IMP. VESPASIANO
CAESARE
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Là, j'ai appris que le premier affluent du Lycus venait du village de Kerkid, distant de huitheures, plus au nord-est.
La grande route de Constantinople à Erzeroum , par Kara-Hissar et Mamakhatoun , était restée à ma gauche , environ douze lieues plus au nord. C'est celle qu'ont suivie constamment tous les autres voyageurs. La raison en est qu'alors il n'y avait pas sûreté à pénétrer dans l'intérieur des terres ; et môme tous les habitants des lieux où je passais s'accordaient à me dire que, avant l'arrivée de Hafiz-Pacha dans le Diarbékir, les Curdes faisaient continuellement des incursions dans leurs villages , et qu'ils devaient uniquement leur tranquillité à son énergie et à ses forces militaires. Toutefois les Curdes ne sont point encore entièrement soumis, comme le répètent complaisamment les bulletins officiels de la Gazette ottomane. 11 faut distinguer des bandes de malfaiteurs, connus sous ce nom , qui quelques années auparavant parcouraient avec impunité toutes les parties méridionales de l'Asie turque, de ces autres tribus, ayant une espèce de constitution semblable à celle des anciens clans de l'Ecosse, et toujours en état de révolte flagrante avec la Porte , dont ils ont constamment repoussé les visirs avec leurs armées.
Leur territoire, protégé d'un côté par la rive occiden-
taie de l'Euphrate, et de l'autre par la chaîne du Dacïm- Dagh, qui les enveloppe de son rempart infranchissable, se prolonge depuis Rarpout jusqu'à Erzingam, c'est-à-dire l'espace de trente lieues. Pendant plusieurs jours , j'ai longé ces montagnes dont les têtes couronnées d'éternels glaciers ont un air de grandeur qui se reproduit dans les actes et dans le caractère du peuple qu'elles défendent. Le nom de cette tribu, redoutable par sa valeur et son amour de l'indépendance, est Richevan. Elle a eu longtemps à Constantinople un bey qui la représentait en quelque sorte comme son ambassadeur. Ce même nom, communiqué au reste de la tribu par la famille la plus influente, peut changer dans des révolutions aristocratiques qui amèneraient au pouvoir une autre famille, C'est ainsi qu'aujourd'hui ils se font connaître sous le titre de Radvéli. Ce mot d'origine arménienne, ululu,nL.£rlpf signifie Noble, Honorable. Il semblerait prouver la vérité de ce fait, qui m'a été confirmé par plusieurs témoins, que, parmi les Curdes, se trouvent d'anciens Arméniens, qui se distinguant par leur mérite personnel et leur bravoure, sont appelés au commandement. Telle est, parmi les Riche vans, la branche Manektsi fort connue dans toute la nation et qui prétend descendre des anciens Mantagouni. Les Sellivans se disent pareillement issus de l'antique maison des Reschdounis.
Les Badvelis ont refusé ouvertement les offres d'Hafiz- Pacha, et ont résolu de repousser la force par la force. Ils se préparaient même à la guerre avec une ardeur qui prouve leur confiance dans l'heureux résultat de la lutte. Les munitions et les armes ne leur manquent pas. Tous naissent soldats. Si des haillons couvrent à peine leur corps, ils ont
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du moins toujours la carabine, qu'ils regardent comme leur compagne inséparable et la sauvegarde de leur liberté. Du reste, ne payant aucun impôt, ils vivent communément dans l'aisance et aiment à se distinguer par les couleurs éclatantes de leurs vêtements, par le luxe des pistolets et des poignards attachés à leur ceinture, et par la qualité de leurs chevaux qu'ils poussent à toute bride sur la pente des rochers , en lançant en l'air leurs armes qu'ils reçoivent dans la main avec une admirable adresse. L'hospitalité est leur vertu sociale; et souvent les chefs dissipent leur patrimoine, comme chez les Arabes, en régalant les étrangers ou leurs amis. Sensibles à la musique , ils ont des chants nationaux pour célébrer la gloire des guerriers morts au combat. Ils ont même l'usage de placer ceux-ci tout habillés sur le cheval qu'ils affectionnaient le plus, et de les conduire en grande pompe au lieu de la sépulture. Là , les uns chantent et improvisent des espèces de tournois, pendant que les autres se livrent aux accès d'une douleur véritable. Les femmes ne sont point constamment voilées comme chez les Turcs; elles se promènent le visage découvert, les cheveux soigneusement tressés et le nez orné de boucles, garnies de diamants. Comme chez les Germains, elles suivent leurs époux à la guerre et les encouragent dans la mêlée autrement que parles gestes et la voix. Chaque homme est l'égal de son voisin et ne reconnaît de chef qu'au moment de repousser l'ennemi commun. Alors il se forme spontanément une sorte de hiérarchie militaire, à laquelle ils obéissent scrupuleusement, jusqu'à ce qu'ils déposent les armes. S'ils étaient toujours fraternellement unis, ils seraient invincibles; mais la rivalité suscite parmi eux des rixes qui dégénèrent en combats
de tribu contre tribu. C'est en provoquant et en favorisant ces dissensions intestines, que la Porte a réussi à comprimer les autres tribus et à les empêcher de prendre en main la cause des Badvelis.
A l'Orient de l'Euphrate , de nombreuses tribus vivent dispersées dans les environs de Khanous, de Malazgerd, de Mouch, de Sasoun, de Palou, d'Hakear etdeDjéziré, où elles occupent des bourgs et s'adonnent à l'agriculture et aux autres occupations d'une existence fixe , en sorte qu'on peut les appeler les Curdes Naturalisés de l'Empire Ottoman. Par ce moyen, on les distinguera facilement des autres tribus vagabondes, vivant sous la tente et disparaissant avec la saison qui les a amenées. Ces mêmes tribus sont très-variées ; et, dans la Grande- Arménie seule, on rencontre celles de Pandjnar , de Sinan , de Padek , de Charkhéan, de Sipeg , de Hasnan, de Parazg, de Memants, <XOmerget de Chekhpezen. Quelques-unes parlent le Zaza, espèce de dialecte tout différent du curde ordinaire et qui paraît même être une langue à part.
Mais je m'aperçois , Messieurs , que je me suis laissé entraîner avec vous bien loin de la ligne de mon itinéraire, je vous demande la permission de vous ramener, dans ma prochaine lettre , aux portes d'Erzingam.