‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en OrientChapitre 9 sur 17 · JOURNAL DE VOYAGE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE VOYAGE

§. I. — Départ de Gonstantinople pour l'Asie. — Village d'Umerli. — Petite ville de Chilé. — Ancienne Calpé. — Bourg d'Hodja et de Dari-Keni '.

En remontant les eaux du Bosphore, qui de la mer Noire descendent à Gonstantinople , comme un large fleuve, vous distinguez sur la colline à gauche , entre tous les villages qui forment le prolongement et les faubourgs de Galata, le village de Bebek. Les Turcs lui ont donné ce nom, parce qu'il orne aussi gracieusement leur canal, que h prunelle orne l'œil et le visage de l'homme. Là, les regards sont attirés de loin par les contrevents verts , les jardins et les terrasses d'une maison sise à mi-côte , et tournée vers l'Orient. Elle est l'habitation d'été des Lazaristes français , qu'étranger et voyageur dans la cité ottomane , nous devions naturellement aimer; puisqu'ils y sont les gardiens de la foi catholique et les seuls propagateurs de la science. Depuis longtemps ils désiraient s'enquérir de l'état religieux des populations chrétiennes de l'Asie ; et lorsqu'ils surent que nous voulions explorer ces contrées, ils ne nous jugèrent point indigne d'être associé à leur pieux dessein.

Donc, après les longs et minutieux préparatifs d'un

' Plusieurs Mémoires adressés à l'Académie des inscriptions et belleslettres ne nous étant jamais parvenus, nous donnons ici les premiers numéros de l'itinéraire que M. Bore rédige en ce moment, et qui nous conduiront jusqu'à Castemouni. De cette ville à Tauris nous remplirons la distance par les Mémoires qui sont entre nos mains.

voyage aussi lointain, le 2 mai 1838 fut enfin choisi pour le jour du départ. Consacré à la mémoire de saint Athanase , la lumière de l'Église orientale et le sauveur de l'orthodoxie , il était d'un heureux augure. Dès l'aube , plusieurs des membres delà mission assistaient à la messe célébrée pour les pèlerins -, et avant de nous donner le triste et peut-être le dernier adieu , arrêté sur le seuil de la maison , l'un d'eux récitait d'une voix émue la prière du bréviaire romain pour les voyageurs. Notre religion divine ayant prévu tous les accidents de la vie où l'homme a besoin de l'assistance de Dieu , n'a point oublié celui où le cœur fait un violent effort pour s'arracher à ce qu'il a de cher. Les bénédictions que le récitant nous souhaitait, à l'égal d'Abraham , quittant Ur, ville de la Chaldée , furent aussi acceptées comme un présage propice; puisque nous dirigions nos pas vers la nation, fille de Nachor, frère du patriarche.

Pensifs et soupirant, nous laissâmes nos amis et la terre d'Europe , pour aller à Kandili , situé de l'autre côté du détroit , prendre les chevaux qui nous attendaient. Bientôt la petite caravane se mit en marche dans l'ordre suivant : M. Scafi , prêtre lazariste , notre estimable compagnon de voyage, marchait en tête, animé d'un zèle qui défiait les fatigues et les dangers. Ali , Turc et musulman, qui avait quitté le service du sérasker, ou ministre de la guerre , pour partager nos aventures , était chargé de réclamer les chevaux et le logement , qu'un ordre officiel , nommé firman , nous donnait droit d'exiger. Sans cette espèce de passe-port , l'étranger ne trouverait sur sa route ni protection , ni sécurité ; et , s'il n'était présenté aux musulmans par un de leurs frères, ils n'y auraient pas ton-

jours égard; tant est encore naturel chez eux le mépris intolérant qu'ils ont pour les chrétiens. Ali avait le regard fier, la voix haute; il répétait souvent qu'il avait vécu près des grands personnages de l'empire; et, avec ses inférieurs, il prenait volontiers l'air grave et solennel d'un pacha. L'autre serviteur était un Arménien du Diarbekre, dévoué et loyal , mais timide , comme toute la classe chrétienne , que les Turcs ont énervée dans l'esclavage. Abraham avait une taille double de celle d'Ali et une force triple; néanmoins il tremblait devant lui comme un enfant, et le servait comme un maître.

Deux surudji, espèce de postillons, conduisaient les quatre chevaux chargés de nos bagages, dont la moitié se composait de quatre coffres , qui étaient à la fois la cuisine , le garde-meuble et la bibliothèque. D'une forme allongée, égale et cubique , ils nous servaient dans les haltes de sièges pour manger ou écrire ; rapprochés parallèlement, ils étaient notre couchette durant la nuit; et, lorsque M. Scafi célébrait la messe, il suffisait d'en superposer un sur les autres pour improviser un autel.

Lorsque nous gravissions la colline, Constantinople apparut un instant sur la droite ; et , comme pour exciter de plus vifs regrets , elle nous montrait de loin ses mosquées , ses minarets , ses bois funèbres et la forêt de ses navires. Bientôt cette image eut disparu , et l'œil ne rencontra vers le midi que la baie et le village de Kati-Keni. Cette vue inopinée de Chalcédoine, alors que nous partions pour l'Arménie et la Chaldée , nous rappela naturellement que les infortunes sociales des peuples de ces deux contrées avaient pour principe le rejet du concile œcuménique , qui s'y tenait l'an 451 ; et nous sentîmes se fortifier en nous le va-

gue espoir de préparer la réconciliation de ces frères désunis.

Nous foulions donc le sol d'Asie, et une de ses provinces qui avait été sous les Nicomèdes un royaume. Son territoire avait pour limites les mers du Pont-Euxin et de la Propontide , le mont Olympe , la Galatie et le Parthénius. Ses premiers habitants , venus de la Thrace et désignés sous les noms de Mysiens , de Thyniens et de Bithyniens , étaient braves , ainsi que l'observe Xénophon , qui faillit enfin être arrêté par eux dans sa fuite victorieuse. Devenue la conquête définitive des Romains après la journée de Zéla, la Bithynie eut la gloire d'être un des premiers pays chrétiens de l'empire ; et le nom de Nicée , une de ses capitales, vit associé, dans la bouche et la mémoire de chaque fidèle, au nom du symbole, formule de sa foi. Lorsque Constantinople eut un patriarche, sa juridiction s'étendit sur l'immense diocèse du Pont, qui avait pour métropole Césarée , et dont la Bithynie formait un des onze exarchats.

Jusqu'au village de Doudolou , où les familles turques et arméniennes viennent dans leurs arabas, ou voitures, respirer l'air de la campagne , le terrain est sec , maigre et peu cultivé. A une lieue au delà , une forêt , domaine du Grand-Seigneur, étend sur la gauche son épais rideau, que bordent des prairies. De sa lisière , garnie d'aubépines en fleur, s'exhalaient, avec les parfums du printemps, les chants du rossignol et du merle-siffleur. Nous fûmes frappés des progrès de la végétation encore naissante sur les rives du Bosphore. Les feuilles tardives du chêne étaient largement développées; et les chevaux regardaient, avec envie, en passant, l'herbe des pâturages.

La plaine cessa bientôt ; et nous errâmes , sans chemin sûrement tracé, au milieu de collines peu élevées et de forme conique , séparées par des ravins , qui semblaient alors autant de ruisseaux murmurants. A chaque pas, les botes de charge bronchaient; Abraham et Ali se précipitaient à terre pour relever les bagages ou en rétablir l'équilibre: accidents qui mirent journellement notre patience à l'épreuve. La précaution d'éviter les routes fréquentées a ajouté à tout le voyage des difficultés inconnues , même dans nos cantons dénués de voies vicinales. Les Turcs craindraient la peine d'ouvrir un chemin ; et ils en laissent le soin et les frais à la nature.

Au détour d'un monticule , dominant tous les autres et boisé de coudriers, nous trouvâmes un village, situé à l'entrée de la fertile vallée d'Umerli , dont il porte le nom. De ses maisons de bois sortirent des chiens , vivant en troupe, comme à Constantinople , mais plus intraitables. Nous eûmes un véritable combat à livrer pour défendre de leurs morsures le chien qui nous suivait. Leurs aboiements et notre costume franc attirèrent tous les enfants. Les femmes s'enfuirent , en se couvrant de leurs voiles ; et les hommes restèrent impassibles, fumant aux portes : spectacle qui se renouvelait à toutes les villes et bourgades où nous entrions.

Ali appela le kiaïa. C'est l'homme que son aisance, sa probité et sa barbe blanche font choisir comme le représentant et l'administrateur civil de la communauté. Le vieillard nous céda de bonne grâce sa maison. Le beurre, le lait de ses vaches , les légumes de son verger, les poules de sa basse-cour, tout nous était offert par ses serviteurs empressés; et, le lendemain, il n'acceptait que de vive

force le témoignage de notre reconnaissance. Voici l'hospitalité turque et orientale , que nous avons admirée dans toutes ces régions de l'Anatolie, et que n'a point encore rendue vénale l'or de l'étranger. Cette vertu, abolie par la civilisation, embellissait à nos yeux les plus pauvres chaumières; et la joie d'un hôte qui semblait remplir un devoir en nous servant empêchait de regretter l'invention des hôtelleries.

Le 3 mai, nous partîmes, par une matinée brumeuse, pour faire comme la veille environ six lieues, distance ordinaire et moyenne de nos stations. Les chevaux pesamment chargés ne pourraient prolonger la marche au delà de ce terme , qui suffit aussi au voyageur observant les lieux et les hommes, et devant résister plusieurs mois aux fatigues de la vie nomade.

Le sentier traversait de riantes prairies , resserrées entre des collines couvertes de chênes, de châtaigniers et de hêtres. Des colonnes de fumée indiquaient çà et là l'occupation et l'industrie des gens du pays, qui fournissent à la capitale une partie de ses approvisionnements de charbon. A quelque distance , nous vîmes toute une portion de forêt incendiée; et, comme nous en demandions la cause au guide : « Voilà, répondit-il , le moyen de venger ici ses inimitiés. »

Derrière la colline , limite de la vallée d'Umerli , s'oflrit un vaste bassin, dont les bruyères et les jeunes taillis de chêne s'étendaient indéfiniment à l'horizon. Deux heures après, toute végétation cessait au Nord, près des grèves blanches de la mer Noire. Nous côtoyions ce Pont-Euxin, dont les bords , jonchés de mâts , de carènes et d'autres débris, prouvent la constante inhospitalité. Les anciens

espéraient se rendre cette mer favorable, en la déclarant, par déprécation , l'amie des étrangers. Quelque spéculateur pourrait, ce nous semble, retirer avec profit des sables ces bois de construction , tristes restes des vaisseaux que la tempête ou des brouillards trompeurs ont perdus, pendant qu'ils cherchaient la bouche étroite du Bosphore. Bientôt nous apparut la petite ville de Chilé, gracieusement assise sur un promontoire, dont les flancs sont des jardins plantés de vignes. Ce côté, plus gai et mieux aéré , est le quartier des Turcs , qui ont relégué près du port la centaine de familles grecques échappées aux massacres des conquérants. Ces premiers possesseurs du sol ont été systématiquement exterminés, dans l'intérieur des terres; et à peine trouve-t-on dispersés sur la côte quelques-uns de leurs descendants , qui y végètent dans l'oppression et la misère. On nous assigna pour logement la maison de

I evêque, qui, trouvant plus agréable le séjour de Constantinople, vient passer seulement quelques semaines dans l'année au milieu de son troupeau. Nous y fûmes reçus par son vicaire , espèce d'homme marié , qu'abrutit l'ivresse perpétuelle dans laquelle il vit. Il nous conduisit à deux chapelles , si l'on peut appeler de ce nom deux chambres obscures et humides , où des peintures défigurent un autel.

II nous vendit la légende du patron, que l'auteur nomme Euthymes, et qu'il fait évêque de Sardes et martyr, au temps de la persécution des iconoclastes. En traversant la rue , nous vîmes un autre homme portant la barbe et les cheveux d'une longueur démesurée; il se leva de la porte de la taverne , où il était assis et fumant, pour nous saluer. « Voici mon confrère » , dit le guide , et nous rougîmes de ce second ministre du Seigneur. Pauvres chré-

tiens ! sous de semblables chefs spirituels , vous avez du mérite à conserver quelques principes de morale; et le mépris des infidèles , qu'ils attirent sur vos têtes , est l'expiation et la conséquence de leur propre infidélité. Depuis Photius, ils ont parjuré la foi sciemment et pour la satisfaction d'un pitoyable orgueil. Mais ceux qui s'élèvent sont abaissés ; et le cimeterre vous a effacés de la liste des nations.

Le lendemain, en descendant au port, nous observâmes la tour qui en défendait l'entrée du temps des Génois. Elle occupe sans doute l'emplacement du temple de Vénus, qu'Arrien remarqua devant Chilé, et dont on découvre les débris au fond des eaux, dans les jours de calme. Une chaloupe nous était préparée , pour passer au promontoire opposé de Calpé. Six Grecs en étaient les rameurs ; et ils avaient un Turc pour reïs ou patron. Le vieillard assis au gouvernail avait bien l'air d'un maître entouré de ses esclaves ; et ceux-ci , dont les ris , les discours et les disputes interminables contrastaient avec sa gravité , se vengeaient de son despotisme , en l'injuriant, dans une langue qu'il ne comprenait pas.

Après avoir atteint l'ancien Psyllis , nos yeux, qui cherchaient avidement sur la côte quelques vestiges de son passé, crurent distinguer les murailles, les tours et les aqueducs d'une ville. Nous abordâmes , malgré la lame qui battait rudement la plage ; et , perçant avec peine l'épaisseur d'un bois , où une végétation vigoureuse entrelaçait les ronces , les lierres et le laurier, dit lauras pontica , nous arrivâmes , les mains , le visage et les habits déchirés , à la cité inconnue. Mais la nature , en copiant , dans le jeu de ses rocs stratiformes , l'architecture de l'homme avec une

perfection inimitable , nous avait traîtreusement déçus ; et nous regagnâmes la barque, bonteux et plus défiants de nos préoccupations pour les antiquités.

La nuit nous couvrait de ses ombres ; et nos matelots , que le vent ne secondait point, ramaient encore. Enfin une lumière, brillant à la proue, indiqua au pilote sa direction ; et bientôt nous entrâmes dans la maison qui avait été notre phare , et où étaient réunis quelques pêcheurs turcs. Ils nous cédèrent obligeamment un petit réduit , qui fut notre chambre à coucher.

L'idée d'être dans un lieu consacré par des souvenirs historiques nous éveilla de bonne heure ; et nous cherchâmes l'ancienne Calpé. Trois cabanes de bois occupent l'emplacement de la ville, oùXénophon, venant d'Héraclée, aborda avec une partie de ses troupes , et où il recueillit le dernier soupir de son cher Chéirosophus , le compagnon de sa gloire, mourant de la fièvre sur ce rivage, sans revoir sa patrie. De Cunaxa à ce lieu , la route est longue ; et la retraite du capitaine grec est plus surprenante que les plus hauts faits des conquérants. Mille autres ont bien poussé sur la même route leur marche victorieuse ; mais aucun n'a su reculer comme lui.

Tenant à la main le récit qui le place parmi les premiers historiens , nous comparâmes ce que nous voyions avec ce qu'il avait vu. Quelle différence ! les collines ne sont plus tapissées de vignes, donnant un vin délicieux; les figuiers n'ombragent plus la maison des laboureurs ; et la source perpétuellement jaillissante coule inutile à la mer. Le cap, qui protège la baie contre la furie des vents du Nord, n'offre, à son extrémité, que les fondations d'une tour. Ni sa forme , ni son élévation ne sont comparables à celles

du rocher de Gibraltar, auquel il a été faussement assimilé, comme portant l'ancien nom de colonnes d'Hercule. La vague s'est creusé dans son roc calcaire des cavernes profondes ; et , en s'y engouffrant , elle jette un cri plaintif. On dirait un soupir arraché aux entrailles de cette terre , en signe du deuil où l'a plongée la barbarie.

Ali , qui était allé au bourg de Kanderli , distant de deux lieues , chercher les chevaux de poste , n'était point encore revenu; et nous eûmes le temps de faire connaissance avec les hôtes du café, auxquels s'étaient réunis des paysans , attirés par ia curiosité de nous voir. Au lieu de témoigner aux Francs l'aversion et le mépris qu'ils ont pour leurs raïas, les Turcs manifestent pour eux, surtout pour ceux qui portent le nom de Français et d'Anglais, de la considération et de la déférence. Ils recherchent leur conversation ; et notre costume n'a plus rien qui leur répugne, depuis que le sultan et les grands de son empire ont adopté le pantalon et la redingote.

Après mille questions sur l'état social et l'industrie des peuples européens , dont ils commencent à sentir et à envier la supériorité , M. Scafi leur demanda s'ils voulaient entendre quelque chose de beau et d'inconnu. « Oh ! oui, » reprirent-ils unanimement; et ils nous entourèrent avec un nouvel intérêt. Alors le missionnaire, prenant la traduction turque du livre de l'Imitation , leur lut un de ses chapitres , admirable par son onction et sa simplicité. En les voyant le cou tendu , la bouche béante et les yeux humectés de larmes, j'admirais l'efficacité de la parole chrétienne, agissant sur une nature brute. Je pensais aux premiers néophytes de la Bithynie, écoutant la lecture de la première épître de saint Pierre, et j'espérais qu'un jour la doctrine

évangélique soumettrait derechef les âmes de ces contrées. Toutefois, cet avenir n'est point encore venu. Il faut que les Turcs sortent de l'ignorance où la loi musulmane les retient , et qu'ils conçoivent qu'en dehors de leur religion il en existe une autre , sainte et raisonnable. D'ailleurs , ils sont trop habitués à dominer les chrétiens et à les traiter en inférieurs, pour descendre jusqu'à leur foi. Il faut encore qu'ils perdent la puissance politique, que Dieu leur a concédée , pendant quelques siècles , pour l'accomplissement de ses conseils; et qu'après avoir commandé, ils servent leurs serviteurs. Sous la puissance chrétienne, qui leur sera imposée , ils ouvriront les yeux ; et ils comprendront la fausseté des promesses du prophète, lorsque ceux qu'ils devaient anéantir seront enfin devenus leurs maîtres.

Ali arriva ; et nous saluâmes ces braves gens, qui parurent nous regretter. Au delà d'un bois coupé de marais , nous entrâmes dans des champs semés de froment et de lin ; et , après avoir laissé sur la droite le village d'Irzéva, nous aperçûmes, à la gauche, celui de Douratlu. A peine avionsnous dépassé un autre bourg, nommé Eusbi, que mon cheval s'arrêta devant une énorme pierre, gisante sur le bord du chemin. Sa largeur était de six pieds et sa hauteur de dix. Aux quatre coins , étaient des renflements polis au ciseau ; et une de ses faces latérales portait l'empreinte d'une figure humaine, dont la tète était un soleil. Comme je demandais au klaïa de Kanderli, qui nous accompagnait, quelle était la destination de ce bloc : « Dieu le sait, répondit-il en retirant sa pipe de ses lèvres; elle est là depuis le commencement du monde : et elle y restera jusqu'à la fin. » Repartie tout à fait dans le goût turc! Cepen-

dant , en regardant derrière une haie épaisse , je découvris un tumulus , dominant un bel horizon. Cette pierre évidemment lui appartenait. A la porte d'Héraclée , dans le cimetière de Tium et sur le chemin d'Amasie, j'en ai trouvé plusieurs d'une forme analogue , mais avec des proportions moins colossales. Aucune n'offrait de traces d'inscription. Le même soir, plusieurs lieux de sépulture antique fixèrent encore notre attention ; ce qui , joint au nom du village de Cheherler, signifiant les villes, qu'on nous dit être peu éloigné, prouverait peut-être l'existence de quelque cité ancienne dans les environs.

La clarté de la lune nous guidait déjà depuis une heure , à travers des pâturages remplis de troupeaux, lorsque nous arrivâmes au bourg d'Hodja. La longueur du chemin équivalait à trois lieues ; et nous avions constamment marché vers le midi. Le pays étant riche et cultivé, tous les gens du lieu avaient un air d'aisance; et il nous fut donné une maison fort propre.

Le lendemain, 6 mai, jour du dimanche, M. Scafi ne put célébrer la sainte messe , faute de vin , que nous avions oublié , et qu'Ali ne trouva point à Hodja , malgré toutes ses perquisitions. Sans doute les musulmans étaient retenus par le respect humain de présenter à des incroyants la liqueur interdite par la loi.

Le bey, nommé Izza, vint nous visiter de bonne heure avec son fils , jeune homme richement vêtu , comme lui , à la mode des janissaires. La réforme des habits pénètre lentement dans les campagnes ; et dans les villes , elle n'a généralement gagné que la classe militaire et celle des fonctionnaires publics. Izza-bey était un homme de cinquante ans , d'un visage ouvert et de manières aimables. 11 nous

apportait un mouton, fraîchement égorgé en notre honneur; et il nous conduisit à son jardin, orné d'un plant de jeunes mûriers. Les serviteurs portaient les pipes, le café et des tapis, qu'ils étendirent dans une espèce de kiosque, où nous entrâmes, en observant l'usage incommode d'ôter nos chaussures, et de nous asseoir les jambes croisées, à l'orientale. Le bey nous parla de la politique de l'Europe ; et il ne paraissait point ignorer que le sort de son sultan fût désormais entre les mains des puissances chrétiennes. Il nous fit donner ses propres chevaux , et ne nous retint pas plus longtemps, sachant que nous avions encore une route de neuf heures et une rivière à traverser.

Tournés vers le nord-est , nous avançâmes , par de riantes campagnes , jusqu'au village de Quoulaqlu , d'où sortait une fiancée, que deux bœufs traînaient dans un char couvert, et que suivaient des femmes en voile blanc. L'époux marchait en tête, au milieu de jeunes gens qui tiraient des coups de fusil, et sautaient au son deJa cornemuse. Derrière Buioukiéni, nous entrâmes dans une forêt, plantée de chênes à fruit pédoncule, de hêtres, de poiriers et de pommiers sauvages; et elle ne cessa qu'au bord de la mer, dont la grève était limitée par des prairies. A leur extrémité , nous fûmes arrêtés par le Sangaruis , que chanta Homère, et qui porte encore le nom de Sakariah. Son eau jaunâtre roulait rapidement; et sa largeur égalait, à son embouchure, celle de la Seine à Paris. Quelques petits navires russes y chargeaient, en échange des blés de la Crimée, les bois de construction des montagnes, charriés par le courant sur de longs radeaux. Après un passage long et périlleux , dans un canot de six pieds , où il ne pouvait tenir qu'un cheval, un homme et le vieux nocher, nous

fûmes surpris par la nuit sur l'autre rive. Alors , prenant la direction du midi, nous parvînmes, à la lueur douteuse de la lune et des étoiles, au village de Darikeni, dont Yaïan ou maire, nous céda sa propre maison. Nous y fûmes retenus le jour suivant, faute de chevaux, dispersés au loin dans les prés.

Le pays qui n'est qu'un vaste bocage tire sa ressource principale des troupeaux de vaches et de moutons parqués dans des étables , construites comme les chalets de la Suisse. La peste avait emporté l'année précédente le tiers de la population.

Nous reçûmes la visite d'un Turc, qui demanda avec curiosité des nouvelles d'Alger. « Depuis dix ans, dit-il, j'étais au service du dey, lorsque vos soldats arrivèrent; nous croyions les repousser; mais ils se battent bien. » Quand je lui appris la prise récente de Constantine , son regard s'alluma; et un soupir étouffé révéla sa douleur. Néanmoins il fut poli, et accepta notre tabac et notre café. Le soir, le fils du maître, jeune homme candide et complaisant, qui nous, priait avec instance de rester chez lui plusieurs jours, dans la crainte, disait-il, de ne plus nous revoir jamais, me mena promener. îl me montra dans la forêt voisine1 les clairières, témoins de ses prouesses contre les sangliers et les loups. Ceux-ci marchent par bandes , et s'avancent la nuit jusqu'à la porte des étables. Le cri du chacal retentissait déjà dans la profondeur des bois; et l'on distinguait aussi le glapissement du renard poursuivant le lièvre qui abonde en ces lieux. Mon chien m'en apporta un qu'il avait arraché des serres d'un milan. Comme nous entendions le chant du coucou , le jeune homme me désigna l'oiseau par cette belle expression : « Voici, dît-il,

celui qui tient suspendues à son bec les clefs du printemps. »

Le lendemain , 8 mai , nous partîmes , enveloppés dune brume épaisse , que le vent de mer chassait sur les campagnes, et qui se résout fréquemment en pluie, durant cette saison. A la fin de juin seulement, les chaleurs commencent ; et elles amènent , avec la sécheresse , des maladies épidémiques , comme la fièvre et la dyssenterie. Jusqu'à midi, nous côtoyâmes la mer, qui restait à gauche, en passant par les villages d'Ingerlu et de Quarasou. La quantité d'oiseaux de proie que nous remarquâmes, et leur audace à nous approcher, prouvent l'état sauvage de la contrée.

Une petite rivière dite Melansou ou eau noire, d'après la singulière alliance d'un mot grec et turc, nous ferma le passage. Avant de la traverser sur un batelet, nous entrâmes dans la cabane d'un Grec, occupé à cuire un mauvais pain noir pour les marins et les voyageurs. Notre appétit lui communiqua un goût délicieux. Cet homme, Macédonien d'origine , parlait élégamment sa langue ; et , lorsqu'il sut que nous cherchions des ruines , il nous parla d'une ville ancienne qu'il nommait Héliopolis, et qu'il plaçait à douze lieues environ dans les terres. Comme il ne l'avait pas vue , et qu'il n'en connaissait pas exactement la position, nous pensons qu'il désignait la ville de Prusiasad-Hippium , que nous visitions deux jours après , à la même distance.

La montagne de Rourkoun, située trois lieues plus à l'est, nous réservait de pénibles fatigues pour la soirée. Sa pente rapide et détrempée par les pluies de la veille n'offrait aucune prise au fer des chevaux. Des branches et des troncs d'arbres obstruaient la voie ; et le jour nous manqua avant

de parvenir à soi» sommet. Pour comble de malheur, un des chevaux de charge glissa ; et il roulait dans l'abîme avec nos caisses, lorsqu'une souche l'arrêta dans sa chute. 11 se releva sans blessure ; et en môme temps la lune sortit radieuse du sein de la Mer Noire. Ses clartés nous tirèrent de ce pas dangereux ; et nous arrivâmes , vers les dix heures du soir, à la petite ville d'Aktché-Tcharchou , en remerciant la Providence.

§. II. — Visite à Uskoub, l'ancienne Prusias-ad-Hippium. — Danger d'unnaufrage. — Alaplu. — Départ pour Héraclée.

20 mai 1837.

Aktché - Tcharchou situé au bord de la mer a une mosquée, un marché dont il porte le nom et de vastes ateliers destinés à la fabrication des agrès de la marine ottomane. Une multitude d'ouvriers y était activement employée sous la surveillance d'un aga, qui vint cordialement partager notre repas : sympathie honorable pour la nation française; car, il avait été, plusieurs semaines, le captif des vainqueurs d'Alger. Chargé de l'inspection des forêts voisines qui fournissent à l'arsenal du Grand- Seigneur une partie de ses bois de construction, il connaissait parfaitement le pays ; et les renseignements qu'il nous donna sur Uskoub, distant de six heures de la côte , nous convainquirent que là se trouvaient les restes de l'ancienne Prusias.

Curieux de les voir, nous partîmes aussitôt avec M. Scali, suivi d'Ali et d'un guide ; et , remontant le cours d'une petite

rivière , nous cheminâmes au midi. Une vive lumière colorait les bois et les prés, et sa nuance azurée enveloppait vaguement à l'horizon la cime des forêts posées sur un triple rang de montagnes. En pénétrant dans ces solitudes, que les Turcs nomment élégamment la mer des arbres, nous fûmes frappés d'admiration pour cette nature vierge, étalant partout le luxe d'une inépuisable fécondité. Des chênes gigantesques étendaient sur nous leurs rameaux noueux , et nous cachaient le ciel. A côté , s'élançaient des pins et des hêtres plus élevés , bien qu'ils sortissent d'un vallon inférieur. Aux endroits où la cognée avait fait quelque vide, la vue plus libre ne distinguait encore, à droite et à gauche, en face et derrière, en bas ou en haut , qu'un bocage varié, épais et immense. Le silence de ce verdoyant désert n'était interrompu que par le chant des oiseaux et le cri de l'essieu des Arabas qui transportaient le bois au port. Ils tenaient une route tortueuse , difficile et souvent impraticable, au lieu de suivre l'ancienne voie romaine, dont nous retrouvâmes des lambeaux pavés en granit. Mais ce serait trop exiger de l'indolence ignorante des Turcs.

Au revers de la dernière montagne, commençait un vallon , terminé par la colline sur laquelle repose la petite ville d'Uskoub. Son premier aspect nous charma ; et nous reconnûmes le bon goût du peuple qui l'avait habitée. Quant à celui qui campe aujourd'hui sur ses ruines, il est incapable de deviner seul l'avantage d'une telle position. Par toute l'Asie Mineure , il n'a fait qu'occuper la place des Grecs et des Romains, ou des autres peuples vaincus; encore n'a-t-il pas su la conserver et l'entretenir.

Pour entrer dans Uskoub , il fallait tourner le pied de cette même colline, que son escarpement avait fait choisir

pour l'Acropole. Le premier quartier que nous traversâmes fut le cimetière , dont quelques fosses étaient ornées de fragments de colonnes et de chapiteaux corinthiens. Les murs d'assise, qui portent la charpente des maisons turques, nous présentèrent, du côté de la rue, d'autres restes précieux , mutilés et confondus avec de simples briques. La rue avait conservé ses larges dalles de pierre, qui formaient le pavé des villes romaines.

Arrêtés à la porte d'un petit café, nous attendions Ali , qui avait été présenter le firman au seigneur du lieu. Il revint bientôt avec la nouvelle que le bey nous invitait à monter au château. Contents et embarrassés tout à la fois de cette politesse , nous suivîmes le messager qu'il avait envoyé avec Ali ; et, grimpant par quelques ruelles, nous entrâmes dans la cour d'une maison massive et moderne, dont l'unique ornement était sa salle de réception. Qu'on se figure une longue chambre, peinte en arabesques, décorée de tapis et d'un rang circulaire de sofas, ayant pour cheminée un âtre féodal et recevant la lumière par des fenêtres en ogive, garnies de vitraux de couleur. A la porte se tenaient respectueusement debout une vingtaine de serviteurs, dont quelques-uns étaient encore parés de l'imposant costume osmanli. Le bey vêtu proprement , mais sans luxe, était assis, les jambes croisées, fumant un narguilé persan ; tandis que, à une certaine distance , étaient placés hiérarchiquement les docteurs de la loi spirituelle et civile, graves et dignes, avec leur barbe, leurs manteaux et leurs turbans. Il se leva poliment pour nous faire asseoir à sa gauche, et les serviteurs apportèrent les pipes, le café et les sorbets rafraîchissants.

Ibrahim-bey, homme dune quarantaine d'années, avait

la ligure franche , le son de voix engageant et les manières affables. Son titre de noblesse était d'être le fils du canonnier Topchi-Oglou , son père s'étant distingué par son courage dans l'ancienne guerre contre les Russes. Quand il eut entendu le motif de notre venue, il sourit, et parut stupéfait d'une curiosité qu'il ne comprenait pas. «Du reste, dit-il avec bienveillance, chacun naît en ce monde avec des goûts différents : je cherche mon plaisir à la chasse , vous dans les pierres et les antiquités. Eh bien , soit , je veux vous contenter.» En disant ces mots, il se leva, et nous descendîmes, suivis de la foule des serviteurs. Il se dirigea par une rue où il avait remarqué des pierres écrites , nom qu'il donnait aux inscriptions; et effectivement il m'en indiqua deux. Plus loin , devant la mosquée, il s'arrêta près d'une stèle demi cachée en terre ; et, à l'extrémité occidentale de la ville, il nous montra une épitaphe sur l'entrée d'un caveau pratiqué dans le rempart. Ce côté des murs d'enceinte parfaitement conservés à la hauteur de quinze et même trente pieds , donne une grande idée de leur structure. Les pierres, qui sont des blocs de granit lisses comme le marbre, posés les uns sur les autres sans ciment, unis qu'ils étaient autrefois par des liens de fer, présentent un assez grand nombre d'inscriptions tumulaires que nous y découvrîmes le lendemain. Les noms , les titres et les dignités des défunts indiquaient une époque et une société graeco-romaine , remarque qui peut nous fixer sur la date de la fondation de la ville. En effet, les murs de défense étaient toujours la première construction d'une cité ancienne; et il ne s'élevait point à l'intérieur de monuments , qu'ils ne fussent déjà protégés par un rempart Strabon , bien instruit de l'état de ces contrées

qui lavoisinaient, ne cite point cette ville. Et certes il l'eût énumérée parmi celles de la Bithynie , si elle eût existé de son temps. Pline la mentionne ; et, pour la distinguer de la célèbre capitale qui subsiste encore sous le nom de Brousse, au pied de l'Olympe, il l'appelle Prusiasad-Hippium.

Le bey peu versé dans l'histoire ancienne, ainsi que tous les musulmans, dont les écrivains ont dénaturé les traditions antérieures à leur prophète, me répétait sans cesse: «Tout giaoursou infidèles qu'ils étaient, avouonsle , les Génois , auteurs de ces constructions , bâtissaient mieux que nous.» Il fallait une certaine dose de gravité pour ne pas rire de telles bévues. Du reste, tous les Turcs de ces contrées nous ont habitués journellement à de pareils anachronismes; et, pour être compris dans nos informations, il fallait leur demander s'ils ne connaissaient point dans le voisinage quelque ruine génoise. Ce nom était à peine proféré , qu'on nous montrait toutes les antiquités du lieu, eussent-elles remonté au Déluge. Les Génois, selon l'idée de ces gens, sont un peuple dont l'origine se perd dans les ténèbres du passé. Il était infidèle, fort et violent; et il n'a cédé qu'à leurs armes.

Effectivement les Turcs trouvèrent ces habiles marchands établis sur les bords de la Mer Noire, dans les possessions coloniales des premières républiques grecques. La population grecque leur était soumise en ces lieux ; d'ailleurs elle se montrait aussi faible et surtout aussi dégénérée , ce qui éloigna de l'esprit des vainqueurs toute pensée qu'elle eût pu être autrefois industrieuse et puissante. D'un autre côté, les Génois sont réellement les architectes de plusieurs monuments. Ils ont bâti les remparts et la haute tour de

Galata. A Héraclée , à Amastris , à Sinope et à Amisus , des redoutes et des bastions ont été élevés par eux sur les ruines qu'ils avaient conquises. Mais cette architecture de pièces et de morceaux est mesquine , et il ne faut pas grand discernement pour la distinguer des ouvrages qui portent l'empreinte ineffaçable du génie grec et romain.

Le bey nous reconduisit à son palais , au milieu de la foule des hommes et des enfants qui n'avaient jamais vu d'étranger dans leurs murs. « Demain , » nous dit-i! , «visitez la ville, examinez et copiez ce qui mérite votre curiosité ; seulement , n'approchez pas de la mosquée. » Le souper fut servi, et il se retira avec sa suite, selon l'usage des musulmans qui fuient la table des chrétiens, de peur d'être tentés par la vue des boissons que réprouve Mahomet. Toutefois ils ne sont pas tous aussi scrupuleux ; et souvent ils étaient nos gais convives.

Restés seuls dans notre vaste appartement, d'où l'œil embrassait toute la vallée d'Uskoub, nous jouîmes d'un spectacle délicieux. La lune, qui avait atteint son plein accroissement, éclairait les bois, les landes, les champs et les fermes. Çà et là ses rayons étaient renvoyés plus brillants par un ruisseau ou un étang d'où s'élevait le concert printanier de mille grenouilles coassantes. A cinq lieues vers le midi , apparaissait dans l'ombre la montagne d'Hippias, dite aujourd'hui Qardouz, pic blanchi par les neiges , aux flancs rougeâtres et dépouillés, comme les hautes chaînes du Taurus. Elle sert de limite à ce beau bassin , que termine à l'ouest un lac de plusieurs lieues d'étendue, abondant en poissons. Sous nos fenêtres, se groupaient en cercle les maisons de la ville, avec leurs bosquets de lilas, où le rossignol soupirait des chants intermi-

nables. Encore toute novice dans la vie errante, notre âme s'ouvrait plus sensible aux impressions extérieures. Par cette porte serait accourue la foule des vagues souvenirs , des regrets et des pensées tristes, si l'idée grave et dominante d'un devoir religieux , d'une mission scientifique n'eût été là, pour soutenir la volonté contre les faiblesses de la nature. Le matin nous fûmes diligents; et toutes les inscriptions lisibles eurent bientôt été relevées1. Il esta croire que, si le sanctuaire des maisons musulmanes nous eût été ouvert, nombre d'autres inscriptions seraient sorties de l'oubli où les retiennent l'ignorance et une crainte superstitieuse. Mais l'appartement des femmes reste mystérieusement fermé , surtout pour l'étranger; et l'amour des sciences n'est point encore assez fort chez les habitants d'Uskoub, pour leur faire transgresser cette première loi domestique. Cependant des enfants nous appelèrent dans un jardin , pour nous montrer, disaient-ils , une idole. Tel est le nom donné par les mahométans à toute ligure et image représentant l'homme ou les animaux. L'Alcoran les reprouve, et ordonne de les briser : précepte que les Turcs et les autres Sunnis* ont toujours observé avec intolé-

' Ces nombreuses inscriptions, que nous envoyâmes d'Héraclée à Gonstanlinople par un petit bâtiment turc, ne sont point parvenues à leur destination, ainsi que nous l'avons appris. Nous invitons donc quelque ami de l'histoire et du passé à entreprendre le voyage d'Uskoub, qui n'est qu'à six journées de la capitale ottomane; et nous lui recommandons surtout la muraille occidentale de la ville , où il peut faire une riche moisson. Nous prévenons en même temps le lecteur que les inscriptions recueillies sur la route seront, à notre retour en France, l'objet d'un travail spécial , impossible actuellement au milieu de la précipitation du voyage , et qui d'ailleurs ne pourrait exciter l'intérêt que des personnes adonnées à ce genre d'études.

1 Les Sunnis sont une secte mahométanc, attachée a la Sunna

rance. Nous trouvâmes en ell'et une statue de marbre, dont la tête et les bras étaient mutilés. On reconnaissait une femme assise sur un trône ; et nous pensâmes d'abord à quelque divinité de la Fable, comme Minerve ou Pallas. Mais la décence toute chrétienne de sa robe ondulante , la gravité de la pose et principalement le témoignage d'un vieillard, qui m'assura l'avoir vue portant à son bras droit un enfant , me persuadèrent que c'était une statue de la sainte Vierge. L'exécution en était pure, et digne du ciseau classique des anciens. On pourrait donc en conclure que Prusias, converti dès le principe au christianisme, éleva quelque beau temple au vrai Dieu.

Les restes de l'amphithéâtre annoncent d'ailleurs que les arts ilorissaient dans cette ville populeuse. Comme nous traversions son enceinte, un jeune Turc, qui nous accompagnait, se mit tout à coup à proférer d'obscènes malédictions contre les Génois-, et en même temps il nous montrait des souterrains, recelant, ajoutait-il, des trésors introuvables. Un talisman magique aurait mis en danger la vie de quiconque eût tenté leur recherche; et même il fallait éviter l'approche de ces lieux funestes. Tels sont les préjugés qui remplissent universellement l'esprit des Orientaux, à l'égard des ruines dont le style ne ressemble point à celui des constructions modernes , et dont la destination est inconnue. Nous cherchâmes à calmer le courroux et les frayeurs de notre cicérone, en lui expliquant que c'était autrefois un édifice destiné aux divertissements du

déesse soleil, dans la mythologie celtique. Elle est opposée à celle des Scliiais, ou mahométans de Perse. Les Sunnis soutiennent qu'il n'es» pas permis de disputer do la religion , mais qu'on doit la maintenir le cimeterre à la main.

peuple, et que dans l'arène, présentement un verger, des hommes et des animaux donnaient le spectacle de leur force ou de leur adresse. Ces paroles frappèrent son bon sens ; et l'heureuse idée qu'il conçut de notre savoir changea ses dispositions, au point qu'il répétait le soir aux vieillards ce qu'il avait appris , comme une chose indubitable et faisant honte à leur ignorance. Quelques années plus tôt, le langage de la raison n'eût pas eu le moindre effet sur ces esprits superstitieux et défiants. Le jeune homme resta donc à nos côtés, et nous aida même à mesurer le monument. L'arène a près de cent mètres de long, sur soixante de large. Du côté du nord sont huit gradins d'un granit noir, ornés de pattes de lion, pour la libre circulation de la foule. Plusieurs caveaux voûtés, qui servaient probablement de loges aux bêtes féroces , étonnent par leur structure simple et massive. Un pan de la façade tournée vers le midi existe encore , avec quelques lettres de son inscription frontale.

A l'ouest de la ville , la petite rivière , qui sort du grand lac, coule sous un pont aussi ancien que l'amphithéâtre. 11 est formé de longs blocs de marbre blanc , ainsi que les trois arches égales qui le soutiennent, sur une longueur de trente pieds : aucun ciment ne les lie; néanmoins elles se tiennent en équilibre parfait, et résistent depuis nombre de siècles au poids des charrettes et à la force du courant.

Une visite exacte et complète d'Uskoub eût exigé un séjour plus long que le nôtre ; des fouilles habilement dirigées conduiraient indubitablement à la découverte d'autres antiquités précieuses. Les médailles d'airain sont abondantes. Quant à celles, beaucoup plus rares, d'or et d'argent, elles sont détruites dans le creuset de l'orfèvre, qui en tire

un anneau on un pendant d'oreille. Que de pertes irréparables pour la science historique ! Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que ce sont les derniers Grecs de l'Anatolie qui contribuent ainsi à abolir ces derniers souvenirs de leurs ancêtres. Ayant le monopole de la vente et de la fonte des métaux, ils emploient tout ce qui tombe sous leurs mains. Quant à ceux qui ont ouï dire adleursque les vieilles monnaies sont recherchées en Europe, ils les accaparent; et, s'imaginant posséder un trésor, ils demandent même pour les plus communes un prix exorbitant.

Le bey nous avait parlé d'un puits merveilleux en marbre', auquel conduisait un chemin souterrain. Lorsque nous le pressâmes de le montrer, il s'excusa d'abord; puis en nia l'existence : soit qu'il se fut amusé à exciter notre curiosité par un conte , soit qu'il craignît plutôt d'être frustré des richesses qu'il supposait y être enfouies. Du reste, il fut aimable jusqu'à la fin; et, lorsque nous le quittâmes, le 11 mai au matin, il exigea la promesse d'une seconde visite.

Nous retournâmes à toute bride à Aktché-Tcharchou , Yemporium de Prusias ; et vers midi , nous montâmes sur une chaloupe, qui devait nous transporter à Héraclée. Huit lieues marines séparent ces deux points ; et , comme la brise était propice , le patron de la barque nous promettait d'être au port avant la nuit. Nous ne crûmes point à sa parole : les coups de rames faibles et désunis de nos quatre hommes d'équipage annonçaient assez qu'ils commençaient en ce jour et avec nous le métier de matelots. C'étaient déjeunes Turcs sans travail, que le reis avait engagés à le suivre, à des conditions plus avantageuses pour lui que s'ils eussent été des marins de profession. Tant que

le veut gonfla la voile, tout alla bien; mais la moitié du trajet netait point encore accomplie , que le ciel s'obscurcit au nord. Les nuages s'abaissent, se noircissent, et accourent menaçants vers la proue. Le passage du calme à l'orage fut aussi rapide que l'éclair qui sillonnait la nue ; et , comme la lame grossissante nous poussait à la côte , le vieux nocher et les matelots tout tremblants s'abandonnèrent à son caprice. Le moindre délai eût été fatal ; car les dernières vagues qui nous jetèrent sur la plage menaçaient d'engloutir l'esquif. 11 fut sauvé avec les bagages, grâce au dévouement de quelques pauvres bûcherons, venus à notre secours. Une sandale turque , attardée d'un quart d'heure, se brisa sous nos yeux, au même endroit. Les hommes échappèrent au naufrage , et leur résignation nous toucha. Pas une plainte contre le coup qui les frappait ; pas une parole outrageant la volonté suprême qui nous épargnait et qui les avait perdus. Néanmoins ils étaient demi-nus et transis de froid sur le sable, où le flot insultant lançait les planches brisées de leur embarcation. Quelle leçon de patience et de résignation pour beaucoup de chrétiens!

Notre tente et quelques planches de sapin dressées autour d'un feu pétillant furent notre gîte pour la nuit. Les naufragés vinrent partager notre souper : ils fumèrent ensuite et dormirent paisiblement. Après un sommeil que ne troubla pas non plus le tumulte de la tempête , nous pliâmes la tente, et prîmes la résolution de côtoyer le golfe, pour gagner Héraclée. La route était incomparablement plus longue et plus difficile; mais la mer était toujours courroucée , et le retour du calme pouvait être long. Nous laissâmes donc la chaloupe et les matelots; et, montant des chevaux, pris au village voisin , nous longeâmes la rive.

La vague vouait expirer aux pieds de nos chevaux, et les mouiller de son écume. A un endroit, où un rocher proéminent l'empêchait de s'étendre, elle avait tellement envahi le passage qu'elle s'élevait jusqu'à leur poitrail, et menaçait de les entraîner dans son reilux. Sauvés de cet autre naufrage, inattendu sur la terre ferme, nous entrâmes dans une vallée qui s'enfuyait entre les lianes de deux montagnes. Les guides , craignant les dangers d'un rivage qui allait toujours se resserrant, préférèrent prendre une autre route.

Le paysan turc est peu voyageur. Il ne quitte guère sa ferme et son village; et, lorsqu'il en dépasse les limites, il ne connaît plus les chemins. Souvent, après nous avoir égarés, ils finissaient par avouer naïvement qu'il leur fallait à eux-mêmes un conducteur : c'est ce qui arriva dans le cas actuel. Nous étions à chercher la trace du sentier, sans pouvoir la reconnaître, lorsqu'Ali aperçoit un pâtre, qui s'enfuyait effrayé de notre approche. La crainte est toujours le premier sentiment que communique la vue de l'étranger à l'habitant des campagnes qu'oppriment impunément ses chefs exacteurs. Ali l'appelle ; et le malheureux redouble de vitesse pour se cacher dans les bois. Alors nous fûmes témoins de la prompte justice que les hommes investis de quelque autorité en Turquie sont portés à se rendre arbi trairement. Ali saisit un pistolet et fond sur le fuyard. 11 était mort, s'il ne se fût arrêté. Nous le vîmes revenir, avec son prisonnier, qui, content de savoir qu'il ne serait pas tué, marcha devant nous dans la montagne. Elle était couverte d'une forêt épaisse , qu'un orage dormant sur les hauteurs rendait encore plus sombre. Après deux heures d ascension, nous atteignions à peine son sommet. Les

nuages que nous fendions se fondirent bientôt en des torrents de pluie, La foudre éclatait sur nos têtes; et son étincelle électrique brillant à nos pieds déchirait le voile nébuleux qui recouvrait des vallées profondes. Un instant, le coup frappa un arbre si voisin du guide qu'il s'arrêta court, en invoquant le nom de Mahomet. Mais l'orage avait disparu; et, lorsque nous descendîmes le revers opposé , le soleil se montra complaisamment sur l'horizon , pour sécher nos vêtements.

Un seul village, nommé Varaqlu, se rencontra sur le passage. Les ruisseaux débordés et la terre glaise du sol retardèrent la marche de la caravane. Nous n'arrivâmes qu'à la nuit à Alaplu, gros bourg situé sur le bord de la mer, ayant une mosquée et un chantier, où se construisaient des barques de pêcheurs et des sandales. On nous dit que, depuis quelques années , ce lieu était beaucoup déchu de sa prospérité : témoignage que confirmaient la solitude du bazar et ses échoppes en ruines. Du reste , tel est, comparativement du petit au grand, l'état des villes de l'Anatolie , où le commerce et la fortune publique décroissent avec une rapidité effrayante.

Le bey, jeune homme plus honnête qu'instruit , nous reçut la nuit dans sa maison qu'on peut appeler un château , eu égard au pays. Il n'avait jamais été à Constantinople \ et il ne manifestait aucun désir de visiter cette cité, trop progressive dans la voie de la réforme , au gré de l'aristocratie de province. Le costume osmanli, qu'il portait avec le luxe de l'ancienne étiquette , prouvait assez qu'il était, par instinct, sinon par considération , du parti conservateur. Ce signe extérieur nous servait tout d'abord à deviner l'esprit politique et religieux des personnages dont

nous étions les hôtes et les visiteurs. Rarement nos jugements ont été téméraires.

Le 1 3 mai , nous partîmes, dans l'espoir d'arriver promptement à Héraclée , située à l'extrémité du cap. Mais , la route étant très-inégale et nos bêtes fatiguées , nous cheminâmes plus de cinq heures. La contrée est délicieuse. Les collines ombragées de pins , de hêtres et de platanes sont réparties avec grâce dans les vallées , où croissent le noyer, le tilleul et le châtaignier, qu'enlacent des vignes sauvages. Sur les bords du Lycus, qui se verse à la mer, peu au dessous de la ville, les frênes, les bouleaux et les peupliers s'élevaient confusément et dessinaient ses vagues et capricieux détours. Le blé , l'avoine et le lin prospéraient, dans une terre légèrement remuée et vide d'engrais. La fraîcheur du vent , la pureté de l'air, et l'azur de la mer apaisée communiquaient à cette nature heureuse la teinte des beaux paysages de l'Italie. On concevait alors comment le peuple qui colonisa la Grande Grèce vint fonder sur ces rivages une cité florissante.

§. ni. — Héraclée. — La caverne d'Achéruse. — Le clergé grec. — Claudiopolis. — Tium.

Sous l'empereur Trajan , les Romains n'avaient point étendu leurs conquêtes sur les rives du Pont-Euxin, au delà de l'Isler et du Tyras. Le nord de cette mer se perdait toujours dans un éloignement mystérieux : les poëtes y avaient reculé le séjour des champs Elysées; et ils l'avaient célébré comme le théâtre des premiers faits du grand Achille. Néanmoins Néoptolème , fils de ce héros , y avait déjà fondé

la ville de Tomis; et Milet, la plus habile des cités grecques dans la science du commerce et de la colonisation , avait bâti, sur la rive droite de l'Hypanis, Olbia, que son négoce dans l'intérieur de terres inconnues , ses caravanes, ses foires et ses pêcheries rendirent un comptoir opulent. Sur la rive méridionale et opposée , ces mêmes Milésiens élevaient Héraclée , sous l'invocation d'Hercule , dont la statue et les attributs en or massif devinrent la proie de Cotta, lieutenant de Lucullus, lorsqu'il emporta d'assaut cette ville et la livra au pillage. Les colons avaient conquis cette position avantageuse sur les Mariandyniens , peuple distinct des Bithyniens , bien qu'on les fasse aussi sortir de la Thrace. Us furent bientôt assez puissants pour asservir la nation entière, et la réduire à l'état d'ilotisme, selon la remarque de Strabon.

La ville était régie par ses propres lois; et l'usurpation des tyrans, qui surprirent sa liberté, ne fut que passagère. Prise parMithritade, elle tomba peu après aux mains de ses vainqueurs, les Romains, qui y furent tous égorgés plus tard par la trahison d'Adiatorix , fils de Domnékleios , tétrarque de Galatie, que la faveur d'Antoine avait investi de ce gouvernement. L'empire chrétien d'Orient l'érigea en siège épiscopal; et, après l'invasion des Turcs, elle releva, avec Synope , Amastris et Castémouni , de l'autorité de l'émir résidant à Boli; jusqu'à ce qu'enfin Osman, l'ayant réunie aux provinces de la Bithynie, de la Mysie et de la Phrygie, forma le noyau de l'empire qu'ennoblit son nom.

La colline qui porte Héraclée ou Érégli, selon la prononciation turque , détachée des collines environnantes , a reçu de la nature tout ce qui peut favoriser la situation d'une ville et d'une forteresse. Défendue au nord, à l'est

et au sud par des escarpements d'un difficile accès, elle s'ouvre au soleil couchant, et s'abaisse en pente douce jusqu'à la mer. Là était son port, que protégeait contre la lame et les vents le môle dont on découvre les vestiges au pied de la porte septentrionale. Aujourd'hui les vaisseaux cherchent un asile au fond de la baie, qu'abrite mal la pointe du cap. Vue du rivage , la cité charme le regard par le désordre de ses maisons peintes et perdues dans les bocages de leurs jardins. Elles sont dominées par les ruines de l'Acropole où étaient apportées les eaux de la montagne opposée au moyen d'un aqueduc gigantesque, qui était lui-même une autre forteresse. Il n'en reste que quelques vestiges. Le temps et les guerres ont creusé d'énormes brèches dans les tours et les remparts ; et un champ de blé croît sur la place d'armes de la citadelle.

Le nombre des temples et des édifices publics était considérable, à en juger par les débris dont chaque rue et chaque mur de maison offre des fragments mutilés. Dans la muraille des portes grossièrement reconstruites par les Turcs sont incrustés des tronçons de colonnes et des marbres élégamment ciselés, dont quelques-uns portent le signe adorable du christianisme.

Un Français, que l'amour de l'antiquité avait poussé à s'ensevelir plusieurs années dans cette solitude, M. Allier de Hauteroche, a étudié ces ruines, et en a sauvé plusieurs de la destruction. Telles sont, entre autres, les deux pierres tumulaires ornant les deux fontaines principales, auxquelles les Turcs portent un respect traditionnel , depuis le séjour du savant étranger dont ils honorent la mémoire. Leurs inscriptions et celle de l'Acropole sont les seules qui se soient offertes à nos recherches.

Dans une promenade au dehors de la ville, nous visitâmes les restes de deux temples, convertis ensuite en églises. Ils étaient sur la voie qui conduit à la caverne d'Achéruse, à laquelle on arrive par un petit vallon arrosé d'un ruisseau , où nageaient de nombreuses tortues. Le liane de la colline présente plusieurs excavations naturelles , dont Tune a été achevée régulièrement avec le ciseau, et d'après sa forme devait servir à la célébration des rites païens. Mais la véritable entrée des enfers, selon la Fable, celle par laquelle pénétra Hercule pour enchaîner le dragon Cerbère , est une caverne distincte, que les Turcs visitent peu, à cause de l'horreur superstitieuse que leur inspire ce sanctuaire de l'idolâtrie. Sa bouche est une simple ouverture, si étroite qu'on y entre en rampant, et tellement humectée par les sources qui suintent dans le roc, que leurs gouttes menacent d'éteindre les torches nécessaires pour y descendre. Après les détours d'un escalier, dont les ténèbres épaisses et humides et l'affreux chaos rappellent aisément à l'imagination les avenues du Tartare, on arrive à une espèce de lac qui probablement a envahi les retraites et les profondeurs de ce labyrinthe mystérieux. Le goût de son eau empêche de supposer l'existence de quelque communication souterraine avec la mer. En plusieurs endroits nous remarquâmes des niches sans doute destinées à recevoir les statues des divinités infernales.

En rentrant à la ville , nous passâmes par le quartier grec , composé d'une quarantaine de maisons toutes fort pauvres. La veille, nous avions reçu la visite d'un jeune prêtre, qui fut accueilli avec d'autant plus de joie qu'il semblait envoyé providentiellement pour résoudre nos doutes sur les lacunes d'une inscription que nous étudiions

en ce moment. Mais il nous déconcerta fort, en disant qu'il était élevé depuis peu au sacerdoce; que son premier état était l'orfèvrerie; et que sa connaissance delà langue de ses pères se bornait à la lire, sans en comprendre le sens. L'autre desservant, à qui nous fûmes présentés, était un vieillard court et replet, dont la barbe extrêmement blanche rehaussait l'éclat rubicond de sa figure, qui, suivant une expression de Shakspeare, ressemblait alors à un charbon allumé sur un plat de crème. Il était préoccupé d'une grave affaire. Un baril d'eau-de-vie venait d'arriver de Constantinople; et il le débitait avec profit à ses ouailles, sur le parvis de l'église. Son premier salut fut de m'en présenter un large verre : car tous les chrétiens et les Turcs pervertis par leur exemple boivent fort peu de vin qu'ils jugent fade et trop faible; mais ils usent à la place des liqueurs les plus alcooliques. Ils réussissent ainsi merveilleusement à entretenir les musulmans dans ce préjugé universellement répandu, que boire pour nous et s'enivrer, c'est un seul et même acte ; que telle est notre habitude ; et que le prophète a défendu toute boisson fermentée pour prévenir cet abus.

Ce vice de l'ivrognerie, général et invétéré chez la race grecque, l'a frappée d'un signe visible de dégénération , que nous attribuâmes d'abord faussement à son état d'esclavage. Quelle humiliation et quelle douleur pour le vrai chrétien que le spectacle de ces frères en Jésus-Christ, dégradés par le schisme, à un tel point qu'ils légitiment l'ignorance du Turc, préférant à leur foi la foi de Mahomet !

Invités par les ministres du Seigneur à visiter sa maison, nous y entrâmes, pour leur prouver que devant des musulmans nous étions toujours fiers de paraître chrétiens ;

mais nous savions que les prières qu'ils murmuraient à noire intention devant l'autel n'entraient point dans le trésor de prières , d'aspirations et de louanges , que l'église unique présente tous les jours au ciel; et nous ne pouvions croire que des paroles sorties de lèvres avinées s'élevassent devant le Très-Haut, comme un parfum d'agréable odeur.

La population de la ville ne dépasse point sept mille âmes. Son industrie est toute dans des tanneries, où se prépare un maroquin rouge ou jaune. Les Turcs mangeant peu de poisson , ne tirent point parti des ressources de la pèche, dans une mer où abondent le pagel, le rouget, la dorade, la pélamide, la sole et le merlan.

Le 16 mai, nous sortîmes d'Héraclée, suivant au sudest une voie ancienne, qu'indiquaient ses pavés épars et l'égalité du terrain. Elle passe, à une heure de la ville, par un bourg, dit Belin-Keni, qu'avoisine une colline du même nom. La forme élégante de cette colline, l'air religieux de son bois, ressemblant à un lucus, la divinité babylonienne que rappelle son nom même : tout semble indiquer qu'elle a été jadis un lieu consacré. Au moins estil certain qu'il y avait dans cette direction un but (!e pèlerinage, représenté par un petit monument, que nous trouvâmes plus loin , et dont la structure tenait à la fois du mausolée et de l'autel. Une fontaine d'une grande limpidité coulait auprès. Les Grecs de la ville lui attribuent des qualités merveilleuses. Ses alentours sont parsemés de pierres et de ruines, au milieu desquelles nous distinguâmes l'emplacement d'un temple.

Des prairies verdoyantes nous conduisirent ensuite au lit du Lycus, que des bancs de rochers obstruent, dès que la contrée commence à devenir montagneuse. Des

hommes étaient occupés à pêcher, au moyen d'une barre de branches d'arbres , le poisson qui remonte de la mer, à cette saison de l'année. Il ressemble au mulet; et sa chair est d'un goût délicat. Là nous aperçûmes deux villages, appelés Quemudju et Aïlak. Nous laissâmes à droite les rives du Lycus pour gravir une petite montagne. Ses arbres et sa pelouse verdoyante contrastaient avantageusement avec d'autres croupes arides, que nous découvrîmes de son sommet. Des bois de pins étaient disséminés dans les vallées voisines. Celle par laquelle nous descendîmes nous ramena au Lycus, que nous suivîmes jusqu'au village de Tchaïr-Keni. La nuit commençait; et nous avions marché sept heures. Nous couchâmes dans la maison de Yaïan ou du maire, vaste et déserte comme un caravansérail abandonné.

Dès la pointe du jour, nous remontâmes la vallée du Lycus, d'abord tellement rétrécie que le cours de la rivière était notre grand'route, ce qui exposa plusieurs fois les bagages à être submergés. Les restes d'un pont de construction romaine , que nous trouvâmes à cet endroit , et qui appartient à la même époque que celui dont nous avions, la veille, remarqué les ruines près de Quemudju, démontrent l'existence de la voie, ouverte anciennement entre Héraclée et le pays limitrophe, formant, sous les empereurs chrétiens, le diocèse d'Honoriade. La rivière s'encaisse ensuite entre des rochers dominés par des montagnes plus boisées, dont les hauteurs étaient couvertes de chalets. Nous la retrouvâmes une dernière fois , faible comme un ruisseau; et nous passâmes devant ses sources. Elles sortaient d'un plateau , point culminant du territoire d'Héraclée, qui dut être la frontière de l'Honoriade, com-

prenant les villes de Cratia et de Claudiopolis. Une autre succession de vallées , graduellement descendantes et ombragées d'une forêt, aboutissait à Tcharchembé. Les maisons du village n'étaient point groupées comme ailleurs autour de la mosquée, mais dispersées à droite et à gauche sur une vaste étendue de terrain.

L'aïan fit tuer un mouton à notre arrivée ; et il nous offrit la partie de son logis appelé selamliq, et destinée chez les grands à recevoir ceux qui les visitent ou viennent les consulter pour affaires. Le harem , où ils se retirent avec leurs femmes et leur famille , est un bâtiment séparé, le plus souvent clos par une muraille ou des palissades, et renfermant les meubles les plus précieux, les provisions de bouche et tous les ustensiles du ménage. C'était de cette retraite que sortaient les mets qui nous étaient préparés par des mains invisibles , mais actives et prévoyantes.

Cet aïan était un vieux serviteur de l'État, attaché au pachalik de Bagdad. 11 avait guerroyé contre Méhemed- Ali; et, depuis peu seulement, il goûtait dans l'héritage de ses pères les douceurs du repos. « C'est à mon fils, « disait-il, de me remplacer; et, quoiqu'il soit unique et « qu'il ait tout mon amour, je ne laisserai pas de l'envoyer « au sultan. » En prononçant ces mots, il appela Ibrahim ; et de la foule des serviteurs qui se tenaient silencieusement debout devant lui , sortit un beau et grand jeune homme de vingt ans. Si le zèle de la loi étouffait dans cette âme les sentiments de l'amour paternel , avec quelle rigueur ne devait-il pas exécuter envers les autres le règlement de la conscription ?

Durant la nuit, nous fûmes réveillés par un bruit de

chaînes , agitées dans la chambre voisine ; et comme nous en demandions la cause, on nous dit que, l'ordre de lever les nouvelles recrues étant venu de Constantinople, les conscrits étaient tenus aux fers, de crainte qu'ils ne s'échappassent. La nécessité de cette mesure humiliante provient de ce que la loi ne s'observe point comme chez nous avec une impartiale universalité. Son application dépendant du chef d'un district, s'il n'est point intègre, le riche rachète son fils par des présents corrupteurs ; et les enfants du pauvre , qui sont injustement sacrifiés, fuient lorsqu'ils le peuvent. C'est ainsi qu'en plusieurs autres endroits, nous avons vu enchaînés, comme des malfaiteurs , des adolescents débiles et estropiés. Les chrétiens, exempts autrefois de tout service militaire, doivent fournir aujourd'hui à la marine et à l'arsenal un certain nombre de manœuvres ou de matelots. Ces victimes sont enlevées par ruse ou par violence à leurs parents, pour un temps illimité. Que de mères nous ont fait à ce sujet de douloureuses confidences !

Ayant appris de la bouche de l'aïan que dans les environs étaient les restes d'un château, bàli par les Génois, nous allâmes vers le nord à l'endroit désigné, distant d'une lieue de son habitation. Nous y vîmes une colline séparée de celles qui l'entourent, et qu'un torrent défendait comme un fossé naturel. Des pierres roulées dans son lit et taillées comme celles de l'escalier encore visible appartenaient aux tours et aux remparts extérieurs. Les briques disséminées sur le sol indiquaient quel peuple en était l'architecte et le fondateur. Le village voisin est bâti tout entier avec les ruines du château ; et les habitants n'ont épargné qu'une tombe, dont la façade large de quatorze

pieds est tournée vers la citadelle , comme pour lui présenter à dessein le nom inscrit dans son épitaphe grecque. Ce monument funèbre, dont la porte et la voûte intérieure sont construites avec art, était environné de plusieurs autres dont il ne subsiste que les fondements. C'était autrefois un poste militaire et la clef des défilés des montagnes, menant à Héraclée , à Tium ou dans l'intérieur de la Paphlagonie. Sans aller à Bartan , petite ville dont nous parlerons ensuite, placer Claudiopolis , que l'on sait avoir existé dans l'Honoriade, ne pourrait-on pas fixer ici sa position ? Le nom de Castromœna, que les auteurs ajoutent à celui de Claudiopolis, conviendrait à ce campement romain. Toute cette contrée est peu connue des géographes , et n'est point au midi de Tcharchembé , mais bien à six lieues au nord; et ce même village, que l'on place sur les cartes à l'ouest du Falios, est à plus de deux heures de l'autre côté, vers l'orient.

Les deux noms Tcharchembé et Perchembé , d'origine persane, désignent également chez les Turcs le quatrième et le cinquième jour de la semaine , correspondant au mercredi et au jeudi de la nôtre. Deux autres villages dans les environs portent les noms analogues de Djuma et Bazar, c'est à-dire vendredi et dimanche.

Le 19 mai, nous quittâmes Tcharchembé; et, traversant les deux villages d'Eiélet et d'Uslubey-Oglou, embellis par une végétation variée, nous atteignîmes les rives du Falios, l'ancien Billœus, la plus large et la plus rapide des rivières de la Bithynie.

Le bac nécessaire pour le passage de ce petit fleuve , qu'aucune digue ne contient, et qui , aux premières fontes des neiges , inonde et ravage les vallées, nous montra corn-

bien les Turcs avanceront difficilement dans la voie des améliorations publiques. Qu'on se représente pour bateau le tronc d'un gros pin creusé , comme chez les sauvages , mais avec moins d'art , et pour matelots quatre hommes ramant d'une main avec des pieux , tandis que de l'autre ils rejetaient l'eau qui se faisait jour par les crevasses. Il fallut décharger les chevaux de leurs bagages , et ces animaux placés en travers avaient à peine la place pour poser les quatre pieds dans la pirogue. Comme nous énumérions aux bateliers les dangers et les inconvénients d'une navigation aussi imparfaite , le plus âgé d'entre eux , que sa longue barbe , son front chauve , ses épaules nues et musculeuses me faisaient comparer à l'image du Temps ou du nocher Caron , répondit : « Vous avez raison , monsieur, mais c'est ainsi que faisaient nos pères. »

Nour rencontrâmes là deux Arméniens , établis dans la petite ville de Devret , qu'ils nous dirent être éloignée , vers le sud, de sept lieues environ. Le nombre des familles arméniennes y est assez considérable pour que le patriarche de Constantinople ait érigé ce lieu en siège épiscopal; mais des querelles assez récentes avaient troublé la bonne harmonie de cette église , et poussé le troupeau à chasser son pasteur.

Une bande déjeunes chevaux, dont les formes élégantes et la course agile me rappelèrent l'ancienne réputation de la cavalerie des Bithyniens , galopait dans les pâturages qui s'étendent au pied de la colline de Perchembé. On nous abandonna encore là le quonaq, ou logis de l'aïan. Le maître était absent, et son iman, ou prêtre desservant la mosquée, qui était une simple chambre de la maison , nous fit les honneurs à sa place, Le lendemain , jour du

dimanche , pendant qu'il appelait dune voix grave et cadencée les fidèles à la prière du matin , M. Scafi de son côté immolait dans le sacrifice non sanglant la victime de propitiation. Cependant la chambre était tapissée de sentences de l'Alcoran , dont quelques unes niaient implicitement la divinité de N.-S. J.-C. Ce contraste se renouvelait périodiquement le jour de la semaine consacré au Seigneur, et quelquefois dans le sanctuaire même du dieu de Mahomet , en face de la Mïhrab ou de la niche qui indique au musulman la direction de la Mecque , vers laquelle il doit se tourner dans ses adorations. Alors comme l'avenir religieux de ces peuples nous préoccupait vivement ! Quelles ardentes prières n'adressions-nous point au ciel pour hâter le règne de la foi chez des hommes qui nous témoignaient déjà , à nous chrétiens , une charité si hospitalière !

Malgré la pluie, nous montâmes à cheval sur les dix heures pour aller à Tium, qu'on nous dit être à cinq lieues au nord. Pendant trois heures il nous fallut rester couchés sur le cou des chevaux , pour éviter les branches dont le berceau touffu embarrassait l'allée de la forêt, qui était notre sentier. Cette précaution ne nous garantissait qu'imparfaitement de leur choc , qui était accompagné d'une ondée de gouttes ruisselant de toutes les feuilles. Les chevaux s'abattirent successivement et comme à tour de rôle dans cet épais fourré , mais sans nous causer aucune disgrâce. Arrivés au village de Qualbazar, nous fûmes introduits près de l'aïan, qui tenait en cet instant conseil avec les notables du canton.

Nous entrions donc à propos pour jouir du piquant spectacle d'une assemblée turque. Une vingtaine d'hommes, la plupart vieillards à barbe blanche, étaient gravement assis

sur un modeste sofa ; tous tenaient à la main et à la bouche la longue pipe dite tchibouq, compagne inséparable des Orientaux. La bigarrure variée de leurs turbans , de leurs vestes et de leurs larges pantalons ou chalvars , était d'un noble effet , et faisait mieux ressortir tout ce qu'avait de mesquin le costume demi-européen du président. Cet homme , leur chef et le représentant de l'autorité civile , aussi bien que de l'esprit réformateur de son maître , le sultan, avait pour insignes de sa dignité un fes, rabattu sur les yeux , une redingote bleue à collet droit garnie de boutons ciselés , et un pantalon de la même couleur. Du reste , il ne connaissait point encore la mode gênante de la cravate; et il avait les pieds nus, par obéissance à l'article de la loi religieuse qui défend de souiller les tapis sur lesquels le croyant s'acquitte de la prière obligatoire, aux cinq heures principales de la journée. Avec ce singulier accoutrement , qui le rendait assez semblable à un laquais de gentilhomme ruiné, notre aian était encore plus grave et plus fier que les autres. 11 avait même l'air de poser devant la société comme modèle de bon goût et d'élégance : hommage , me disais-je , involontairement rendu à la civilisation chrétienne, qui change d'abord l'extérieur de ces Tatares, en attendant l'opération de l'autre changement interne et spirituel.

Bien qu'il s'agît d'une affaire importante , de l'augmentation de l'impôt communal , il n'y avait ni cri , ni dispute , ni gestes dans l'assemblée. Tous fumaient en silence , et paraissaient plongés dans la réflexion. Quelquefois seulement une bouche s'ouvrait pour laisser échapper avec la fumée du tabac une observation concise. Quand Ali entra, tenant à la main notre firman , tous s'inclinèrent d'un

mouvement unanime et spontané devant cet ordre émané du pouvoir suprême ; et l'aïan avant de l'ouvrir le porta à son front et sur ses lèvres. Ce respect religieux du pouvoir est réellement quelque chose de touchant; et sur ce point, avouons-le, nous sommes en arrière de peuples que nous appelons barbares.

A notre apparition dans la salle, la formule de l'hospitalité turque, qui sonne si agréablement aux oreilles de l'étranger, fut répétée par toutes les lèvres : « Soyez le bienvenu , nous disait-on : que votre arrivée soit heureuse ! vous êtes tout mouillés ; qu'on allume le feu ; qu'on apporte la pipe et le café.» Ensuite, chacun selon l'étendue de son érudition , nous donna des renseignements sur les ruines des environs. C'est ainsi que nous apprîmes l'existence d'une forteresse génoise, placée entre les embouchures du Falios et de l'ancien Parthénius. Ils la nommaient Genzeldjé-Hissar. Un changement imprévu dans notre itinéraire nous empêcha de la visiter.

Nous prîmes congé de l'assemblée, et marchant à l'ouest à travers une forêt peuplée de daims , de cerfs et de sangliers , nous retrouvâmes au bout de deux heures le Falios , que bordent des prairies marécageuses et parsemées de quelques habitations. De l'autre côté de la rivière est un groupe de cabanes portant le nom de village de Falios. Elles n'occupent point l'emplacement de la ville ancienne, dont la citadelle couronne la hauteur qui avoisine la mer. Nous nous dirigeâmes vers ces ruines, par un champ où gisaient sans ordre des pierres sépulcrales , d'une forme analogue au monument de Cheherler, dont nous avons parlé précédemment. Leurs proportions étaient moins grandes ; mais la pierre était également d'un granit

noir, orné de quelques ligures grossières et sans inscription. Plusieurs avaient été retournées et fendues , comme pouvant recouvrir ou renfermer un trésor ignoré. Ce champ mortuaire était convenablement placé près de la grève déserte ; une colline en dérobait l'aspect aux habitants.

Strabon paraît juger sévèrement la ville de Tium , en disant que son unique titre à l'attention de la postérité est d'avoir eu pour maître Philétère , de la race des Attales. Il n'est guère présumable qu'une cité riche, vaste et policée , comme l'indiquent ses restes , n'ait donné le jour à aucun homme illustre , et n'ait pas été le foyer d'un mouvement intellectuel.

La population primitive , désignée sous le nom de Caucones , était distincte des Mariandyniens , soumis à la république d'Héraclée. Les uns les font descendre des Pélasges ; les autres fixent leur origine dans la Scythie ou dans la Macédoine.

La ville était bâtie sur le revers occidental de la colline , et abritée contre le vent du nord par le promontoire qu'occupait la citadelle. Elle formait un arc parfait dont le rivage de la mer était la corde. Le blé et l'orge croissent abondamment dans les maisons, les rues et les places publiques. Quant aux édifices dont les fondations massives n'ont pu être remuées par la bêche ou la charrue , ils sont couverts de halliers et de plantes parasites , signe auquel nous avons reconnu l'enceinte des murailles. Elles commençaient à l'Acropole, que sa position sur un roc escarpé et sa construction cyclopéenne rendaient inexpugnable. En s'étendant du nord au sud , elles allaient rejoindre un autre fort de style romain , qui devait autant servir à contenir dans le devoir la ville subjuguée, qu'à la

détendre contre les attaques extérieures. Là , les remparts se dirigeaient au couchant , et la mer terminait leur ceinture. Outre les trois arches d'un immense aqueduc en briques de la hauteur de trente-cinq pieds, nous distinguâmes encore deux temples. Le premier avait vingt mètres et demi de long sur dix-neuf de large. Les murs épais de cinq pieds étaient des pierres taillées et jointes sans ciment. La porte principale en plein cintre de dix pieds d'ouverture , correspondait à une porte parallèle ouverte au fond de l'édifice ; et de plus , sur les côtés , quatre autres portes moins élevées servaient à l'écoulement de la foule et au ministère des prêtres. Le pan de la façade , dont le faîte est renversé , a encore plus de quarante pieds d'élévation.

De là on est conduit , par un petit sentier bien pavé et ressemblant à une rue, vers un autre édifice, plus rapproché de la mer, dont l'architecture était aussi riche qu'élégante. Le marbre blanc qui en revêtait l'intérieur a été brisé par le marteau. Un péristyle décorait l'entrée, et trois portes parallèles , de douze pieds de hauteur, ornées de festons, introduisaient la foule dans la nef longue de vingt-huit mètres. Puis venait le sanctuaire, de forme carrée, ayant environ vingt et un mètres. Dans le fond étaient de petites portes de deux pieds d'ouverture , donnant entrée dans des retraites dérobées, qui servaient à la célébration des mystères. Au milieu des décombres , nous remarquâmes un bloc de marbre , où étaient gravés trois groupes de lettres, tenant à une plus longue inscription. Des tronçons de colonnes corinthiennes, d'un diamètre énorme et d'un marbre fin , étaient gisants aux alentours.

Le soir, chassés par une ondée qui nous trempa jus-

qu'aux os , nous allâmes coucher au village dans la maison des étrangers , asile récemment bâti aux frais de la commune pour les pauvres et les voyageurs. On s'empressa de la nettoyer et de la garnir le plus convenablement possible.

Quelques uns des habitants apportaient leurs lits et leurs couvertures , les autres du bois , des œufs et du lait. Il y avait parmi ces braves gens émulation de vertu hospitalière. Ils vinrent tous ensuite se ranger en cercle autour du môme foyer avec leur frugal repas , composé de lait caillé , mêlé d'oignons et de galettes de maïs. Ils mangeaient en notre présence , disaient-ils , pour nous faire honneur.

Le pays, bien que très- productif, est si peu et si mal cultivé que nous manquâmes de pain. Cette disette nous força de le quitter précipitamment , et d'aller le lendemain, après huit heures de marche, > retrou ver, à Bartan, Abraham et nos bagages, dont nous nous étions séparés la veille pour entreprendre l'excursion de Tium.

§. IV. — Bartan. — Départ pour Amassérah, l'ancienne Amastris. — Description de cette ville. — Pays des Erétriniens , de Cromna et de Cytore. — Retour à Bartan.

Bartan tire son nom du Parthénius, rivière qui séparait anciennement la Bithynie de la terre des Paphlagonicns. Les Turcs l'appellent Bartine. Elle est navigable seulement jusqu'à la ville : c'est-à-dire six heures au dessus de son embouchure. Cette petite cité turque , la plus considérable que nous eussions rencontrée depuis Constantinople, a un

air d'aisance et surlout de propreté fort rare en Orient. Fixer sa population d'une manière exacte serait chose difficile, attendu qu'en Turquie il ne s'opère jamais de recensement, et que les femmes et les enfants n'entrent point en compte des personnes civiles. On ne comprend dans le calcul que les hommes faits , capables de porter les armes et chefs de famille. Conformément à ce principe, qui doit régler toutes les autres estimations de ce genre , Bartan se compose de cinq cents maisons, parmi lesquelles une trentaine sont grecques et arméniennes. Elle est l'entrepôt de quelques marchandises , qui y sont apportées de la capitale, où elle envoie en échange des chanvres , des fruits et des bois de construction.

Le Mutécellim , ou chef de la ville , qui dans la hiérarchie administrative occupe le degré correspondant chez nous à celui de sous-préfet, nous assigna pour logement le café le mieux fourni : ce qui donnera une idée des autres, lorsque nous avouerons n'y avoir pu trouver de pain, parce que nous arrivions après le coucher du soleil. Dans ce café se trouvait une petite chambre séparée, garnie d'une natte, où les habitués venaient fumer, boire et bâiller. Plusieurs d'entre eux nous visitèrent ; et une bienveillance tolérante se manifestait dans leurs actes et dans leurs sentences. Il n'en était point ainsi des enfants, qui témoignent pour l'étranger chrétien une aversion que nous avons remarquée rarement ailleurs. Cette antipathie est le résultat de leur première éducation , qu'ils reçoivent des femmes. Ce sont elles qui, dans leur ignorance, perpétuent les vieux préjugés contre ceux dont la religion peut seule les tirer de la servitude dégradante où elles languissent. Affectant à l'égard des Francs un rigorisme de pruderie , plus choquant encore,

elles ne se cachent pas seulement à ses yeux dans leurs voiles; mais même elles fuient sa présence , comme celle des bêtes fauves. Sont-elles surprises au milieu d'un champ ou d'un chemin, elles s'accroupissent, se couchent la face contre terre ; et , si elles sont seules à la maison , elles le laisseront mourir de faim et de soif, plutôt que de lui porter un morceau de pain ou un verre d'eau. Le christianisme, qui, seul entre toutes les religions , a élevé la femme au rang honorable que lui accorde notre société , pourra seul aussi régénérer sa condition dans les contrées musulmanes. Ce changement le plus digne d'admiration entre toutes les améliorations sociales qu'il est appelé à opérer, sera le miracle de son action toute-puissante. Combien était donc risible l'illusion de ces jeunes gens, dont le zèle religieux appliqué au vrai eût si glorieusement servi la cause de l'Église, lorsqu'ils venaient chercher la femme libre dans ces régions; et croiser dans la Méditerranée, pour la surprendre à son passage de Constantinople à Alexandrie !

Nous eûmes dans la nuit une alarme sérieuse. Le feu avait éclaté dans un café voisin du nôtre ; et les auteurs de l'accident , au lieu d'appeler au secours , avaient pris la fuite : tant le péril avait troublé leur raison ! Comme ce quartier faisait partie du bazar, et que les maisons étaient de simples boutiques en bois , abandonnées le soir par les propriétaires qui se retirent dans leurs familles , l'incendie se propagea rapidement. Nous fûmes réveillés par le fracas des toits croulants et par le pétillement des flammes , qui dévoraient ces frêles habitations de sapin. Déjà le feu nous cernait; et il fallait songer à son salut, en sacrihant ses bagages: position critique pour le voyageur, que cette perte irréparable arrêterait tout court dans sa marche. A l'aide

du sang-froid d'Ali et de la vigueur d'Abraham , les caisses, les selles des chevaux et les autres effets furent transportés en un lieu sûr, au milieu des torrents d'une pluie soudaine, qui éteignit comme par enchantement l'incendie et préserva notre habitation. Nous vîmes alors des choses qui mettent à nu la nature et le caractère des Turcs. Il n'y avait ni pompe ni service organisé , pour arrêter les ravages du feu, dont une étincelle suffit pour embraser ces maisons, vermoulues et attenantes les unes aux autres. Ce jour-là, on semblait compter sur l'eau du ciel. Des cris et des sanglots étaient poussés par les femmes et les enfants , qui sauvaient les derniers restes de leur petit négoce ; mais on n'entendait aucune plainte ni contre les hommes ni contre Dieu. Je vis un marchand immobile et silencieux devant sa boutique qui n'était plus qu'un monceau de cendres ; et le lendemain, en buvant le café avec quelques-uns de nos visiteurs, comme la conversation tomba sur l'événement de la nuit , j'entendis l'un d'eux dire , sans changer sa gravité et comme par forme de remarque accessoire : « Quant à moi , j'ai tout perdu hier. »

La superstition est grande parmi le peuple. Plusieurs attribuaient sérieusement ce malheur à la malédiction d'un derviche , qui avait été éconduit sans aumône de quelquesunes des boutiques incendiées. Ce derviche , nommé le Scheik Akmed , jouissait d'une haute réputation de sainteté. Il parcourait, la veille, les bazars et les places publiques, en donnant le spectacle de la vertu miraculeuse à laquelle l'a élevé sa vie pénitente. Le corps demi-nu, les épaules couvertes de sa chevelure noire , longue et hérissée comme une crinière, et tenant à la main droite la lame luisante d'un sabre, il marchait à pas mesurés, en tirant du fond

de sa poitrine ces paroles sacrées, qu'il semblait plutôt rugir que prononcer : « Allah akber ! Allah alkber l Dieu est très-grand ! Dieu est l'être le plus grand 1 » Un jeune enfant le précédait, chantant avec justesse un cantique à l'honneur des religieux qu'ils ont canonisés. Il présentait à chacun le vase d'étain, où la piété déposait son offrande. Lorsque les dons se multipliaient, le derviche haussait d'un ton sa litanie monotone ; et, roulant des yeux convulsifs, il se frappait violemment la ceinture, qui résistait au fil acéré de son sabre : cette merveille excitait les cris d'admiration de la foule. On m'amena l'énergumène. Quelques années auparavant , j'aurais pu craindre que , dans un accès d'illumination, il ne dirigeât contre moi son arme, afin d'offrir au prophète l'holocauste agréable du sang d'un infidèle ; mais aujourd'hui la qualité de Franc est une sauvegarde , même contre l'intolérance. Le derviche se contenta de crier plus haut Allah akber ! et de se frapper plus fortement le ventre. Par malheur, un de ses coups ayant donné de travers, il se fit une large entaille, d'où le sang ruissela'. Autrefois encore, on eût pu imputer cet accident à mon influence sacrilège ; mais les uns se contentèrent de sourire en hochant de la tête 5 les autres remarquèrent que quelquefois son pouvoir magique faiblissait ; et moi , je le consolai, en augmentant quelque peu l'aumône qu'il espérait de ma charité.

Le 24 mai, le soleil dissipait les nues pluvieuses qui depuis une semaine chargeaient l'horizon ; et la sérénité de l'air nous promettait des jours plus beaux. C'était la fête de l'Ascension. Bien qu'en pays infidèle , exilés de l'immense

■ Ne serait ce pas là un reste de la superstition des galles ou prêtres de Cybèle?

société qu'unissent une foi et une charité commune , nous voulûmes participer aux bénédictions que le ciel verse sur toute l'Église en cette solennité. M. Scafi officia donc dans notre pauvre réduit, et comme d'ordinaire nous fûmes son acolyte. La commémoration du retour du fils de l'homme vers son père attriste, parce qu'elle rappelle le départ de celui qui avait racheté et consolé le monde , en même temps qu'elle réjouit, parce qu'elle est le commencement de sa glorification et le gage futur de la nôtre. Mélange doux et nullement incompatible d'un sentiment d'amertume et de joie, qui se retrouve au fond de toutes les félicités terrestres. L'adoration et la prière communiquent à l'âme une énergie nouvelle, et doublent sa faculté d'aimer. C'est ainsi que notre pensée nous emportait au delà des solitudes de l'Anatolie , à travers la mer Noire et la mer Blanche1, auprès de nos frères et amis de France, dont plusieurs, nous en étions sûr, murmuraient à la même heure notre nom devant le Seigneur. Nous assistions de loin à l'office, qui se célébrait dans nos églises avec une pompe si joyeuse. Le son des chants liturgiques, le bruit des cloches retentissantes parvenait, pour ainsi dire, à nos oreilles ; et nous aspirions comme quelques parfums des nuages d'encens offerts à l'autel.

Absorbé dans ces réflexions, nous quittâmes Bartan, avec Ali et un guide, pour aller à Amassérah, l'ancienne Amastris, et de là jusqu'à l'ombreuse Cytore d'Homère et d'Apollonius. Deux chemins conduisent à Amassérah : l'un par la plaine, plus long, mais plus égal; l'autre par la montagne, roide et malaisé. Nous le prîmes, afin de

' Tel est le nom que les Turcs donnent à la Méditerranée moins obscurcie par les brouillards et plus favorable à la navigation.

voir la figure de l'oiseau sculptée dans un rocher, dont nous avaient parlé plusieurs Turcs, en nous conseillant avec mystère de rechercher le trésor, jadis confié à sa garde. Nous gravîmes, pendant deux heures, des pentes hérissées de broussailles et de taillis , et nous atteignîmes un rocher énorme , près duquel le chemin serpentait , comme un escalier tournant. Ses degrés réguliers et taillés avec soin m'indiquèrent le voisinage du monument , devant lequel le guide s'arrêta soudain. Alors je vis une colonne d'ordre toscan surmontée d'un aigle aux ailes déployées» et tenant dans ses serres une double palme d'olivier. Sa tète a été mutilée , ainsi que celle de la statue voisine, qui est aussi sculptée dans le roc. Les sandales, la toge et la pose sont romaines. Son bras fracassé était étendu en signe de domination vers la mer, qui , à une profondeur effrayante, par delà les vallées, déroulait sa nappe bleue et immense, sous un soleil étincelant. J'admirais le choix du lieu et la patience audacieuse qui avait coupé le roc vif, comme une muraille, à une étonnante hauteur, lorsque j'aperçus sur la tête de la statue l'encadrement d'une inscription , dont une petite mousse verdâtre , entretenue par l'humidité , couvrait les caractères , et les rendait illisibles à l'œil, même aidé de la lunette. A moins d'un échafaudage, construit à dessein, il est impossible d'y atteindre sans péril; et nous avons dû laisser à un autre voyageur l'honneur et la satisfaction de connaître le nom du héros triomphateur. Il fallut se contenter d'une autre inscription, non moins illisible, gravée sur le piédestal, dans laquelle nos yeux ont cru distinguer les deux mots d'Amastris et de Salvatori : ce qui confirmerait du moins l'origine romaine du monument, Nous avons pensé au

grand Pompée , premier conquérant de ces régions , où I on trouve à chaque pas d'imposants vestiges de sa gloire. Mais un simple général aurait-il osé éterniser avec tant de faste le souvenir d'une victoire, et ne vaut-il pas mieux voir ici une œuvre et une invention de la vanité des empereurs ? Parmi les noms de ceux-ci, nous hasarderons celui de Sévère, dont les armes furent illustrées dans l'Asie, et qui avait fait ériger près d'Amastris un temple en son honneur, que nous découvrîmes dans la soirée.

En descendant l'escalier, qui reparaissait par intervalles îe long du roc , nous passâmes devant d'antiques fontaines, dont les abreuvoirs de pierre reçoivent encore une eau limpide. Un berceau d'aubépines et de lauriers-roses s'offrit ensuite , comme l'avenue d'un édifice en ruines, ayant la forme d'une grotte, et ouvert vers le septentrion. Sa largeur était de sept pieds et sa hauteur de huit. C'était sans doute un caveau sépulcral, destination que semblaient confirmer plusieurs tombeaux d'un granit noir et poli que nous découvrîmes à ses côtés, à travers l'épais bocage de mille arbustes en fleur. Quelques-unes de ces pierres tumulaires , semblables à celles de Cheherler, d'Héraclée et de Tium, étaient renversées de leurs bases. Les autres par leur masse inébranlable défiaient les efforts d'une curiosité cupide.

Une voie pavée, dont la direction est très-visible, conduisait à la ville; mais les Turcs, au lieu de prendre la peine de la réparer, préférèrent suivre le lit d'un torrent coupé à pic, comme un précipice, où la prudence commande de mettre pied à terre. Au delà est une esplanade, d'où l'œil embrasse dans toute son étendue la vallée d'Amassérah, que resserre une ceinture de montagnes. Des

jardins en tapissaient le fond , et s'étendaient jusqu'à la cité , qui , avec ses toits couverts en tuile , nous apparaissait comme une grappe de corail , suspendue au bord de la mer.

A l'entrée du vallon , deux monuments frappèrent nos regards. Le premier était un temple en marbre blanc, dont le temps et la main des hommes n'ont point effacé les derniers festons, qu'y avait prodigués la sculpture. L'autre, beaucoup plus vaste, étendait sur deux lignes parallèles ses murs de briques, que le ciment romain a rendus indestructibles. On aurait dit un palais fortifié; mais la multitude des portes et des fenêtres , laissant circuler la lumière, et les fontaines jaillissantes dans ses salles désertes me firent supposer qu'on avait élevé là des bains somptueux : conjecture approuvée par M. Scafi , qui trouva même dans le plan de l'édifice une ressemblance avec le palais des Termes de Rome.

Amastris, dont on découvre la muraille d'enceinte au milieu de la vallée, était beaucoup plus étendue qu'Amassérah, réduite à quelques groupes de maisons disséminées entre ses deux ports. La plus grande partie de la ville actuelle est resserrée vers la pointe orientale de la presqu'île, qui fut sa citadelle. Ce rocher circulaire et protégé par des brisants est l'emplacement de l'ancienne Sésame, que le docte Rennell éloigne à tort de quatre milles d'Amastris. Strabon dit positivement que Sésame devint l'acropole de la cité bâtie par la femme de Denys, tyran d'Héraclée, laquelle lui conféra son propre nom. Sésame n'était originairement que le comptoir de la république héracléenne; et sa population se fondit avec les nouveaux colons, venus de Tium, de Cytore et de Cromna, Ces

deux dernières villes s'associèrent même à sa fortune, pour jeter les fondements d'un petit état fédératif. Il n'est pas inutile de remarquer que cette princesse Amastris était la fille d'Oxyathre, frère de Darius , vaincu par Alexandre-le- Grand ; parce que cette haute extraction nous rend raison de la magnificence orientale d'un monument, que nous avons admiré dans sa capitale. Il est situé sur le revers occidental de la montagne, qui se prolonge jusqu'au port. Là, nous vîmes avec surprise que des constructions, qui de loin nous avaient paru autant de cavernes, étaient des voûtes colossales, au nombre de dix-neuf, ayant chacune dix mètres d'ouverture. Leur fond était percé d'une large porte communiquant à des salles souterraines, actuellement obstruées par les décombres d'autres salles , dont le dédale se prolongeait à une profondeur inconnue. Ces blocs, non cimentés, et unis avec une habileté savante, semblaient posés là , comme pour étayer la montagne elle-même.

Nous n'en comprîmes point la destination , jusqu'à ce que, ayant franchi une haie vive, qui couronnait leur bord supérieur, nous entrâmes sur une terrasse longue , large et unie, favorablement exposée au nord-est et abritée par la crête de la montagne contre les vents arides ou impétueux du sud et du couchant. Alors nous jugeâmes que c'était un jardin suspendu, ouvrage de la nièce de l'opulent Darius , qui pouvait avoir cédé à la tentation d'imiter la reine de Babylone, dont la mémoire est toujours populaire en Orient. Le labyrinthe qui la supporte devait, en ce cas, servir à préserver des rigueurs du froid les plantes exotiques du parterre ; et , durant les ardeurs du solstice , ses salles sans lin étaient tempérées par une fraîcheur agréa-

ble. Amastris n'avait point perdu l'habitude des souverains de la Perse et de la Syrie, émigrant de la plaine , aux approches de l'été , et cherchant dans une contrée montagneuse un air pur et moins chaud. C'est ainsi que Sémiramis allait, suivant la tradition, passer la saison des chaleurs dans la ville arménienne de Van , où nous avons retrouvé son palais taillé dans le roc.

A l'extrémité du jardin, une eau exquise s'échappe en murmurant d'une grotte artificielle. En y étanchant notre soif, nos genoux s'appuyèrent sur un fragment de marbre, orné de lettres grecques , d'une élégance extrême et profondément burinées, sur une longueur de trois pouces. Évidemment elles faisaient partie d'une inscription monumentale. Pendant que je m'afiligeais du vandalisme qui avait arraché et jeté là au hasard un lambeau de quelque page historique, je fus appelé par M. Scafi, arrêté non loin de ce lieu devant un édifice d'une architecture grecoromaine. Il ressemblait à un pavillon ouvert, couronné d'un entablement carré, qu'embellissait une frise. Sa largeur était de vingt-deux pieds , et son élévation de trente. A notre grande joie , nous découvrîmes sur le fronton des lettres grecques , exactement semblables à celles de la pierre posée au bord de la fontaine ; et quelque attention nous prouva que ces caractères se liaient à ceux-ci, et remplissaient la lacune qui rendait l'inscription incomplète. De l'autre côté , la même inscription était reproduite en caractères latins. L'une et l'autre nous apprenaient que ce temple de la Paix ou de la Victoire avait été élevé à l'honneur de l'empereur Sévère par la quatrième légion gauloise. Un Français ne contemple point sans émotion, aussi loin de la patrie, un signe inattendu de la valeur de ses

barbares ancêtres, valeur héréditaire et comme inamissible , qu'ils ont si bien transmise à leurs enfants.

En suivant les traces du rempart, qui défendait ce côté de la ville, nous fûmes attirés vers des ruines d'une grandeur imposante. C'était un pan de mur, épais comme celui d'une forteresse , ayant plus de soixante pieds d'élévation, bien que sa partie supérieure ait été renversée. Une porte cintrée, ouvrant sur la façade, devait être, à en juger par sa hauteur et par le large escalier auquel elle conduit, une des entrées principales du monument. En regardant à travers le feuillage des arbres , nous distinguâmes à une certaine distance sur la même ligne , une autre masse de constructions parallèles , qui nous offrirent une porte et un escalier semblables. Là était donc la seconde entrée d'un vaste édifice public, dont les autres parties ont disparu, à l'exception des fondements étendus en demicercle vers la colline. L'espace renfermé entre ces différents points était uni et égal , comme le champ d'une arène : ce qui nous conduisit à retrouver le plan entier de l'amphithéâtre. Son diamètre était d'environ deux cent cinquante pieds.

De là nous regagnâmes la ville, en traversant des jardins et des vergers, dont quelques-uns avaient pour bornes des colonnes de marbre rouge, d'une grosseur prodigieuse. Des fûts et des chapitaux jonchaient les alentours d'une basilique, dont le chœur est actuellement l'écurie d'un jardinier turc. Sur le mur extérieur étaient deux épi— taphes grecques : l'une à la mémoire de Claudius Lépidus, archiprêtre du Pont et chef spirituel de la ville; l'autre au nom de Claudia Lépida sa (ille.

L'isthme joignant Sésame à Amastris était comme le

môle naturel qui séparait les deux ports creusés dans ses lianes à l'est et à l'ouest. C'est ce dernier havre occidental , étroit et mal fermé, que les navires fréquentent exclusivement. Aujourd'hui sur son chantier un bâtiment de guerre est perpétuellement en construction. Il est comme le tribut imposé sur la ville par l'État. Quelques jours avant notre venue , une belle frégate de soixante canons avait été heureusement mise à flot. Elle était toute équipée ; et, au premier vent favorable, elle devait cingler vers le Bosphore , où l'attendait l'escadre ottomane. Le port oriental vaste comme une rade est désert depuis la destruction de la digue qui rompait la vague soulevée par les ouragans du nord. A son extrémité, en regard de la citadelle, s'élevait sur le penchant de la montagne un château fort, ouvrage véritable des Génois, abandonné à l'époque de la conquête ottomane.

Ali nous attendait dans une petite maison, où fut envoyé le repas du soir par un excellent vieillard turc, nommé Méhémet-Aga, qui, sans aucune arrière-pensée d'intérêt, se prit d'une sympathie soudaine pour nos personnes. Il voulut même nous accompagner dans l'intérieur de la ville et nous montrer ses curiosités. La cause de tant de complaisance était que, durant son séjour à Constantinople, il avait eu occasion d'apprécier le caractère de plusieurs Francs ; et il nous faisait l'honneur de nous ranger, sur notre mine, parmi la classe de ces hommes dignes de son estime.

Après avoir franchi la porte de la citadelle, dont l'architecture quasi-cyclopéenne remonte aux temps de l'antique Sésame, nous fîmes le tour de ce rocher calcaire que l'art a fortifié plus encore que la nature. Le côté re-

gardant la terre ferme est défendu par la muraille grecque, dont les pierres sont des masses de granit défiant toutes les injures du temps. Les hommes même les ont forcément conservées, comme on le voit, à plusieurs figures d'oiseaux et à un bas-relief élégant de l'Amour tenant en main la torche de l'Hyménée. En effet, si le zèle iconoclaste des musulmans avait pu atteindre à la hauteur de ces emblèmes et les détruire, leur sculpture ne perpétuerait pas aujourd'hui le souvenir de l'art grec. Chose singulière! leur intolérance a poussé le vandalisme moins loin que celle des réformés et des révolutionnaires dans notre patrie chrétienne. Le signe rédempteur de la croix brille intact sur plusieurs édifices de l'époque génoise, et semble attendre le retour triomphal des enfants régénérés par son sceau spirituel. J'explique ce respect par celui que Mahomet a inspiré à tous les siens, en présentant dans son livre la personne de J.-C. sous un caractère de grandeur si imposant, qu'elle flotte vaguement entre la nature humaine et la divinité. 11 a rendu involontairement cet hommage à la vérité, que celui dont il venait abolir le culte est figuré dans ses versets d'une inspiration désordonnée, comme plus grand, plus saint et plus miraculeux que lui-même.

A côté de ce symbole religieux, subsistent les écussons et les armoiries de quelques familles patriciennes de Gênes. Cette république, rivale de Venise, encore plus étonnante dans sa fortune, parce qu'elle agissait avec des moyens moins étendus, couvrit toute cette mer des établissements de sa domination. Elle s'était adjugé le patrimoine des Grecs devenus impuissants à le gérer. Pour se maintenir dans ces postes, elle avait réparé, ou pour mieux dire ,

déparé les constructions de leur architecture admirable , pour les accommoder aux règles du nouveau système de défense militaire : entreprise qu'elle a exécuté , en dépit de l'art , avec l'habileté économique qui est le génie des peuples marchands.

Sur le sommet du roc , notre regard fut consolé par l'apparition de plusieurs marbres , sculptés et ciselés avec autant de goût que de délicatesse. La religion avait sans doute élevé là primitivement le temple d'une divinité protectrice des matelots, phare consolateur, signe d'espérance au sein des noires tempêtes qui bouleversent cette mer paisible alors comme un lac , et dorée par les rayons du soleil qui se couchait dans toute sa gloire.

Le nombre des maisons d'Amassérah ne s'élève pas au delà de quatre cents ; et à peine peut-on lui accorder le titre de ville, depuis que Bartan l'a dépossédée des minces bénéfices de son commerce. On n'y trouve aucun sujet chrétien : signe infaillible dans ces contrées de l'absence ou de la ruine de toute industrie.

Le 25 mai, au lieu de suivre la route de terre, plus longue, mais plus sûre , pour aller à Cytore, nous montâmes sur une chaloupe, peu corrigés par la leçon des jours précédents , et nous confiant de nouveau à l'impéritie des matelots turcs. La traversée du golfe qui est le prolongement de la rade orientale fut rapide , et nous touchâmes bientôt à Tchakaraz , où , pendant qu'Ali recrutait des matelots parmi les ouvriers constructeurs de deux ou trois sandales, je découvris dans les fondations d'un hangar deux longues tables de marbre blanc ornées de guirlandes de roses et de fleurs d'acanthe dessinées avec une finesse et un art rares parmi les antiques de nos musées. Personne

lie put me dire le lieu d'où ces belles ruines étaient sorties. Toutefois je me convainquis deux jours après en traversant les vallons d'alentour, qu'elles n'avaient point été apportées d'Amastris , car nous trouvâmes d'autres restes d'architecture épars sur le sol. On peut donc les attribuer à la colonie des Eritriniens que le périple d'Arrien place sur ces lieux. La haute montagne voisine justifie pleinement lépithète caractérisant, dans Homère, la nature de leur patrie.

Étant repartis avec des rameurs nouveaux , nous aperçûmes au delà des rochers dressés ainsi qu'une muraille gigantesque sur le rivage et percés à leurs bases de cavernes , où les vagues se perdent en gémissant , un roc séparé et s'avançant comme une tour dans la mer. Nos hommes nous dirent qu'à son sommet on voyait les chambres et les souterrains d'une vieille forteresse. Nous y montâmes, avec des peines inouïes , mais pour ne trouver que des pierres informes, décombres de quelque tour élevée par des pirates , dont le repaire était protégé par des rescifs à fleur d'eau.

A deux heures de là , nous entrâmes dans la baie de Teukuny , sur laquelle s'ouvrent des vallées fertiles et couvertes d'habitations. Le village groupé sur la droite est dominé par une maison de plaisance, dont le luxe a absorbé la fortune d'un fils de pacha. Présentement elle est déserte. Nous y montâmes par un escalier construit à grands frais sur la pente de la colline ; et nous vîmes les arabesques de ses salles flétries par le vent du nord et l'herbe envahissant le bosquet du harem. Quelques fragments de marbre et la position avantageuse du village nous décideraient à y placer Cromna, qui, avec Cytore et Tium, envoya des colons à

Amastris. Entre le pays des Eritriniens et Cytore , nous n'avons pas remarqué d'autre lieu assignable à son emplacement qu'un petit village distant d'une demi-heure vers le levant, où nos rameurs nous abandonnèrent, d'après le droit coutumier qui fixe d'une bourgade à une autre la limite de leur corvée. Quand nous disons corvée , l'expression est juste, bien qu'il n'y ait pas dans la société turque de régime féodal. En effet la classe des cultivateurs et des hommes vivant de leur travail est à l'égard du riche dans la même sujétion, qui déterminait autrefois les rapports du serf avec le seigneur : inégalité sociale d'autant plus surprenante que la religion , parmi les musulmans , et le caractère national , chez les Turcs , établit entre tous les rangs une égalité extérieure. L'argent crée seul cette aristocratie, toujours prête à corrompre par des présents ses chefs , à partir du simple kiaïa jusqu'au pacha suprême. C'est ainsi qu'elle trouve moyen d'exempter ses fils de la conscription, de diminuer sa part de l'impôt et de contribuer le moins possible aux charges exceptionnelles. C'est de cette manière que sur notre route au lieu de nous fournir les chevaux exigés par le firman , elle prenait ceux du pauvre, et même exigeait le prix du louage, iniquité révoltante dont les victimes ne se plaignaient encore qu'à voix basse.

La circonstance actuelle nous offrit un exemple du même abus. Les rameurs devaient conduire la chaloupe d'un village à l'autre, comme à autant de relais, sans participer aucunement aux bénéfices, qu'accaparaient les chefs. Aussi voyions-nous une presse de matelots s'opérer à chaque échelle. Cette fois on nous donna deux frères et un vieillard, que l'aïan surprit au moment où ils descendaient de leur barque pleine de fourrages , qu'ils avaient été cher-

cher au loin. Ces malheureux, sans pouvoir avertir leur famille, passèrent, sur Tordre du maître, dans notre chaloupe, et repartirent aussitôt pour Cytore. Trois lieues nous en séparaient encore ; et le soleil inclinait vers l'horizon. La nuit, qu'un croissant de deux jours ne pouvait retarder, nous surprit à mi-chemin. L'absence du pilote, qui nous avait fui , me força de remplir pour la première fois cette fonction importante et difficile, surtout près d'une côte semée d'écueils. Le rocher blanc d'un promontoire nous servit longtemps de point de mire ; mais les ténèbres l'enveloppèrent bientôt ; et nous flottions au hasard, sans savoir même consulter le ciel, la boussole des anciens. Le moindre souffle nous eût brisés contre les bancs de rochers, ou emportés vers la pleine mer. Déjà l'angoisse nous saisissait, lorsqu'une lumière brilla vers la terre ferme. Les hommes reconnurent alors la position du port de Cytore, où nous débarquâmes heureusement. César attribuait son salut à sa fortune ; pour nous , nous crûmes en être redevables à la Providence.

L'aïan , dont la demeure était voisine , sur la nouvelle donnée par Ali, envoya aussitôt vers nous ses serviteurs, portant de longs fanaux. Nous gravîmes la colline , et arrivâmes à une plate-forme , qu'occupait une vaste maison , nouvellement bâtie. Nous fûmes introduits dans la salle des hôtes , espèce de chambre fort simple , dont les poignards damassés, les sabres courbes au fourreau et à la garde d'argent , les pistolets et les carabines incrustés de nacre et d'ivoire, étaient, avec le tapis, les seuls meubles et tout l'ornement. Nous comprîmes que le bey , ou seigneur du lieu, était d'une humeur belliqueuse. Sa mine en effet s'accordait avec ce caractère. Son turban, ajusté selon l'an-

— ->42 — tienne mode , et non sans prétention, son large pantalon rouge, sa ceinture de cachemire, sa veste aux manches pendantes toute chamarrée d'or, sa figure régulièrement belle, son teint, dont des moustaches noires relevaient l'éclat, tout le transformait à nos yeux en un noble descendant de ces Osmanlis, jadis l'effroi de la chrétienté. Akmed Hassan Tchélébi Oglou , jeune homme de vingthuit ans environ, avait le regard fier, la taille élevée, la poitrine large et la voix rude , mais franche et cordiale. Après nous avoir fait approcher de l'âtre , qui avait l'ample dimension du bon vieux temps , et autour duquel étaient rangées les aiguières servant aux ablutions religieuses , il nous répéta plusieurs fois amicalement la formule de la bien-venue, qui chez un Turc part du cœur, et non point du bout des lèvres , comme les compliments de notre politesse civilisée. Pendant les apprêts du repas , il nous entretint avec intérêt sur l'objet de notre voyage. Il parut fort surpris de notre venue pour la recherche d'une ancienne ville, dont il n'avait jamais entendu parler, ni découvert les ruines. « A moins , dit-il , que vous ne donniez ce nom aux pierres d'une vieille tour, que j'ai enlevées pour les fondations de mon quonaq. » Il nous demanda ensuite des nouvelles de Constantinople et de son sultan, qu'il n'a jamais vu, parce qu'il ne peut s'arracher à ses montagnes , ni aux forêts, où il fait une chasse d'extermination aux biches et aux sangliers. «Toutefois, ajouta-t-il, si Mehmed Ali revient nous attaquer, comme le bruit s'en répand, je serai heureux d'employer plus utilement mon damas et ma carabine. » En prononçant ces dernières paroles , ses yeux brillaient d'un nouvel éclat, sa voix prenait une intonation plus mâle , et son feu se communiquait à la troupe des

serviteurs qui composaient sa cour rustique. Ses questions brusques allaient droit au but ; et il les aurait multipliées volontiers, si le souper n'avait été servi. Alors il se leva et rentra au harem, après s'être assuré que rien ne nous manquait.

Levés avec le soleil, nous allâmes, suivis d'un serviteur du bey, examiner ce qui reste de Cytore , appelée Kydros par les Turcs. Nous trouvâmes les vestiges de la tour, récemment démolie; et, à travers l'épaisse lisière d'un taillis , bordant la colline élevée au-dessus de la mer, nous reconnûmes le prolongement d'un mur, qui devait être la muraille d'enceinte. De l'autre côté du port, étroit et mal défendu contre les ouragans du Nord, se montrent les ruines d'une forteresse. Une ou deux barques à l'ancre représentaient l'état d'abaissement auquel est tombé le commerce du lieu- Anciennement, des montagnes environnantes, qu'ombrageaient des forêts de pins, de chênes et de hêtres, la marine ottomane tirait les bois de ses flottes; mais la mine s'est épuisée; et l'incurie de l'administration, qui n'a percé aucune route, rend inutiles les autres forêts, plus éloignées dans l'intérieur des terres. Kydros n'a pas profité de la position maritime de Cytore. Cette bourgade est à une lieue environ du rivage. Derrière la maison du bey, apparaît une montagne , dont le flanc est percé de cavernes. Ces excavations étaient un genre de monument religieux et funéraire, qui se multipliera à nos yeux, sous des formes variées, et quelquefois d'une hardiesse prodigieuse, à mesure que nous pénétrerons dans l'Asie. Peutêtre était-ce le pic qui portait autrefois le même nom que la ville, suivant la remarque de Pline '.

1 Potuit mons et oppidum , vel hoc in monte , communi uti appellatione. Mons Cytorns à Tio, lxiii passim.

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Pressés de rendre à leurs familles et à leurs travaux les rameurs recrutés la veille, nous saluâmes le bey et rentrâmes dans la chaloupe. En abordant à leur hameau, ces malheureux sautèrent à terre, avec la joie de gens sauvés d'un mauvais pas. Alors nouvelle difficulté pour les remplacer, la plupart des gens du village étant occupés au loin par les travaux de l'agriculture, et ceux qui redoutaient les dangers de la presse ayant prudemment pris la fuite. Nous serions restés là sans la fermeté d'Ali, qui pria, menaça et finit par dire à l'aïan qu'il n'était plus musulman , injure qui dans son esprit tenait de la malédiction , et qu'il réservait pour les cas extraordinaires. L'aïan désarmé par ce reproche fut contraint d'arracher trois pauvres maçons à la bâtisse qu'ils achevaient. Ils étaient restés à leur poste , se croyant â l'abri de toute crainte. Ces malheureux ne savaient pas manier une rame. Le roulis en rendit un malade; un autre, sous prétexte d'aller puiser de l'eau douce au fond d'une anse, se fit aborder et se sauva à toutes jambes, au milieu des imprécations d'Ali. Dans son indignation, il pensait encore plus à lui qu'à nous; car il fut obligé de se mettre à la chiourme, et de lutter contre la vague et les vents contraires. Bien plus , devant la forteresse présumée de corsaires, qui nous avait attirés la veille, un orage accompagné de bourrasques fondit sur nos têtes, et souleva tellement les flots, que notre position devint critique devant cette côte inabordable. Une heure durant, il nous fallut consumer nos forces, seulement pour ne pas reculer, ni échouer sur les brisants. Enfin l'extrémité de l'horizon s eclaircit un peu, et cette lueur devint pour nous un rayon d'espérance : notre persévérance fut récompensée ; et la crainte d'une tempête se dissipa avec les nuages. Le soir,

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nous entrâmes dans une baie fermée par les hautes monta gnes de Délikalsali, à l'instant où le soleil semblait s'éteindre dans les flots. Son disque d'un rouge pourpré resplendissait à travers une immense grotte taillée par la nature dans la montagne, comme l'arche d'un grand pont suspendu. Ce bel effet de lumière eût mérité d'être saisi par le pinceau d'un Claude Lorrain.

Le 27 , le vent soufflait avec violence; et nous laissâmes la chaloupe pour retourner par terre à Tchakaraz , distant d'une lieue. Nous fîmes ce trajet à pied, le long d'une vallée, dont les arbres fruitiers en fleurs tressaient sur nos têtes leur berceau odoriférant. Le ciel était sans tache; et les rayons du soleil , réverbérés par le flanc de la montagne , pénétraient nos membres d'une douce chaleur. C'est là que, sous le gazon de mille fleurs fraîchement écloses se montrèrent des fûts de colonnes fracassés.

L'aïan de Tchakaraz , homme qui sous des dehors se duisants cachait une âme perfide, nous reçut avec une politesse affectée. Son turban de mousseline garni de roses, sa barbe noire parfumée et le petit doigt de sa main blanche orné d'un diamant nous prévinrent d'abord en sa faveur, comme tout ce qui brille aux regards. Mais, lorsque nous l'entendîmes répéter qu'il ne pouvait nous donner de chevaux pour retourner à Bartan , attendu qu'il n'y en avait pas dans le village, et que, si nous voulions des hommes pour porter nos bagages, il en mettrait jusqu'à huit à notre disposition , ce mépris orgueilleux des gens confiés à son autorité nous révolta. Nous comprîmes mieux encore sa malice , lorsque , ayant chargé nos effets sur la monture qu'un pauvre Turc, meilleur que lui, nous avait procurée, nous nous acheminâmes vers la ville. En passant au-

près de sa demeure , le bruit des pas du cheval trahit la fraude de cette espèce de seigneur, qui mettait libéralement à notre service le dos de ses sujets. Il excita les hennissements de deux jeunes étalons, gardés avec soin à l'écurie. Ali , déjà fort impatienté , ne se contient plus en découvrant l'imposture de l'aïan , qui , toujours couché sur son divan , s'applaudissait sans doute de nous avoir dupés. Il se précipite vers l'écurie, et commande au serviteur de brider et seller les chevaux : ordre qui fut exécuté en un clin d'oeil , malgré les réclamations des femmes , dont la voix nous parvenait à travers les fenêtres grillées du harem. Plus loin, ayant trouvé un autre cheval, nous arrivâmes vers la nuit à Bartan, à travers des monts et des vallées, que rafraîchissent d'innombrables ruisseaux. Là nous remarquâmes une infinité de petits corps phosphorescents , flottants dans l'air et y décrivant un rayon lumineux , qui s'éteignait soudain dans les ténèbres. C'était la petite luciole, ou vers luisant d'Italie, qui abonde sur les rives du Parthénius.

V. — Départ de Bartan. — Bourg d'Olos. — Rencontre d'Osman Ibrahim, chasseur de l'armée française d'Afrique. — Vallée de l'Ova. — Sa mosquée. — Bejs d'Iflami, de Kiras, de Qualem- Keni . — A rr i vée à Castemouni .

Le voyageur qui voit un horizon illimité s'ouvrir à ses recherches est tourmenté par la double crainte , ou de passer trop rapidement et d'effleurer pour ainsi dire des lieux

dignes de son attention , ou d'être retardé par des observations secondaires, qui absorbent un temps aussi rapide que précieux, qu'il espère toujours employer plus fructueusement. Cette préoccupation lui fait calculer avec soin les distances et le nombre de ses stations ; il compte les jours donnés à une marche fatigante et stérile et ceux qu'il passera dans des recherches attrayantes. A peine arrivé, il doit songer à l'heure du départ : sa tente s'ouvre et se replie plus souvent que celle des tribus nomades, dispersées sur son passage.

C'est ainsi qu'à peine retournés à Bartan, nous repartions le 28 mai , prenant la direction du sud-est , pour gagner Castemouni. Nous arrivâmes d'abord, par de longues et vertes prairies, à l'Olos, rivière qui, trois lieues avant de se jeter dans le Parthénius, est un torrent tumultueux et vagabond. Sur ses bords , Ali , roide et fier dans son uniforme constantinopolitain, qui attirait les regards respectueux des paysans, nous fournit un nouveau trait de son amour pour l'autorité. Nous le citons comme un ridicule choquant du caractère turc. Un charretier, harassé par les fatigues d'un voyage nocturne, dormait sur le chemin, près de son arabas, tandis que les chevaux dételés paissaient près de lui. Notre Ali s'arrête alors, et se prend à crier à tue-tête : Arabadji! arabadji! (charretier! charretier!) L'homme, réveillé en sursaut, regarde autour de lui, en se relevant, avec la surprise d'un homme cruellement arraché aux illusions d'un songe heureux et revenant d'un autre monde. Puis la vue des boutons ciselés et des pistolets du questionneur imprime sur sa figure un air de soumission. «Que fais-tu donc, lui dit l'autre, coupe-moi vite une baguette pour mon cheval. » Et le charretier de se pré-

cipiter au milieu d'un hallier épineux , afin de satisfaire à Tordre du supérieur. Que l'on place le lieu de la scène en France ; et l'on devine quel eût été le premier usage que l'homme éveillé eût fait de sa baguette. Mais le Turc, non content de rendre cet office à Ali , crut encore être obligé de se mettre à l'eau , pour guider la caravane à travers le gué. Arrivé sur l'autre rive , il souhaitait encore avec reconnaissance l'adieu à celui qui l'avait troublé ; tandis qu'il recevait avec indifférence , et sans nous remercier, la petite offrande que nous , infidèle et étranger, déposions dans sa main, comme compensation de sa peine.

Au sortir de la plaine , nous entrâmes dans une vallée d'un aspect riant, semblable à certains cantons de la Styrie et du Tyrol. Les montagnes étaient ombragées jusqu'au sommet d'arbres divers, gracieusement mêlés et étages sur leurs flancs. Des vallées secondaires aboutissaient à celle que nous suivions, et offraient dans leurs enfoncements des retraites silencieuses. Quelquefois le bruit de la roue d'un moulin ou d'une scierie se faisait entendre , et donnait à ces solitudes un air de vie industrielle. Des muletiers portaient au marché de Bartan des vases en bois et d'autres ustensiles de ménage, travaillés avec art par le peuple des montagnes. Ils nous parlèrent de deux châteaux en ruines, situés dans les environs, mais sans pouvoir préciser leurs renseignements. Ils nous apprirent encore que la petite ville de Safranboli, éloignée de six heures vers le sud, était assez commerçante , et que quelques centaines de familles grecques et arméniennes l'habitaient. L'hiver, la route est inondée; et toute communication cesse avec ce pays.

Après six heures de marche, nous fîmes halte à un hameau composé de quelques cabanes et dépendant du bourg

d'Olos, plus élevé dans la montagne. La rivière porte son nom , parce que sa source principale l'avoisine.

Pendant qu'on déchargeait les bagages, je fus fort surpris d'être salué de loin , en français , par un Turc coiflé d'un turban vert , et qui accourait à nous avec empressement. «Bonjour, Messieurs, criait-il, bonjour. » Lorsque nous lui demandâmes qui il était , il répondit : « Morbleu, moi chasseur d'Afrique , moi Français aussi ; » et il continuait à nous faire les saluts et les compliments que sa mémoire et la joie de notre arrivée lui inspiraient. Son langage était un jargon mêlé de français, d'italien, d'espagnol , d'arabe et surtout des locutions les plus usitées parmi nos soldats. Tout singulier qu'était cet amalgame, nous trouvâmes un charme extrême à entretenir ce frère d'armes de nos frères ; et toute la soirée nous ne cessâmes de le questionner. Voici comme il nous conta son histoire :

« Je m'appelle Osman Ibrahim , dit-il , et , au régiment, j'étais connu sous le nom de Quaradenishi , ou ïhabitant de la Mer Noire , en mémoire de ce pays , peu distant de la côte. (Et il nous montrait la feuille de congé qu'il gardait avec respect dans son étui de ferblanc. ) A l'âge de vingt ans, je fus incorporé aux troupes turques, que le sultan envoyait à Alger; et, depuis huit ans, j'étais au service du dey , quand votre armée parut devant la ville , la prit et chassa mon premier maître. Je pensai alors à quitter l'Afrique; mais, en voyant que les Français, au lieu de tuer tous les musulmans et de saccager la ville , épargnaient les vaincus, relevaient les murailles et appelaient dans leurs rangs tous ceux d'entre nous qui voulaient loyalement porter les armes , je restai et je devins un volon-

taire des Zouaves. L'engagement que je contractai était de sept années; et, lorsqu'il a été rempli, j'ai songé à revenir à ma cabane et à revoir mon vieux père. Mais Dieu ne m'a pas accordé cette seconde faveur : je trouvai la maison vide; et, devant la porte , la tombe que vous voyez. » Ici il essuya une larme qui ruisselait de ses yeux et il reprit : « J'étais heureux en Afrique , bien vêtu , bien nourri, payé régulièrement : ici, je manque de tout, même de pain quelquefois; et cependant le désir du retour me tourmentait sans cesse. Je ne pouvais oublier Olos. Arrivé depuis quelques mois , je n'ai pu encore mettre en pratique ce que j'ai appris sur le labourage et la culture des terres; mais, à l'automne, je commencerai; et j'espère qu'un travail plus industrieux améliorera mon sort et celui des miens. Mes épargnes , je les destine à la dot de la fiancée que je dois épouser dans deux semaines. Comme je voudrais qu'alors votre présence complétât la joie de la famille !

Lorsque nous lui demandâmes s'il traiterait sa femme à la façon des Turcs : « Oh ! non , dit-il ; ce que j'ai vu chez vous me fait abhorrer la barbarie de nos usages. Je n'aurai qu'une épouse, je l'aimerai et je la respecterai. Elle ne sera pas toujours emprisonnée dans son voile. Je veux qu'elle soit avec moi la maîtresse et non l'esclave de la maison. J'apprendrai aux musulmans que le mariage est indissoluble ; et que la passion ou le caprice ne peuvent porter un homme raisonnable à changer ou renvoyer sa compagne, et surtout à lui en associer une ou plusieurs autres. » Alors il parla avec feu des abus de ce genre; et il avoua que la condition de la femme était tellement avilie parmi eux , que les parents vendaient à vil prix leurs filles, tomme une brebis ou une chèvre.

Le soir, nous l'invitâmes à notre souper, pour lequel il avait mis à contribution le lait de sa vache, les œufs de ses poules et la salade de son jardin. Il était fier démontrer à ses parents, qui nous entouraient, qu'il savait faire usage du couteau, de la cuiller et de la fourchette , et qu'il ne mangeait pas, comme eux, seulement avec les doigts. Il voulut nettoyer nos armes , cirer nos bottes , brider notre cheval : service qui lui rappelait , disait-il , celui dont l'avait chargé son lieutenant.

Osman Ibrahim avait tout au plus trente-six ans; néanmoins sa constitution robuste paraissait profondément altérée. Des rides précoces sillonnaient son front : ses joues étaient creuses et pâles. Comme je lui demandais s'il était souffrant, il répondit : «Mon air maladif vient des fatigues, endurées ces années dernières pour la défense de la colonie. Notre vie était rude , Monsieur ; toujours aux avant-postes, bivouaquant dans le désert ou dans les montagnes, ayant à résister aux attaques des Kabiles et à éviter les embûches des Arabes , nous n'avions de repos ni jour, ni nuit. Plusieurs fois, j'ai passé une semaine sans sommeil. La selle ne quittait pas le dos du cheval; et, au premier signal , nous volions à la charge. Si nous repoussions presque continuellement l'ennemi , ce n'était point sans peine , ni danger. » Et pour preuve , il leva son turban et nous montra une large entaille qui lui avait fendu le crâne. De plus un coup de lance lui avait percé le flanc; et deux balles lui avaient traversé la jambe droite. « Quelques jours d'hôpital, ajoutait-il, me remettaient sur pied; et je recommençais le métier de plus belle. »

Ce qui me plaisait surtout dans ce Turc-Français , c'était l'influence de la civilisation, à laquelle il avait obéi, à son

insu. Ses idées religieuses étaient complètement réformées; et, sans être devenu chrétien, il n'était plus mahométan : son extérieur et ses manières avaient perdu la gravité flegmatique des Turcs; ses gestes et son maintien , autant que sa gaîté et ses termes de régiment, tout me rappelait le conscrit rieur et malin.

Alors j'étais porté à penser aux destinées de l'Algérie, et je me disais : « La France est visiblement appelée à implanter la civilisation sur la côte de la Barbarie. La nature a placé comme à dessein celle-ci en face de nos ports méridionaux; et, aujourd'hui que l'accroissement indéfini de la population est un fardeau pour la société , et que la surabondance de vie et d'activité dans la jeunesse cause au gouvernement des inquiétudes et des secousses continuelles, quel avantage opportun que celui d'un monde nouveau, ouvert à toutes les capacités et à toutes les ambitions ! Le plus saint de nos rois prit autrefois possession de ce rivage ; et son martyre a consacré nos premiers droits à sa conquête. Si les hommes élevés à la tête des affaires avaient le bonheur d'être pénétrés de l'esprit catholique, ils comprendraient toute la gloire qui doit en rejaillir sur l'Église; et, si, sous la conviction de cette sainte idée, ils jetaient les fondements de la colonisation, sans aucun doute le ciel la bénirait et multiplierait au centuple les avantages matériels, qui lui seront accordés par surcroît. La nouvelle que le souverain pontife, accédant aux vœux de la nation, a érigé Alger en métropole, nous réjouit, comme un gage certain de son avenir fortuné. La croix va donc reparaître plus brillante sur ce sol , livré depuis des siècles aux erreurs de l'islamisme; et pourquoi ne pas espérer qu'il redeviendra, comme aux jours des Augustin et des Eugène,

un foyer radieux de science et de vertu ! Mais il faut que cette régénération s'opère, sans recourir au prosélytisme intolérant, et sans violer les droits imprescriptibles de la liberté de conscience. Il suffit d'élever la lumière sur le chandelier et de la faire briller aux yeux, pour qu'elle dissipe toutes ténèbres, comme l'évidence bannit les doutes de la raison. Devant un dogme plein de toutes les vérités , comment subsisterait un symbole vide que l'ignorance seule a conservé avec ses monstruosités ! Pour celui qui vit au sein de la société mahométane et qui perçoit sa décomposition interne, il ne reste aucun doute sur la facilité et la promptitude de la victoire; et, sans être prophète, il peut annoncer qu'elle périra entre les bras de la France et de la Russie, qui l'étreignent et 1 étouffent déjà au couchant et à l'Orient.

Osman Ibrahim nous avait inspiré un intérêt véritable; et nous le quittâmes avec regret, comme un ami , en l'encourageant à effectuer, selon ses moyens, les améliorations dont il a conçu l'idée dans la France africaine. Sa connaissance de la discipline militaire, son expérience acquise, l'intluence que lui concilie sa force de caractère, l'appelleront prochainement à remplir la première place civile de son village; et alors il deviendra, dans son étroite sphère, un propagateur de la réforme, qui travaille secrètement la nation ottomane.

Le 29 mai , la route que nous prîmes était le lit de l'Ova, autre torrent qui s'unit à l'Olos, et dont les eaux, grossies par un orage , menaçaient d'entraîner les chevaux et les bagages, toutes les fois que nous le traversions. Or, la sinuosité de son cours multiplia jusqu'à dix-huit fois les difficultés du passage; et il fallut ensuite gravir une mon-

tagne, dont le sentier n'était pas moins dangereux. Comme dans quelques parties des Alpes , il était pavé avec des troncs de sapin, couchés transversalement, mais tellement usés par le temps, l'humidité et le fer des chevaux, qu'ils étaient disjoints et percés de trous , où le moindre faux pas eût été fatal. Enûn nous parvînmes sans accident au village de Dourodani , suspendu au flanc d'une autre montagne , où erraient des troupeaux de moutons bêlants et de vaches agitant leurs clochettes sonores.

La maison de l'aïan fut notre gîte pour la nuit. C'était un logis vaste et neuf, séparé du harem par sa terrasse , ornée d'une fontaine , d'un kiosque et d'un oratoire. Ahmed, qu'ennoblit le titre vénéré de hadji ou de pèlerin de la Mecque, en était le maître; mais son grade d'officier supérieur l'obligeait d'assister à Safranboli , aux manœuvres annuelles de la garde nationale, instituée depuis quelques années, sous le nom de Rédif. Chaque homme qui en fait partie doit aller plusieurs mois s'exercer, dans le chef-lieu du sandjak , ou département, au maniement des armes et aux évolutions militaires. Son frère le remplaça dans l'accomplissement des devoirs de l'hospitalité. Simple bûcheron , dont le vêtement et l'extérieur modeste annonçaient la modicité de ses ressources, il nous offrait un exemple de l'inégalité sociale, qu'entretient, chez les Turcs, le droit accordé à l'aîné dans la succession paternelle. Celui que sa naissance constitue le chef de la famille est l'héritier favorisé ; et , lorsque les autres membres ne peuvent atteindre à une position aisée , c'est lui qui les nourrit et les entretient : dette fraternelle , dont il s'acquitte communément avec générosité.

Le 30, nous remontâmes pendant cinq heures la même

vallée, coupée de bois et de prairies, jusqu'au caravansérail qui porte son nom. Ce bâtiment est une fondation pieuse du sultan Mahmoud , qui a ménagé une halte au voyageur dans ce lieu solitaire. Une mosquée blanche, bâtie nouvellement, élève son minaret effilé au-dessus des tilleuls touffus qui l'ombragent ; et une fontaine verse les flots de son eau claire dans l'abreuvoir destiné aux caravanes. Des vers , inscrits en lettres d'or sur la porte de l'édifice, célèbrent les vertus de celui dont la sollicitude s'étend jusqu'au pèlerin et à l'étranger : acte de charité fort méritoire, selon les musulmans, et réversible sur l'autre vie. Un Turc en est le gardien ; et il a pour compagnon un Grec, qui, chaque semaine, allume son four et cuit le pain, la veille de djuma ou de vendredi , pour les gens qui viennent au marché ; car, dans la religion mahométane , le jour consacré au Seigneur est aussi communément celui des affaires. Les fidèles viennent le matin à la mosquée réciter les prières avec l'iman et entendre son sermon; puis, après la cérémonie, ils vendent, achètent, causent de leurs intérêts et s'enquièrent des nouvelles politiques. Ainsi, nous retrouvons la preuve de ce fait important, que dans l'antiquité les foires, les marchés et toutes les réunions convoquées dans un but social se formaient au nom et sous les auspices de la religion. Le lieu de l'assemblée était le portique d'un temple ou le voisinage d'un tombeau miraculeux ; et cela , depuis les Phéniciens , premier peuple marchand, jusqu'à nous, chrétiens, chez qui la foi de nos pères a fixé pareillement les époques de ces rassemblements à la fête d'un saint ou à quelque solennité de l'Église.

Au moment où nous arrivions, le soleil atteignait le

point vertical de l'hémisphère : heure fixée pour la prière de Zohoar, la première qui soit recommandée aux fidèles ; parce qu'elle commence le jour civil, à la manière des anciens. Un jeune enfant remplissait les fonctions de muezzin ou de crieur sacré. Il parut au balcon du minaret, que les Persans appellent, à cause de sa forme , guldesté ou bouquet de roses ; et là , tourné vers le midi , il chantait d'une voix pure et lente : « Je confesse qu'il n'y a point d'autre Dieu que Dieu, et que Mahomet est son prophète. » Après une pause, il reprenait : « Levez-vous tous; faites vos prières ; occupez-vous de l'action la plus parfaite qu'ait faite Mahomet, le plus parfait d'entre les créatures^ En s'inclinant vers les autres points du monde, il répétait successivement les mêmes paroles. Mon oreille écoutait avec recueillement chaque mot de cet appel à glorifier Dieu ; et il n'y avait que le nom profane de Mahomet, proclamé avec celui du Très-Haut, qui m'empêchât de nïunir d'intention aux soi-disant fidèles épars sur la pelouse. Après s'être purifiés par les ablutions préalables et agenouillés dévotement sur leurs tapis , ils se levaient, puis s'inclinaient et se prosternaient de nouveau en murmurant l'oraison. Les yeux qui , avec tous les autres sens doivent se détourner des choses terrestres capables de les distraire, afin de laisser à l'âme l'énergie intime, nécessaire à la contemplation de la Divinité, fuyaient soigneusement ma personne, comme un objet impur à leurs yeux. Je m'en aperçus; et tout mon être régénéré dans le baptême et sanctifié tant de fois par le sang eucharistique de N.-S. J.-C. , se révolta intérieurement contre leur ignorance intolérante. Je les fixai de mon côté avec l'orgueil légitime que la foi inspire au catholique; et je me disais : « Pauvres gens, je vous admire

et je vous loue , parce que vous foulez aux pieds le respect humain qui glace chez nous tant d'âmes faibles, et les porte à rougir de rendre publiquement hommage à leur Dieu. » Quel est en effet le rude chrétien qui osât, dans nos grandes villes , à l'heure de l' Angélus, s'agenouiller sur le pavé des places publiques et prier. Il faut venir en Orient pour comprendre toute la niaiserie de cette mauvaise honte, le plus fort obstacle parmi des chrétiens à la sanctification d'autres chrétiens. Du reste, vous qui attachez tant d'importance à la pureté extérieure du corps , et qui vous souciez généralement peu de celle de l'âme, parce qu'elle échappe aux regards humains ; vous qui êtes privés de la vertu purificative des sacrements, qui ne concevez pas l'excellence de la charité, en ayant la foi du prophète et l'espérance ; vous qui, aveuglés parles ténèbres palpables de votre Alcoran , ne devinez pas le premier mot de l'énigme de tous nos mystères, et ne pouvez descendre dans les profondeurs de la méditation chrétienne , telle que la développe l'amour fervent uni à la simplicité d'intention, ne soyez pas si fiers de vos génuflexions faites en public et de vos formules répétées à haute voix. Notre maître , qui sera aussi le vôtre un jour, nous apprend dans son Évangile le cas que nous devons faire des prières ferventes et ostensibles des pharisiens. « Ce peuple m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » La religion chrétienne, fondée sur le roc inébranlable de l'humilité, comme la vôtre est étayée sur les fragiles supports de l'orgueil, est dans son essence un culte intérieur. Voilà sans doute pourquoi la parade de la dévotion est condamnée par le catholicisme '.

* Les Persans dévots ont toujours à la bouche cette parole du pro-

On changea les chevaux , et nous repartîmes , vers les quatre heures du soir, laissant Safranboli à droite et passant dans la montagne située au nord-est. Tout ce versant était cultivé avec soin, jusqu'à la cime couronnée de bois, au niveau de laquelle s'élevait une contrée nouvelle. Là, mieux qu'aux bords du Parthénius , devraient être fixées les limites de la Bithynie. Ce n'était plus la douce atmosphère des vallées ombragées et des collines, qui courant dans toutes les directions , égayent le paysage en le diversifiant. Un plateau immense et uniforme , semé çà et là de quelques massifs de pins et aéré par une brise froide , s'étendait entre les pics encore neigeux du bord de la Mer Noire et la chaîne lointaine du Taurus, qui se déroule parallèlement au midi. Aune telle hauteur les moissons tardives sortaient à peine de la tête des sillons, et l'herbe des prairies ressemblait à un gazon naissant.

Nous étions dans la Paphlagonie, terre sur laquelle les historiens et les géographes nous laissent sans renseignements complets. Strabon, en excusant Apollodore de ne pas nous donner de détails sur ses villes et ses habitants, paraît plaider sa propre cause; car quoique né à Amasie cité voisine, il ne satisfait point à ce sujet notre curiosité. 11 énumère seulement les divisions delà race paphlagonienne, qui, dit-il, parlait une langue différente; voilà pourquoi sans doute elle lui demeura étrangère. Jusqu'à la guerre de Troie, le pays aurait été occupé par les Heneti, que quelques auteurs osent faire passer en Italie , sous le nom de Veneli. Le peuple était brave , mais superstitieux , selon Lucien. Mithridate II I annexa cette province conquise à

pbète : « La religion est fondée sur la netteté , et la moitié de la religion est d'être bien net, »

son royaume de Pont; et lorsque Pompée l'eut subjuguée, elle fut réunie au gouvernement des Bithyniens. Le dernier des princes indigènes, Déjotar, fils de Castor, surnommé Philadelphe, résidait à Gangra. Quant au district limitrophe de la Bithynie , il était désigné sous le nom de Timonitis.

Depuis deux heures nous errions à la lumière incertaine de la lune, lorsqu'au sortir d'un ravin nous entrâmes dans la cour du bey, aïan d'Iflani. Les Turcs ne connaissent point l'usage de la veillée; et tout le monde reposait déjà dans la maison. A la nouvelle de l'arrivée d'hôtes étrangers, les serviteurs se lèvent avec diligence, le foyer s'allume, et l'on prépare le repas. Le maître était un Osmanli de vieille roche. Chef d'un corps de janissaires , il en avait conservé la barbe, le costume et les opinions politiques, auxquelles se mêlait un ascétisme fervent, comme nous le reconnûmes aux nombreuses sentences religieuses appendues, en guise de tableaux, à la muraille de son oratoire. Nous en eûmes d'ailleurs d'autres preuves plus convaincantes. Parmi les gens attachés à son service , j'en avais remarqué deux , qui nous considéraient avec une attention particulière. L'un, d'un air timide et embarrassé, se tenait debout près de la porte ; et ses yeux bleus , sa barbe blonde, contrastant avec le teint brun de ceux qui l'entouraient , annonçaient un homme d'une autre race. En effet, lorsqu'on nous eut laissés seuls dans la chambre , i\ s'approcha , ôta son turban, posa en riant notre chapeau sur sa tête, et prenant nos armes , il faisait signe qu'autrefois il en avait manié de semblables. L'autre , qui fut son interprète, était un jeune homme , dont les grands yeux noirs , les traits allongés , la vivacité des mouvements et la loquacité nous

prouvaient aussi qu'il n'était pas d'origine tartare. C'est lui qui nous apprit que son compagnon était un Polonais , arrêté par les Lesghis, lorsqu'il tentait de se sauver des provinces caucasiennes, où la politique russe a exilé les soldats de sa nation martyre. Il ajouta qu'il avait été vendu comme un esclave à un marchand de Trébizonde, qui l'avait revendu au bey d'Iflani. 11 a le cœur triste, ajoutait-il , l'amour de la patrie le tourmente ; et je surprends souvent des larmes sur ses joues. Le bey l'a coiffé d'un turban , et il espère le convertir à sa religion , mais il aura bien de la peine. Son esclave semble fermement chrétien ; et, lorsqu'on lit l'Alcoran , il ne cesse , lui , de faire le signe de la croix.

Celui qui prononçait ces paroles condamnait involontairement sa propre apostasie; car il avait aussi à la tête un turban , et nous comprîmes , d'après ses aveux , que , né à Constantinople de parents arméniens, il s'était livré à la personne du bey et avait renié sa foi, par l'appât des prospérités terrestres. Mais les soupirs qui s'échappaient de sa poitrine et le désir ouvertement manifesté de rompre ses chaînes, témoignait assez que son espoir avait été déçu. Dans tous ses discours perçait un amour extrême de l'argent et du gain , passion dominante de toute la race arménienne.

Le matin , je vis une espèce de cour tenue par le bey, à laquelle assistaient deux de ses hôtes, hauts fonctionnaires de Safranboli, et des paysans du bourg d'Illani , éloigné d'une petite heure. Du harem contigu à son quonaq sortaient plusieurs voix de femmes; et les mets envoyés pour le déjeuner passaient par un tour, semblable à celui d'un couvent. Autour de la maison s'étendait à nerte de vue le domaine

ensemencé de froment, comme une plaine de la Beauce. A quelque distance, dit-on, sont des ruines, qui pourraient être celles de Virasia, citée dans les itinéraires romains.

Nous partîmes au milieu du jour, montés sur les beaux chevaux du bey , qui ne cessa de nous traiter avec une loua ble prévenance. Le chemin, pendant deux heures, serpentait à travers une contrée plate et maigre, qui au delà des villages d'Akren-Keni et d'ïfladi se couvrit de bois de sapins et redevint montagneuse. Ali nous laissait déjà cheminer seuls; il s'était glissé dans une maison, pour faire à la manière des Turcs , qui mangent peu mais souvent , son troisième et quatrième repas de la journée. En posant le pied sur le seuil , il proférait la formule « Salam alei koum , que la paix soit sur vous » ; salut que les musulmans de l'Anatolie se donnent exclusivement entre eux , sans l'accorder jamais à un chrétien. Aussitôt tous s'empressaient de le servir; et on lui apportait le plat de jogourt, espèce de lait caillé, mets favori des riches et des pauvres, ou bien l'air an, qui n'est que \ejogourt même, détrempé dans l'eau et servant de breuvage. Il mangeait , buvait, fumait et annonçait les nouvelles politiques de la capitale, comme un homme initié à tous leurs secrets; puis quand il se levait, le paysan honoré de cette visite, ne sollicitait d'autre grâce de sa reconnaissance que celle de tenir la bride ou 1 etrier de son cheval. Cette hospitalité, que sanctifie une idée religieuse chez le vrai croyant, paraît incompréhensible, même à notre charité chrétienne. La civilisation l'a rayée de la liste des vertus sociales ; et , aux yeux d'un Turc parcourant l'Europe , elle paraîtrait y avoir substitué la loi d'un froid égoïsme.

Nous nous enfoncions clans une forêt de pins, dont chaque tronc, trop épais pour être embrassé par nos bras, s élevait droit et sans nœuds, en s'amincissant jusqu'à sa tête, que couronnait un panache de verdure. Le vent rendait en l'agitant un murmure mélodieux, comme celui des vagues de la mer bruissant sur le rivage. Quels beaux mâts de frégate pourraient sortir de ces bois semés et entretenus par la nature , s'ils étaient possédés par une nation active et intelligente ! Mais entre les mains des Turcs, un tel trésor est inutile ; le manque de routes empêche de les exploiter; ils sont livrés à la discrétion, de quiconque veut y prendre et couper ce dont il a besoin. Ici gisaient comme des cadavres des arbres abattus par le temps et la foudre. Leurs restes en putréfaction servent à nourrir et vivifier les rejetons nés de leurs semences. Là , le feu en avait dévoré quelques-uns , et noirci l'intérieur de leurs troncs comme un âtre. C'est l'œuvre des voyageurs et des bergers, qui pour se défendre du froid de la nuit, ou cuire leurs repas, brûlent un pin entier et causent souvent un incendie qui porte au loin ses ravages.

La nation turque n'est nullement, par sa nature ou par ses goûts, une nation maritime. Elle ne profite point de sa position qui lui assure la domination de la Mer Noire et d'une partie de la Méditerranée. Les termes de marine , empruntés généralement de l'italien et du grec , montrent quels ont été ses maîtres dans l'art de la navigation. Les Vénitiens lui ont donné à ses dépens les premières leçons; et, si ses matelots n'avaient été pris parmi les Grecs, elle n'aurait jamais acquis le degré de puissance où Soliman II l'éleva, alors que ses escadres croisaient dans les golfes d'Arabie, de Perse et dans les mers des Indes, et qu'il

faisait trembler les premiers monarques de l'Europe. Il fallut les Hottes combinées de la chrétienté pour remporter en 1571 la victoire de Lépante, signal de la décadence de la marine ottomane. Vers la fin du xvm8 siècle, elle reprit une vie nouvelle par la capacité et le zèle du capitan pacha, ou grand amiral, Gazi Hassan, et surtout grâce aux officiers français que Kutchuk Hussein avait attachés à son service. La défaite de Navarin lui a porté le coup mortel , en décidant de l'indépendance de la Grèce. Aujourd'hui, les Turcs ont encore sur le canal du Bosphore et dans l'arsenal une flotte magnifique, mais ces navires sont sans matelots ; et le petit nombre qu'on y renferme n'est point suffisamment exercé, ou manque de discipline. C'était dans les trente-trois petites îles de l'Archipel , formant l'apanage du grand amiral , qui les affermait à des vaivodes, qu'on levait les meilleurs gens de mer, tous de race grecque. La presse s'effectuait à l'époque de la promenade annuelle de la flotte, et lorsque le capitan pacha venait recueillir en personne les contributions. Les habitants, pour éviter l'enrôlement qui les menaçait, s'enfuyaient précipitamment dans les montagnes, dès qu'ils apercevaient l'escadre : ce qui leur avait fait donner par les Turcs le nom de Tavchans ou lapins.

Sur les bords du ruisseau coulant près du village de Gorun, je remarquai les débris d'un monument analogue à celui que me montra le lendemain le bey de Kiras , qui nous accueillait le soir dans sa maison. Le caractère particulier de sa forme brute et massive me le ferait classer dans un ordre nouveau, que j'appellerai paphlagonien. Celui de Riras, conservé à peu près dans son entier, formait un cercle parfait dont le diamètre de trente pieds, avait pour

centre l'ouverture d'un caveau voûté, de la hauteur d'un homme, mais comblé en partie par des éboulements. Cette construction , dont les blocs de granit énormes comme des dolmen druidiques, mais mieux polis et superposés avec plus d'art et sans ciment, révèlent une haute antiquité, n'était exhaussée que de trois pieds au-dessus du sol. Son ornement unique était une ciselure, creusée en forme d'anneau , près du rebord supérieur. A quelque distance , je vis étendu et brisé par la moitié un monolithe, taillé comme un obélisque triangulaire , et ayant dix mètres de longueur.

La position du monument était admirable. Il occupe le centre d'une vallée, qu'un ruisseau entretient dans une fraîcheur perpétuelle, et qu'une ceinture de sapins ferme au souffle impétueux des vents. Vers le sud apparaissaient les tètes bleuâtres des montagnes , dont la chaîne s'allonge de l'ouest à l'orient. Autrefois des habitations s'étaient groupées dans ce lieu ; maintenant leurs ruines entourent ces ruines que les Turcs appellent Quai-divan.

Le bey, qui nous accompagna obligeamment à cet endroit voisin de son habitation , parla encore de deux châteaux de giaours, situés, l'un dans la montagne à une hauteur qui le rend inaccessible au cavalier, l'autre dans une direction contraire, perdu au milieu des forêts. Les tours , les portes et les souterrains subsisteraient en entier, comme modèles d'une architecture puissante. Sur des pierres seraient tracés des caractères , sans qu on ait pu nous en préciser la forme : la crainte inspirée par le récit de vieilles légendes en aurait éloigné tout habitant. C'était par hasard que le bey les avait découverts dans ses chasses. 11 ne faut pas moins d'une journée de marche à travers les sentiers les plus impraticables pour y parvenir. Le

temps ne nous permit pas d'accéder aux invitations qu'il fit pour nous retenir : invitations que rendait plus séduisantes la promesse de nous montrer l'habileté de ses lévriers et de ses faucons de tout âge et de toute espèce , élevés et dressés par lui-même. Il passe pour le chasseur le plus adroit de ces cantons.

Mehmed-Pacha Oglou, doué d'une vigueur virile malgré la barbe blanche qui ornait sa noble figure, était plus pétulant dans sa démarche, ses mouvements et sa parole que les jeunes gens de sa nation. Il a laissé dans notre mémoire l'empreinte d'un souvenir, qui le distingue entre tous les beys et les aïans dont nous avons admiré la vertu hospitalière. Aucun préjugé religieux ne comprimait l'élan de sa générosité. Il commença par nous dire que, n'ayant jamais eu l'honneur de recevoir sous son toit des voyageurs francs , il regardait notre visite comme d'un heureux augure. Aimé de ses nombreux serviteurs , qu'il traite avec indulgence, il est vénéré comme un scheik de tribu par les gens du village qu'il ne pressure point dans son administration. Malgré la distinction de sa naissance, il ne s'abaissait point aux petitesses d'un amour propre aristocratique. C'est ainsi que nous vîmes notre guide ou Sanidjn, simple paysan en guenilles, montera la salle où l'on nous avait reçus, après avoir pansé ses chevaux à l'écurie, se placer auprès du bey, allumer sa pipe, boire le café, que lui présentait un des serviteurs, et se mêler ensuite à la conversation ; il se croyait autorisé à prendre ces libertés devant le bey, par le double titre de musulman comme lui , et de voyageur comme nous.

Mais ce qui nous fit surtout aimer Mehmed, c'est la tendresse de son cœur paternel, 11 nous parla longuement de

son fils, appelé et retenu à Castemouni par le grade qu'il occupe dans l'armée. « 0 mon pauvre fils , disait-il , que fait-il actuellement? Pense-t-il à son vieux père? c'est mon fils unique; et je l'aime beaucoup '.» A ces paroles ses yeux se mouillaient de larmes, et il ajoutait : «Heureusement le ciel m'a accordé la consolation d'avoir un petitfils, qui est le portrait vivant de son père , et qui en a toute la douceur. Allez quérir Moustafa...» Et l'un des serviteurs courut au harem , d'où il ramena un jeune et bel enfant de six à sept ans , que Mehmed nous présenta avec orgueil , et qu'il couvrit de ses baisers. Au moment du départ, lorsque nous nous donnions à regret le mutuel adieu, le vieillard s'approcha de M. Scafi , que son caractère sacerdotal recommandait à ses yeux, et lui dit à l'oreille en le saisissant par la main : « Dans peu de jours vous verrez mon cher fils ; recommandez-lui de m'aimer, et donnez-lui des conseils , afin qu'il se rende digne de mon amour par la droiture de sa conduite. »

Mehmed-Pacha Oglou a donné en mariage une de ses filles au jeune bey de Rydros ; et , bien qu'il ne soit qu'à trois journées de la résidence de son gendre, les difficultés du trajet à travers un pays marécageux et fourré rendent les communications rares et les visites presque impossibles. Les bois de construction , qui abondent dans ces forêts, ne peuvent être transportés au port faute de routes ; et, comme il n'en tire aucun revenu, il nous avoua qu'il allait en brûler une partie pour y semer de l'orge.

* Nous avons appris ensuite que Mehmed avait deux filles ; mais, chez les musulmans, rien n'est plus commun que de voir un père se plaindre d'être privé d'enfants, quand il n'a pas de garçon, tant la condition delà femme est méprisée.

Ce que nous lui disions à ce sujet de l'état de nos grands chemins lui semblait fabuleux. Il était surtout émerveillé de l'idée d'une commune s'ouvrant elle-même des voies de communication , qui donnent à son commerce une vie nouvelle, accroissent la prospérité publique et dédommagent bientôt les habitants des sacrifices qu'ils se sont imposés. «Mais, disait-il, rien de semblable n'est possible ici ; le pays n'est pas assez peuplé , et nous ne concevons point l'esprit d'association ; chacun songe exclusivement à soi : le Turc qui peut fumer sa pipe et donner à sa famille un morceau de pain se croit l'homme le plus heureux du monde. Il n'a pas d'autres besoins à satisfaire; il se complaît dans son indolence.

Il nous fit conduire avec ses meilleurs chevaux par le chef de ses serviteurs, paré de son costume de cérémonie, dont l'ornement principal était une veste cramoisie , qu'un galon jaune ornait de la variété de ses dessins. La contrée que nous traversâmes était sauvage et couverte d'une forêt, où, pendant cinq heures, nous errâmes sous les voûtes silencieuses de son ombrage. Quelquefois s'offrait un ruisseau descendant d'un vallon supérieur dont le tapis mousseux se détachait agréablement à l'œil au milieu du vert uniforme des pins. Ailleurs s'étendaient indétiniment des clairières illuminées d'un rayon de sojeil , d'où s'enfuyait souvent un lièvre timide. Le bey de Kiras s'enfonce seul dans ces profondeurs , lorsqu'il poursuit les loups ou les sangliers qui les habitent. En Europe, avouons-le à notre honte , ces solitudes seraient un repaire de brigands. Ici la nature probe et douce des Turcs les rend plus sûres que nos grandes routes; il est inouï que jamais voyageur y ait été détroussé ; au contraire, la rencontre de deux hommes

devient réciproquement pour eux une occasion de lier conversation et connaissance. Après s'être salués du nom touchant de Quardach, ou de frère, ils se disent leur point de départ , le but de leur route , puis s'entretiennent de leurs affaires avec un abandon et une cordialité qui les feraient prendre pour de vieux amis. C'est de cette façon que plusieurs passants nous abordèrent et s'empressèrent de nous rendre service, soit en nous enseignant les meilleurs gués , soit en rétablissant l'équilibre des malles fréquemment dérangées par les accidents du terrain. La pauvreté de ce peuple le préserve de la cupidité , que développent ailleurs le luxe et l'industrie. Il est ignorant, mais droit; et cette droiture, je le demande, n'est-elle pas mille fois préférable à une corruption éclairée, sans la vertu morale, ou mieux, sans la religion, qui seule donne et dirige ce sens interne. La civilisation, telle que le vulgaire l'entend, c'est-à-dire un accroissement du bien-être matériel uni à une demi-instruction , est le pire des lléaux.

La forêt finissait à la rivière du Tadaïr, dont les sources sont à quatre lieues vers le sud, et qui aux approches du printemps se précipite avec fracas dans la vallée, où elle est reçue par celle deCastemouni. Le terrain , qui se trouve là de niveau avec la partie basse de la Bithynie , est plus chaud et plus fécond. Les blés s'élevaient au-dessus du genou ; et l'herbe des prairies allait bientôt tomber sous la faux. Outre le bourg de Boiallar, que nous apercevions à droite, le pied de la montagne abritait une multitude de petits villages; et dans la plaine des maisons blanches et neuves ressemblaient à nos villas bourgeoises, au milieu des touffes de mûriers et d'arbres fruitiers qui les ombrageaient. Un air de vie et de prospérité était répandu sur

tout le paysage ; et , comme il arrive surtout plus avant dans l'intérieur de l'Asie, nous étions passés du déserta une oasis fortunée.

Bientôt nous arrivâmes à Qualem-Keni , où résidait Soleiman-bey, cousin germain du bey de Kydros, gendre de Mehmed-Pacha Oglou. Notre bonne étoile nous destinait à visiter successivement tous les membres de cette noble famille, qui tient sous son patronage toute la contrée. Les mêmes honneurs et les mêmes attentions nous accueillirent encore ici.

Le fils deSoleiman nous mena à l'école du village , située près de la maison. C'était un jeune enfant de quatorze ans; il avait une instruction et un goût pour l'étude malheureusement trop rares à son âge. Il savait déjà par cœur l'Alcoran et l'Inchu , espèce de formulaire de lettres, qui fait toujours partie essentielle de la première éducation, et lisait laMoallakad'Amrou'lkaïs. Il nous parlait avec une affection respectueuse de son vieux maître qui savait bien l'arabe, et à qui la commune allouait annuellement la modique somme de quatre cents piastres (cent francs), pour faire lire et écrire les enfants.

A ce sujet nous dirons qu'une distinction logique est nécessaire dans le reproche d'ignorance fait aux Turcs, sous peine d'ignorer soi-même leur véritable état intellectuel. Jugés du point de vue de notre instruction la plus élémentaire, il est bien vrai qu'ils ne savent pas ce que nos enfants connaissent sur les bancs de l'école, et qu'ils sont étrangers aux notions de l'histoire générale , de la géographie et des sciences naturelles; mais ils ne cessent pas d'avoir leur instruction propre , laquelle exige du temps et une application soutenue de l'esprit. Si ce cercle decon-

naissances est faux et borné , ce n'est point à eux qu'il faut s'en prendre, mais à leur religion qui les y inscrit pour ainsi dire, en transformant en article de foi la nécessité d'y demeurer. Mahomet n'a pas seulement formulé à ses disciples un code religieux , il leur a posé encore les jalons et les limites du domaine de la science; et, depuis onze siècles, que de génies, après s'être mus avec éclat dans cette sphère , y ont péri étouffés , faute d'air et d'espace ! L'esprit le plus hardi d'entre les fidèles n'ose penser à la possibilité d'un ordre de connaissances existant en dehors du livre écrit de toute éternité sur les tablettes typiques de Dieu , et apporté du ciel au prophète par l'ange Gabriel.

Du reste , plût au ciel que les chrétiens fussent généralement, surtout en Asie, plus instruits de leur religion que les mahométans ne le sont de leur symbole ! Tous connaissent d'ordinaire les dogmes nécessaires de l'Alcoran, les traditions mystiques , les gestes du révélateur, les pratiques imposées pour les devoirs de la prière, de la purification corporelle, de l'aumône et du pèlerinage de la Mecque. Plusieurs de nos savants, au contraire, interrogés sur les premières vérités du catéchisme , rougiraient de les avoir oubliées ou de ne pas les connaître. Il ne faut donc point regarder avec mépris, des hauteurs de notre science incertaine, qui, après quelques générations , sera mise au rebut comme insuffisante , ces gens bornés à la connaissance de ce qu'ils croient être l'unique et essentielle vérité. Initions-les plutôt à nos lumières; et que leur éclat les guide vers la voie où doivent entrer et se confondre tous les peuples et tous les hommes, pour atteindre le but suprême et normal de l'humanité.

Ajoutons ensuite , comme réparation d'un honneur ca-

lomnié, que l'instruction primaire est tout au moins aussi répandue dans cette partie de l'Anatolie que dans certaines provinces retardataires de la France. Et certes, en remontant un peu vers le passé, nous serions humiliés de l'infériorité de nos pères. Dans chaque paroisse il y a une école que les enfants fréquentent plus ou moins longtemps, selon les ressources de leurs familles. Le nombre de ceux qui savent lire est considérable; néanmoins les difficultés qui accompagnent les éléments de la lecture, dans le turc, l'arabe et le persan, sont incomparablement plus rebutantes que dans le français et dans toutes les langues européennes. La raison en est que le système graphique de ces idiomes orientaux procède synthétiquement, et supprime la voyelle, que le lecteur doit placer ensuite lui-même sur la consonne: travail compliqué, et qui suppose, sinon l'intelligence du mot, du moins la connaissance des règles grammaticales. Nous autres , nous lisons pour comprendre; ici il faut avoir compris déjà, comme intuitivement, pour lire. L'écriture est une autre espèce de science, divisée en autant de branches qu'elle renferme de genres différents, relatifs à la transcription de l'Alcoran, des actes judiciaires, des lettres, des poètes et des registres de commerce. Chaque division est un art particulier; et un très-long exercice peut seul communiquer à la main la souplesse et la légèreté, pour tracer, ou plutôt, dessiner chaque caractère ; car l'écriture peut être assimilée ici à la peinture môme. Nous concevrons maintenant pourquoi le titre d' Ouqoumouch , décerné à quiconque lit et écrit habilement , l'élève au grade de lettré et de savant, dans la société turque, arabe et persane.

Le 3 juin , nous descendîmes dans la môme vallée, dans

la direction nord-est, accompagnés d'un jeune Turc, employé dans les bureaux du gouverneur de Castemouni. A la distance de deux lieues et demie, il nous indiqua , sur la droite , les ruines d'un château nommé Sourgan. « A quatre heures, sur la gauche, ajouta-t-il, est la forteresse d'Ahvaï ' , qui porte ce nom sinistre, à cause d'une anecdote conservée traditionnellement dans le pays, et qui remonte à l'époque de la conquête des fils d'Osman. Bâtie sur un roc escarpé et de difficile accès , elle avait défié les efforts de nos plus valeureux capitaines ; tous avaient été contraints de lever le siège ; lorsqu'un de nos chefs , nommé Ilderim Oglou, ou le fils du tonnerre, parce que comme la foudre il avait ravagé toutes ces contrées, vint investir la place. Il serra de si près les ennemis qu'il les empêcha d'aller puiser de l'eau à la rivière qui arrose le pied de la citadelle; ils furent réduits à boire celle de la citerne. Ilderim Oglou avait dans son camp une jeune captive grecque, fille du prince de Castemouni, qui était devenue amoureuse d'un jeune Grec, dont la beauté et surtout l'insigne bravoure le faisaient distinguer dans les sorties entre tous les soldats. Quand la jeune fille vit que les assiégés ne pouvaient plus descendre à la rivière, elle craignit pour la vie de celui qu'elle aimait; car elle savait que les eaux de la citerne étaient empoisonnées. Elle l'en prévint; et en même temps elle prit les moyens de lui procurer d'autre eau. Le jeune Grec échappa au malheureux sort de tous ses compagnons, mourant les uns après les autres. Lorsqu'il fut resté seul , il ouvrit les portes du château , et se présenta à Ilderim Oglou , qui ,

1 Ah et vaï sont deux exclamations, exprimant la surprise et en même temps la douleur

tout étonné de ce fait , voulut savoir comment il avait conservé la vie. Le guerrier lui avoua qu'il était redevable du salut à sa jeune captive. Le vainqueur admira l'acte généreux de celle-ci ; et, touché de leur amour, il les unit par les liens du mariage , toutefois après les avoir convertis l'un et l'autre à la foi musulmane, » me dit, en insistant sur cette circonstance, mon romantique narrateur, qui de plus m'assura que les eaux de la citerne sont toujours aussi pernicieuses, et que c'est la raison pour laquelle le château d'Ahvaï est vide et désert.

Au delà des villages de Kousoulu et de Djildel, plus éloignés d'une ou deux lieues, nous quittâmes cette plaine fertile pour suivre à l'est un chemin qui coupait des collines arides et rocailleuses. Puis, après avoir tourné dans un défilé , excellente position militaire digne d'être choisie par les Romains comme l'avant-poste dune ville, nous découvrîmes tout à coup à nos pieds, dans un étroit vallon, la cité de Castemouni ou de Castemboli , derrière laquelle apparaissait, à la distance de cinq lieues, l'Olgassus ou Ulguz-Tag, que blanchissent des neiges éternelles.

§. VI. — Castemouni. — Le kiaïa, Mehemet-aga. — État des Grecs. — Visite d'un derviche. — Bourg de Tasch-Kuprisi , l'ancienne Pompeiopolis. — Boiavad. — L'Halys. - Vizir Kuprisi, peut-être l'ancienne Dadybros. — Samsoun. — Rencontre d'un Français. — Entretien avec un derviche Snphi ou panthéiste. — Ladik Ignace S..., soldat polonais.

Le nom ancien de Castemouni, Germanicopolis , fixe la date et l'origine de la fondation de cette ville. Favorablement située au centre de la Paphlagonie, elle était à la

fois cité et forteresse, le siège du gouverneur et le point de réunion des forces militaires, qui devaient contenir la province dans le devoir. Ibn Batouta, le Marco Paulo des Arabes, la visita dans ses courses aventureuses; et, l'an 1814, M. MacdonaldRinneir y passa avec M. Chavasse. Le monument le plus ancien de cette ville est le château, bâti sur le côté occidental de la montagne, et élevant hardiment dans les airs ses tours et ses remparts en lambeaux. Si, au pied du rocher qui le porte, nous n'avions retrouvé les restes massifs et indestructibles de son issue souterraine, rien ne nous eût rappelé le passage de la domination romaine en ces lieux; car la citadelle est une construction du Bas-Empire, sans caractère de force et de grandeur, comme les hommes qui l'ont édifiée; et les Turcs, en la prenant, se sont contentés de la flanquer de bastions plus frêles encore.

Les autres édifices , tels que les mosquées et les oratoires, au nombre de trente, les bains et les caravansérails , sont tous l'ouvrage des derniers conquérants. Ce qui appartenait aux époques romaine et grecque a déjà péri. Les rues sont étroites et tortueuses; et l'aspect des maisons en bois qui les bordent révèle l'appauvrissement et la gêne où sont tombés les habitants. Le commerce est beaucoup déchu : les tanneries sont actuellement la seule branche d'industrie vivante et productive. Le concours des vendeurs et des acheteurs n'est plus aussi considérable à la grande foire annuelle, qui se tient à Iapraqtchi-Pénir, aux approches du mois de Ramazan.

Le commandant de la ville, qui porte le nom de Mulécellim, a l'autorité d'un pacha de second rang. Il nous invita à le visiter, faveur que l'on achète fort cher, à cause

de l'usage de mettre un présent à la main de l'introducteur, du maître de cérémonie et des valets qui vous présentent le café et la pipe, ou qui vous ôtent la chaussure. Cette foule de serviteurs, peu ou nullement payés par le maître, vit de l'impôt levé sur chaque visiteur, dont le rang et le mérite est estimé d'après la valeur de son offrande. Cette coutume avilissante aux yeux d'un Français est tellement dans le goût et les mœurs turques , que les règles de l'étiquette ont établi un tarif, qui va toujours croissant, depuis le plus petit fonctionnaire jusqu'au représentant suprême du gouvernement.

Ce mutécellim , comme tous les autres dignitaires des provinces , était un homme de Constantinople, fidèle observateur de la mode et des idées politiques du réformateur , son maître.Il était poli, prévenant, et non dénué d'instruction. Il avait pour conseiller un autre Constantinopolitain, assez versé dans la médecine, la physique et la géométrie, qui venait de faire bâtir une caserne, dont le plan et l'exécution annonçaient une certaine connaissance de l'architecture.

La maison qui nous fut assignée pour logement était celle du kiaïa de la ville, vieillard qui conservait, malgré son grand âge, un fonds de gaîté inaltérable et de frais souvenirs de jeunesse. Les chambres , décorées autrefois avec luxe , avaient un air de ruine et d'abandon qui trahissait des revers de fortune. Mehemet-aga , dans la franchise de ses entretiens, nous en expliqua la cause. «J'ai eu des richesses et du crédit, nous dit-il. C'était dans le bon temps des janissaires ', au milieu desquels j'ai grandi, et dont

1 Ce nom signiûe en turc La nouvelle milice , qu'institua le sultan Orkhan , l'année 1330. Cette troupe, si longtemps l'épouvante de la

j'étais devenu le chef dans cette province. Toute la jeunesse de Castemouni m'obéissait avec amour malgré ma sévérité, parce qu'on savait que j'étais juste. Nous fîmes la guerre avec plus de courage que de bonheur contre la reine des Russes, que nos poètes d'Orient ont appelée Le soleil couronné '. Je fus fait prisonnier avec sept cents de mes compagnons d'armes. Rendu à la liberté à l'époque de la paix , je fus appelé à Constantinople , pour remplir parmi les janissaires la dignité de tchorbadji 2. Notre cohorte fai

chrétienté , était composée, à l'origine , des chrétiens faits prisonniers par les Turcs et les Turcomans, qui ne pouvaient alors se pliera une discipline gênante. Chose singulière! Us n'étaient pas troublés dans le libre exercice de leur religion. On les désignait encore sous le nom (l'sfdjemi-oglou, ou enfants étrangers : dénomination que garda la première division des janissaires, comprenant tous les soldats novices ou conscrits. Ceux ci, après avoir appris le maniement des armes , pas saicnl dans l'une des trois autres divisions, dites Segban, ou valel de chiens , Buluk, ou troisième régiment , et enfin Djémaai, le corps des vétérans. Chaque division élait formée d'un certain nombre de cohortes, ou chambrées, appelées Orla ou Oda. Le nombre de ces oda montait à deux cent vingt-neuf, dont soixante dix formaient la garnison de Constantinople, tandis que le reste était réparti dans les villes principales de l'empire. Il serait difficile de fixer, d'une manière précise, le nombre des soldats composant chaque oda. En temps de guerre, et lorsque la cohorte était au complet, on y comptait cinq cents membres , mais durant la paix elle était moins nombreuse, les chefs supérieurs, ayant intérêt à ne pas remplacer les janissaires morts dans le service , dont ils continuaient à recevoir la solde. Ainsi, dans les dernières an nées, vingt mille janissaires étaient inscrits sur les rôles de l'état; et il y en avait à peine trois mille dans les casernes. Les billets de paie se vendaient publiquement, comme les actions d'une entreprise indus Irielle, sur laquelle les grands de l'État spéculaient avec avantage. Le gouvernement connaissait ces abus, et sa faiblesse le forçait à les lolé rer, jusqu'au jour où le sultan Mahmoud donna le signal de leur mas sacre général dans Constantinople.

' Catherine II.

2 Tchorbadji signifie à la lettre faiseur de soupe) c'était ce chef qui;

sait la loi aux autres, à cause de l'esprit de corps qui unissait tous ses membres, y compris ÏOda-bachi ou chef subalterne , aussi bien que le Qaara qaulloukdji ou simple marmiton. Quelle excellente soupe nous cuisions ! Notre Pilau ' était préférable à celui des Quizil-bach 2. Nous avions les plus belles marmites des quatre divisions; et quelques anciens prétendaient même que, aux jours de Mahomet II les janissaires puisèrent dans les aliments qui y furent préparés la force nécessaire pour triompher des derniers efforts

veillait aux frais de nourriture et d'entretien du régiment. Aussi exerçait il sur les soldats une grande influence. Les Turcs de l'Anatolie, qui, par scrupule religieux , ne croient pas devoir accorder aux chrétiens de distinction le titre d'Ejfendi, réservé parmi eux aux gens de plume et aux premiers fonctionnaires, les décorent du nom de Tchorbadji. Celui qui ne connaîtrait point son acception honorable parmi la milice des janissaires, et qui le jugerait d'après sa signification littérale, pourrait s'en offenser.

' On peut dire que le Pilau est le mets national de la Perse, où chaque jour il est servi sur le Sofra, ou grand plat de cuivre étamé, qui remplace notre table, chez le seigneur comme chez le paysan. Il consiste en riz, cuit au beurre ou au gras, et assaisonné de plantes aromatiques , +]ui rendent celte nourriture aussi agréable au goût qu'elle est saine et simple.

2 Ce nom , qui signifie proprement Tête d'or, est le sobriquet que les Turcs donnent aux Persans, pour lesquels ils ont une antipathie entretenue, plus encore par la différence religieuse de la secte Chiite , qui est la religion dominante de la Perse, que parleur vieille rivalité nationale. L'origine de celte dénomination remonte à Ismael , fils de Hayder, fondateur de la dynastie desSofis, qui résidait à Tauris, l'an 1500 de notre ère. Il fit prendre aux sept tribus turques qui avaient été l'instru ment de sa gloire et de son élévation au pouvoir un bonnet rouge, orné d'un filet d'or ; et depuis celte époque, les Turcs les ont appelés Quizilbach. Ce nom, qui se traduit aussi par Télé rouge , conviendrait néanmoins mieux aux Osmanlis qu'à leurs voisins , attendu que leur coiffure est un bonnet couleur d'écarlate , tandis que les Persans portent tous le bonnet noir do peau d'agneau.

des Grecs, et planter l'étendard de la foi à Topqupoussï '. Elles étaient bigarrées de pièces et de morceaux de toute couleur, comme une mosaïque; mais elles n'en étaient que plus vénérables; et, les jours solennels de Beiram 2, lorsqu'elles défilaient dans le cortège du sultan, toutes les têtes s'inclinaient sur leur passage, comme devant l'étendard sacré. Les révoltes les plus mémorables commencèrent toutes par le transport de nos marmites au lieu du combat. Pas un seul d'entre nous n'hésitait à les suivre; aussi, à la moindre sédition, chaque conspirateur cherchait-il à nous les enlever, pour faire réussir son complot.»

Charmé de ces détails , et mettant à profit sa connaissance de la législation militaire , je le questionnai sur les Timars , ou fiefs , compris dans la neuvième classe des terres domaniales. « Ces terres , me dit-il , étaient distribuées dans le principe à des militaires qui exerçaient sur les tenanciers une espèce de juridiction seigneuriale , à la condition toutefois de faire le service militaire à cheval, avec un certain nombre de cavaliers armés de cuirasses. Les revenus des timars ne s'élevaient jamais au delà de vingt mille aspres, et on rangeait parmi les Ziamet les tiefs dont le revenu excédait cette somme. Les uns et les autres étaient héréditaires, mais dans le cas seulement où le tenancier avait des enfants mâles ; autrement , ils rentraient dans la classe des biens impériaux Emlak houmayoun. Suivant la loi, celui qui avait obtenu un de ces bénéfices militaires devait, en cas de guerre, fournir au-

1 La Porte du Canon , l'une des portes de la muraille d'enceinte occidentale de Constantinople, qui , suivant la tradition , fut celle par où pénétrèrent d'abord les Turcs vainqueurs.

3 Grande fête qui termine le mois de Ramazan , le carême annuel de la religion musulmane.

tant de Sipahs, ou cavaliers équipés, que le fief produisait de fois trois mille aspres; et, d'après le calcul de tous les timars et les ziamet répandus dans l'empire, le sultan devait réunir sous ses drapeaux près de deux cent mille cavaliers. Mais la cupidité étouffant dans l'âme des pachas et des gouverneurs les généreux sentiments du patriotisme , ils n'ont pas conféré ces fiefs , surtout dans les derniers temps , aux gens d epée ; ils ont ignominieusement préféré les vendre à des usuriers, qui jouissent ensuite de ces domaines, sans remplir les obligations du service militaire qu'ils leur imposaient. Aussi , lorsque nous commençâmes la guerre avec la Russie, il ne se trouva pas dans le camp vingt mille tenanciers de fiefs militaires. Comment pouvions-nous résister à l'ennemi , lorsque la défection parmi les musulmans était si générale? Bien que j'aie tout perdu, lors de Ja destruction du corps des janissaires , je ne puis néanmoins ne pas approuver la mesure énergique prise par le sultan; parce que les abus introduits dans notre corps et dans la collation des bénéfices étaient si révoltants qu'une réforme devenait nécessaire. Une fois notre milice anéantie, il fallait au souverain des soldats ; et il a compris que l'unique parti à prendre était d'instituer des troupes réglées, d'après la méthode àuFrenkistan '. Nous avons donc aujourd'hui le Nizam. A la vérité, les recrues sont débiles ; et un bras de seize ans n'a guère la force de porter le mousquet; mais ces enfants grandiront; et ils valent mieux que les hommes faits, qui ne se plieraient point do-

' Ce mot , qui veut dire proprement Ordre et Règle , désigne les jeunes troupes que Mahmoud a fait discipliner suivant la tactique européenne. La plupart des instructeurs ont été des Français, et surtout d'anciens soldats de Napoléon.

cilement aux devoirs du service; d'ailleurs, comme plusieurs auraient été élevés dans de mauvaises traditions, ils seraient toujours tentés de recomposer le corps des janissaires. »

Quelques familles grecques vivent obscurément , dans le quartier où elles ont été reléguées par les musulmans. Le jour de la Pentecôte, nous voulûmes sanctifier la soirée par la visite de ces malheureux frères chrétiens. L'un d'eux, nommé Basile, originaire d'Ancyre, ville où parmi les Arméniens catholiques il avait appris à connaître et estimer les Francs, voulut complaisamment nous conduire à leur église. Là , un triste spectacle s'offrit à nos regards. D'un côté, la chambre, ou plutôt le réduit souterrain choisi pour la célébration du culte , menaçait de s'écrouler sur les piliers de sapin qui le supportent; et de l'autre, la nudité de l'autel souillé de poussière attestait moins encore la misère que la tiédeur de la foi du troupeau. Nous cherchâmes inutilement ses pasteurs ; la honte les avait fait fuir, et ils n'osèrent paraître devant nous. Ces gens semblent véritablement mériter, par leur abaissement moral, l'injure de Giaours ou d'infidèles, qui les humilie sans cesse ; et le Turc s'étonne , quand il les entend ranger parmi la grande famille des chrétiens de l'Occident.

Les derviches, espèce de moines mendiants, divisés en ordres et confréries , comme les religieux catholiques, nous dédommagèrent de l'abandon où nous laissaient les papas grecs. Plusieurs nous visitèrent; et j'ai retenu le nom de l'un d'eux, le scheik Osman, fort vénéré du peuple, à cause de sa vie pénitente et des connaissances médicales qu'on lui attribue. Il couche ordinairement dans les masures voisines du château , et se nourrit des herbes sauvages de la

montagne. Il nous parlait de ses mortifications avec fort peu d'humilité ; et il nous proposait même de nous en fournir un exemple , en s'enfonçant dans les bras et les jambes des brochettes de fer : épreuve, disait-il, qu'il supportait sans se plaindre. Il nous montra sa poitrine couverte de plaies de ce genre , toutes endurées pour l'amour de Dieu , d'après ce principe de leurs ascètes , que les blessures et les tourments du corps sont les signes les plus manifestes de la ferveur religieuse de l'âme. «En effet, ajoutait-il, selon les maîtres de la vie spirituelle , l'usage des amants est de poser sur leur corps des charbons allumés, afin de témoigner de l'ardeur de leur flamme pour l'objet qu'ils aiment; et nous autres, nous craindrions d'imprimer sur nos membres quelques stigmates, à l'honneur de la beauté souveraine et éternelle ! » Le costume d'Osman était fait pour frapper les regards de la multitude. Une peau de tigre couvrait ses épaules; un chapelet, des fers, instruments de ses mortifications , et une besace pendaient à sa ceinture ; il tenait à la main un bâton et un manteau , appelé Khirqué. Ce vêtement doit être pauvre et usé, comme symbole de la vie monastique ; il passe quelquefois , durant plusieurs générations , du maître au disciple , comme celui d'Elie transmis à Elisée. La maigreur du derviche, ses yeux hagards et ses lèvres gonflées et tremblantes prouvaient qu'il cherchait ses illuminations internes, moins dans l'oraison que dans les substances stupéfiantes , qui , comme l'opium, le chanvre et la noix vomique, remplacent le vin chez les musulmans, et asservissent ceux qui en font usage à une passion plus tyrannique que l'ivrognerie. Les religieux sont plus enclins que les autres à ce vice. Lorsque leur tête est prise de vertiges cl que mille

fantômes se jouent dans leur cerveau, ils s'imaginent être ravis en extase et contempler quelques rayons de la gloire divine.

Le seheik Osman nous conduisit à un rocher voisin de la maison du kiaïa , que les Turcs appellent La demeure du i^iaour : c'est une sorte de maison divisée en plusieurs chambres , creusées dans la pierre avec une certaine régularité. Une sculpture décorait la façade ; mais , comme elle est effacée , nous n'avons pu juger à quelle époque précise appartient ce monument, que son nom recule toutefois au delà de l'invasion mahométane.

En quittant la ville, nous marchâmes au nord, puis à lest, selon la direction de la vallée et de la rivière qui l'arrose. A deux lieues environ , nous passâmes un large cours d'eau, venant de la chaîne de l'Olgassus, et que les habitants appellent Kara-Sou. A une lieue plus loin est un pont bâti de pierres et de briques, qui nous introduisit dans une plaine cultivée, qu'animaient les villages d'Aivalou , de Quizil-Vegen et de Bouk-Keni. M. Macdonald Kinneir nomme ce district Batak. Comme la nuit se faisait , nous traversâmes de nouveau la rivière en sens contraire, sur un pont dont les parapets étaient des blocs de marbre, qui éveillèrent dans notre esprit le soupçon de l'existence d'une ville ancienne.

La bourgade agglomérée dans ce lieu tire son nom de ce pont même, et s'appelle Tasch-Kuprisi1. Les jardins, les prairies et la plaine qui l'entourent rendent sa position plus favorable à l'approvisionnement d'une population nombreuse que celle de Castemouni.

Le lendemain 5 juin , nous étions de bonne heure à rô-

' C'csl-à-dire le Pont de pierre.

der dans les rues et le bazar. Des tombes environnant la mosquée que la piété des vivants a économiquement ornées de fûts et de chapitaux de colonnes antiques, nous attirèrent vers l'édifice religieux. Son extérieur fait supposer qu'elle a été autrefois une basilique chrétienne. Hors de Constantinople, les préjugés des Turcs sont encore trop enracinés dans l'esprit du peuple pour qu'un chrétien se hasarde à franchir le seuil de la maison sacrée; et, par discrétion , nous n'avons jamais sollicité ce privilège. Au milieu de la même rue était posé un sarcophage de marbre blanc, qu'embellissaient une tête de taureau , des guirlandes de fleurs et des grappes de raisin , sculptées avec art. En face était un bâtiment carré, que les habitants appellent l'École, et qui est un temple de la ville païenne. Son toit est renversé; mais à l'intérieur subsiste un rang circulaire de colonnes en marbre, au nombre de dix, qui appartiennent : six à l'ordre corinthien , deux à l'ordre dorique et deux à l'ordre toscan. Leur hauteur est de quinze pieds ; et quelques-unes offrent des traces d'inscriptions , actuellement illisibles. Sur un côté du mur, reconstruit à une époque plus moderne, on distingue une tête de déesse, tenant une lance, des têtes de bélier, d'agneau et de lièvre, avec le couteau du sacrifice : bas-reliefs qui sont l'ouvrage du ciseau grec. Ses fondements sont formés de pierres sépulcrales , sur lesquelles je recueillis trois inscriptions entières, qui m'apprirent que j'étais dans la ville de Pompée, ou Pompeïopolis. M. MacdonaldRinneir avait judicieusement conjecturé que là devait être la position de cette cité, placée faussement par des géographes à Gangra et à Baïander. Rutinger aussi devinait assez juste, en la mettant à vingt sept milles de Sinope.

Les débris disséminés sur le sol et le nom du grand

Pompée donnent une haute idée de son étendue et de son opulence. Dès les premiers siècles chrétiens, l'église d'Orient y institua un siège épiscopal. Socrate mentionne un de ses pasteurs; et Sozomène cite le nom d'Arginus, qui assista au concile d'Ephèse. Pendant que nous étions à examiner la structure du pont solidement établi sur la rivière, nous fûmes appelés dans la maison d'un corroyeur, où se trouvait au-dessus d'une fontaine une longue et vieille inscription.

Le bey, qui nous avait accueillis dans sa demeure, termina honorablement la liste de ces aïans échelonnés sur notre route, qui nous avaient prodiguée l'en vi les honneurs de l'hospitalité. Après lui , nous n'en retrouvâmes plus de semblables. Cette classe aristocratique disparaît; le pays devient plus pauvre, et notre gîte change chaque soir, depuis la chaumière du paysan jusqu'à la tente du Curde et la maison souterraine de l'Arménien et du Yezidi. Hassanbey, administrateur de Tasch-Kuprisi, était un jeune homme d'une trentaine d'années, élégamment vêtu et entretenant sa barbe noire avec la coquetterie d'un petitmaître. Il se disait ami des Francs et louait leur goût et leur industrie, dont les moindres produits, qu'il remarquait parmi nos bagages, excitaient vivement sa surprise et son admiration. Toutefois, nous confessons que l'attrait du fruit défendu était pour beaucoup dans ses sympathies. Ainsi qu'un bon nombre de musulmans, il se permettait l'usage du vin ; et, le mauvais exemple des Grecs ayant faussé son jugement sur la loi universellement obligatoire de la tempérance, il semblait croire qu'on ne pouvait boire sans perdre la raison '. Un peu au delà de Tasch-Kuprisi, une

1 Le nom et l'emplacement de rompciopolis avaient été reconnus par M. Fourcade, consul français à Trébizondc, quia interprété une

chaîne de montagnes limite la vallée. A peine nous élevions nous sur son premier plan, que des ruines, couron nant une haute colline à gauche, frappèrent nos regards. Nous y courûmes aussitôt à travers les guérets ; et , franchissant le lit d'une petite rivière, nous gravîmes la hauteur par un sentier qui ressemblait à une ancienne voie. Le sommet était si escarpé que les chevaux ne purent nous suivre. Nous grimpâmes jusqu'à l'esplanade , où s'offrit à nous l'emplacement d'une forteresse magnifique. La plateforme avait cent vingt-cinq mètres de longueur. Sept tours, unies à une muraille démantelée restent comme un signe de la solidité et de la grandeur de ces travaux romains. Les fondements sont des blocs de marbre et des colonnes, où sont inscrites quelques lettres grecques ; le reste de la construction est en briques. Cette forteresse , nommée par les Turcs Qaizler-Qualehsi , ou le château des filles, commande l'immense vallée de Castemouni et de Tasch-Kuprisi , dont elle devait encore être la citadelle. Cette ville n'a môme vraisemblablement reçu le nom de Pompée , que parce qu'elle s'élève à l'abri de ces fortifications posées par le grand général.

Les débris d'un pont de construction romaine sont aussi visibles dans une gorge, que l'on traverse pour entrer dans la contrée montagneuse qui s'étend jusqu'à Boiavad. Tout ce côté est une forêt de pins de belle venue. Après y avoir marché durant quatre heures, nous arrivâmes, guidés par la lune , à un hameau formé de quatre chalets et nommé Ovatchai. Une de ces demeures de berger nous fut cédée pour la nuit; mais ses poutres disjointes lais

des inscriptions recueillies par nous, et écrit un mémoire sur son itinéraire.

saient pénétrer un air froid, que le feu d'un brasier tempérait difficilement. Ce plateau est élevé ; et ses pâturages engraissent des troupeaux , qui sont l'unique richesse des habitants. Les bois diminuent insensiblement ensuite sur la route , changée , au bout de deux lieues , en une contrée nue et ingrate, que sillonnent des collines de nature volcanique. L'abondance et la fertilité ne reparaissent que dans la petite vallée de Boiavad , dont l'abaissement joint à la réverbération des rochers qui la resserrent , communiquent au sol et à l'atmosphère une température plus chaude qu'en aucun des lieux déjà visités par nous. Les rivières abreuvées par un large cours d'eau se paraient de leurs fleurs d'un bleu tendre; des grappes naissantes pendaient aux branches des arbres; et depuis deux semaines la saison des cerises était passée. La ville a une partie de ses maisons entourées de jardins ; l'autre est occupée par le bazar, fort languissant depuis quelques années, malgré ses communications directes avec Sinope. Il contient trois ou quatre boutiques arméniennes, encore plus misérables que les autres. La curiosité locale est le château , avantageusement situé sur la crête de la colline occidentale. Ses tours, ses murs, ses créneaux, assez bien conservés, sont d'une architecture byzantine, qui l'assimile de loin à nos forteresses du moyen âge. Il dut être anciennement une position militaire fort importante pour la défense du versant méridional des montagnes , gardées au nord par le château de Quizler-Qualehsi. Il est seulement abordable du côté de la ville. Toute la partie qui regarde la vallée est suspendue sur les parois perpendiculaires d'un roc , au sommet duquel la balle ne peut atteindre.

Repartis le 7 juin, nous marchâmes au levant pendant

une heure jusqu'au gué d'une rivière large et rapide, coulant dans la même direction. En face était le village de Redi-Amberié , où une femme, qui puisait de l'eau à une fontaine, vint poliment, le visage découvert, m'offrir à boire. Etonné de cet acte de charité incompatible avec les mœurs des femmes turques, je l'interrogeai. Elle me dit qu'elle était arménienne , et que cinq autres familles chrétiennes habitaient ce lieu» Nous saluâmes ces pauvres gens, qui nous servirent leurs oignons et leur pain noir, avec une joie égale à la nôtre ; car il nous semblait à tous que nous avions trouvé des frères.

La vallée, d'abord embellie par la culture du riz en fleur, prit ensuite un aspect désert et sauvage, qui ne cessa qu'à quatre lieues de là, en approchant du bourg de Touragan. Les aveux de l'iman, brave homme, trop pauvre, disait-il , pour s'acheter une chaussure , nous apprirent à quel degré de misère est réduit ce pays écrasé par les impôts. Les femmes sont à peine vêtues; et des familles émigrent chaque jour chassées par la faim. Les ruines élégantes du caravansérail confirmaient par leur muet témoignage la vérité de sa déposition. Son inscription arabe, demi-coufique, nous apprit qu'il avait été construit par l'ordre du grand-visirdu sultan Ahmed Ier. Il était vaste, distribué en plusieurs salles et pouvait recevoir un dépôt considérable de marchandises. Le lendemain, à quatre lieues de là, nous trouvâmes un autre caravansérail ruiné; et le pont jeté sur le Kizil-Irmaq s'est écroulé dans son lit. Les voies que le commerce avait ouvertes anciennement se sont fermées; le mouvement et la vie ont cessé dans cette province. Un auteur persan a dit que le signe le plus certain de la souffrance d'un gouvernement est le mauvais état des

chemins, des ponts et des lieux de halte pour les voyageurs. Aujourd'hui, dans la Perse et dans la Turquie, il n'y a plus de grandes routes. Les rivières se traversent à la nage ou sur des radeaux , et les caravanes couchent à la belle étoile.

En suivant la rivière de Touragan , nous fûmes conduits au Quizil-Irmak , dans lequel elle se verse. Le Fleuve rouge , comme disent les Turcs, mérite ce nom à cause de la teinte de ses eaux. 11 descend du midi, large et majestueux, après avoir décrit une courbe immense, entre Ancyre et Sévas. Ses sources, que nous avons remontées plus tard, à vingt lieues environ au nord-est de cette dernière ville , sont les glaciers des hautes montagnes de la petite Arménie. Les anciens l'appelaient Halys. Il fut longtemps la limite naturelle de la florissante monarchie des Perses. Quel mélancolique aspect présentent aujourd'hui ses bords solitaires! Les herbes des prairies fécondées par son limon se fanent sur leurs tiges, et sont emportées par les inondations de l'automne. Aucune main n'arrête ses empiétements déréglés; aucune nacelle ne se hasarde sur ses eaux ; aucun filet n'est tendu à ses poissons : il s'enfuit inutile à la Mer Noire, comme pour y cacher sa honte.

Nous le traversâmes dans un bac informe, mû péniblement par une vingtaine d'hommes habitant le village le plus voisin, et qu'Ali avait eu beaucoup de peine à rassembler. Ces paysans sont soumis de par la loi à cette corvée ; et, comme ils n'en tirent pas de profit, le voyageur qui n'a ni autorité ni argent pour les décider à quitter leur travail peut s'asseoir sur le bord du fleuve, et attendre, comme l'homme de la fable, qu'il cesse de couler.

Le passage, non exempt de périls, et ses préparatifs

avaient pris plus de trois heures. La nuit nous surprit bientôt ; et nous essuyâmes un orage, qui versa des grêlons si énormes, qu'ils tuèrent plusieurs moutons dans la montagne, au rapport des bergers. Les arbres furent dépouillés de leurs feuilles; et les moissons ressemblaient à de la paille hachée. Les habitants du village de Top-Seraï étaient dans la consternation. Néanmoins, résignés dans leur malheur, ils nous reçurent avec une honnêteté qui dément les reproches de M. Macdonald Kinneir, touchant leur humeur inhospitalière.

De ce lieu à Visir-Kuprisi il y a trois heures d'un chemin droit et uni , à travers une plaine bien cultivée. Nous entrâmes, le 9 juin, sur le midi, dans la petite ville, dite le Pont du Vizir , que nous estimons avoir une origine grecque, d'après ses restes d'antiquités. Le premier signe qui nous frappa furent encore les pierres sépulcrales du cimetière enlevées à des édifices publics. Il ne subsiste aucun monument entier; le plus ancien est un monastère de derviches, auquel est annexée une école. La construction est turque; mais les matériaux avaient antérieurement un autre emploi. Nous copiâmes quatre inscriptions grecques, dont l'une, fixée au-dessus d'une fontaine dans une petite rue retirée, était la plus complète. L'autre, incrustée dans la muraille d'un caravansérail, appartient à l'époque chrétienne. Malheureusement on a brisé les lignes contenant les noms des deux défunts, qui sont honorés du titre de martyrs. Quelle était primitivement cette ville? Nous l'ignorons; et nous prions d'avance le lecteur érudit de venir à notre aide , en alléguant pour excuse la pénurie de livres , à laquelle nous réduit le voyage. Toutefois , s'il est permis de conjecturer, nous mettrons en avant le

nom de Dadybros, ville paphlagonienne , dont la position est inconnue. Elle était un siège épiscopal ; et Hiéroclès mentionne un de ses pasteurs. Les médailles et les monnaies bysantines y sont abondantes. Comme nous traversions le bazar fort appauvri depuis dix ans, un orfèvre nous appela, pour nous céder à vil prix cinquante de ces pièces. C'était un Arménien. Il nous apprit qu'une soixantaine de familles de sa nation établies dans la ville y vivaient de commerce. Nous le priâmes de nous mener à l'église, nouvellement bâtie et tenue avec une grande propreté. Les Arméniens méritent cet éloge, qu'entre les autres sectes religieuses de l'Orient, ils mettent le plus de soin et de piété à l'entretien de la maison de Dieu. Sontils réduits à la dernière misère , l'autel a néanmoins une apparence de richesse, qui témoigne d'un esprit national intimement religieux. L'unique desservant est un vieux prêtre, qui nous montra un ancien manuscrit des livres saints. Son chef spirituel réside dans la cité voisine de Marsévan, où les Arméniens sont en beaucoup plus grand nombre.

M. Scafi, pressé d'aller parmi les catholiques de Tokat s'acquitter de ses devoirs de missionnaire, prit les devants, et nous laissa seul faire l'excursion de Samsoun , d'Amasie et de Magnopolis. Nous partîmes donc pour la première ville, le 12 juin; et marchant au nord nous traversâmes une petite rivière nommée Bideneh-Tchaï, au delà de laquelle on nous montra sur la droite un château en ruine, portant le nom singulier de Tchin ou Matchin-Qualési, c'est-à-dire le Fort chinois. Le pays était entrecoupé de collines et de ravins, où murmuraient de limpides ruisseaux, ombragés par des massifs de coudriers et de chênes.

Pour la première fois, nous remarquâmes dans une lande tout le bétail d'un village ; bœufs , vaches, chevaux, ânes , chèvres et moutons paissaient confusément ensemble sous la garde d'un enfant. Ils sont ramenés par lui le soir ; et chaque animal va sans se tromper à son bercail. Dans tout le reste de FAnatolie, ce mode de paître les troupeaux , réglé par un esprit d'association bien entendu , est généralement suivi. Notre étape de six lieues environ fut au village turc de Quara-Yousouflu, dont l'élévation rend, la nuit et le matin, la température assez froide. En effet, lorsque nous nous levâmes, le 13, avant l'aurore, la brise qui soufflait nous obligea à endosser le manteau. Tout l'horizon était cerné par des montagnes beaucoup plus élevées, où les traces de la neige n'avaient pas entièrement disparu. Deux heures après, le soleil dardait chaudement ses rayons sur nos tètes. Nous entrions alors dans la vallée inférieure de Quara-Dereh , prolongée comme une gorge ténébreuse entre des montagnes couvertes de bois, au pied desquelles mugit un torrent qui fait tourner plusieurs moulins. Ces moulins sont tenus en partie par des Grecs, qui dispersés dans les villages environnants ont moins dégénéré que les habitants des villes, grâce à leur genre de vie agricole. Leurs champs sont cultivés avec plus de soin et d'intelligence que ceux des Turcs , dont les vexations découragent et compriment leur industrie naturelle. Le sol est fécond et la contrée est belle, surtout en approchant de la mer. Quand on a gravi le dernier rang des collines qui la cachent, le bassin où est bâtie Samsoun, offre un coup d'œil enchanteur. Des prés de luzerne fleurie, des vignes mariées aux arbres, des bouquets d'oliviers séculaires, des tombes blanches dans le cimetière, tels sont les traits de ce tableau , dont le fond est la cité , prison-

nière clans l'enceinte de ses murs crénelés; et derrière elle l'azur de la mer et du ciel. Sur la droite on aperçoit, comme une autre mer plus foncée, la plaine sans bornes où les poëtes placèrent la patrie des Amazones, que Xénophon et l'historiographe des guerres de Lucullus n'ont pas daigné mentionner.

Contre notre attente, Samsoun ne nous offrit aucune de ces ruines admirées à Uskoub et à Amastris ; elle ressemble à une ville du Bas-Empire restaurée, c'est-à-dire mutilée par les Turcs. Ni sa citadelle, ni son port n'attireraient aujourd'hui sur elle un regard de préférence du grand Pompée, qui en avait fait sa résidence favorite. Nous pensons qu'elle occupe un emplacement autre que la cité décorée du nom célèbre de Pirée par les Athéniens, qui y envoyèrent une colonie. En effet nous avons reconnu et retrouvé Amisus sur la colline occidentale où les fondations de son acropole sont très-apparentes. Elles s'étendent au midi jusqu'au petit village appelé Quisur-Samsoun; et elles enveloppent une vallée, où devait être la ville inférieure. De plus, la baie qui s'étend en face est beaucoup plus favorable au mouillage des vaisseaux, que la rive plate qui forme le port actuel. Les souvenirs attachés au nom d'Amisus remontent, comme ceux d'Héraclée, aux beaux temps de la république de Milet. C'est elle qui, au rapport de Théopompe, y fixa ses premiers colons, auxquels se mêlèrent ensuite des Cappadociens et des citoyens d'Athènes. La longue dynastie qui y régna ne semble finir qu'à l'arrivée de Lucullus. Elle fut d'abord traitée en cité conquise ; mais Auguste lui rendit la liberté. Lorsqu'elle tomba au pouvoir des Turcs , sous Mahomet II, elle était enclavée dans l'empire des Comnènes de Trébizonde.

Amisus, Sinope et Trébizonde, devenues les échelles

des bateaux à vapeur qui partent chaque semaine de Constantinople, sont actuellement les points les plus connus de la côte. Nous y trouvâmes un compatriote, attiré par un motif qui n'était point l'amour des antiquités; il voyageait pour un but plus utile , le commerce des sangsues. Ses points de recherches étaient les étangs et les marécages. Parisien d'origine, actif et entreprenant, il avait été soldat de l'Empereur; et il s'était jeté dans les spéculations par l'appât du gain. Deux choses lui déplaisaient chez les Turcs : leur usage de s'asseoir les jambes croisées et leur bigoterie superstitieuse ; car malheureusement il appartenait à cette génération frivole et sans croyances du passé : génération encore trop nombreuse , mais que la tombe engloutit chaque jour, pour faire place à une autre qui réparera les scandales de ses pères.

Comme Français, il était devenu mon ami. Enchanté de mes renseignements sur certains lacs d'Arménie, il avait même promis de venir me rejoindre à Erzeroum. Un mois après , je l'attendais au rendez-vous , lorsqu'on me dit que , dans un démêlé qu'il eut à Trébizonde, il mit de sang-froid le feu à un baril de poudre et termina ainsi la querelle, en se faisant sauter en l'air avec le spéculateur son concurrent. Quelle triste fin ! Quel mépris de toute loi humaine et divine! Les Turcs dirent qu'il était fou; car, ainsi que tous les musulmans , leur résignation fataliste les préserve de la lâcheté infamante du suicide. Ce crime est inouï dans leur société, que n'épouvantent point non plus ces parricides, ces infanticides et ces meurtres qjii remplissent journellement les feuilles de nos gazettes, et qu'on finit par lire comme une anecdote amusante. Quelquefois, en comparant leur état social avec le nôtre, mon esprit

était comme livré aux angoisses d'un doute tentateur, et je me disais : « Pourquoi, chez les peuples chrétiens illuminés de toutes les clartés de la foi, la masse des crimes publics semble-t-elle plus énorme que parmi les nations de l'Orient dites barbares? La malice de l'homme croît-elle avec la civilisation? Alors l'ignorance serait préférable au savoir, si le développement intellectuel donne naissance à mille erreurs dangereuses. Mais je voyais la solution à ces difficultés, en pensant que, depuis l'origine du monde, les hommes ont toujours été divisés en deux classes : les fils de la lumière et les enfants des ténèbres; que leur lutte doit être plus active, là où il y a davantage de vie; que les vices de ceux-ci sont plus apparents , parce qu'ils sont l'exception et le contraste des vertus de ceux-là ; que les actes de bienfaisance sont encore infiniment plus multipliés que les vols et les rapines ; que les lois du gouvernement s'épurent et se complètent tous les jours pour soumettre tous les sujets à une môme justice , et pour améliorer la condition du pauvre; que, si la propagation du mensonge est plus rapide, la vérité profite aussi des mêmes moyens pour le combattre et s'étendre. Enfin j'examinais plus sérieusement l'ordre social de ces contrées; et je voyais la justice rendue arbitrairement , faute de tribunaux, et une classe de sujets appelés Raïas , opprimés par les Turcs , tandis que ceux-ci l'étaient par leurs propres chefs qui les spolient impunément. Je voyais la sainte loi du mariage méconnue, le sort de la femme avili, le commerce ruiné, l'industrie étouffée dans son essor, la misère croissant et les croyances religieuses diminuant par degrés» Je cherchais l'esprit de charité, le zèle pour la patrie, l'amour de la science; et je ne trouvais aucune de ces vertus.

Les descendants des citoyens d'Amisus habitent un joli village situé à une lieue au midi de la ville; il se nomme Katikeni, ainsi que l'autre village opposé à la pointe du sérail de Constantinople , sur la côte d'Asie, à la place de l'ancienne cité de Chalcédoine. Nous visitâmes leur prêtre, homme plus obligeant qu'instruit, qui nous mena à l'église, bâtie récemment avec assez de goût. Dans sa maison était l'école, où quelques enfants lisaient les livres de la liturgie grecque. N'étaient les avanies des Turcs, ces chrétiens vivraient avec aisance du fruit de leur commerce et de leur industrie agricole ; mais ils tremblent sans cesse pour leur patrimoine et leur vie; parce qu'être riche ou le paraître est un crime irrémissible devant leurs maîtres jaloux.

En rentrant à la ville par le cimetière, où les épitaphes de certaines tombes fixèrent notre attention , comme étude de l'esprit religieux des Turcs et de leur respect pour les morts, nous entendîmes tout à coup une voix, qui nous appelait Nazaréen, nom profané d'abord parles lèvres des Césars persécuteurs, et choisi depuis par Mahomet pour désigner les enfants du Christ. Alors nous vîmes sortir d'un oratoire un derviche, dont les cheveux et la barbe noire en- \eloppaient la face livide. Il avait un manteau blanc sur les épaules; et il récitait les mille et un noms adorables de Dieu , sur les grains du chapelet qu'il roulait entre ses doigts. Il était né dans Jérusalem la sainte, il avait vu Malte et le sud de l'Italie; aussi connaissait-il un peu les Francs et leur religion , dont la pompe des cérémonies l'avait émerveillé. Comme beaucoup de ces religieux, il tenait à la secte des sophis fort répandue dans la Perse. Ce sont des philosophes d'une morale relâchée et dont toutes les spéculations aboutissent au panthéisme.

Depuis un an qu'il avait établi sa demeure parmi les tombeaux, la réputation de sa sainteté attirait de nombreux visiteurs; et les talismans qu'il leur écrivait, comme remèdes et préservatifs de toutes les maladies possibles, étaient pour lui une source intarissable d'aumônes. Quelle est la voie, lui demandâmes-nous, pour parvenir à la contemplation de la divinité, et quel est le degré de connaissances supérieures que l'homme peut atteindre sur cette terre? Il sourit à cette question ; et, nous regardant de l'air d'un maître interrogé par son disciple, il dit : « Mon ami, je devine que tu as lu les traités de nos ascètes; mais ils prennent de longs détours pour parvenir à un but que tu peux entrevoir à l'instant; il n'est point nécessaire pour cela que tu sortes de ta religion. Reste Nazaréen, c'est un signe de distinction pour le peuple; et il s'en contente, ainsi que de mon nom de Musulman. Il ne sait pas que le vrai croyant est celui qui foule aux pieds l'interprétation littérale de la loi , quelle qu'elle soit, pour s'attacher à son sens spirituel. Le culte est dans la pensée et non dans l'acte; l'œuvre même est indifférente. Il suffit de vouloir aimer Dieu et de s'unir à lui d'une volonté forte, pour le trouver et pénétrer dans son essence. Ainsi notre être remonte à sa source , et il se complète en perdant conscience de lui-même et en s'eflaçant au sein du seul être possible. Alors ne dis plus dans l'adoration : Je ni Moi ni Lui; tout devient un ; la créature a paru et il ne reste que la divinité. » En prononçant ces mots, ses yeux s'enflammaient; et il était tellement agité que, pour prévenir une attaque d'extase béatifique, je l'interrompis froidement et lui dis : « Mon ami, ton discours est élevé; et je ne doute pas que tu ne sois monté au septième et final degré de l'anéantissement, déterminé pai

quelques-uns de tes maîtres. Je te remercie de la permission que tu me donnes de rester Nazaréen; j'en userai , parceque ma doctrine est plus droite que la tienne qui n'est pas nouvelle, ni exclusivement propre à ton pays ; car chez nous il est aussi des gens qui s'affranchissent de la pratique, gênante pour la nature, et qui la renvoient au peuple, en réservant pour eux le doux privilège de ce qu'ils nomment le culte de l'esprit. Eux et toi, je vous crois dans une erreur orgueilleuse, qui renverse l'ordre du monde, et qui contredit la foi unanime du genre humain. Le mal et le bien seraient-ils un? L'homme et Dieu se confondentils dans une substance unique? Non ; écoute la parole intime qui te donne en ce moment une réponse au fond de ta conscience; et tu conviendras que les préceptes de la vie intérieure sont les rêves d'une fausse sagesse. La foi et l'œuvre qui la réalise, voilà suivant l'Evangile et l'Alcoran la voie pour s'approcher de Dieu ; et si tu voulais m écouter, je te dirais qu'il n'en est pas de plus directe et de plus vraie que celle des Nazaréens... ! » Mais une troupe de musulmans qui arrivèrent à la cellule du derviche pour faire avec lui la prière du soir, me dispensa d'allonger mon sermon. Je les laissai répondre à l'appel du muezzin, qui du minaret de la mosquée les invitait déjà à bénir Dieu.

Le lendemain, 17 juin, nous partîmes pour nous enfoncer décidément dans le cœur de l'Asie occidentale. Le chemin s'élevait sur des collines d'où la vue s'étendait à gauche , jusqu'à Tcharchemba, petite ville que M. Macdonald Kinneir suppose faussement être l'ancienne Magnopolis , et dont le nom, signifiant le Quatrième jour de la semaine , le mercredi, ne renferme point l'idée d'un confluent de rivières, comme l'a cru Rennel. Là est le pays de

Janik, que les Turcs appellent le jardin de Constantinople, parce qu'il lui envoie en abondance ses poires, ses pommes, ses mûres et ses raisins. La rivière qui l'arrose, formée des affluents de l'Iris et du Lycus, porte aussi le nom de rivière de Janik ou de Tcharchemba. Lorsque, après cinq heures de marche , nous eûmes atteint le caravansérail abandonné de Tchakalla, vieille église de style byzantin , tes montagnes se couvrirent de forets. Eu descendant leur revers, nous trouvâmes le village de Quarak, qui fut notre station pour la nuit. Une forteresse turque de chétive construction remplace un château de l'époque grecque. Le lendemain, la route qui nous mena à Ladik, distant de cinq lieues, était extrêmement variée. Elle traverse plusieurs collines boisées que séparent de vastes prairies. Nous y fûmes accostés par une escouade de Turcs armés de sabres et de fusils , que le bey de Ladik avait envoyés pour la levée du cadavre d'un jeune homme tué par un de ses gardes, parce qu'il s'était soustrait à la loi delà conscription. La petite ville de Ladik est sise au pied d'une montagne dont a neige blanchissait encore la crête. Ce rempart naturel, élevé au midi , la préserve des chaleurs énervantes ; et devant elle s'ouvre au nord le vaste horizon d'une vallée arrondie. Le nom de Ladik , donné par les Turcs à d'autres villes de l'Asie Mineure, qui s'appelèrent Laodicée, révèle une origine ancienne. Cette conjecture étymologique fut confirmée par les restes d'architecture que nous observâmes, parmi lesquels un monument est remarquable par son style grec-romain. C'est une espèce de temple octogone avec des colonnes doriques, dont l'intérieur contenait un tombeau. Ailleurs, subsistent d'autres traces d'édifices , dont quelques pierres sont décorées du signe de la croix. La

décadence de la fortune publique est apparente dans le bazar, dont chaque jour de nouvelles boutiques se ferment. Peu d'années auparavant, on comptait onze cents maisons; leur nombre est réduit présentement à trois cent cinquante.

A peine étions-nous installés dans un couvent de derviches, dont il ne reste plus que le supérieur et un autre religieux , depuis l'épuisement des revenus affectés à sa fondation, que nous reçûmes la visite d'un jeune homme, coiffé du turban, mais qui par son salut affectueux nous annonçait déjà qu'il n'était point enfant de Mahomet. Il attendit que les assistants fussent sortis pour s'approcher de nous; et alors nous prenant les mains il les baisa et les mouilla de ses larmes. C'était un Polonais, d'une petite ville voisine de Varsovie, qui avait noblement servi la cause de la liberté durant la dernière révolution. Il avait participé aux plus glorieux faits d'armes qui l'honorent; et il ne cessa de combattre qu'à l'heure où sa nation accablée par le nombre dut succomber. Alors, transféré avec des milliers d'autres Polonais dans les provinces trans -caucasiennes, il ne put vivre dans cette Sibérie méridionale et déserta.

Pris par les Lesghis, peuplade insoumise qui fait de ces côtés la traite des Géorgiens et des autres captifs qu'ils surprennent, il fut vendu à des Turcs; et, depuis trois ans, il servait un aga qui le traitait rudement, sans lui accorder aucun salaire. Par bonheur, les affaires de ce maître étant embarrassées , il fut facile sur le rachat ; et nous eûmes la joie d'acquitter à l'égard de ce frère quelque chose de la dette de notre patrie. Le lendemain , il partait pour la France. Quelle allégresse pure se manifeste dans l'homme dont les fers tombent, et qui rentre libre dans la société (

Ignace S*** foula aux pieds le turban qu'il avait ceint, toutefois sans apostasier, et reparut fier aux yeux des Turcs, avec les insignes et le nom de Français.

Le 19 juin, nous sortîmes de Ladik; et, après trois heures de marche dans la montagne, nous coupâmes à son extrémité la vaste plaine de Marsévan qui finit à l'entrée du défilé où se cache la ville célèbre d'Amasie.

§. VII. — Amasie. — Ses habitants chrétiens. — Cavernes. — Château de Qualeh-Keni. — Autres monuments. — Magnopolis. -- Sa position. — Erek. — Bouhama. — Ladik. — Tombeau de saint Chrysostôme. — L'ancienne Comana. — Arrivée à Tokat.

La gorge étroite et tortueuse qui, durant une demiheure, est l'avenue d'Amasie, du côté occidental, est plantée de bois de mûriers, dont les fruits blancs avaient déjà atteint leur maturité. Les vers que leurs feuilles nourrissent filent une soie fine et abondante, source première de la richesse des habitants '. A certains intervalles, des clôtures de terre cuite au soleil renferment les vignes cultivées par le Grec et l'Arménien , qui en tirent un vin assez goûté. Leurs grappes monstrueuses, conservées dans les maisons par la pureté de l'atmosphère, étaient encore aussi douces et aussi vermeilles à la mi-juin, que si elles

' La livre de première qualité, nous dit-on , se vend environ 12 fr. HIp noire monnaie.

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avaient été fraîchement détachées du cep. Une hutte d'argile est tout à la fois le pressoir et la maison de campagne où le maître se retire avec sa famille pendant les chaleurs de l'été. Ce qui donne la fraîcheur et la fécondité à ces jardins, c'est l'eau de la rivière industrieusement versée dans des canaux, à l'aide d'une roue qui se meut ellemême. La végétation est forte et active, sous un soleil que voilent rarement des nuages, et dont les rayons sont concentrés entre la double chaîne de montagnes qui se penchent sur la vallée.

Ce jour était le jour du Seigneur, joyeux comme une fête dans les pays catholiques de l'Occident, mais aussi morne et aussi triste ici, que chez les protestants de l'Amérique et de l'Angleterre. Ce n'est pas que les chrétiens de l'Asie s'interdisent par scrupule les distractions de la promenade, le choix du vêtement le plus propre et le plaisir des visites innocentes; mais le deuil perpétuel dans lequel les plonge l'oppression tarit en leur âme les sources de la gaîté; ils craignent de paraître devant les Turcs avec les insignes de l'aisance. En effet, sous le prétexte le plus insignifiant, ils seraient condamnés à l'amende; et le poids des charges annuelles s'appesantirait sur eux. C'est ainsi que les Grecs et les Arméniens d'Amasie, assez nombreux et forcément emprisonnés dans leurs maisons, osaient à peine allonger la tête du haut de la terrasse formée par le toit aplati, pour voir passer notre caravane, malgré l'intérêt excité dans le quartier par l'arrivée d'un voyageur franc. Leurs regards exprimaient une curiosité timide; et c'était à voix basse qu'ils se communiquaient leurs réflexions. Plusieurs nous visitèrent en cachette ; et leurs plaintes contre une administration injuste étaient fondées.

Quelques jours auparavant , un corps d'armée dirigé sur le Curdistan était passé à Amasie; et les chrétiens avaient dû héberger le plus grand nombre des soldats , et môme suppléer à leur équipement. Les Turcs , que leur fortune met le plus en état de supporter ces dépenses imprévues, sont précisément ceux qui s'en exemptent : en sorte quelles retombent sur les raïas et sur la classe pauvre pour les écraser. La patente d'un simple orfèvre s'est élevée à 500 piastres ou 125 francs; et encore augmentet-clle tous les ans. Comment le gouvernement ne comprendil pas que l'équité est la pierre angulaire des États, et qu'il hâte sa ruine en tolérant celle des hommes qui en sont le premier soutien.

La vue de l'injustice , qui produit spontanément sur la conscience l'effet d'une note discordante sur l'oreille, est encore plus pénible, lorsqu'elle tombe sur la religion chrétienne que vous croyez et savez être la religion juste par excellence. Voici pourquoi nous étions doublement porté à compatir aux douleurs de ceux qui sont comme nous marqués au sceau du Christ. Nous recherchions de préférence leur société ; et nous aimions à redire à leurs oppresseurs qu'ils ont dans l'Occident des millions de frères valeureux, honorés et puissants, qui pourraient, dans l'espace d'un mois , lancer sur tous les points de l'Asie des armées et des flottes, et exterminer en se jouant les derniers restes de la puissance mahométane. Nous répétions que dans notre patrie tous les sujets étaient égaux devant la loi , de même qu'ils le sont devant Dieu , de la volonté duquel elle est comme l'expression humaine. Nous parlions de l'Afrique, où les Musulmans soumis à la force de nos armes sont élevés à la dignité de Français; et nous

n'oubliions pas non plus l'exemple nouveau donné au monde par nos législateurs , qui ont relevé le Juif, encore universellement humilié, et l'ont fait monter au rang d'homme et de citoyen.

Un soir, les deux prêtres représentants du clergé grec vinrent poliment nous visiter dans notre demeure. Comme ils avaient de la droiture, qualité désirable chez les hommes de leur nation, nous causâmes longuement et à cœur ouvert sur le passé, le présent et l'avenir. Ils ne parlaient plus le grec; et l'intelligence des textes se bornait pour eux à celles des livres liturgiques , tout au plus. Ils ne savaient pas que leur ville était illustrée par la naissance de Strabon, écrivain d'une science prodigieuse , qui, bien loin de restreindre la géographie à une nomenclature ingrate de villes, de fleuves et de montagnes, l'associe à la connaissance des cultes et des révolutions politiques des peuples de l'antiquité. Mais cette ignorance doit être imputée au dénûment de livres causé par leur propre misère. Nous aimions à les entendre convenir avec nous que le schisme de leur Église est la cause sociale de la ruine des Grecs ; qu'ils expient présentement les fautes d'un coupable orgueil; et que la réunion au centre de la catholicité leur rendrait la science, la force morale et l'espoir d'un adoucissement à leurs maux. Ils me conduisirent à leur église, entretenue avec décence; et j'entrai dans l'école qui l'avoisine : car les premiers éléments de la science continuent, en Orient, à se donner par l'intermédiaire et sous les auspices de la religion. Un diacre enseignait à lire aux enfants parmi lesquels je distinguai plusieurs petites filles. Les élèves les plus avancés étaient ceux qui pouvaient écrire. De là nous passâmes à l'école arménienne plus nombreuse et ayant

un maître plus capable. Les imprimeries des deux couvents arméniens de Venise et de Vienne ont multiplié les livres élémentaires, et les préjugés de secte qui ont longtemps empêché leur propagation commencent à tomber. La jeunesse peut donc participer désormais aux lumières de l'Europe; mais pour hâter cette régénération il faut que quelques disciples de la congrégration des Méchitaristes s'établissent dans les villes principales de l'Asie occidentale, afin que leurs bons exemples , autant que leurs enseignements, dissipent les dernières préventions nourries par l'ignorance. Il suffirait au peuple de voir la régularité de vie et le savoir de ministres modelés sur le clergé orthodoxe d'Occident , pour rougir de ses propres prêtres et comprendre qu'ils ont perdu l'intégrité de la foi. Méchitar ne voulait pas seulement former des religieux écrivant avec pureté la langue arménienne ou habiles à éditer les textes des auteurs anciens; il pensait surtout à donner à sa nation des apôtres zélés, travaillant avec unanimité à la réunion des dissidents. Un siècle s'est écoulé depuis qu'il a mis la main à l'œuvre; pourquoi ne s'achève-t-elle pas? Le théâtre de la mission est circonscrit à Constantinople; et l'on semble oublier que l'Arménie est proprement sur les bords de l'Euphrate, au pied de l'Ararat et dans les montagnes qui séparent la Perse du pays des Curdes.

Strabon a tracé un tableau fidèle de sa ville, que la nature et la prévoyance humaine, dit-il, ont fortifiée merveilleusement. Le temps n'a point changé la forme, ni l'aspect des montagnes; et la main de l'homme a été impuissante à détruire plusieurs restes de ses antiques monuments : tels sont ses cavernes funéraires, ses deux ponts et sa citadelle colossale. Celle-ci assise sur la cime du mont

Occidental , élève ses tours jusqu'aux nues. Le sentier qui y mène tourne et serpente entre des rochers, qu'une poignée de soldats rendrait inabordables.

Là nos yeux rencontrèrent une inscription grecque, gravée sur la pierre, et perpétuant le nom d'un des citoyens d'Amasie. Après une montée longue et pénible, nous arrivâmes à la citadelle, aujourd'hui déserte et ruinée. Le donjon, dont la structure quasi-cyclopéenne appartient au premier âge de la cité, était défendu par sept enceintes de murailles, qu'y ajoutèrent, à des époques plus rapprochées, les Romains, les Grecs du Bas-Empire et les Turcs. Nul moyen d'escalader des rocs coupés à pic, et de la hauteur desquels on a peine à distinguer les toits des maisons perdues dans la vallée, comme au fond d'un abîme. Quelques caractères ornent des pierres arrachées à une inscription monumentale qui a disparu.

En descendant, on trouve sur le revers oriental, qui regarde la ville, les sépultures royales que mentionne aussi Strabon. Le désir de rendre immortelle la mémoire de morts, actuellement oubliés, a inventé ce nouveau genre de tombeaux, plus impérissables encore que les pyramides d'Egypte : car leur durée égalera celle de la montagne, dans les flancs de laquelle ils sont creusés. La foi religieuse , qui inspirait aux vivants de préparer et d'embellir ainsi la demeure réservée à leurs cendres, était autre que le polythéisme grec, plus élégant, plus varié, mais moins extraordinaire et moins ambitieux dans ses œuvres. En effet, les Grecs, et les Romains leurs imitateurs, se contentaient d'élever à l'honneur de ceux qui n'étaient plus des temples et des mausolées, où le ciseau de l'artiste sculptait des statues et des bas-reliefs, créations admirables mais fragiles,

qui ont passé en petit nombre à la postérité. Ici, comme sous les Pharaons, un peuple d'ouvriers s'emparait d'un rocher et d'une montagne; et l'ouvrage ne cessait point que des chambres et des souterrains n'eussent été finis au dedans, et qu'à l'extérieur le roc n'eût été taillé, découpé et poli, souvent dans l'unique but de rendre inaccessible aux hommes le dépôt qui lui avait été confié. Telles sont les tombes des monarques de Persépolis, les hypogées de Maraga dans la Médie et les palais de Van, attribués à Sémiramis, quoique leur inscription cunéiforme éternise seulement la mémoire de Xerxès. Toutes ces excavations et un grand nombre d'autres, répandues dans la Perse, l'ancienne Assyrie et la terre des Arméniens, ont une origine commune, et remontent au temps où le symbole de Zoroastre dominait sur ces contrées. Les adorateurs de la lumière, outre leurs cérémonies publiques, célébrées dans des plaines , sur des monticules, à la face du ciel et de la terre , avaient aussi leurs mystères cachés aux profanes. C'est pourquoi nous osons ranger les cavernes d'Amasie au nombre des productions du magisme. Cette ville, jusqu'au troisième siècle avant 1ère chrétienne, était comprise dans la monarchie des Perses, dont les limites étaient déterminées par le cours de l'Halys. Elle était même la capitale de la troisième satrapie. Alors ses gouverneurs professant la religion nationale de l'empire devaient être portés à imiter le faste des descendants de Cyrus, même dans le plan et la structure de leurs tombeaux. Lorsque Alexandre eut renversé ce vaste empire, et qu'après sa mort une multitude de petits États l'eurent divisé, Amasie devînt le centre d'un gouvernement; et ses maîtres purent continuer à se creuser dans les montagnes des palais funèbres.

Telle est l'étonnante construction d'un château situé à deux lieues de la ville, vers le sud-est, près le village nommé Qualeh-Keni. La nature lui avait préparé pour assiette le sommet plat et uni d'une montagne abordable seulement du côté de l'ouest. Tous les autres points sont un rempart de rochers suspendus sur le village à une hauteur effrayante. Les fondements de deux tours bâties avec cette solidité qui caractérise les ouvrages antiques nous offrirent , au milieu de leurs débris , une colonne blanche longue de six pieds, et une pierre tumulaire, où nous lûmes quelques mots grecs. Ces tours défendaient l'entrée de la citadelle, dont les autres fortifications sont complètement ruinées. Pendant que nous courions au hasard au milieu des hautes herbes qui couvrent son esplanade, en évitant les reptiles qu'elles cachent, nous fûmes arrêté tout à coup par la vue d'une excavation qui plongeait dans les entrailles du roc. Quelle fut notre surprise , lorsque nous découvrîmes un escalier régulièrement taillé, avec des degrés de huit pouces de hauteur, larges de trois mètres et s'abaissant parallèlement à la voûte, exhaussée de douze pieds environ.

Je descendis cent trente-cinq marches; et la lumière du jour m'arrivait encore assez nette pour pouvoir tracer des notes sur le papier. Là des pierres jetées à dessein du dehors ont comblé l'escalier, qui tournait sans doute à cet endroit et se perdait dans le sein de la montagne en un dédale d'allées souterraines. L'une d'elles aboutissait à une ouverture pratiquée au nord , et que le guide me dit être le four où les infidèles cuisaient autrefois leur pain. Il est certain que telle est la forme d'une construction extérieure projetée sur l'abîme et noircie comme par la fumée.

Vers l'orient , deux autres ouvertures semblables à celles des tombeaux d'Amasie, où nous crûmes apercevoir des traces d'inscriptions, attirèrent surtout nos regards. Elles sont de même dimension et rapprochées l'une de l'autre, comme si ceux qui y furent déposés avaient voulu encore être unis après le trépas. Certainement ces morts ont été puissants et riches ; il fallut des trésors, rien que pour percer la voie secrète conduisant à leur sépulcre. Elle communiquait à l'escalier, malheureusement obstrué, comme nous l'avons dit, et que les habitants du lieu ne sont pas tentés de déblayer, par crainte des serpents et des mauvais génies dont leur imagination crédule peuple gratuitement ces cavernes. Des recherches faites à des sources qui nous manquent actuellement pourraient peut-être jeter une lumière sur l'origine de ce château , auquel conduisait une ancienne voie qui part du faubourg oriental de la ville. À mi-route est un village musulman , qui porte le nom remarquable de Tauria-Vermich, traduction turque du mot zend Mithridate, lequel correspond à notre mot Dieudonné. Le souvenir de ce roi, grand par son courage, ses malheurs et sa science , n'est point attaché par hasard à des lieux où il résida, et qui furent un des centres de sa monarchie éphémère.

Le goût des arts et de la magnificence avait orné Amasie d'une multitude de monuments, dont les traces se conservent encore , après toutes les destructions qui les ont mutilés. Sans parler des ravages , effet de la barbarie et des guerres, il en est un d'un autre genre, qui se renouvelle tous les jours : il tient à l'usage plus général, à mesure que l'on pénètre dans l'Anatolie , de construire des toits plats et recouverts de terre, qui sont à la fois la cour et le

jardin de la famille , et sa chambre à coucher durant la saison des chaleurs. Cette terre argileuse , calcinée par le soleil, se lézarde en mille fentes; et les pluies d'orage et d'hiver venant à s'v infiltrer causeraient bientôt la ruine du toit et de la maison, si son maître n'avait la prévoyance de rouler sur la terrasse pour l'égaliser un lourd cylindre de marbre et de pierre. Par malheur, cet instrument n'est point tiré de la carrière, mais bien des édifices et des tombeaux. C'est avec un vrai déchirement de cœur que nous avons vu dégradés à ce service domestique des tronçons de colonnes et de stèles de tout ordre, aussi bien que d'autres pierres monumentales retaillées et arrondies à dessein. Quelquefois on y distinguait encore des lettres attestant l'existence d'une inscription. Voici la cause première de la perte de tous ces restes d'antiquités si précieux pour l'étude de l'art et de l'histoire. Si l'on calcule qu'Amasie renferme plus de six mille maisons et terrasses, et que depuis les siècles d'invasion cette coutume est observée , et si l'on ajoute à ces dégâts ceux du temps , l'on devinera quelles ruines ont été faites dans les ruines du passé.

Néanmoins elles n'ont pas toutes péri , comme celles de Troie. Ici l'on admire deux chapelles , devenues des oratoires pour les croyants, et ornées d'arabesques et de sentences de l'Alcoran , écrites en festons et en guirlandes avec une beauté de caractères qui semble inspirée par celle de l'architecture primitive. Là, on s'arrête devant l'ancienne église métropolitaine , qu'indique un fragment d'inscription, et qui depuis a été convertie en mosquée et coupée au centre par la rue méridionale qui mène à Tokat. Elle avoisine une école , sans doute celle qu'un voyageur appelle Y Ecole céleste, et où il a retrouvé le nom de Marc-

Aurèle. Nous fûmes introduit par un iman , d'une tolérance surprenante, dans un des côtés de l'édifice, par une porte élevée au-dessus du sol, comme une fenêtre. Un tombeau, sculpté avec un art et un goût qui rappellent les monuments de ce genre appartenant à l'époque gothique, a échappé, comme par miracle, à la proscription dont l'islamisme frappa toutes les représentations de figure humaine. Une femme, dormant du dernier sommeil et vêtue d'une robe ondoyante , est couchée sur le marbre, à la façon des reines , des princesses et des baronnes de la belle église d'Inspruck. Des têtes d'anges et des fleurs entrelacées entourent les côtés de la pierre, relevée aux quatre coins par des renflements pareils à ceux des tombes de Tium et d'Amastris. On appelle ce monument le Sépulcre de la fille; et, pouvoir surprenant de la vertu ! les Turcs me dirent que ses ossements étaient conservés par eux avec respect, d'après une tradition qui porte que cette fille d'un ancien roi, célèbre par sa vie pure et bienfaisante, était la fondatrice de l'église ; et eux-mêmes, ajoutèrent-ils, l'honorent comme opérant des miracles. Cet honneur exceptionnel rendu à une princesse grecque est un fait pour l'éclaircissement duquel les recherches historiques devront suppléer à l'ignorance des Grecs, inutilement consultés par nous sur ce point; car ils ont perdu jusqu'aux souvenirs religieux et nationaux qui les honorent. Ailleurs une colonne torse aux proportions colossales subsiste près de la mosquée, qui en a fait son minaret. A i'entour, se sont élevées plusieurs fondations pieuses , avec les débris d'édifices chrétiens. Les arches du pont situé de ce côté, à l'entrée de la ville, ont été réparées avec des marbres dont les lettres indiquent une destination antérieure. Cette

réparation est l'œuvre des Turcs, suivant l'inscription gravée sur le rocher voisin. Les jardins environnants où nous pénétrâmes sont semés de fûts et de chapitaux de colonnes, dont les feuilles d'acanthe ont été découpées avec un goût parfait.

Un examen détaillé de ces lieux et un séjour plus long que la halte du voyageur auraient sans doute pour résultat des découvertes d'un haut intérêt historique. Le christianisme, créateur, dans les sociétés modernes de l'Occident, d'un art qui a surpassé celui des païens, a voulu rivaliser ici avec la religion de Zoroastre, dans l'exécution d'une caverne sépulcrale , creusée sur le modèle des tombeaux décrits précédemment; et cette fois encore, l'œuvre de la vérité l'emporte sur l'œuvre du mensonge. La caverne en question est située peu loin du faubourg, dont l'Iris arrose les jardins touffus, en dirigeant son cours vers le nord. On l'appelle Ainalu, c'est-cà-dire Polie comme le miroir; parce que le roc a été taillé si délicatement , qu'il imite le lustre et le reflet du verre. Une voie pavée y conduisait, et le village voisin, appelé Ziaret-Kéni, c'est-à-dire Le village du pèlerinage , a usurpé le nom que la foi et la piété lui donnèrent. Aucune des cavernes si vantées de Persépolis n'égala celle-ci pour les dimensions et le travail. La montagne, à la hauteur de cinquante pieds, a été ouverte en forme de calvaire; et le rocher a été coupé comme une maison derrière laquelle on a pratiqué un passage qui permet d'en faire le tour. Sa hauteur est de trente pieds, sa profondeur de vingt-quatre, et son ouverture a huit mètres. La bouche béante de la caverne occupe le centre de la façade , dont le sommet est arrondi en forme de plein cintre. La destination religieuse du monument

n'est pas douteuse, grâce aux peintures d'anges et de saints, décorant le dessus de la porte, dont nous distinguâmes encore les auréoles lumineuses et les postures suppliantes. Le marteau a mutilé des caractères grecs, dont le type énorme, contre l'intention des profanateurs, laisse ineffaçable la trace du nom divin de Jésus-Christ, de cette manière :

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