendu inutiles les trésors de la nature.

Enfin , sur le revers de la montagne nous aperçûmes quelques maisons, dont les habitants s'enfuirent à la vue du costume officiel d'Ali. Il resta un vieillard aveugle, qui nous dit le nom de ce village, appelé lolatchan-Tchiffliki , et qui nous demanda, tout tremblant, si nous venions lever une taxe nouvelle. La route nous ramena à la vallée ; et nous vîmes en passant une colonne , où l'inscription latine, substituée à la première inscription grecque, a été détruite à son tour ; il n'en reste que le millésime romain. Deux villages bâtis en terre et dépouillés d'arbres , comme ceux d'Arménie, se montrèrent sur la gauche; puis, le terrain s'abaissant encore, nous errâmes à travers une autre plaine inculte que l'Iris inonde l'hiver de ses eaux, qui ne sont plus contenues par des digues. Ces terres noires et fortes étaient embellies par les jardins et les vergers de Magno-

polis, qui devait embrasser dans ses dépendances le hameau de Ravak, où jaillissent trois sources limpides. Les Turcs ont élevé sur ses bords un tombeau à la mémoire d'un saint musulman. Suivant la coutume, le monument a été formé des débris d'un autre plus ancien. Ses marbres brisés offraient quelques traces de caractères grecs.

La ville était bâtie plus à l'ouest, dans l'angle que décrivent les deux rivières, qui réunies en une seule tournent au nord et courent en ligne droite à la Mer Noire. Un pont jeté au delà de leur confluent , subsiste avec ses piliers massifs et ses cinq arches , dont l'ouverture est de dix mètres. Les autres monuments ont été anéantis, à l'exception des marbres qui parent quelques tombes musulmanes. La citadelle éloignée d'un quart d'heure environ, toujours dans la direction de l'occident, avait pour fortification principale l'avantage de sa position unique. La rivière, qu'on peut appeler désormais un fleuve, se courbe en demi-cercle au pied de la colline , sur laquelle est assis le château; et son lit encaissé dans les rochers lui forme un fossé infranchissable. De l'autre côté, un torrent et des précipices le séparent de la chaîne des monts , qui sont vraisemblablement l'Oflimos , et deviennent pour lui un second rempart gigantesque. Sept maisons en terre, habitées par des Turcs, ont été construites en dehors des remparts , depuis qu'un tremblement de terre a renversé, il y a dix ans, celles qui étaient renfermées dans son enceinte. Le nom de Jéni-Cheher-Qualési, c'est-à-dire La forteresse de la ville neuve, traduit le souvenir de la ville restaurée et agrandie par Pompée. Quant à la forteresse elle-même, ses constructions sont byzantines et turques. Le temps n'a point épargné l'ouvrage des Romains, ni

leurs inscriptions. Toutefois, nous fûmes satisfait d'avoir découvert la position certaine d'une cité , jetée au hasard sur les cartes, lorsqu'une distance de douze lieues la sépare d'Amasie. Repassant le bras du Lycus dans un bateau , nous courûmes pendant deux heures par la plaine verte comme une prairie , jusqu'aux jardins de la petite ville d'Erek, dont l'aspect est attrayant. Elle a un marché fort achalandé le vendredi; et l'on y compte trente maisons d'Arméniens, dont l'industrie est la fabrication des tuiles et d'autres ouvrages de poterie.

L'hospitalité perd , de ce côté de l'Anatolie, son charme et sa cordialité patriarcale. La commune bâtit à ses frais un réduit pour le voyageur, qui n'est pas mieux traité que ses chevaux. 11 doit coucher près d'eux; inconvénient qui devient à la vérité un avantage durant la froide saison ; car il n'a pour réchauffer ses membres que la chaleur animale exhalée de leurs corps , laquelle s'élève parfois au degré du bain à vapeur.

Le lendemain, 23 juin , nous traversions le côté oriental de la plaine, d'où nous montâmes au sud, dans la chaîne de montagnes qui nous séparait de Tokat. Elles étaient ombragées de bois, qui s'épaississent à mesure que l'on pénètre dans les vallées intérieures. Nous marchions depuis trois heures, lorsque nous atteignîmes le village de Bouhama. La chaleur était pesante, et notre caravane s'arrêta au bord d'une fontaine pour prendre le repas du matin. Tel est le lieu ordinaire des haltes en Orient. Il remplace les hôtelleries de nos routes; et chacun est invité par la nature à se désaltérer innocemment et sans frais à ces sources intarissables. A peine étions-nous assis , que l'iman du lieu vint poliment nous saluer. Comme nous le

consultions sur les raretés du pays, il nous avoua qu'à la porte de la mosquée étaient deux pierres, empreintes de caractères inconnus. Aussitôt nous y courûmes ensemble; et, lorsque nous eûmes recueilli deux inscriptions grecques et une autre latine à l'honneur de l'empereur Constantin, il me pria sans scrupule de continuer le repas, à l'entrée du temple de son prophète. Bien plus, on apporta de sa maison un plat de crème blanche et pure, nommée Qnaïmaq, et une corbeille de fruits. Il mangea fraternellement avec nous. Quand même j'eusse été le convive du plus puissant monarque de l'Asie, ma joie n'eût point égalé celle qui faisait alors battre mon cœur, en pensant au progrès de la tolérance religieuse que ce siècle introduit chaque jour dans les opinions et les habitudes des Turcs. En effet moi , étranger et chrétien , être régalé de la sorte par un ministre de Mahomet sur les marches de son sanctuaire ; et nul autre que moi ne trouver ce spectacle extraordinaire ! Quel changement, depuis l'époque peu éloignée où quiconque n'était pas Croyant devait descendre de sa monture et s'incliner en passant près d'une mosquée!

A une lieue plus loin , nous fumes arrêtés par la rencontre de pierres sculptées, dont l'une offrait la figure de deux hippogriffes, à têtes d'oiseau. Au-dessous, étaient des lettres grecques disposées dans un ordre symbolique.

Comme les dessins et les caractères manquaient de cette élégance et de cette correction qui sont le cachet des siècles antiques, nous attribuâmes au monument dont ils sont les débris une origine moderne, et probablement byzantine. Le village s'appelle Ladik, comme la petite ville qui fut notre dernière station avant d'arriver à Amasie; et cette coïncidence de noms dans des lieux assez rapprochés est digne de remarque.

De là jusqu'à Estin, autre village y distant de deux heures, et qui fut notre station pour la nuit, la route s'élève par dessus la crête d'une haute montagne garnie de forêts. Elle est la limite des pays boisés, en se dirigeant vers le centre de l'Asie occidentale. Le voyageur doit ensuite s'avancer à près de deux cents lieues, c'est-à-dire jusqu'au revers méridional des montagnes du Curdistan , pour retrouver le silence et la fraîcheur des bois. En entrant à Estin, nous fûmes rejoints par deux Quavass ou gendarmes d'Hafiz Pacha , général en chef des armées du Diarbekre et de Mossoul. Habillés en rouge, à la façon des janissaires, la moustache longue et pendante, le juron à la bouche et le sabre ou le fouet à la main , pour sévir contre quiconque ne condescendait pas vite et servilement à tous leurs caprices, ils nous donnèrent un triste exemple des abus d'autorité que commettent les agents subalternes du gouvernement. Les habitants d'Estin , nous voulons dire les hommes, étaient allés à Tokat, pour fournir le contingent annuel de conscrits exigé par le gouverneur. Il n'y avait plus que les femmes; et, d'après les convenances de la mode musulmane, qui change en harem, ou Lieu interdit, toute maison dont le mari est absent, nous restions à la porte , échangeant seulement quelques paroles avec les plus vieilles et les plus hardies, qui du fond de leur demeure osaient à peine nous répondre. Les gendarmes ennuyés d'attendre crient , tempêtent et menacent, sans oser toutefois violer le seuil sacré du domicile. A la fin , un serviteur attiré par le bruit , vient des champs voisins; et les quavass de tirer leur sabre et de le frapper, au risque de lui fendre la tête, en disant : « Où étais-tu, coquin? sers-nous vite, nous et nos chevaux ; et mort à toi , si quelque chose nous manque. Le

sultan nous a livré ce pays; respecte tes maîtres. » Ali , d'un naturel humain ethabitué déjà par nous à réprouver tout acte de violence, agit convenablement dans cette circonstance. Il intervint, comme protecteur de l'homme frappé et blessé , et calma ses collègues. Le retour simultané des hommes acheva de rétablir la paix dans le village.

Au sortir d'Estin, la route passe entre des montagnes d'une élévation moyenne, et s'unit, à trois heures de distance , à celle de Néocésarée. Un des chevaux broncha par hasard, et les caisses qu'il portait furent renversées ; les flacons en partie rompus laissèrent couler les liqueurs que nous avions conservées jusqu'alors avec sollicitude. Le dépit n'était point un remède; et nous pensâmes au philosophe Diogène brisant sa tasse, parce qu'il avait appris à la remplacer avec la paume de sa main. Nous abandonnâmes donc sur le lieu ce bagage superflu ; et nous prîmes le parti de boire dorénavant de l'eau claire. En pays musulman, c'est un régime de convenance, qui vous concilie l'estime des hommes observateurs de la loi , qui forment encore le plus grand nombre. D'ailleurs le vin est rare; et les chrétiens, qui ont le monopole de sa fabrication, sont si peu habiles, que de raisins excellents ils ne tirent qu'une boisson médiocre. Au contraire l'eau a un goût et des qualités rares chez nous, que l'aridité de ces régions desséchées rend encore plus appréciables. De plus, toute habitude et toute exigence du corps est un défaut ; et quiconque triomphe de ses appétits, même relatifs au boire et au manger, brise un des liens qui l'attachent à la matière, et avance dans la liberté spirituelle.

Nous quittâmes ensuite le chemin, pour nous enfoncer dans un vallon retiré comme une solitude. Il fut en effet

la retraite d'un homme, célèbre par sa sainteté et par sa brillante éloquence, qui lui a valu le nom unique de Bouche d'or. Ce fut là que Chrysostôme rendit à Dieu cette âme qui avait été l'ornement de son Eglise. Le temps, si sévère pour les autres monuments de l'antiquité, a respecté sa tombe. Nous avons baisé avec émotion le marbre qui la recouvre. Il est orné de sculptures qui indiquent son ancienneté. Les reliques ont disparu, ainsi que l'édifice où elles furent déposées primitivement. La colonie d'Arméniens mêlés aux Turcs du village, appelé Ziveret ' , a renfermé le monument dans une chapelle sombre et d'une architecture informe. Unie à une maison , qui est une ferme ayant ses greniers , ses écuries et toutes ses dépendances , elle prend le nom de monastère, sans avoir de moines, à moins de considérer comme tels le vieillard, son desservant et le collecteur de l'aumône imposée sur les pèlerins. Le cimetière contient quelques pierres revêtues d'inscriptions mutilées. Nous en distinguâmes une écrite en latin et remontant à l'époque impériale de la domination romaine. Près de la porte, nous avons cru lire, sur le tronçon d'une colonne blanche, le nom de Chrysostôme. Probablement elle est un reste de l'église grecque bâtie en son honneur. Quoiqu'il en soit, son souvenir remplit encore la contrée ; et , à deux lieues de là , sur le chemin de Tokat, on vous montre un énorme quartier de roche détaché de la montagne et jeté dans la vallée , on ne sait comment. Des sépultures ont été creusées à l'intérieur. Les Turcs, dédaignant les traditions de l'époque chrétienne,

■ Le mot Ziveret nous semble être une altération de Ziaret, et désigner un lieu de pèlerinage , comme le village mentionné ci-dessus qui avoisine Amasie.

attribuent son déplacement aux sortilèges du diable , mais les chrétiens vous disent qu'un jour le saint disputant avec les idolâtres sur la religion , ceux-ci promirent de se convertir, si, en témoignage de la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il retirait ce rocher du lit de l'Iris où il était roulé. Chrysostôme avait la foi qui peut transporter les montagnes : le miracle fut opéré.

En ce temps-là saint Chrysostôme évangélisait une cité populeuse, dont les temples et les palais ornaient ces mômes lieux , aujourd'hui sans habitants et sans culture. Il ne reste de ces édifices somptueux que les arches du pont jeté sur l'Iris, que l'on traverse pour suivre la rive gauche, qui conduit à la ville deTokat, éloignée environ d'une lieue et demie. On distingue aussi les restes d'un canal pavé de dalles de marbre; et le terrain bouleversé profondément présente sur sa surface des sillons et des monticules formés par la poussière et le détriment des anciennes ruines. Quelques fragments de pierres sculptées nous rappelèrent le règne florissant de l'art grec. C'était donc l'emplacement de Comana , qu'il ne faut pas confondre avec la ville du même nom , située dans la grande Cappadoce. L'une et l'autre étaient célèbres par le culte rendu à la déesse Anaïs, la Vénus des Orientaux, qui recevait aussi des adorations solennelles dans la ville voisine de Zéla. En outre elles étaient le but de pèlerinages qui attiraient une multitude d'étrangers à l'anniversaire des fêtes religieuses. De tristes réflexions sont inspirées là par le souvenir des symboles païens consacrant les folies et les impuretés de la débauche. Comana a subi le sort de Babylone et de Corinthe, qui furent aussi des sanctuaires de dépravation. Le vent de la colère de Dieu l'a anéantie.

On sait que sa constitution était sacerdotale. Le grandprêtre qui la régissait dépendaitfaiblementdu roi du Pont. Il avait sous ses ordres une hiérarchie variée de prêtres et surtout de prêtresses, dont le ministère était de se vendre à la gloire de la Divinité-mère. Dans cette corruption , sanctifiée par les mystères de l'autel , s'engloutissaient , comme dans un abîme sans fond, l'honneur, la vertu et la fortune des étrangers. Malheur à celui qui venait à Comana ! La religion locale imposait à l'innocence le devoir du crime.

Les collines environnantes, où l'on cueillait autrefois un vin renommé, sont nues et arides; et ce n'est qu'aux portes de Tokat que l'œil est réjoui par le retour de la fertilité et de l'abondance.

§. VIII- — Tokat. — Etat progressif des catholiques de cette ville, comparé avec celui des autres Arméniens et des Grecs. — Sa position. — Son commerce. — Sa citadelle. — Tombeau d'Henry Martyn, missionnaire protestant. — Sa vie. — Ses travaux. — Départ. — Eiélé. — Couvent de Sainte-Croix. — Arrivée à Sévas.

Dans une lettre particulière, écrite sur les lieux, nous avons déjà parlé de Tokat '. Cette ville avait un intérêt tout particulier pour nous, qui aimons à considérer ces contrées sous leur face religieuse. Depuis Constantinople , nous n'avions cessé il est vrai de recevoir des marques touchantes de la droiture et de la générosité hospitalière des Turcs. Ils nous avaient admis à leur table , à leurs entretiens confidentiels ; et plusieurs s'étaient attendris jus-

1 Voir à la fin du volume.

qu'aux larmes, en nous donnant le triste salut de la sépa ration : mais il restait toujours entre eux et nous une invisible barrière , qui nous tenait forcément à distance et empêchait nos âmes de se confondre dans la fusion intime de l'amitié. Quel est donc cet obstacle , demanderont curieusement quelques-uns? Vous, pour qui la forme humaine constitue tout l'homme, et qui vous contentez du son de ses paroles , du sourire de ses lèvres, de la grâce de sa figure et de la politesse de ses manières , vous ne comprendrez point que c'est la religion. Il en est pourtant ainsi. Avez-vous jamais eu l'occasion de voir et d'entretenir un musulman? Il discutera avec intelligence les affaires politiques; il avouera la supériorité de notre civilisation; il conversera cordialement, rira, badinera; il s'attachera même assez étroitement à votre personne ; mais il ne se fera jamais en vous deux un seul cœur et une seule âme; parce qu'il apprit en naissant à mépriser et à haïr quiconque ne partage point sa foi , et que chaque verset de son faux évangile lui fait un devoir d'éviter notre commerce. Il se croit l'être privilégié de la création, l'héritier unique des traditions et des promesses; et, si présentement il vous respecte, c'est la crainte et la force des choses qui lui arrachent cette concession. Que si vous sortez du cercle des faits pour dépasser avec lui les confins du monde, soit qu'il s'agisse du symbole, soit qu'il s'agisse de morale ou de philosophie , vous entrevoyez dans son regard le vide d'un abîme. Il écoute, il n'entend plus; des espaces infinis séparent vos intelligences. Maintenant que nos sages du jour disent que la religion n'est point l'élément premier de la société, ni le lien essentiel des hommes qui vivent réunis, nous leur répondrons que ,

perdus au sein de la communauté chrétienne et emportés par son mouvement harmonique, ils ne sont point en position de juger et de concevoir une vérité qu'ils blasphèment.

L'unité de croyance conduit seule à l'union de sentiments, et toute altération dans l'une rend l'autre impossible. C'est ainsi que les Grecs et les Arméniens, que nous avions rencontrés jusqu'alors sur notre passage, nous témoignaient partout une froide défiance et dissimulaient mal leur éloignement, parce qu'ils ont brisé les liens de l'orthodoxie et perdu la notion de la charité. Lorsque nous sommes tombés au milieu des catholiques de Tokat*, nous avons retrouvé les joies et les douceurs des membres indissolublement unis dans le corps du Christ et de son Eglise. Nous n'étions pas pour eux des étrangers d'une autre race et d'une nation différente, mais bien des frères, enfants de la même communion. Arrivés le 23 juin, comme pour célébrer de concert avec eux, quelques jours après , la fête de Saint-Grégoire l'illuminateur, patron glorieux de leur nation , nous entendîmes avec bonheur les prières de la langue et de la liturgie romaine se mêler aux cérémonies et aux chants de l'Eglise arménienne. Prosternés devant le même autel, nous donnions l'exemple d'une union spirituelle, réalisée seulement par le catholicisme. Quelle secte, en effet, quelle doctrine philosophique réunirait ainsi soudain deux disciples à des distances aussi lointaines?

On n'avait jamais vu là de prêtre d'Occident : tout le troupeau était dans l'allégresse. Aussi M. Scafi, notre vénérable compagnon de voyage, fut-il l'objet des prévenances les plus délicates. Chacun se disputait le privilège

de nous avoir pour hôtes; et, dès que nous mettions le pied dans la rue, les mères et les enfants, en embuscade à leurs fenêtres, nous priaient à haute voix de ne point les oublier dans nos visites. Cette innocente franchise de mœurs était pour nous une surprise d'autant plus agréable quelle contraste singulièrement avec les coutumes de tous les autres Orientaux. Chez eux en etïet ne se trouve point ce que nous appelons société; et la famille est élevée dans l'ombre d'un mystère impénétrable même aux parents les plus proches. Le chef de la maison et le fds aîné jouissent seuls d'une liberté extérieure et sont comptés dans les relations de la vie. La femme, si elle est unique, et tous les autres êtres qui l'entourent, sont comme frappés de mort civile ; parce qu'ils n'existent qu'aux yeux de leur chef. Le mahométismea conservé ce servage invisible; et la porte de nos cachots n'est point défendue avec autant de vigilance que celle des harems. Quelle consolation pour nous de voir cet état contre nature corrigé par l'influence salutaire de notre religion ! Et ici les honneurs de la réforme sont dus exclusivement à la puissance morale du culte qu'on a prétendu ailleurs réformer, c'est-à-dire qu'elle est l'effet de l'orthodoxie ; car les Grecs et les Arméniens schismatiques ont fait rétrograder leur société et leur famille vers l'état musulman. Leurs femmes s'enfuient à la vue d'un Franc avec une sauvagerie plus farouche et plus niaise encore que celle des femmes turques. Celui qui a fréquenté les Arméniens catholiques de Constantinople sait quel progrès les élève dans la voie de la civilisation au-dessus de leurs frères dissidents. Ils estiment et recherchent les hommes d'Occident, surtout lorsqu'un franc amour de la même religion les distingue; ils

sont portés à adopter leurs mœurs, à étudier leurs langues ; et l'abnégation de l'amour-propre national est poussée si loin qu'ils ne prennent que le nom de catholiques et abandonnent celui d'Arméniens aux dissidents. Ceux-ci ont une rudesse de caractère et de façons proverbiales même parmi les Turcs. L'esprit de secte semble leur avoir communiqué, ainsi qu'aux juifs, un élément contraire à toute assimilation sociale. Comme ils ignorent ou oublient que primitivement l'Eglise arménienne s'établit et se consolida dans le sein de l'Eglise une, dont la tète fut toujours à Rome , ils traitent de défection le retour de ceux qui passent à l'unité; tandis qu'ils sont eux seuls les infidèles et les parjures. Ils affectent de croire que les catholiques ont renoncé à la foi ; parce qu'ils l'ont purifiée des erreurs de l'eutychianisme ; et ils leur reprochent d'avoir répudié la nationalité de leurs pères, pour devenir des Francs. Tel est le nom qu'ils leur donnent dans leur dépit ; et il est répété dans le reste de l'Asie par les Nestoriens, les Jacobites, les Jezidis et les chrétiens de Saint- Jean. Les musulmans, qui n'en connaissent pas la raison, s'imaginent qu'il existe réellement une religion particulière au Frenkislan ou à l'Europe ; et leur défiance était autrefois fortement éveillée par des insinuations perfides, qui donnaient à cette dénomination religieuse une couleur politique. La prépondérance toujours croissante des États européens, qui règlent maintenant la destinée des monarchies orientales , a servi puissamment la cause des catholiques. Pour des motifs providentiels, le titre de Franc a été ennobli dans ces contrées par notre science supérieure de l'art militaire, par les découvertes de notre industrie et par toutes les merveilles de notre civilisation ; et ceux qui

l'ont obtenu jouissent dune considération plus grande près des mahométans leurs maîtres. Cette prééminence est secrètement enviée par les autres chrétiens, qui la leur reprochent.

Cette remarque est surtout applicable au petit troupeau de Tokat , qui comprend à peine une centaine de familles. Toutes, suivant la coutume des Arméniens, s'occupent d'industrie et de commerce; et, un demi-siècle auparavant, lorsque les ressources de l'Empire Ottoman étaient moins épuisées et que la qualité meilleure des produits européens , importés sur les marchés de l'Asie , n'avait point encore rendu impossible la concurrence locale , elles s'étaient placées à la tête des affaires, tant parleur habileté propre que par leur réputation de probité. Elles avaient acquis généralement une aisance honorable, dont les traces subsistent encore. Celles même qui se sont appauvries conservent, comme les autres , un ton et des habitudes, indices d'une existence distinguée. Elles forment comme une aristocratie, vivant isolée au milieu de cinq cents autres familles arméniennes, auxquelles elles ne s'allient jamais par des mariages , et n'ouvrent que rarement le cercle de leur société intime. Toutes ces petites villas, étagées avec leurs vignes et leurs jardins sur le plan de la montagne, qu'on longe au delà du pont de cinq arches qui communique avec le chemin de Constantinople , sont les maisons de plaisance des catholiques, où ils viennent passer les jours tempérés du printemps et de l'automne. Eux seuls connaissent cet agréable usage de la vie européenne ; et le banquet qui nous y fut offert prouve leur cordiale observance des lois de l'hospitalité.

Le clergé chargé de leur direction se compose de mon-

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seigneur MicUaël , ayant le titre d'archevêque de Césaiée , et de trois autres prêtres. Le prélat parle l'italien et possède la langue latine. Ces dignes ecclésiastiques, élevés dans le collège arménien du Liban , y ont puisé l'enseignement solide et surtout l'amour de l'unité qui caractérise ses disciples. Une salle de l'évêché, maison fort simple, servait de chapelle; et, comme elle ne peut contenir tous les lidèles, on songeait, depuis longues années, à construire une église digne de rivaliser avec la plus belle appartenant aux hétérodoxes. Un firman émané de la Porte est nécessaire; et autrefois il s'achetait chèrement.

L'épuisement des finances a rendu depuis l'administration plus facile; et les chrétiens ont profité de son indulgence pour bâtir ou réparer leurs temples. Devant nous on posa la première pierre de l'édifice; et, sur notre parole, on a osé espérer assistance de la part de l'association fondée en France pour la propagation de la foi catholique. Nous aimons à croire que la charité des églises d'Occident, donnant à cette institution admirable un développement progressif, lui permettra de réaliser nos promesses.

Parmi les dissidents, nous avons remarqué un Vartabed ou docteur, doué d'une instruction rare parmi eux. Il habite dans la montagne , au delà des jardins des catholiques, un couvent, riche fondation de l'évêque Kievork , son prédécesseur, dont on voit le tombeau dans l'église ornée avec profusion de lampes, d'images et de peintures. C'est un lieu de pèlerinage et une maison de santé pour les malades , qui viennent y boire l'eau de sa source bienfaisante et respirer son air salubre. Le vartabed Ephrem, vêtu d'une robe violette, comme nos évêques, a choisi pour sa résidence d'été le monastère, dont il est l'unique reli-

gieux , si l'on excepte trois ou quatre jeunes diacres étudiant sous sa direction ; car il est versé dans sa langue ; et de plus il aime et comprend facilement la nôtre. Nous reçûmes avec plaisir de sa bouche la confidence qu'il s'occupait d'une traduction de Bourdaloue.

Non loin de là , est une chapelle grecque remarquable par sa structure antique et ses colonnes d'un marbre précieux. On prétend qu'elle est une fondation de l'empereur Justinien. La lumière du jour l'éclairé faiblement; les murs , l'autel et quelques peintures grossières étaient couverts de poussière. Cet état de négligence et d'abandon nous choqua davantage après la visite de l'élégante chapelle arménienne. Près d'elle logeait néanmoins un desservant, qui s'excusa des reproches que nous lui adressâmes, en disant qu'un de ses enfants étant malade, il était obligé de le soigner. Tout indique chez les rares descendants des Grecs un affaiblissement profond de la foi et un relâchement moral, qui les rendra plus tardifs à répondre à l'appel du retour à l'unité.

Dans leur quartier sont disséminées plusieurs familles juives , les seules que nous ayons rencontrées dans cette région de l'Anatolie. Eiles ont pour synagogue un obscur réduit , que nous visitâmes le jour du sabbat, pendant l'heure de la prière. Notre âme était émue d'un sentiment de compassion pour ces hommes si persévérants dans l'incrédulité et dispersés par le monde , comme dépositaires et témoins de traditions qu'ils ne comprennent plus. Le musulman déteste le chrétien à titre d'infidèle , et le craint comme ennemi secret ; mais il méprise l'israélite; et, dans sa bouche , son nom est le dernier terme d'injure auquel il s'abaisse. Pourquoi cette exception , qui au fond n'en

est point une, à cause de son universalité? Le christianisme contient la réponse à cette demande dans ses prophéties ; et, pour l'esprit jugeant humainement les choses, nous dirons : L'homme qui s'isole du reste de l'humanité et ne peut la suivre dans son progrès social , à cause des mille lois préventives dont l'enlace son culte aboli , mérite d'être rebuté par elle. Or, c'est ce qui arrive au juif, voulant rester stationnaire à l'état où la Providence le plaça , jusqu'à la venue du Rédempteur qu'il nie, et se jetant en travers du passage des nations qui le broient à leurs pieds comme un vil obstacle. Cette observation n'implique point un regret de l'affranchissement politique que la France a concédé aux juifs. La charité chrétienne conseillait depuis longtemps cette innovation ; et elle l'a opérée partout où la civilisation , qui n'est que son action extérieure dans la société , a reçu de plus amples développements. Remarque singulière! en Orient, les sujets Israélites des puissances européennes , qui ne les ont point encore émancipés , paraissent néanmoins comme tels aux yeux des musulmans ; et leur condition alors est bien préférable à celle qui les déprime dans la mère patrie. C'est ainsi qu'un marchand juif de Hambourg, établi temporairement à Tokat pour son commerce , y jouit de tous les droits et privilèges accordés par les capitulations des sultans. Il est protégé par le chargé d'affaires de Prusse 5 et , en conséquence , il peut s'arroger la qualité de Franc et en porter les insignes , qui sont une casquette ou un chapeau. 11 se présenta chez nous avec cet emblème ; et, lorsque nous lui rendîmes sa visite, nous étions fiers de la fierté qu'il étalait au milieu de ses humbles frères privés de l'avantage d'être nés en pays chrétien.

La ville exposée au nord couvre les hases de trois montagnes, qui convergent et s'unissent vers son centre. Elle est vaste, et renferme une population qu'on évalue à plus de quarante mille habitants. Les maisons bâties de terre et de bois ont des charpentes élevées en pointe , et se composent de plusieurs étages. Certaines rues sont propres et spacieuses et ont une apparence d'alignement , avantage que n'ambitionnent point les autres cités de la Turquie. Plusieurs Qaonaq ou hôtels sont distribués avec goût et ornés avec recherche. Tel était celui de l'aumônier Agob, où le Gouverneur nous logea et dont nous avons admiré les deux salles décorées de dessins exécutés sur bois et sur plâtre , le jardin avec ses fontaines jaillissantes, et surtout le vaste corridor terminé par un kiosque, qui divise en deux parties le bâtiment, et où l'air circule avec fraîcheur dans les journées brûlantes de la canicule. Les Orientaux aiment à couler les longues heures de leur vie indolente, exposés à ces courants d'air que nous évitons soigneusement, et qu'ils distribuent dans leurs habitations avec une science particulière. Pour eux il n'en résulte ordinairement aucun effet funeste, même lorsque leur corps est amolli par la transpiration. Toutefois , nous avons remarqué chez eux beaucoup de maladies ayant les symptômes de la phthisie et de la consomption ; la cause, nous dit-on , est l'atmosphère corrompue des ateliers où l'on travaille le cuivre, industrie première et spéciale de la classe arménienne. C'est de Tokat que se répandent dans la Turquie, la Perse et au delà , tous les ustensiles de ménage, tous les vases nécessaires au musulman pour ses ablutions purificatoires. Ce métal est transporté à dos de chameau des mines voisines de Castemouni , de Kebbau et d'Ar-

gani situés dans le Diarbekre. Ou évalue à 400,000 livres pesant la masse qui est mise en œuvre chaque année. Une autre branche d'industrie était la fabrication des toiles imprimées; mais l'essor qu'a pris cet article en Europe, depuis la paix et l'application des machines à vapeur, a forcé les maîtres à congédier le plus grand nombre des ouvriers. Agob nous conduisit à sa fabrique, qui n'occupe plus que quelques hommes. Nous comprîmes la nécessité d'une telle décadence commerciale, en voyant le tissu grossier des toiles et les dessins plus grossiers encore qu'on y imprimait. Au temps de Tournefort, Tokat était véritablement le centre du commerce de l'Asie. Erzeroum lui envoyait en quinze jours la noix de galle et les soies de la Perse; de Smyrne elle tirait en vingt-cinq jours les draps, le sucre et les épices; et d'Angora distant de douze stations le poil renommé de ses chèvres. L'invention de la vapeur a changé ses destinées; et Constantinople, au lieu de lui expédier des marchandises par des caravanes, qui n'arrivaient que le vingt et unième jour, les dirige chaque semaine sur Trébizonde, au moyen de ses bateaux qui font le trajet en trois jours. Cette dernière place et Erzeroum sont devenues les dépôts les plus riches des produits européens, surtout depuis que la Russie, qui ne pouvait soutenir la concurrence des importations étrangères, leur a fermé le port de Redout-Qualé. Alors les négociants, au lieu de prendre la route de Titlis et de la Géorgie pour entrer en Perse , ont dû nécessairement venir à Trébizonde , et de là gagner Tauris, route plus droite, mais qui a l'inconvénient d'être quelquefois exposée aux déprédations des Curdes. Ces dernières provinces de la Turquie ont donc profité, aux dépens de Tokat et des provinces méridio-

nales de lu Russie, de la direction nouvelle donnée aux objets d'importation. Les marchands géorgiens, qui fréquentent les grandes foires annuelles de Hambourg et Leipsik , n'acheminent plus vers les frontières russes les marchandises achetées; ils les dirigent par l'Autriche \ers le port de Trieste, qui depuis six années a acquis une importance commerciale prodigieuse; de là, les bateaux à vapeur les transportent en droite ligne à Trébizonde.

Le nom de Tokat, qu'on fait dériver d'Eudoxiana, rappelle l'époque de sa fondation. L'emplacement qu'elle occupe est plus favorable que celui de Comana, en tant que place de guerre , et cet avantage a dû achever la ruine de cette dernière ville. Il est même probable qu'elle fut construite en partie des débris qu'on retira de ses ruines. Ce qui nous porte à le croire, c'est la vue de pierres et de fragments de colonnes antiques qui composent les fondements d'un mur de la citadelle, monument le plus ancien et le plus important de la cité. Comme le château d'Amasie, elle est assise sur la pointe d'une colline détachée , mais d'une élévation moindre. On y arrive par un chemin d'une pente douce ; et les pierres de la première porte d'entrée sont empreintes d'une inscription grecque. Autrefois une vingtaine de familles turques en habitaient l'enceinte; aujourd'hui il ne reste que le logement du portier qui en est le gardien. Les murailles sont démantelées et des brèches découpent le flanc des tours. Aucune munition de guerre n'y est déposée ; et l'unique usage qu'en font les Turcs est d'y allumer, une fois l'an, les feux de joie qui terminent le dernier jour de leur carême, nommé Rhamazan. Le vaste souterrain qui perçait la montagne et servait d'issue dérobée a été comblé par les écoulements

Près de l'ouverture, au milieu des pierres amoncelées sur le revers de la montagne qui regarde la ville , nous aperçûmes un tronçon de colonne : l'espoir d'y trouver une inscription nous fit oublier le danger qu'offrait cette espèce de glacis avancé sur l'abîme de la vallée ; nous l'approchâmes en rampant avec précaution. Notre peine fut récompensée par la lecture de ces mots :

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