‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en OrientChapitre 11 sur 17 · ANI · texte numérisé non relu

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TALVAL

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Une épitaphe arménienne sans date, mais figurée avec des lettres d'une forme vieillie, ornait un des marbres introduits dans les fondations de la muraille située de ce même côté, plus vers le couchant. Elle a été pour nous un témoignage de l'établissement assez reculé de la colonie des Arméniens de Tokat. Le sentiment de tristesse qu'inspire toujours le désordre de ces restes du passé s'unissait là à une autre pensée plus affligeante pour nous. Des prisonniers de notre armée d'Egypte avaient été détenus dans cette forteresse. On m'avait dit pareillement à Amasie que les petites demeures, disposées dans son donjon , comme des alvéoles , étaient l'ouvrage de captifs français.

Un petit cours d'eau, dit Khaderlik, traverse la ville et s'unit à l'Iris, que les Turcs nomment Zechil-Irmak. Au

pied de la montagne occidentale, appelé Zaïladjik, on voit un couvent arménien sans religieux. Les musulmans ont trois mosquées principales, bâties sur l'emplacement d'anciennes églises grecques. D'utiles observations pourraient y être faites, si l'entrée en était permise à nous autres profanes. La génération qui grandit dans les idées de réforme permettra ces explorations au voyageur, quelques années plus tard. Les derniers descendants des Osmanlis , qui survivent da ns le clergé , et l'ancien parti des janissaires doivent auparavant descendre dans la tombe. Les incendies, aussi terribles ici qu'à Constantinople, ont anéanti les autres ouvrages des époques grecque , romaine et byzantine. Au commencement du dernier siècle et dans les années 1775 et 1792, une grande partie des maisons fut réduite en cendres.

Le pain de Tokat est blanc; et son goût rappelle celui de Constantinople, nommé Semelé : remarque qui n'est nullement insignifiante; car une des privations qui rend plus difficile la visite des lieux décrits précédemment est la nécessité de manger une pâte sans levain, à peine cuite dans des trous ouverts en terre, appelés tendours. Ces tendours sont tout à la fois la cuisine, le four et la cheminée d'hiver des Orientaux. Le raisin est estimé et ou le cueille abondamment, ainsi que tous les autres fruits de l'automne , dans les jardins qui forment la ceinture de la ville et qu'on évalue à plus de dix mille.

En visitant les deux cimetières chrétiens , nous fûmes appelés près d'une tombe , qu'on nous dit être revêtue d'une inscription en langue inconnue; nous y trouvâmes tout simplement une épitaphe anglaise, qui nous apprenait que, le 16 octobre 1812, Henry Martyn était décède

dans cette ville. Il n'est pas hors de notre sujet d'arrêter quelques instants l'attention du lecteur sur ce défunt , l'un des apôtres les plus admirés du protestantisme anglican. Les détails qui suivent sont extraits de son journal de voyages, durant sa vie de missionnaire. Henry Martyn, fils d'un honnête artisan , naquit l'an 1781 , dans le comté de Cornwall. L'ardeur et la sagacité qu'il montra sur les bancs de l'école le firent choisir pour être envoyé à l'université de Cambridge, dont il devint bientôt un des élèves les plus distingués. Il s'appliqua d'abord de préférence aux mathématiques; et cette étude, qui, si elle n'est vivifiée par la foi , dessèche vite l'âme , en ne la portant que vers les choses qui se comptent et se mesurent, acheva d'effacer les derniers souvenirs religieux de son enfance. Mais bientôt les conseils d'une sœur, son esprit sérieux et les premières atteintes de la maladie qui usa sa nature débile , changèrent la direction de ses idées et les portèrent vers Dieu. Il pensa alors à l'état ecclésiastique; et la générosité naturelle de son cœur , enclin au dévouement, l'attacha à l'ordre des missions, récemment établi pour la conversion des infidèles de l'Inde. Enfant du protestantisme , il en avait adopté les principes et les préjugés dans toute leur extension. Il y mêlait toutefois une certaine teinte de piétisme , qui corrigé par la charité catholique aurait pu s'élever à la douceur onctueuse de Fénélon. Il était ami du bien et de ceux qui l'aiment. Il désirait redresser les vices des hommes et les rendre heureux; mais le vrai remède était caché pour lui ; il manquait des moyens de réussir, comme nous le verrons.

Les arguments de son savoir théologique se résument en celui-ci, vrai en un sens : que les saintes Ecritures,

surtout l'Évangile, contiennent toutes les vérités de notre divine religion; et que, puisqu'elles sont la parole de Dieu , l'esprit doit les méditer sans cesse en même temps que nous devons y conformer nos actes. Mais il n'avait pas rétléchi que, si un corps enseignant ne veille à leur interprétation et n'en est l'organe, si chaque homme ne doit croire et pratiquer que ce qu'il veut y voir, toute notion du christianisme, de l'Eglise, de l'unité vivante de celle-ci et de ses traditions est altérée par ce fait même et que la porte est ouverte aux imaginations et aux folies, qui sapent tous les jours les bases du protestantisme.

En montant le vaisseau qui va le transporter dans l'Inde, Henry Martyn nous fait assister à la lutte intérieure qui bouleverse son être. Les soupirs et les larmes s'échappent de sa nature mélancolique et rêveuse. Ses regrets , ses tristesses et ses angoisses sont analysés avec une force de sentiment plus digne d'un poëte que d'un apôtre des Gentils. Supputer publiquement avec Dieu les sacrifices, c'est en diminuer la valeur. Le caractère doit réprimer ses faiblesses, et les taire quand le dévouement est entier. En effet, trouve-t-on la tache de ce défaut chez nos missionnaires? Non sans doute, parce que l'ardeur de leur foi complète consume dans un holocauste agréable au Seigneur les tentations de la volonté et les réminiscences du monde.

Henry Martyn ne connaissait ni la théologie , ni l'histoire de l'Église. Il était exclusivement anglais et protestant. Il n'avait jamais admiré d'autre temple que sa chapelle, d'autre cérémonie que le prêche, d'autre autel que le pupitre de l'évangile. Il est donc fort étonné quand sur sa route, débarquant à Lisbonne, il voit la magnificence des

églises catholiques, les tableaux qui les décorent, la pompe des cérémonies et surtout la diversité hiérarchique de nos ordres religieux. Il n'y comprend rien , il ne reconnaît plus là son culte simplifié. Alors il crie à l'extravagance et au paganisme. Mais est-ce la réflexion d'un homme impartial et sans passions?

Plus loin, il débarque à Saint-Salvador et il visite un couvent de Carmes-Déchaussés. Il engage à ce propos une dispute et nous dit : « Comme ces moines ne pouvaient donner à leurs Erreurs le fondement des saintes Écritures , ils en appelèrent à l'autorité de l'Eglise. Alors je leur objectai que cette Eglise agissait contre la loi de Dieu, et partant qu'elle n'était plus son Eglise. » C'est ce qu'il aurait dû prouver; et il paraît qu'il ne put le faire; puisqu'il ajoute que ses adversaires avaient un accent de bonne foi , un air humble et mortifié; et, qu'au lieu de les convertir à ses idées, eux au contraire manifestaient envers lui cet espoir et cette prétention. Il en conclut qu'il doit s'armer d'un nouveau courage pour combattre et détruire les illusions du papisme. Pauvre jeune homme! quel malheur à vous d'être conduit par l'aveuglement de votre première éducation religieuse à considérer comme un beau devoir la plus extravagante des folies !

L'image et l'omni-présence de cette Eglise qu'il attaque le poursuit partout. Il ne savait même pas qu'elle fût universelle. Au Cap de Bonne-Espérance , il gémit de trouver des catholiques ; à Calcula , la même peine lui est réservée. De dépit , il veut s'enfoncer dans l'intérieur des terres et il remonte le Gange. A peine met-il le pied à Dinapore, qu'il est accosté par un moine franciscain, portant une barbe et une robe, plus propres que son costume à en im~

poser au peuple, qui lui reproche, dit-il, que les ecclésiastiques anglais sont toujours bottés et éperonnés, comme s ils allaient partir pour la chasse. « Qui aurait pensé , « s'écrie-t-il avec une naïveté incompréhensible, hormis « en Angleterre, que nous ayons encore, à l'heure qu'il « est, besoin de résister à l'Antéchrist? Oui , je sens mon « esprit excité à tonner contre le papisme, avec tout le « zèle de Luther. » Après cela , il nous donne une classification des castes de l'Inde, qui, bien que quadruple, comme dans les anciens temps, ne comprend néanmoins ni Kehatrios, ni Brahmanes. La première caste en effet , dit-il, se compose des païens, la seconde des mahométans, la troisième des catholiques ou papistes , et la quatrième des infidèles : dernière dénomination, désignant les protestants et anglicans du pays , qui fermaient l'oreille à ses prédications; et malheureusement pour lui c'était le plus grand nombre.

Il avait entrepris une traduction persane de l'Evangile. Quand elle fut achevée, on lui fit observer plusieurs défauts tenant aux locutions du dialecte de l'Inde, moins correct que celui de la Perse, véritable patrie delà langue. Il songea donc à partir pour cette contrée; et, l'an 1811, il arriva à Chiraz , ville où la langue est parlée dans toute sa pureté. Le temps qu'y séjourna notre missionnaire est le plus glorieux et le plus important de sa vie de propagande. Il corrigea et perfectionna sa traduction, qui fut imprimée, l'an 1827, par la Société biblique. Le style en est facile, élégant; et le texte est généralement reproduit avec fidélité, toutes les fois qu'il n'est point interprété d'après les préventions de son esprit protestant. Ce fut aussi là qu'il termina une traduction des Psaumes, fort infé-

Heure à l'autre, sans doute à cause des difficultés de l'inspiration lyrique, qui emporte la pensée du prophète et la rend comme insaisissable. Il s'occupa ensuite de composer son traité de controverse contre l'islamisme , qu'il essaie d'ébranler dans ses bases, en l'attaquant avec les traditions de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais, comme ses arguments, d'après les principes de sa foi rationaliste, reposaient en dernière analyse sur la faible autorité de son sens privé , Mirza Ibrahim d'Hamadan , son plus rude adversaire , ne craignit point de lui résister de front sur le même terrain; et, pensant avoir tout autant droit que lui d'interpréter les textes à sa manière , il appliqua à Mahomet les prophéties que l'autre rapportait à Notre-Seigncur Jésus-Christ. Quant à l'Évangile, il le rejeta, comme falsifié par les chrétiens. La dispute n'eut d'autre résultat que d'exciter le zèle religieux des mahométans, incapables d'ailleurs de suivre avec nous une discussion ; puisqu'ils nient l'authenticité de toutes les traditions , histoires et documents antérieurs à leur prophète, ces témoignages contredisant, disent-ils, ceux de l'Alcoran. Les Mollahs, ou docteurs les plus érudits, se crurent obligés en conscience de composer des réfutations, et tous les théologiens du royaume furent en alerte. Henry Martyn, seul contre tous ces opposants , déploya un zèle digne d'éloge. Plusieurs fois il défendit courageusement la divinité du christianisme au milieu des assemblées des infidèles.

Cependant l'excès du travail et la fatigue des discussions de vive voix , joints à l'extrême chaleur du climat , consumèrent le reste de ses forces. Il résolut de retourner en Angleterre, vers l'été de 1812; mais il arriva mourante Tauris. Après six semaines de convalescence, il repartit et

passa à Echemi-Dzin , ce Vatican des Arméniens , sur lequel il traça quelques détails curieux. Nous y avons remarqué surtout l'éloge qu'il fait d'un certain Sirope, né à Erzeroum de parents catholiques , et élevé par la propagande de Rome , où , dit-il , il avait ouvert les yeux sur les fausses prétentions du pape. Le pape, le papisme, les papistes sont toujours l'épouvantail des Anglicans, qui répètent et injurient ces mots avec la même candeur d'ignorance qu'il y a deux siècles. Toutefois le missionnaire remarque qu'il était le seul moine instruit et bien élevé du couvent ; que même il avait des vues larges sur l'éducation des enfants, dont il avait été chargé. En un mot, c'était un homme parfait, à part un petit défaut, celui de nourrir quelques préjugés papistes contre la personne de Luther. Martyn n'ajoute point une remarque, faite par nous sur les lieux, que les Arméniens , les Nestoriens et les Jacobites, aux oreilles de qui les noms de Luther et de Calvin sont parvenus , les ont en abomination , et croient leurs sectaires en dehors de toutes les voies du christianisme. Plusieurs d'entre eux nous avouèrent même à ce sujet que, n'ayant rien de commun avec ces doctrines , ils plaignaient la peine et la perte de temps des émissaires envoyés pour leur distribuer des bibles -, que jamais ils n'accepteront une foi aussi nouvelle. « Quant à vous autres catholiques , c'est différent, disaientils ensuite , une seule question nous divise : l'obéissance au même chef. Prouvez-nous-en la nécessité, et la réunion s'opérera. » Que le lecteur, saintement jaloux de l'extension

de l'orthodoxie , retienne cet aveu et en comprenne la

portée.

Le Tatare, ou courrier d'Henri Martyn d'Erzeroum à

ïokat, était un Turc grossier et inhumain qui , sans pitié

pour son état maladif, le conduisit à marches forcées et lui occasionna une rechute qui causa sa mort. Celui qui a recueilli et mis en ordre ses Mémoires termine l'éloge de l'auteur, en le comparant aux autres héros du protestantisme, Zeigenbolg et Brainerd , que nous avouons humblement n'avoir point eu jusqu'ici l'honneur de connaître.

Le trait principal de leur ressemblance est sans doute l'équivalent des conversions qu'ils opérèrent. Or voici le total des âmes conquises par Henri Martyn. 11 avait converti quarante adultes et fait chrétiens vingt enfants dans l'Inde ; de plus : at Schiraz a sensation fias been excited! ibid., p. 507.

Cette mission n'excite point sur nos lèvres un rire indécent; mais, ô saint François-Xavier, qui avez enfanté dans ces mêmes contrées des milliers de chrétiens , et vous autres apôtres, qui en avez peuplé la Chine, le Japon, les deux Amériques, etc., comme ces prétendus rivaux sont peu de chose auprès de vous ! Il y a entre votre gloire et la leur les espaces infinis qui séparent le zèle de la charité du froid prosélytisme , la réforme du catholicisme.

Le 1er juillet, accompagné de M. Scafi , nous quittâmes le petit troupeau de Tokat, avec la tristesse d'amis qui se séparent. « Nos souvenirs vous suivront avec nos prières, disaient-ils. Allez porter à d'autres frères quelques paroles de consolation. » Le soleil se levait éclatant derrière les cimes du mont Ghejghej et remplissait l'horizon de sa pure lumière. Pas une vapeur dans les vallées, ni un flocon de nuage au firmament, dont le fond égalait la transparence du cristal. Sous ce beau ciel, l'âme s'épanouit d'ellemême, comme la fleur; et la pensée embrasse, en se jouant, les espaces inconnus où l'on va porter ses pas.

L'aspect d'une route où on n'est jamais passé et où probablement on ne repassera plus plaît à l'imagination avide de nouveauté; et le voyage ne ressemble jamais mieux au passage rapide et incertain de la vie elle-même. Le chemin que nous tenions tournait au midi par-dessus une haute colline. Arrivés à ce point , nous découvrîmes une contrée tout autre que celle du Pont ou de la Paphlagonie. La nature lui a donné une forme et un caractère plus rude et plus sauvage. Les rangs de montagnes sont désordonnés ; ils courent et s'entre-choquent dans toutes les directions. Leurs pics dépouillés sont ou des rocs bizarrement fendus, ou des terres écorchées par le soleil et par le lavage des neiges. Les vallons sont étroits comme des ravins peu cultivés, mais rafraîchis par des eaux limpides et murmurantes , dont la saveur annonce le voisinage de l'Arménie. La, avec l'Empire Ottoman, finit la sécurité pour le voyageur. En deçà , il doit porter en croupe la circonspection et la défiance , veiller sur ses bagages le jour et la nuit, et tenir en état ses armes, pour repousser une agression possible à chaque instant. Avant l'établissement du corps de troupes confié à Reschid-pacha et à Hafiz-pacha, dans le Diarbekre et sur les frontières du Curdistan , des tribus nomades de Turcomans et de Curdes poussaient en été leurs incursions jusqu'à ces lieux, où l'on voit encore des traces de leurs campements. Aujourd'hui elles n'osent ni ne peuvent s'avancer aussi loin. Toutefois, il est d'autres rencontres encore plus redoutables : ce sont celles de cavaliers maraudeurs, qui, sans être accompagnés de leurs femmes ni de leurs troupeaux , courent le pays en cherchant aventure. La veille , une bande avait été signalée sur le chemin.

Sur la recommandation de monseigneur Michaël , nous voulûmes aller déjeuner au petit village d'Eiélé, récemment formé par quelques familles catholiques , venues de Sévas et de Tokat. Comme les maisons, bâties en terre et sous terre, se confondent avec l'uniformité du sol et qu'aucun arbre ne les ombrage , nous cherchâmes longtemps Eiélé sans le trouver. A la fin , nous vîmes descendre d'une colline un homme, chassant un troupeau de moutons. Nous poussâmes vers lui ; et notre surprise fut agréable , lorsqu'aux renseignements que nous lui demandâmes il répondit : « C'est moi qui suis le chef du village et le frère de l'évèque. » Son costume était celui du paysan turc. La couleur foncée de son turban le distinguait seule des musulmans. Dans le reste de l'Arménie , les chrétiens sont habillés de la sorte. Ils ne chargent point leur tête du lourd Kilpak, comme l'Arménien de Constantinople et de quelques autres grandes villes de l'Anatolie. Nous fûmes conduits à la maison de ce chef et reçus avec allégresse par tous ces pauvres gens , qui nous régalèrent avec un luxe de crème , de lait et de fromage. C'est ce qui fait , avec le pain de froment et les œufs , le fond de leur nourriture. Aux jours de fêtes et de réjouissances , ils égorgent quelqu'un de leurs gros moutons , à la queue massive et pendante. Quant aux légumes , l'oignon seul est cultivé , et encore pas généralement. Lorsque nous partîmes , après le repas , les mères demandèrent, pour prix de l'hospitalité, les bénédictions de M. Scafi. Elles apportèrent les berceaux de leurs enfants, pour qu'il récitât un évangile sur leurs têtes. Comme la religion élève les âmes les plus communes audessus du vil intérêt !

D'Eiélé nous descendîmes dans un vallon désert, bordé

par un rang de rochers, au delà desquels s'ouvrait une large plaine, dont le terrain rougeâtre était richement paré de moissons et de villages. Le plus considérable, qui fut notre station , est situé à son extrémité et se nomme Kargum. Les habitants sont turcs. Outre l'agriculture, ils ont pour moyens de subsistance leurs nombreux troupeaux qu'ils conduisent dans les pâturages de î'Eldiz-Tag. Cette montagne de V étoile semble effectivement porter son front chenu et blanchi par les nuages jusqu'à la voûte étoilée.

La journée avait été chaude , et le soleil s'était couché dans un linceul de nuages enflammés, présage assuré pour le lendemain d'une chaleur plus intense. Or il nous fallait traverser une longue plaine, infestée de moustiques et de moucherons qui excités par les ardeurs du midi tourmentent les chevaux et épuisent les forces de ceux qui portent des charges. On nous conseilla donc de repartir le soir, afin d'arriver à Sévas avec la fraîcheur du matin. Nous suivîmes cet avis; et, lorsque les dernières ombres du crépuscule se confondirent avec les premières ténèbres de la nuit, nous nous mîmes en marche. Un croissant de six jours n'apparut un instant que pour nous faire sentir la privation de sa clarté.

L'imagination seule peut juger dans l'obscurité d'une route encore inconnue ; et elle prête à tous ses accidents les formes les plus fantastiques. Ce qui reste dans notre souvenir de celle que nous parcourûmes alors, nous représente une vallée suivant toutes les sinuosités d'un cours d'eau très-rapide, puis une succession de détours et de sentiers, à travers de noirs rochers, où nous laissions nos bètes cheminer à l'aventure, sans pouvoir diriger leurs pas. Nous fîmes halte près d'un Tc'hé ou couvent de derviches, aujour-

d'hui désert. Lorsque nous entrâmes dans la plaine mentionnée ci-dessus, une tache blanchâtre grossissant par degrés à l'orient nous annonça le lever de l'aurore. Bientôt nous pûmes contempler dans toute son étendue l'immense plateau où nous étions élevés. Il se déroulait à droite et à gauche, comme une steppe, dont les hautes herbes n'étaient broutées par aucun troupeau. Nulle trace d'homme , ni de la vie qu'il répand autour de ses habitations. Au fond de l'horizon se dessinait vaguement une chaîne dentelée de montagnes, qui s'enfuyait vers celle de l'Anti-Taurus. Autrefois un vaste caravansérail offrait là un asile au voyageur. Il a été détruit, moins par le temps que par l'effet de la négligence des Turcs , qui , ainsi que tous les mahométans , semblent privés de la raison de réparer et d'entretenir leurs œuvres ; comme s'ils sentaient que tout ce qu'ils font est temporaire. De ce plateau on est introduit dans la vallée de Sévas par un chemin rapide comme un précipice, et tourn ant entre des montagnes d'un aspect rougeâtre et sauvage et d'une bizarrerie de formes indéfinissable. Au sommet de quelques-unes étaient des cavernes funéraires, mais sans caractère monumental, comme celles d'Amasie.

Plus loin, guidés par le cours d'un ruisseau, nous arrivâmes en face d'un bâtiment entouré de murailles hautes et épaisses, comme celles d'une forteresse. On nous dit que c'était le couvent arménien de Sainte-Croix; et nous y entrâmes. Célèbre dans la nation , ce couvent est le siège d'un évêque, qui était mort depuis peu de temps. Son successeur désigné était parti quelques jours auparavant pour aller à Echemiadzin recevoir du patriarche l'investiture pastorale. Cette remarque n'est point indifférente. Généralement les autres évêques arméniens de l'Empire Ottoman

s'adressent au patriarche résidant à Constantinople, ou à celui de Jérusalem, à cause de la lenteur de la quarantaine et des autres obstacles qu'ils rencontrent à la frontière russe. Le vieux centre de l'Eglise nationale se trouve ainsi déplacé : division religieuse qui doit être favorable, pour l'avenir, au développement de l'orthodoxie. Le vartabed , prieur du monastère, nous reçut poliment dans le salon , où il lit appeler les autres moines, qui étaient deux simples prêtres. 11 nous promena dans les trois églises, dont celle dédiée à la sainte croix, la plus riche en ornements, serait chez nous une chapelle fort ordinaire. Comme M. Scan' demandait l'origine du nom du couvent , le Docteur lui répondit : Sourp nichan, ou le signe sacré : c'est le signe de la croix. 11 fut donné par Notre-Seigneur crucifié et mourant, au bon larron qui lui demandait une marque distinctive à laquelle le gardien du paradis pût reconnaître sa justification et lui en permettre l'entrée. Cette fiction traditionnelle du vartabed a aussi cours chez les Chaldéens. A ce propos il n'est pas inutile d'observer que, parmi les communions dissidentes de l'Orient, le signe de la croix n'est point formé comme dans l'Eglise catholique. Les Arméniens le font arbitrairement et comme les Grecs. Les Jacobites se signent avec un seul doigt, de gauche à droite, exprimant ainsi, disent-ils, leur foi à l'unité de nature du Sauveur et à la translation de la grâce, passant du côté gauche, qui est le péché, au côté droit, lequel figure le pardon. Les Nestoriens, au contraire, se signent de droite à gauche avec deux doigts, symbole de la dualité de nature et de l'apparition de la foi venant de la droite, ou du bon principe victorieux de la gauche , le principe mauvais. Les dissidents aiment singulièrement ce genre d'interprétation;

et ils y tiennent souvent comme à des articles de foi. Ils vous disent encore que si le saint sacrifice de la messe ne peut être offert plus d'une fois en un jour sur le même autel, c'est parce que cet autel représente le sépulcre où le corps de Notre-Seigneur fut déposé une seule fois après sa mort.

La ville de Sévas , l'ancienne Sébaste , allonge ses faubourgs jusqu'au pied de la colline du couvent Nous y entrâmes le 21 juillet, vers les dix heures du matin.

Tauris, 2 février 1840.

A EUGENE ***

Tokat, ce 29 juin 1839.

Cher Eugène , chaque jour je m'éloigne davantage de toi et de ceux qui m'aiment en France, pour avancer dans l'intérieur de l'Asie. Voici deux mois que nous sommes sortis de Constantinople , et cependant nous sommes à peine arrivés aux frontières de l'Arménie. Le second rapport que j'envoie à l'Académie, et que tu auras peut-être préalablement la patience de lire , t'apprendra en général le résultat de mes principales observations '. Ceci regarde le côté scientiûque de mon voyage. Si je voulais te faire connaître la partie spirituelle (et, sous cette dénomination, je comprends mes remarques morales et religieuses), il faudrait un autre mémoire spécial, plus long que le premier; et je n'ai pas le temps de le composer en ce moment.

Tokat, ville anciennement renommée par son commerce, qui dépérit chaque jour, est la première ville où nous ayons rencontré des catholiques, depuis Constantinople. Quel bonheur de trouver des frères aussi zélés, aussi pieux I Leur exemple vous affermit, vouse ncourage et vous inspire un juste orgueil de faire partie de l'Église catholique. Il n'y a ici que trois cents maisons : c'est donc un petit troupeau, eu égard au nombre; et c'est ce qui donne peut-être à leur charité et à leur foi une énergie nouvelle. Je n'avais jamais vu autant d'épanchement et un accueil

' Voir ce rapport à la Cm du volume.

aussi cordial chez des étrangers. Que dis-je, étrangers, notre titre de catholiques nous dépouillait de cette qualité. C'était à qui nous offrirait sa maison; et chaque jour nous recevons des invitations en ville ou à la campagne. La vue de Francs, qui viennent les encourager, les comble de joie. Tous les autres voyageurs n'ont jamais pu pénétrer, comme moi, l'intérieur des familles toujours couvertes d'un voile mystérieux en Orient. Je me suis a/ménisé davantage , comme bien lu penses , en voyant hommes , femmes , enfants causer amicalement avec moi , et me conjurer, les larmes aux yeux, de rester au milieu d'eux. Et les prières ici ne sont pas de vaines formules; elles viennent du cœur.

Il y a deux jours, ils ont posé la première pierre d'une église, sans savoir comment ils pourront la terminer : car généralement ils sont pauvres , et les riches sont écrasés d'impôts. J'ai conseillé à levêque de Sébaste, qui réside ordinairement ici , d'exposer simplement au président de l'association pour la propagation de la foi les besoins de son église. Il doit envoyer cette lettre , que je traduirai en français. J'y joindrai une espèce de mémoire sur les catholiques d'Arménie, après que j'aurai visité les cinq ou six autres églises qu'on y trouve. Ce sera probablement à Erzeroum que je le composerai : c'est-à dire dans une vingtaine de jours. Il te sera adressé; et tu voudras bien le faire remettre au conseil et appuyer ma demande de ton crédit et de celui de nos amis communs. S'il était possible d'envoyer ici quelques secours, comme autrefois nous l'avons fait pour les catholiques d'Irlande , quel bon exemple, et quel retentissement dans tout l'Orient ! Je ne doute pas que ce fait ne gagnât à la foi beaucoup de

prosélytes et ne la raffermît chez un grand nombre. Je t'écris ces lignes d'un bel hôtel arménien , en bois à la vérité, mais oriental pour le style, orné de fontaines jaillissantes et aéré avec une science que nous ignorons dans nos climats froids. On me l'a livré en entier pour huit jours : c'est-à-dire pour le temps de repos que je prends ici , pour la première fois depuis mon départ. Le maître de la maison, trop heureux de me faire honneur, s'est réfugié au rez-de-chaussée avec sa famille. Tu vois que l'on me traite comme un personnage; mais je suis déjà habitué à tous ces honneurs , comme je te le disais ; et je les reçois avec une gravité imperturbable; c'est ainsi, cher ami , que Dieu sait compenser nos fatigues , qui croissent avec les chaleurs et les incommodités que me font éprouver mille insectes dévorants , que je trouve à l'ordinaire sur ma route, surtout dans les gîtes turcs. Il est dur de ne pouvoir dormir après une pénible journée qu'on doit recommencer le lendemain. J'espère que le ciel continuera à me donner la force de tout supporter.

J'ai visité hier la ville dont saint Jean Chrysostôme était le pasteur. Il n'en reste plus que quelques pierres. A deux lieues, j'ai vu son tombeau très-bien conservé; et j'y ai prié avec émotion pour ce pauvre pays , tombé entre les mains des infidèles. Son tombeau même est gardé par un prêtre schismatique.

Je ne sais si je me trompe, mais j'espère recevoir de tes nouvelles à Erzeroum , où j'ai prié MM. les Lazaristes de m'adresser de Constantinople toutes mes lettres. Il me tarde d'apprendre quelque chose de toi et de tous ceux que je regrette. Dans huit jours, il y aura un an que je vous ai quittés. Qui aurait dit alors que j'eusse été entraîné

si loin! Toute ma consolation est dans l'espoir d'accomplir quelque chose de la volonté céleste.

Donne de mes nouvelles à Léon et à nos amis communs , dont le souvenir m'accompagne perpétuellement.

A EUGENE

Erzeroum, ce 6 août 1838.

Cher Eugène , je t'écris d'Erzeroum , ville principale d'Arménie, où je suis arrivé six semaines plus tard que je n'avais compté dans mon premier plan , fait à Constantinople, dans le loisir de la chambre. La raison en est que les cartes sont fautives et que sur le terrain les distances sont plus considérables. En outre, j'ai été retenu par beaucoup d'observations, dont quelques-unes sont peut-être des découvertes.

Je ne sais si tu as reçu mes deux rapports adressés à l'Académie. Je t'enverrai le troisième de la frontière russe, où nous serons retenus par une quarantaine. Aujourd'hui tu trouveras une lettre sur l'état des catholiques de ces contrées. C'est à vous de juger si elle mérite d'être insérée dans le journal où ont paru les autres. Tâche de la faire reproduire dans Les Annales de la propagation de la foi, en mettant cette signature : Un des membres de l'association. Assure le conseil que je fais connaître cette œuvre admirable par toutes ces contrées; et que j'ose annoncer à

ces pauvres catholiques, qu'il tombera certainement sur eux et sur leur pays quelques gouttes de sa charité. Le moyen de faire parvenir ces fonds et d'obtenir qu'ils soient répartis avec discernement, c'est de les adresser à M. Brisset, chef des Lazaristes de Constantinople.

Je ne retournerai pas l'hiver à Constantinople. Les neiges et les glaces ne me laisseraient pas passer au commencement de novembre ; et ma dépense serait inutilement augmentée. Maintenant , je ne sais si je le passerai sur les frontières de la Perse , parmi les Chaldéens , ou à Damas. Toutefois je choisirai un climat tempéré et un lieu qui puisse servir à augmenter mes connaissances, en me procurant l'occasion de parleret d'apprendre quelque langue orientale.

Trouverai-je , cher ami, chez MM. les Lazaristes de la Syrie l'ordre de Paris de me remettre des fonds pour le commencement de l'année prochaine? Je te charge de prendre ces mesures; je puis du reste amplement attendre jusqu'à cette époque, si je ne suis pas dévalisé par les Curdes.

Je n'ai reçu ici aucune lettre de Constantinople ni de France , bien que j'eusse chargé mes amis en partant de les diriger sur ce point. Peut-être sont-elles égarées ? Je le saurai dans deux mois à Tauris. Quelle privation de rester cinq mois sans rien savoir de ce que l'on a de plus cher!

Nous poursuivons toujours heureusement notre voyage. Espérons que la providence continuera de nous protéger; et toi de ton côté, bon Eugène, ne m'oublie pas dans tes prières.

Le pacha d'Erzeroum , qui est le plus haut personnage

de ces contrées , m'a reçu avec les plus grands honneurs au milieu de sa cour. Il m'a même fait quelques petits cadeaux. Du reste, je suis tout étonné de l'extrême considération qu'on accorde partout à un simple Français.

Que deviens-tu actuellement, par ces beaux jours, que j'appelais autrefois les vacances? Tu es sans doute dans la paisible retraite de N****, ou tu fais quelques excursions en Normandie.

Cher ami , si nous nous revoyons , de quelle forte et douce amitié nous nous aimerons ! Tu es continuellement présent à ma pensée. Nous terminerons nos vieux jours ensemble, si Dieu nous les accorde, et nous nous raconterons tout ce qui a rempli le vide et l'espace de notre mutuelle absence.

Que devient Léon, sa famille et mes autres parents? Donne-leur de mes nouvelles; je serais heureux si je pouvais en recevoir d'eux. Rappelle-moi au souvenir de M. Slane, de son excellente famille et de tous nos communs amis.

MÉMOIRE A L'ACADÉMIE

DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES

Tokat. — Sébaste, autrefois Cabira. — Ses écoles. — Découverte de Nicopolis et des sources du Lycus. — Curdes et Badvelis.

Grande- Arménie, Erzeroum, ce 7 août 1838.

Messieurs,

Avant de sortir de Tokat , d'où je vous ai écrit ma dernière lettre , je vous exposerai mes conjectures sur son origine. La langue arménienne, dans le mot Evtogia, lui a conservé son nom primitif, qui était Eudocia. Sans être d'une très-haute antiquité, elle remonte néanmoins aux premiers siècles de l'ère chrétienne , comme l'indique une inscription romaine, que j'ai découverte parmi les décombres de sa citadelle. La voici telle que j'ai pu la lire:

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