‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en OrientChapitre 14 sur 17 · ÉTAT DU CATHOLICISME EN ARMENIE · texte numérisé non relu

ÉTAT DU CATHOLICISME EN ARMENIE

Antiques privilèges de l'Orient. — Dégradation. - Le clergé arménien. — Les catholiques de Tokat. — Progrès du catholicisme dans ces contrées. — Monseigneur Michaël, archevêque deCésarée. — Construction d'une église. — Réhabilitation de la femme. — Sévas, l'ancienne Sébaste. — L'étang des quarante martyrs. — Tombeau de saint Biaise. — Village catholique de Perknik. — Erzingam. — Erzeroum. — Statistique des catholiques. — Grégoire Khoroian. — Projets schismat.iques de la Russie.

Erzeroum, le 4 août 1838.

Le soleil de la science et de la foi , qui illumine tous les êtres du monde intellectuel et moral , semble suivre constamment , dans sa révolution, la même marche que l'astre chargé d'éclairer chaque jour notre univers. En effet , les traditions placent unanimement le berceau de l'humanité et la première aurore des révélations vers les sources du Tigre et de l'Euphrate. Nous savons également qu'après le déluge , la Vocation du peuple hébreu s'effectua au pays d'Aram. Les autres nations, détachées de leur souche, s'étant dispersées , avec les vérités premières , dans les diverses contrées de l'Asie, fondèrent des monarchies, illustres par leur gloire militaire et par leur activité intellectuelle et sociale, soit dans les plaines du Sennaar et de la Bactriane , soit au bord du Fleuve Jaune , du Gange et du Nil. Jusqu'à la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'Occident ou l'Europe ne reçut de cette lumière que les rayons qui lui furent communiqués par le génie de la Grèce. L'Évangile, qui renouvela la face de la terre, nous

fut apporté par les apôtres des mêmes contrées ; et c'est de la sorte que ces paroles proverbiales , Ex Oriente lux, ont un sens profond de vérité.

L'Orient, relativement aux autres parties du globe, avait reçu primitivement de Dieu comme le privilège d'un droit d'aînesse. Ainsi il a été le théâtre des mystères et de tous les grands actes qui se sont accomplis successivement entre le ciel et la terre. Il a été la scène où sont apparus , avec une solennité imposante , les révélateurs et les prophètes , sans parler des principaux législateurs de l'antiquité. Les hommes de ces lieux et de ces âges concevaient et exécutaient les travaux les plus surprenants et les entreprises les plus difficiles. Certes nous le reconnaissons ; et, pénétrés de ce sentiment , nous craignons que notre admiration ne puisse atteindre à la hauteur de leurs faits.

Mais depuis, tout est bien changé! La race de Japhet a ravi à celle de Sem ce glorieux droit d'aînesse , comme autrefois Jacob le prit à Ésaù. Elle a hérité , ainsi que la terre qu'elle habite , de toutes les prédilections célestes. Puisse-t-elîe ne jamais s'en rendre indigne ! Puissent les vérités resplendissantes qui l'inondent ne jamais faiblir, ni passer à d'autres contrées ! Quel effroyable malheur, si les mêmes ombres qui couvrent la terre orientale venaient à envelopper l'Occident!

L'époque de la réprobation date pour l'Asie de la coupable incrédulité du peuple juif, qui, ne voulant pas reconnaître en Jésus-Christ le vrai Messie, promis anciennement à Jérusalem , chassa saint Pierre et saint Paul. Ceux-ci passèrent donc la mer, pour venir à Rome sceller de leur sang l'institution de la papauté, qui est le principe vital et régulateur du catholicisme. L'Orient ne se soumit

jamais ensuite avec sincérité à cette prééminence incontestable de l'Eglise d'Occident. De là toutes ces querelles théologiques, qui aboutirent au schisme et à l'hérésie. Lorsque la scission fut consommée, Dieu appela des déserts de l'Arabie, et plus tard, des steppes de l'Asie septentrionale des peuplades barbares, et leur livra les prévaricateurs, comme il abandonnait autrefois les Israélites qui lavaient oublié au glaive des Philistins et des monarques de Babylone. Seulement l'expiation a été plus rude et plus longue , d'après les adorables conseils de Dieu ; et la vengeance pèse encore visiblement sur cette terre.

Telle est la pensée première qui s'offre à l'esprit du voyageur, examinant ces contrées avec l'œil de la foi. Le sol , naturellement fécond et riche , s'est fermé ; il est ou brûlé par les rayons d'un soleil dévorant, ou noyé par les eaux, dont l'abondance lui est plutôt nuisible que profitable. L'aspect général des monts a quelque chose d'âpre, de sec et d'attristant; et, même lorsque la végétation ou la culture animent la terre , l'esprit de vie semble encore s'être éloigné d'elle : on dirait qu'elle souffre, qu'elle est dans l'attente d'un renouvellement. Les Turcs ont voulu la dominer, comme les peuples chrétiens qui la possédaient; c'est-à-dire qu'ils ont cru pouvoir lui ravir ses fruits , sans troubler leur apathique paresse. Aussi ont-ils réussi à transformer en désert cette terre promise.

Nous parlons surtout ici des anciennes provinces de Bithynie, de Paphlagonie , de Pont , de Cappadoce , et de la petite Arménie, que nous venons d'explorer; et, si de la nature extérieure nous passons à la nature morale des hommes, nous distinguerons la population musulmane de la population chrétienne. Généralement les hommes du

peuple turc ont un fonds de droiture et une vertu d'hospitalité qui forcent les étrangers à les estimer. Il est douloureux qu'une nature aussi franche soit égarée par une religion dure et étroite , qui n'a d'autre soutien que leur propre ignorance. L'état dégradant dans lequel languissent les femmes et les vices ignobles que déguise mal une rigidité apparente suffisent pour achever la dissolution de cette société , préparée déjà par d'autres causes politiques.

Parmi les chrétiens , il ne faut pas confondre les tristes débris de l'antique nation grecque avec le peuple arménien. Les Grecs ont été exterminés par les conquérants, à l'exception de quelques familles , dispersées dans les bourgades et les villes du littoral de la Mer Noire. Là , ils ne semblent végéter, que comme un déplorable monument de l'instabilité des choses de la terre. Ils vivent, exposés au mépris et aux avanies des Turcs ; et, ce qu'il y a de plus affligeant, c'est qu'ils n'ont conservé du chrétien que le nom. Avec quelle amertume de cœur n'avons-nous pas gémi sur l'état de leur clergé , si Ton peut décorer de ce nom quelques hommes, mariés comme les autres, ignorants comme eux (puisqu'ils ne comprennent pas même les prières de la liturgie), et n'ayant d'autres signes distinctifs que la barbe et les cheveux qu'ils laissent croître démesurément. Nous les avons vus vendre de l'eau-de-vie à la porte de leur église , et changer, pour ainsi dire , le sanctuaire en cabaret, aux yeux des musulmans, justement dégoûtés de cette profanation. De semblables misères sont un grave enseignement pour le catholique, qui voit la foi faiblir et le désordre commencer, à proportion qu'on s'éloigne du (entre de la vérité , qui est l'Eglise romaine.

C'est ainsi que le clergé arménien dissident est iucom-

parablement plus digne d'estime que le clergé grec schismatique , parce qu'il a moins dévié de l'esprit des traditions orthodoxes de l'Eglise. Que ceux qui ne comprennent pas la sagesse et la beauté de l'institution du célibat des prêtres viennent sur ces lieux , pour voir tout ce qu'un ministre du Seigneur perd de noblesse et de dignité à ne point se dégager des liens qui enchaînent les hommes du siècle. On peut d'autant mieux faire cette comparaison que , dans le clergé arménien non catholique, une partie des prêtres est mariée, tandis que l'autre vit dans la continence. Les premiers sont de simples desservants, qui portent le nom de Derder. Ils s'acquittent avec plus ou moins de régularité de leurs fonctions, sans parvenir jamais aux dignités ecclésiastiques ; et ils n'exercent aucune influence sur le peuple , qui les considère comme ses égaux. Leur instruction n'est guère plus grande que celle des prêtres grecs, dont ils se distinguent seulement par une certaine décence. Les chefs spirituels de la nation sont véritablement les Vartabeds ou Docteurs; or le premier article de leur règlement est le célibat. Nous nous bornerons pour le moment à ces réflexions sur cette portion du clergé arménien schismatique; nous différons les autres, dans la crainte de nous éloigner de notre sujet, qui est de faire connaître le petit troupeau catholique de cette nation dispersée dans l'intérieur de l'Asie Mineure.

Depuis deux mois que nous avions quitté Constantinople, nous errions par les provinces septentrionales de l'Asie Mineure , sans avoir la consolation de rencontrer aucun frère en religion ; et cependant ces contrées se distinguèrent dès l'origine du christianisme par leur foi précoce , le nombre de leurs martyrs et le savoir des pas-

teurs qui les administraient. A peine , nous le répétons , pouvons-nous honorer du nom de chrétien les restes du peuple grec; et, lors même qu'ils auraient conservé plus intègre la religion de leurs pères, nous ne pouvions attendre d'eux cette charité etcetépanchement, que le schisme, qui a toujours pour principe l'égoïsme de l'orgueil, a desséchés comme un vent pernicieux au fond des âmes. Il fallait arriver jusqu'à Tokat , pour être dédommagé de cette privation extrême.

Cette ville, qui portait autrefois le nom à'Eudochia, remonte aux premiers siècles de l'ère chrétienne, comme l'indique l'inscription que nous avons trouvée dans la citadelle, qui n'est plus qu'une ruine déserte. Elle est bâtie sur les bords de l'ancien Iris, à deux lieues au-dessous de Comana-Pontica, célèbre, au temps du paganisme, par sa constitution hiératique, par la caste de ses prêtres, le luxe de ses temples et la splendeur de ses fêtes. Les ruines de Comana, illustrées plus tard par la présence et les miracles de saint Jean La bouche d'or, ont servi en partie à construire la nouvelle ville, qui, vers la fin du dernier siècle, s'était élevée à un haut degré de prospérité industrielle. Ses ustensiles en cuivre et ses toiles imprimées ont répandu la gloire de son nom dans toute la Turquie et la Perse. Cette branche spéciale de commerce était exploitée par l'active et laborieuse population arménienne, à qui échoit toujours en partage la tâche la plus pénible , celle que dédaigne le musulman, son maître.

Le nombre des Arméniens de Tokat s'élève à douze mille; et les catholiques en forment tout au plus la dixième partie. Unis par les liens d'une douce chanté, que l'unité de la foi fortifie encore, ceux-ci composent une petite

nation compacte et pleine de vie, ayant ses lois et ses mœurs particulières, qu'ils respectent et suivent avec le scrupule de l'amour-propre. Ils ne contractent jamais de mésalliance : c'est-à-dire qu'un père ne donnera jamais un de ses enfants à un autre qu'à un catholique. Ils se considèrent comme l'aristocratie de la nation ; et cela avec justice, de l'aveu des Turcs et des autres Arméniens. En effet , ils vivent tous dans l'aisance, et ne s'abandonnent qu'aux professions les plus honorables. Les meilleures fortunes, relativement au pays, sont entre leurs mains ; cependant cet avantage de position et cette supériorité de richesses ne sont point la cause de leur prééminence sociale; mais, chose remarquable! un simple effet de leur orthodoxie. Voici comment: ils savent, comme catholiques, que le centre de la vaste Eglise dont ils sont les membres se trouve à Rome , au pays des Francs , et que le caractère distinctif de leur foi est de vivre en commun avec le chef qui y réside. Parmi leurs prêtres, ceux qui ont les moyens de fortune suffisants vont étudier dans la capitale du monde chrétien la théologie et les autres sciences ecclésiastiques. Ils apprennent généralement le latin , et parlent le plus souvent la langue italienne. Les ouvrages de droit canon, de dogme , de morale et de controverse , écrits par les meilleurs auteurs , leur sont familiers; et ils ne sont pas étrangers à la science historique, soit de l'Église , soit des monarchies chrétiennes de l'Europe. Ces connaissances éveillent naturellement en eux l'amour de l'étude et le goût de notre civilisation et de notre industrie. Ils initient à cette science leurs frères , et les élèvent insensiblement à leur hauteur intellectuelle. Qu'on leur oppose ensuite le clergé proprement arménien , re-

tranché orgueilleusement dans îe cercle fort étroit de sa science théologique, qui se borne à l'histoire dogmatique de sa nation , et ne s'étend que jusqu'au concile de Chalcédoine , puisqu'il prétend être demeuré invariable dans la foi depuis cette époque de leur scission , et l'on comprendra facilement la supériorité d'influence qu'ils doivent nécessairement acquérir sur de tels rivaux.

Ce clergé est convaincu de sa propre infériorité ; mais, au lieu de la reconnaître humblement et de travailler à sortir de son ignorance , il y persiste avec entêtement , et se venge en prodiguant aux catholiques une antipathie qui va quelquefois jusqu'à la haine. Il leur reproche de ne plus aimer leur nation et de pactiser avec les latins ; comme si , dans les questions de foi , il s'agissait de nationalité ; et comme si tous les chrétiens n'étaient pas une seule famille , où tout doit se confondre dans un inépuisable amour. Les catholiques , au lieu de cacher leur propension pour les latins et de s'en défendre comme d'une faute , la manifestent hautement. « Venez donc aussi nous « voir, me criait de sa porte une vieille femme arménienne « de Tokat ; nous sommes Francs. » A ce mot , dont je n'avais pas d'abord compris le véritable sens , je m'arrêtai et j'entrai dans sa maison , curieux de connaître une famille franque qui parlait aussi bien l'arménien. «De quelle « nation êtes-vous? Seriez-vous par hasard Française? — (c Mais , répondit la vieille femme , ne suis-je pas Cathoalique?» Ce mot, sans qu'elle s'en doutât, avait une grande portée dans sa bouche ; puisqu'elle associait naturellement l'idée d'orthodoxie à celle du peuple le plus civilisé d'Europe, qui vit libre du joug musulman. Néanmoins , je me permis de lui dire que la qualité de eatho-

lique n'impliquait pas en soi celle de Franc; et que toutes les nations du monde étaient conviées à entrer dans le grand troupeau , sans perdre leur propre individualité. Par cette explication , donnée devant des schismatiques , je voulais répondre à leur objection capitale , qu'ils ne pourraient reconnaître la suprématie du successeur de saint Pierre , sans cesser d'être Arméniens. Ils affectent même ainsi de donner ironiquement à leurs frères , unis à notre communion , le nom de Francs. Plût au ciel qu'ils devinssent aussi dignes de ce titre ! Ils se seraient affranchis, par ce moyen, de l'ignorance et de l'oppression, qui pèsent sur eux , et au sein desquelles ils s'éteindront obscurément s'ils n'y portent enfin remède.

Le caractère des catholiques de Tokat ressemble à celui que les premiers écrivains chrétiens nous tracent de la petite société dont ils faisaient partie , et qui naissait sous les auspices de l'Evangile : même piété , même concorde , même droiture de cœur, et surtout même amour de leurs frères étrangers. Lorsque le bruit se fut répandu parmi eux que deux catholiques venaient du Frenhistan pour les visiter, et que l'un d'eux était prêtre-missionnaire , leur vertu naturelle de l'hospitalité excita parmi eux une sorte de conflit généreux : c'était à qui pourrait nous recevoir ; et , lorsque nous eûmes fixé au hasard notre choix , nous reçûmes des autres mille reproches aimables , suggérés par une louable jalousie. Ce sentiment s'accrut en eux par l'effet du franc aveu que nous leur fîmes du but principal de notre voyage , lequel était de visiter les catholiques d'Orient, de les connaître, de les encourager, et d'instruire ensuite les catholiques d'Occident de leur situation actuelle. Ils ne pouvaient trouver d'expressions assez

fortes pour exprimer leur gratitude , et ils ne cessaient de nous dire : «Dieu vous a envoyés vers nous pour le bien « et la gloire de son Église. »

En effet, le catholicisme renaît avec un éclat nouveau dans ces contrées , où Dieu l'avait voilé momentanément , pour l'exécution de ses impénétrables desseins. Les choses que nous avons vues et que nous dirons remplissent l'âme d'un consolant espoir. Ici , comme en Occident, il se prépare, dans le ténébreux chaos des événements politiques, une régénération sociale. La force intrinsèque que perdent l'islamisme et les sectes chrétiennes réduites à l'état de décrépitude passe tout entière au corps de l'Église orthodoxe, qui se montre à la fois, sur plusieurs points, avec un élément de vie, de vigueur et d'unité que la vérité seule possède.

Les révolutions politiques qui agitent la face des empires, et que dirige la main invisible de la Providence, contribuent, à l'insu des hommes qui les provoquent, à l'accomplissement de ses fins ; et c'est de la sorte que la dissolution qui menace la puissance ottomane a servi utilement la cause des catholiques. Ils n'auraient pas vraisemblablement obtenu leur émancipation , si la Porte , affaiblie par la perte de la Grèce, rendue à la liberté , et par ses dernières guerres avec la Russie , n'avait craint de s'opposer aux vives réclamations de la France. De même , dans ces derniers temps, la préoccupation, causée par le soin des réformes intérieures, et les embarras sans cesse croissants qu'apportent au gouvernement les exigences des monarchies européennes, ont rendu les hommes d'Etat moins jaloux de l'observation des anciens usages , et plus faciles à accorder certaines concessions. C'est à la faveui

de ces circonstances que les firmans autorisant la construction des églises sont accordés présentement avec facilité , grâce à la hauteur de vue du reis-effendi , Reschid-Pacha , que nous avons vu remplir si honorablement les fonctions d'ambassadeur à Paris et à Londres. Je sais plusieurs permissions octroyées gratuitement ! chose inouïe dans les temps passés , où l'on n'obtenait rien qu'à prix d'argent et après des temporisations désespérantes ! Telle est celle qui autorise les catholiques de Tokat à bâtir leur chapelle. L'ordonnance leur était parvenue quelques jours avant notre arrivée; et tout le troupeau était dans la joie. Nous l'avons vu creuser les fondements avec une pieuse activité et poser la première pierre. Certes , Dieu édifie son temple de concert avec eux; et ils ne travaillent pas en vain. L'œuvre est dirigée par un prélat , dont nous avons pu apprécier le savoir et le zèle pour ses ouailles : c'est monseigneur Michaèî Azdouvazadour ou Dieu-donné , archevêque de Césarée , résidant à Tokat ; parce que la métropole de la Cappadoce , où siégea le grand saint Basile , est livrée au schisme, et ne compte que peu de fidèles croyants. Élevé dans le monastère arménien du Mont- Liban , il réunit à un éminent degré les deux qualités principales qui distinguent communément ses disciples, je veux dire une piété solide et la plus entière soumission au Saint-Siège. Le patriarche du Liban , ne pouvant étendre sa surveillance sur les extrémités trop reculées de son diocèse, l'a partagée avec monseigneur Michaël , son délégué pour Tokat , Sébaste , Amasia et les autres villes avoisinantes du Pont, qui relève du patriarche résidant à Constantinople. Le clergé qui entoure l'archevêque de Césarée n'est pas considérable ; il est propor-

tionné aux ressources de son Église. On connaîtra bientôt qu'elles sont très-restreintes , lorsque nous dirons qu'elles se bornent à trois simples desservants. Ils vivent en communauté et dans une union exemplaire. La salle de la maison qu'ils occupent a servi jusqu'ici d'église ; et, comme elle est beaucoup trop petite pour contenir tous les fidèles, on est contraint de diviser les offices; en sorte qu'ils viennent y assister à tour de rôle.

On conçoit actuellement avec quelle ardeur ils désirent l'achèvement de l'église commencée; et le nouveau motif qui les stimule, c'est que les dissidents ont dans la même ville quatre églises, remarquables par leur décence et même par une certaine somptuosité. En visitant ces temples, qu'un Derder me montrait avec orgueil, je gémissais intérieurement de ce que la vérité était ainsi éclipsée par l'erreur; mais j'étais promptement rassuré par cette autre réflexion , qu'il est dans la nature de la vérité de triompher, et qu'indubitablement l'heure de la victoire était venue. Toutefois, il est un obstacle considérable qui retarde la réalisation de ce bel avenir. L'épuisement dans lequel s'affaisse chaque jour davantage l'Empire Ottoman , dont la peste a décimé la population, et dont l'administration, dépourvue de règles, laisse le commerce fort au-dessous de l'industrie européenne , sans cesse progressive et qui lui impose forcément ses produits , a causé une sorte de crise commerciale; et Tokat en a ressenti tout d'abord le contrecoup. Une partie des ateliers a été fermée; un grand nombre d'ouvriers ont été congédiés, et le prix des marchandises, qui ne peuvent soutenir la concurrence des nôtres , a considérablement diminué. La position des catholiques, qui vivent tous de commerce et d'industrie, est

devenue assez précaire; et ils doivent uniquement aux économies de leur prospérité précédente les restes du bienêtre qu'ils peuvent goûter. Déjà ils ont consacré la plus grande partie de leurs épargnes à construire la maison du Seigneur, remettant à la Providence les soins d'un avenir que la seule prévoyance humaine envisagerait avec anxiété.

Grand Dieu ! vous n'abandonnez jamais ceux qui ont placé leur confiance en vous; et, pour verser sur eux les dons de votre bonté, vous employez souvent les mains du plus indigne de vos serviteurs! C'est ainsi que nous espérons devoir contribuer peut-être au soulagement de cette Église, en attirant sur elle les regards de la chanté catholique de l'Occident , et principalement de la France. Venus dans ces contrées pour y recueillir les anciens souvenirs de son histoire, vous nous avez encore inspiré le désir de travailler à l'union entre les catholiques de l'Europe et de l'Orient. Soyez béni , et faites que cette bonne pensée germe aussi dans d'autres âmes !

Si nous énumérions à nos lecteurs toutes les qualités de ces Arméniens catholiques, l'intérêt qu'ils leur inspirent déjà s'accroîtrait certainement beaucoup; mais, dans la crainte de paraître m'acquitter avec trop de conscience du devoir de la reconnaissance, je me contenterai de fixer leur attention sur un point fort important et bien digne de remarque.

Le christianisme seul a élevé dans la famille la femme à la dignité de l'homme; et cela, en considération de la Vierge Marie, mère de notre Rédempteur et si tendrement aimée de lui. Qu'on consulte les annales de l'antiquité; et que, depuis les siècles chrétiens, on parcoure des regards toutes les contrées qui n'ont point encore été gagnées à la doctrine de l'Évangile, dans la Chine, comme

chez les peuplades sauvages de l'Amérique, on verra toujours et partout la condition des femmes abaissée à un état de servage humiliant. Le judaïsme même, figure anticipée et incomplète de notre divine religion , les astreignait à des pratiques gênantes, et ne leur accordait point la sainte liberté qu'elles ont reçue de la seconde et dernière loi, complément de la première. Quand on vient en Orient, un des abus sociaux qui nous choque le plus ouvertement, est l'esclavage des femmes, que le mahométismey a érigé en loi. Ici elles sont visiblement considérées comme d'une nature moralement inférieure à la nôtre. On les juge incapables de tout acte publiquement utile; et elles ne sortent des éternelles prisons où un dur despotisme les renferme, que pour paraître enveloppées de leurs manteaux , qui ressemblent plutôt à un linceul.

Les peuples chrétiens, assujétis par les musulmans, ont été sans doute contraints de modifier la liberté sociale que le christianisme avait apportée à leurs femmes , et de les tenir enfermées dans l'intérieur de la famille; mais cette mesure réglementaire n'aurait jamais dû conduire les Arméniens schismatiques à suivre pleinement la loi turque, dans leurs rapports de société. Bien que, comme chrétiens, ils repoussent la polygamie; néanmoins, par un fâcheux esprit d'imitation , ils relèguent leur femme , leur mère , leurs filles et les servantes dans une maison , ou du moins dans des appartements séparés , qu'ils appellent immoralement le Harem. Qu'ils ne disent pas que cet usage soit nécessité par la présence des Turcs qui les viennent visiter, puisque les Arméniens mêmes observent entre eux une circonspection telle , qu'ils isolent toujours les femmes et surtout les jeunes filles de leurs assemblées. Cette ha-

bitude, contraire à la nature, réussit seulement à entretenir les femmes dans une ignorance blâmable, et à rendre impossible chez les hommes ces manières douces et ce ton exquis , qui caractérisent les sociétés européennes.

C'est encore la société arménienne catholique qui, en prenant, autant que possible, ce qu'il y a de bon dans nos usages , donne l'exemple d'une réforme aussi salutaire qu'elle est urgente. Nous avons donc trouvé à Tokat, contre notre attente, un commencement de société plus avancée peut-être que chez les catholiques de Constantinople; puisque, comme ceux-ci, ils n'ont pas imité quelques-uns de nos abus. Les femmes ne sont point bannies de la présence de l'étranger, surtout lorsqu'il se recommande par son attachement à la même foi , et qu'il manifeste l'intention d'être utile à la cause catholique. L'homme préoccupé des pensées du monde pourrait tracer ici un riant tableau des avantages qui lui ont été prodigués; mais, dans un sujet aussi grave, nous craindrions le reproche de frivolité ; et nous reprenons le fil de nos considérations précédentes.

Il faut donc effectivement qu'il y ait dans le catholicisme un élément de vie et de dignité extérieure qui manque au schisme et à l'hérésie; puisque les Turcs, qu'on ne peut accuser de partialité, ont une considération marquée pour les orthodoxes, et qu'ils ne les soumettent jamais aux mêmes avanies que les schismatiques. Le nom de Catholique sonne toujours autrement à leurs oreilles; et ils ont l'air de le prendre pour une exception. Cette remarque s'applique surtout à Tokat , qui nous a offert l'exemple inouï d'Arméniens catholiques et de musulmans vivant dans la même maison, avec une intelligence parfaite; au point

que quelquefois, par une singulière méprise, nous saluions comme des frères les enfants du prophète.

Le 1er juillet, nous quittions cette ville, d'agréable mémoire, et nous allions à Siwas, l'ancienne Sébaste de Cappadoce. Qui d'entre nous n'a pas lu ou entendu raconter avec attendrissement l'histoire de ses quarante enfants plongés dans un étang glacé par ordre du gouverneur, et mourant tous généreusement pour la foi ! Nous avons visité avec vénération le lieu de leur supplice. Il est situé à l'est de la ville, près de la porte de Césarée. Il ne reste de l'église élevée dans ce lieu par la piété des fidèles, qu'une fontaine couverte, de trente pieds carrés. Les Turcs savent que c'est un lieu saint, et ils viennent boire son eau pour guérir leurs maladies. L'emplacement s'accorde parfaitement avec le récit des historiens du temps ; et j'ai appris des habitants que les ruisseaux qui serpentent dans la prairie voisine, se débordant à la fin de l'automne, inondent les alentours, qui sont transformés en un vaste lac. L'extrême élévation du plateau sur lequel est bâtie la ville y rend l'hiver aussi rigoureux que dans le nord de l'Arménie ; pendant plus de quatre mois , la terre est couverte de glace et de neige. L'heure à laquelle je visitais ce lieu saint contribuait à donner à son aspect et à ses souvenirs quelque chose de plus touchant et de plus solennel. C'était au coucher du soleil; et le prêtre musulman chantait du minaret de la mosquée la cinquième prière. Derrière les cimes gigantesques de l'Anti-Taurus, la lune se levait pure et lumineuse. C'est à sa clarté que je puisai avec la main un peu d'eau de la fontaine sainte; et je me rappelai qu'elle éclairait aussi le triomphe des quarante martyrs, quand l'ange du Seigneur descendit du ciel avec les couronnes d'Immortalité!

Sébaste est renommée par la multitude innombrable de ses confesseurs , de ses vierges , de ses pasteurs et de ses autres saints.... Elle est citée à chaque page des martyrologes. Là siégea saint Biaise, dont la vertu et les miracles ont porté la gloire de son nom dans les royaumes les plus reculés de l'Occident. Son tombeau a échappé aux pillages et aux dévastations , qui , depuis l'arrivée des Arabes et des Turcs Seldjoukides , ont continuellement désolé cette cité. Il est situé au pied de la citadelle, dans une rue habitée par les musulmans. La maison appartient à une vieille femme turque , plus qu'octogénaire , nommée Kalcha. Elle vint, de sa main tremblante, nous ouvrir la porte; et, appuyée sur sa béquille, elle nous introduisit dans une espèce de caveau , éclairé par une lampe. « Allons prier « notre saint, dit Kalcha. C'est pour lui que je viens « chaque matin allumer cette lampe; et, cet hiver, j'ai « encore dépensé vingt-cinq piastres pour réparer la toiture « endommagée par les pluies. » A ce mot de Notre saint, le sourire vint involontairement sur mes lèvres; et je me permis de lui dire devant un concours d'autres femmes turques, attirées par la curiosité, que ce saint nous appartenait et qu'il était chrétien. — « Point du tout , reprit-elle « avec assurance , il est à nous ; mais je ne l'ai jamais « connu. C'était avant moi qu'il vivait ; vous étiez alors « fidèles comme lui ; et c'est ensuite que vous êtes devenus « Giaours. » Il fallait se taire devant cette érudition historique digne des Turcs ; et je me contentai de lui offrir la rétribution qu'elle attendait pour l'entretien du tombeau de So?i saint.

Il n'y a dans Sébaste même que quelques maisons catholiques. Il faut aller à une lieue de là pour trouver les autres. Le village de Perknick, composé de cent soixante

maisons, présente le singulier phénomène de ne renfermer que des catholiques, au milieu d'un pays infidèle ou schismatique. L'époque de sa conversion à la vraie foi remonte au commencement du dernier siècle ; alors qu'on suscitait à Tokat et à Angora de violentes persécutions contre les orthodoxes, et que le bienheureux Gomidas mourait en martyr à Gonstantinople. Un catholique arménien, nommé Michel, vint se fixer dans ce village. Sa vie régulière et pleine de bonnes œuvres lui gagna l'estime et la confiance des habitants. Comme il était instruit et lettré, il profita de cet avantage pour diriger l'éducation des enfants, auxquels il insinua peu à peu les principes de l'orthodoxie. Le desservant de l'église étant mort , on jeta unanimement les yeux sur lui pour le remplacer. Michel, qui croyait devoir accomplir la mission dont le Seigneur le chargeait visiblement, accepta cette dignité; et bientôt il eut gagné à l'Eglise tout le troupeau. Perknick devint ouvertement catholique.

Dans ces jours , il y avait parmi la nation arménienne un mouvement général de retour ; et c'est ce qui occasionna les persécutions dont nous avons parlé. Les chefs du clergé arménien de Sébaste, effrayés de la glorieuse conquête de Michel , le dénoncèrent charitablement au Muphti ou chef de la religion musulmane , ainsi qu'au pacha , en l'accusant d'infidélité envers le Grand-Seigneur et de complot avec les Francs, ennemis de la Porte. Ces accusations injustes furent écoutées ; et Michel fut cité en jugement , puis exécuté , à la porte de l'église de Sébaste, mise sous l'invocation de la Vierge Marie. Les dernières exhortations faites à son troupeau et l'holocauste de son sang , précieux devant le Seigneur, ont répandn sur Perknick une bénédic-

Êion efficace. Nous avons trouvé ce village inébranlable dans sa foi. Il est habilement dirigé par trois jeunes prêtres sortis du Mont-Liban et d'une instruction fort remarquable. Nous les avons trouvés présidant à la construction d'une église, qui surpassera par sa solidité et son goût celles des Arméniens. Ils ont fait de ce village comme une petite cité chrétienne, dont les excellentes lois ont imprimé aux habitants un caractère de probité qui les fait distinguer jusqu'à Constantinople.

D'après des conjectures historiques, dont Monseigneur Michaël de Césarée, qui est originaire dePerknick, m'a cité les preuves , fondées sur une vieille tradition , ils descendraient tous de la famille des Pagralides, race royale , qui les a gouvernés à plusieurs reprises , et qui, si la filiation n'a pas été interrompue , est peut-être la famille du monde la plus ancienne; puisque l'historien Moyse de Chorène nous la montre , dès l'époque des Arsacldes et des Sassanides, occupant les plus hauts emplois de l'Etat. Toutefois ils n'ont pas l'orgueil aristocratique, qui paraîtrait du moins tolérable chez eux. Nous avons trouvé le frère de l'archevêque paissant lui-même les innombrables troupeaux de moutons , qui font leur unique richesse. Tous sont élevés dans le respect et la plus humble soumission pour le Saint-Siège, signe caractéristique du vrai catholique. Je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur moi une vieille femme, plus que centenaire et entourée des quatre générations de ses fils et petits-fils. Lorsque monseigneur Scafi, missionnaire de la congrégation des Lazaristes , résidant à Constantinople , et mon très-honorable compagnon de voyage , se fut nommé à elle comme prêtre romain, élevé à Rome , la vieille femme, en enten-

dantce nom , vénéré parmi eux, éleva les yeux et les bras au ciel , en le bénissant d'avoir vu avant sa mort un envoyé du Souverain Pontife.

Le temps ne nous a pas permis d'aller à Gurun, petite ville de la Cappadoce, où se trouve un certain nombre de catholiques. Nous savons seulement qu'ils sont pauvres , et qu'ils manquent des avances nécessaires pour bâtir l'église, dont un nouveau firman leur permet la construction.

De Sébaste je voulais gagner Erzeroum , en traversant dans toute sa longueur la Petite Arménie, terre encore inconnue des voyageurs européens. Comme tout détail scientifique serait ici déplacé et profane , je renvoie à mes lettres adressées périodiquement à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le récitde la découvertede Nicopolis, ancienne ville, bâtie par Pompée et posée dans les cartes uniquement sur la foi des itinéraires romains, ainsi que le cours de l'Iris et du Lycus , dont j'ai trouvé les sources, ignorées jusqu'ici. Sans sortir de mon sujet, je m'arrêterai à Erzingam , ville du pachalik d'Erzeroum , et la plus importante après celle-ci. Située dans l'ancienne province d'Egérhéatz , elle est souvent mentionnée dans Moyse de Chorène et chez les autres écrivains anciens sous le nom d'Eriza et à'Erez. Je puis appeler sans crainte cette contrée la terre classique de l'Arménie chrétienne. Effectivement, c'est là que régnait Tiridate, lorsque saint Grégoire, honoré ensuite du titre dllluminateur, vint annoncer aux Arméniens, encore infidèles, la parole de l'Evangile. Tiridate, zélé pour sa fausse religion, infligea à cet apôtre des tortures si raffinées dans leur cruauté et si multipliées, qu'elles peuvent être opposées à celles du plus célèbre

martyr; mais, touché de la grâce, après sa guérison miraculeuse , obtenue par les prières de saint Grégoire , il embrassa la foi , qu'il avait méconnue et persécutée. Sa vie pénitente lui a ensuite mérité le titre de saint dans l'Église arménienne.

Tous ces lieux sont pleins des souvenirs de ces deux hommes. Nous avons fait le pèlerinage Justement renommé dans l'Arménie, du tombeau de saint Grégoire. Cette visite offrait d'autant plus d'intérêt dans ce moment, qu'elle est accompagnée de dangers réels. Le mont Sébouhé , où se retira le saint patriarche pour y terminer ses jours , se lie à la longue chaîne du Dassim-Dagh , qui embrasse tout l'horizon , avec la ceinture éternelle de ses neiges. Or ces montagnes sont un rempart qui protège , depuis un temps immémorial , les tribus insoumises des Curdes, qui sont dans un état de révolte ouverte avec le Grand-Seigneur, et que nous savions occupées aux préparatifs mêmes de la guerre que vient leur livrer Hafiz-Pacha. Chaque jour ils sortent de leur retraite et infestent ces lieux saints et les autres vallées environnantes ; au point que le Mussellim , ou gouverneur d'Erzingam, ne se croit pas en sûreté dans sa ville. Plusieurs pèlerins récemment dépouillés ont jeté la terreur parmi les autres Arméniens , qui ne viennent plus , comme autrefois , faire cette visite, qu'ils considèrent comme un devoir. Néanmoins nous nous résolûmes à parcourir ces lieux, espérant que notre qualité de Francs, nos armes, notre tenue militaire, et surtout la protection du saint, écarteraient le péril de nos têtes.

Nous partîmes , au nombre de six , guidés par un Curde, connu de tous les autres par son intrépidité, et à la foi duquel nous nous étions confiés. La main de la Providence

nous ramena sains et saufs à Erzingam , après avoir vu le monastère d'Avak , que la tradition fait remonter à saint Thaddée ; Tortan , l'antique sépulture des patriarches et des rois arméniens ; Sourp - Lousavoritch , placé au pied du Sébouhé , où est creusée l'énorme caverne qui servit de retraite à saint Grégoire , et le couvent d'Agob , bâti par Tiridate, ainsi qu'un grand nombre d'autres qui remplacèrent les temples , élevés par le paganisme à la déesse Amis , la Vénus des Arméniens.

Le premier patriarche des Arméniens avait admirablement choisi le lieu de sa pénitence. Ni les gorges les plus sauvages de la Suisse et du Tyrol , ni les rocs les plus arides des autres parties de l'Anatolie, ne m'ont présenté un spectacle aussi complet de terreur et de désolation. Le sol , bouleversé dans ses entrailles par les tremblements de terre qui ont renversé huit fois la ville d'Erzingam , a quelque chose de confus et de primitif qui rappelle le chaos. Quelques pins, semés au hasard par le caprice des vents , apparaissent sur les cimes, comme d'humbles arbustes; et les cris des vautours affamés, qui se mêlent au bruissement de mille ruisseaux, alimentés par les neiges, troublent seuls le silence de cette vaste solitude. Sur les plateaux supérieurs, vous trouvez quelquefois un campement de Curdes, avec leurs troupeaux de vaches et de chèvres. Ils viennent là passer quatre mois ; puis le froid reprend son empire et les chasse vers la plaine. Déserts de la Thébaïde, qui avez enfanté à l'Eglise tant de saints anachorètes , j'ose vous comparer les vallées de Tortan et les précipices du Sébouhé ! Que l'homme qui veut divorcer avec le monde et perdre l'amour de cette nature sensible , qui nous éloigne toujours de Dieu , vienne s'ensevelir, comme saint

Grégoire, dans ces cavernes, pour y passer ses jours et ses nuits dans la prière et la contemplation ; et bientôt il aura atteint les premiers degrés de la vie spirituelle.

Me voici actuellement à Erzeroum , devenue la ville la plus importante de toute l'Arménie par sa situation favorable sur les limites de l'Empire Ottoman, de la Russie et de la Perse. Depuis la dernière invasion des Russes , elle est fort déchue ; parce que les vainqueurs se sont retirés avec la plus grande partie des familles arméniennes. On jugera delà généralité de l'émigration parle nombre des catholiques restés dans la ville. De quatre cent cinquante familles, il n'en est demeuré que trente-six; aussi certains quartiers sont déserts et en ruines. Ce petit troupeau orthodoxe a été laborieusement converti par le zèle des jésuites, vers la fin du xvne siècle. En 1688 le Père Roche et le Père Beauvoilier venaient avec un firman , obtenu par le crédit de notre ambassadeur, M. de Guillerague , établir à Erzeroum une mission centrale. Malgré les persécutions que souleva contre eux la jalousie ignorante des schismatiques, ils avaient déjà retiré de l'erreur plusieurs milliers d'âmes , après quelques années. Dès cette époque , on faisait valoir près des Turcs les injustes et niaises accusations qu'ils conspîraientcontre le Grand-Seigneur en faveur des Moscovites. Une secte qui pour sa défense est réduite à mettre en jeu les intérêts et les passions de la politique , prouve suffisamment sa fausseté et son impuissance. Que penser donc des Arméniens, qui, alarmés de l'émancipation des catholiques, ont obtenu, à force d'intrigues et à prix d'argent, le déplorable firman qui défend à tout sujet de l'empire de changer de religion. En travaillant contre le catholicisme, ils portaient un coup funeste au christianisme même,

puisqu'ils éloignaient les musulmans, les juifs ou ceux de toute autre secte qui eussent voulu venir à eux. Quelle effrayante obstination à repousser la lumière ! Et quel terrible compte ils rendront au Seigneur d'avoir provoqué la promulgation d'un ordre aussi barbare, qui dépouille l'homme du droit sacré et imprescriptible de la liberté de conscience ! Gémissons de voir momentanément le prosélytisme gêné par ces fragiles entraves, qui seront brisées par le premier coup de vent des révolutions qui grondent sur ces pays. En attendant, nous aurons la consolation de dire que la statistique des catholiques arméniens est beaucoup plus satisfaisante que nous ne le pensions , en nous en rapportant aux lettres et aux mémoires des missionnaires protestants. D'après la relation d'un Voyage en Arménie et en Chaldée, publiée à Boston, en 1833, par MM. ***.et Dwight, on croirait que le catholicisme y est totalement éteint. On va même jusqu'à annoncer, avec un ton de mépris plaisant, que la secte ne peut plus se propager en Orient. Qu'il nous soit cependant permis de citer le nombre des Sectaires répandus dans le district de Trébizonde et d'Erzeroum ; et, lorsque dans une prochaine lettre nous ferons connaître le résultat des missions de ces Messieurs, établis très-confortablement à Trébizonde, à Tauris et sur les bords du lac d'Ormiah, lieux que nous avons aussi visités nous-mêmes , nous laisserons au lecteur la peine de juger s'ils ont bonne grâce à tenir ce langage.

A Erzeroum donc il reste trente-six familles catholiques, dirigées par M. Silvianî , prêtre arménien , plein de résolution et d'adresse pour manier les Turcs. Elles entreprennent à présent la construction d'une église , faveur que n'avaient jamais pu obtenir les Jésuites , dans les temps les plus

prospères de leurs missions. De ce point, traçant sur tous les pays environnants comme un cercle géographique, nous y ferons entrer les villes et les villages qui ont quelques catholiques. Ainsi , en commençant par la plaine d'Erzeroum, nous nommerons Touandje, où il y a seulement trois familles arméniennes ; trente-sept autres ont émigré avec les Russes. A Ardzati , deux familles ; cent dix autres ont passé sur le territoire de la Russie. A Inns , dix-huit familles , avec une église et un prêtre. A Rabat, cinq familles ; les autres sont parties. A Norachem de Tortoum , trente-sept familles, sans prêtre ni église. A Kumuchkané, sept familles ; quarante-trois ont émigré. A Trébizonde , soixante-dix familles et une église, avec deux prêtres. A Artuin, deux mille cinq cents âmes. A Hordzvil , vingt-une familles, avec une église. A Ardanoutche, quatre-vingts familles et une église. A Satlel , soixante-dix familles et une église. A Peghigour, vingt familles. A Devlet, huit familles. A Mamanélis, cinq familles. A Tandzout, dix-huit familles, sans prêtre ni église. Dans la province de Kiskim, on trouve cinq villages, avec leurs prêtres et leurs églises, qui réunissent trois mille catholiques. A Rhars, sept familles. Près de là , dans l'ancienne plaine de Chirag, plusieurs familles abandonnées. Dans le district d'Alasgherd , trois villages catholiques , avec une église et deux mille âmes. A Bedlis, une seule famille; mais elle compte cinquante personnes ; nous dirons plus tard son histoire. A Mouche, vingt-sept familles. Près de là Oghounk, avec dix-huit familles, et Nordachem, village tout catholique, sur le territoire russe. A Akheltskha , ou en géorgien , Akhaltsikhe, c'est-à-dire la Nouvelle forteresse, quatre mille catholiques , et quinze cents dans les environs : ils ont cinq

prêtres et deux églises. A Âkhirkaleh, milleâmes, avec trois prêtres. A Lorou , cinq cents catholiques et trois prêtres. A Karaéklissé, trente familles et deux prêtres. A Keftarlou, cinquante familles, une église et un prêtre. Près de là, trois villages, peuplés de mille âmes environ. Enfin à Tiflis , soixante familles, qui sont dirigées par les Pères Capucins.

Avant de passer aux réflexions que suggère ce dénombrement assez long des catholiques arméniens , nous ferons quelques remarques sur certains de ces lieux. A Artuin, on bâtit actuellement une église ; mais le peuple étant trop pauvre pour payer des ouvriers , toute la population s'emploie avec un infatigable courage. Ils transportent à force de bras, de la distance de deux lieues, des blocs de pierre que les plus fortes machines pourraient à peine mouvoir. Les hommes travaillent le jour et les femmes les remplacent la nuit. Quel zèle digne des premiers chrétiens !

L'origine de la famille de Bedlis mérite d'être citée. Le grand aïeul de cette famille avait été ordonné prêtre , pour diriger les catholiques qui passent dans cette ville fort commerçante , et dont le nombre s'élève toujours à quatre cents. Durant la dernière persécution , les schismatiques emmenèrent comme prisonnier ce bon vieillard , nommé Grégoire Khoroian , au monastère de saint Garabed, le plus célèbre après celui d'Echmiadzin. Là , on le frappait matin et soir à coups de bâton , pour le contraindre d'abjurer sa foi ; mais le vieillard ne leur répondait jamais que par ces mots : Comment changerais-je de Vor pour le fer ? Un jour, le chef d'une tribu curde vint chercher l'hospitalité à ce couvent; et, par hasard , il entendit le cri habituel de Grégoire Khoroian, supportant son épreuve jour-

nalière. Le Curde fait venir le vieillard; et, après s'être informé de la cause de sa détention, indigné de la conduite des Arméniens , il le délivre et le conduit à Norachem. Grégoire continua pendant plusieurs années d'administrer le troupeau catholique dispersé dans les environs; et, lorsque, accablé de vieillesse, il était sur le lit de mort , prêt à rendre sa belle âme à Dieu , le prêtre chargé de le remplacer arriva juste à temps pour recueillir son dernier soupir et lui donner les consolations suprêmes de la religion.

Le village de Norachem est divisé en deux parties, une catholique et l'autre schismatique. Les Arméniens donnent à la première le nom de Frenk-Norachem , affectant, comme nous l'avons dit, de confondre ainsi les catholiques avec les Francs. Au temps de la même persécution, ils voulurent s'emparer de leur église, et employèrent à cet effet, l'intervention des Turcs; mais les catholiques , renommés dans tout le pays pour leur courage, prirent le parti de repousser la force par la force. Ils improvisèrent une milice; et, restant sans cesse l'arme au bras, ils déjouèrent les attaques des Turcs et des Arméniens.

Il est triste d'avouer que tous ces catholiques sont privés d'instruction , parce qu'ils n'ont pas les moyens de former des écoles, ni d'entretenir des maîtres. Le clergé manque également de ressources; et les frais occasionnés par les voyages des prêtres visiteurs absorbent en partie ses revenus, qui sont prélevés uniquement sur la piété des fidèles. On conçoit donc combien il serait important d'établir à Erzeroum un centre d'action propre à seconder le clergé du pays et à donner l'instruction aux enfants. Nous savons que le gouvernement russe, ennemi mortel du

catholicisme, prend toutes les mesures nécessaires pour amener avec le temps à sa communion les Arméniens de notre église qui sont passés sur son territoire. A cet effet , il défend aux prêtres d'instruire le peuple ; il interdit à tout prêtre étranger l'entrée des frontières; et, comme ils n'ont pas d'évêques , lorsque ces pasteurs viendront à manquer, ils ne seront pas remplacés; et tous tomberont dans le schisme. Que ceux qui sont chargés parle Seigneur de garder et de propager la foi ouvrent les yeux sur l'état de l'Eglise orthodoxe dans cette partie de l'Orient. Nous les en conjurons; qu'ils viennent au secours de ces frères malheureux; qu'ils les aident à bâtir ou à orner leurs églises ; qu'ils leur envoient des hommes capables d'annoncer la sainte et pure doctrine; qu'ils resserrent les nœuds de l'union qui doit identifier l'Eglise orientale à celle d'Occident; et, sans aucun doute, la vigne du Seigneur poussera encore dans ces contrées des rejetons vigoureux et abondants. Que les prêtres de France ou d'Europe qui ne peuvent employer chez eux leur zèle se consacrent à la vie généreuse et admirable des missions; qu'ils passent la mer, comme leurs ancêtres, pour commencer la croisade intellectuelle. Les temps n'ont jamais été plus propices. Le mahométisme croule de toutes parts, comme la puissance des peuples soumis à ses lois ; l'hérésie ne peut lutter contre la science actuelle; et, avant que ces contrées soient peut-être envahies par le voisin qui les convoite, il est bon que le catholicisme prenne de nouveau racine dans cette terre , afin qu'on ne puisse pas l'en bannir.

La France est la patronne temporelle du catholicisme en Orient. Aujourd'hui il a plus besoin que jamais de

son appui. D'ailleurs , si la charité infatigable des Français l'assiste de quelques-uns de ses dons, il en reviendra une gloire durable pour notre patrie et un grand bien pour la religion catholique.

Eugène Bore,

PJECE A CONSULTER

Le Mémoire suivant, adressé à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ne faisant que répéter des détails déjà donnés dans le Journal de voyage , en y ajoutant quelques remarques scientifiques, nous avons cru devoir le rejeter à la fin, comme pièce bonne à consulter

MÉMOIRE A L'ACADÉMIE

DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES

Tokat, près de l'ancienue Cornarut-Pontiea, ce 24 juin x838.

Messieurs ,

Je puis seulement aujourd'hui continuer le rapport des observations principales que me fournit mon voyage à travers l'Anatolie, n'ayant fait aucune halte depuis Héraelée, d'où je vous ai adressé ma première lettre. Cette ville mériterait à elle seule d'occuper quelques instants votre attention; mais, comme elle a été assez récemment l'objet des explorations d'un savant compatriote, je ne m'y arrêterai pas. Il me suffira de vous dire que, parmi les quelques inscriptions qu'on y trouve, celle de l'Acropole est la mieux conservée et la plus importante, et que la célèbre caverne d'Achéruse, où les poètes plaçaient une des portes des Enfers, n'est ni aussi vaste , ni aussi effrayante qu'elle apparaît de loin à notre imagination. D'Héraclée je voulais aller à Tium, en pénétrant dans l'intérieur des terres, au lieu de suivre les côtes, chemin plus court et plus facile à la vérité, mais dénué d'intérêt historique. D'ailleurs, la confusion et l'incertitude des cartes étaient un nouveau motif pour moi d'éclaircir les doutes qu'elles faisaient naître dans mon esprit. Je me dirigeai au sud-est, vers le lieu où les géographes placent les deux villes de Flaviopolis ou Cratia et de Claudiopolis. En quittant Héraelée, je suivis pendant deux heures les traces d'une ancienne voie , sur laquelle je trouvai un tombeau de l'époque païenne, près de deux fontaines, qui devaient être sacrées ; car elles avoisinaient un temple, dont je reconnus aisément les ruines et l'emplacement. Ensuite j'arrivai aux bords du Lycus, rivière qui ne commence à être navigable qu'à une lieue de son embouchure. Au delà , ce

n'est guère qu'un torrent, dont le lit est formé par des rocs calcaires, que dominent de hautes montagnes. Deux restes de ponts de construction romaine et placés à quatre lieues de distance, me prouvèrent qu'il y avait autrefois une route assez fréquentée entre la ville que je venais de quitter et celles que j'espérais découvrir.

Après douze heures de marche , j'avais remonté jusqu'aux sources du Lycus. Il descend d'un plateau assez élevé, donnant naissance à beaucoup de ruisseaux, qui tous prennent la direction du couchant; tandis qu'au delà de ce plateau l'on entre dans une nouvelle vallée, dont les cours d'eau descendent vers le nord -est. La chaîne de montagnes qui court du nord au sud devait servir de limites au territoire des Mariandyniens, vassaux de la ville d'Héraclée, et à la province des Caucones, dont Tium était la capitale *. Je suivis les circuits de cette vallée pendant trois heures ; et j'arrivai au village de Tcharchembé, près duquel je pensais rencontrer Claudiopolis {Bjthinium). Autour de ce village, dans un rayon de quatre à cinq lieues, on en trouve plusieurs autres, qui portent, comme lui, les autres noms de la semaine turque, tels que Bazar et Perschembé , etc. , etc. Ce dernier fut pour moi l'occasion d'une méprise , grâce à laquelle je reconnus une erreur des géographes, peu sensible à la vérité sur la carte, mais qui peut néanmoins , comme on va voir, égarer le voyageur et augmenter inutilement ses fatigues. Avant de chercher Claudiopolis, je voulais aller à la découverte de Cratia, placée par Rennell au midi de Tcharchembé et près de Perschembé. Je partis donc avec mon guide pour Perschembé ; et je fus tout étonné de me voir conduire au nord , lorsque je comptais marcher au sud. C'est alors que je reconnus l'erreur de ma carte, Perschembé étant en effet plus voisin de la mer que Tcharchembé et sept lieues plus au nord. Je revinssur mes pas et je m'informai si, près du village que je venais de quitter, il ne se trouvait pas quelques ruines. Les Turcs sont générale-

1 $trab. xii, h, p. 5/|3.

ment d'une insouciance extrême; et, comme ils ue conçoivent pas l'intérêt que l'on'peut porter à des pierres , ils ne font aucune attention à celles qui les avoisinent , à moins qu'elles ne soient dans leur propre champ. Leurs réponses sont donc ordinairement négatives ; d'ailleurs, lorsqu'ils affirment , ils vous induisent en erreur, attendu qu'ils n'ont aucune idée de la chronologie, ni de l'histoire, et que tous les styles d'architecture ne font qu'un à leurs yeux. Je parvins néanmoins à savoir que, à quelque distance de Tcharchembé, il y avait une vieille forteresse. Je me dirigeai à l'ouest, pendant une heure environ ; et, après avoir franchi une montagne, je descendis dans une espèce de vallée, au milieu de laquelle s'élève une haute colline, qu'un torrent entoure, comme un fossé. La colline s'étend sur un plan incliné vers le midi. Je montai au sommet et j'y vis des fondements de murs de construction romaine. La multitude des pierres roulées dans le vallon prouvait que ce fort avait eu de l'importance comme point militaire. Il devait servir de poste aux Romains, nouveaux conquérants de ces provinces j pour garder le passage des montagnes qui mènent à Héraclée , à Tium ou dans la Paphlagonie. Selon toute apparence, c'est bien l'emplacement de Claudiopolis, que l'on a cru faussement être à Bartan, petite ville toute moderne, située à huit lieues plus au nord-est, sur les bords du Parthenius. Claudiopolis portait aussi le nom de Castromena ; et ce nom convient parfaitement à la ville dont je viens de décrire les ruines ; car elle a dû être plutôt un lieu de campement qu'une cité proprement dite. Elle faisait partie du territoire désigné plus tard sous le nom d'Honorias , dans lequel étaient comprises les villes de Prusias-ad- Hippium , d'Héraclée, de Tium et de Cratia.

Quant à cette dernière ville , je n'ai pu en trouver aucun vestige, ni au nord, ni au midi ; je ne puis donc contredire les géographes, qui la placent à Baïander.

Je n'ai trouvé à Claudiopolis d'autre inscription que celle d'un tombeau, d'une structure romaine fort remarquable-, et elle ne donne aucun éclaircissement sur le nom, ni l'histoire de la forteresse. Il n'est pas inutile d'ajouter que cette cité romaine

ne devait pas être située sur la rive orientale du Billœus, ou Falios. Ce fleuve, assez large et fort rapide, coule plus à l'est , à quatre heures de marche.

De Claudiopolis, je fus conduit , en cherchant toujours Cratia, à l'embouchure du Falios, où était la ville de Tium. Ses restes sont dignes de toute l'attention du voyageur; et Strabon me semble la juger bien sévèrement, lorsqu'il dit qu'elle mérite seulement d'être mentionnée à cause de Philetère, de la race des Attales, qui y exerça son autorité. Sa citadelle, d'une construction pélasgique1, sa double enceinte de murailles, son aqueduc, dont trois arches subsistent intactes, l'emplacement de son arène, les débris de ses temples, dont deux sont encore bien conservés, tout cela annouce une opulence et une autorité politique qui donnent le droit, de supposer à cette ville une glorieuse et noble existence. Un de ses temples, construit avec tout le luxe du style corinthien, m'a présenté, sur un des marbres écroulés de son sanctuaire, cette inscription, dont je n'ai pu deviner le sens:

€n 4 GiK

Je n'ai pas trouvé d'inscriptions sur dix-huit pierres sépulcrales, semblables par leur forme à celle dont je parlais dans ma dernière lettre. Elles sont situées dans le champ mortuaire de la ville, convenablement exposé au vent froid du nord, sur le bord triste et nu de la mer.

Le 24 mai, je quittai Bartan, éloigné de huit heures de Tium ; et je gravis la haute montagne qui sépare cette ville turque assez moderne de l'ancienne Amastris, actuellement Amasserah. Sur le versant septentrional , je trouvai un monument assez curieux. Dans le roc vif, taillé au ciseau perpendiculairement à une hauteur prodigieuse, j'ai vu une statue, représentant un homme vêtu de la toge romaine; les pieds et la tète seulement sont mutilés. Au-dessus de la niche

1 Suivaut quelques anciens historieus, le peuple de Tium était une colonie de Pélasgcs. Voyez Strab. 1. xir, c, 2. 1. c.

est une inscription, que la mousse recouvre malheureusement. Comme il aurait fallu faire construire un échafaudage pour y atteindre, ce qui aurait exigé plusieurs jours de travail et des frais considérables, j'ai dû renoncer à la lire, et me borner à conjecturer que c'est peut-être la statue de Pompée, qui soumit ces contrées et renversa la puissance de Mithridate, dont le royaume s'étendait jusqu'à Héraclée. A côté de la statue est une colonne d'ordre toscan, surmontée d'un aigle, qui tient entre ses serres deux rameaux d'olivier. Sur le piédestal est une inscription latine à peine visible , où j'ai cru distinguer les deux mots : Amastris salvatori. La position de ce monument est admirable; il domine majestueusement la mer et la vallée profonde où est bâtie Amasserah. Les fontaines , les tombeaux et le temple, assez semblable à une grotte, que j'ai rencontrés à quelque distance, prouvent que ce lieu était un but de promenade, et peut-être aussi de pèlerinage pour les habitants de la ville. Après avoir descendu, durant une heure, une pente raide et sinueuse, on arrive à la petite plaine qui était l'emplacement même d' Amastris. Elle est gracieusement assise au bord de la mer, entre ses deux ports , ouverts, l'un à l'ouest , et l'autre à l'orient. Le rocher qui la protège au nord et qui formait sa citadelle est l'ancienne Sésame , que Strabon appelle avec justesse l'acropole d'Amastris », et que les géographes placent mal à propos à une lieue de distance plus à Test. Le port qui regarde le couchant est seul fréquenté aujourd'hui , depuis que le môle qui défendait l'autre des lames de la haute mer a été détruit. L'épaisse ceinture de murailles qui entoure la presqu'île de Sésame, et à laquelle ont été successivement accolées les fortifications mesquines du Bas-Empire par les Génois et les Turcs, donne une haute idée de la force maritime de cette cité , construite par une femme, fille d'Oxyarte, frère de Darius, et épouse du tyran d'Héraclée, laquelle donna son nom à la ville. Mais ces constructions admirables n'égalent point encore celles que j'ai trouvées à l'extrémité méridionale de la ville. Là j'ai compté dix-neuf

1 Strab. 1. xii, p. 544,

voûtes, de onze mètres d'ouverture chacune, formées de pierres massives, jointes entre elles sans le secours du ciment. D'abord je ne pouvais concevoir le but et l'usage de ces énormes bâtisses, que j'ai cru un instant destinées à la défense de la place. C'est en examinant la longue terrasse qu'elles supportent, et son exposition au vent frais du nord , c'est en comprenant l'inutilité de toute espèce de fortification dans ce lieu, situé à mi-côte d'une montagne, dont l'autre côté est baigné par la mer, et surtout en me rappelant les célèbres jardins suspendus de Sémiramis à Babylone , et des rois de Perse à Persépolis et à Suse , que j'ai pensé à attribuer la même destination à ces travaux, entrepris sans doute par une femme qui descendait de ces mêmes rois de Perse, et qui voulait imiter la reine célèbre dans tout l'Orient. Que ceux qui ont mis en doute l'existence des terrasses aériennes de Babylone viennent à Amastris, et ils en comprendront la possibilité. Je craindrais le reproche d'exagération, si j'ajoutais que ces dix-neuf voûtes , ayant une profondeur de quatorze mètres, communiquaient à d'autres voûtes, à l'aide de portes très-apparentes, mais obstruées aujourd'hui par les décombres. Ces deuxièmes voûtes devaient se lier à d'autres . qui se prolongeaient jusqu'à la montagne, dans toute la largeur de la terrasse. Nous retrouvons donc encore ici ces sortes de souterrains royaux, travaux immenses, exécutés, dit-on, par la même Sémiramis dans son château de plaisance, que je dois retrouver à Van1. Ce jardin devait être comme un lieu enchanté, durant les brûlantes chaleurs de la canicule; et la végétation vigoureuse des plantes sauvages qui y croissent fait regretter qu'une culture soignée n'embellisse plus ce somptueux parterre. En allant me désaltérer à une fontaine limpide qui l'arrose, et où il me semblait apercevoir quelques traces de constructions, je trouvai avec joie un fragment de marbre, que quelque Turc avait jeté là, sans doute afin de ne pas se mouiller les pieds, en se penchant pour puiser de l'eau. Des caractères grecs de trois pouces de longueur, gravés avec

' Moïse de Chorène, Ris t. armén., lib. i. chap. xxvr. Xenoph., Cyrop.^ vnr, op. p. a33. IJeeren, XJber die Polit, des ait en Welt. Ier vol. p. 5^o.

une netteté admirable, m'annonçaient que ce même fragment était détaché de quelque monument public d'une certaine importance. Effectivement, mon compagnon de voyage, M. Scafi, prêtre de la mission française des Lazaristes de Constantinople, dont je vous ai déjà parlé , étant allé aux environs à la découverte, m'appela pour me montrer, à l'extrémité de ce jardin, un temple fort bien conservé, de construction romaine. Le frontispice de cet édifice élégant, mais peu étendu, était orné d'une inscription bilingue en latin et en grec. M. Scafi osa se hisser, à l'aide d'une échelle assez peu solide, à la hauteur des lettres, pour écarter les rameaux de lierre qui en couvraient une partie; le reste était endommagé et mutilé à dessein. La pierre de la fontaine venait de ce monument , comme la forme des autres lettres et la nature du marbre l'indiquaient. Elle me sembla même se lier à la partie dont nous avons pu déchiffrer quelques autres lettres. Quant aux caractères latins, ils étaient assez apparents pour me laisser lire le nom de l'empereur Sévère et de la quatrième légion gauloise, qui probablement avait autrefois elle-même édifié ce temple, en se reposant de ses victoires. Je sentis involontairement mon cœur palpiter d'un mouvement d'orgueil national, en pensant que mes barbares ancêtres étaient venus répandre leur sang sur ce sol , où je ne croyais pas trouver un souvenir de ma patrie. Je soumets , Messieurs, à votre critique ce que j'ai lu.

Pierre de !a fontaine.

Monument.

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