LES RELIGIEUX ARMÉNIENS DE VIENNE
Trieste, ce 16 novembre 1837.
Toutes choses étaient providentiellement préparées sur la terre pour la propagation de l'Evangile, lorsqu'il fut prêché aux hommes. A la division politique des royaumes et des empires, cause directe et inévitable de la diversité des cultes et des symboles , avait succédé l'unité sociale du monde grec-romain. Autour de ce centre civilisateur se groupaient les peuples nouvellement conquis du nord de l'Afrique et de l'Asie occidentale. Régis par les mêmes maîtres et administrés par des lois égales, tous formaient comme un milieu social, compact et homogène, à travers lequel se transmettaient, rapidement, d'un pays à l'autre, toutes les idées religieuses et philosophiques. Voici comment le christianisme, dès le commencement du second siècle, avait envahi l'empire romain; et pourquoi des traces de la nouvelle doctrine se manifestèrent simultanément à ses extrémités les plus opposées. La frontière où s'arrêtaient les hordes appelées plus tard à partager les dépouilles de leurs dominateurs était aussi la limite du mouvement intellectuel; et ces peuples ne pouvaient être initiés à une idée religieuse que par la propagande de Y apostolat. Il fallait qu'un ou plusieurs hommes se dévouassent, en venant révéler à leurs frères la vérité qu'ils avaient connue. Cet important devoir de l'initiation était rempli , chez les uns par un pauvre missionnaire, chez d'autres par quelque saint évêque; et chez plusieurs, ainsi que nous le voyons
parmi les nations du nord de l'Europe , par une pieuse reine qui gagnait d'abord son époux à sa croyance.
L'apôtre des Arméniens fut leur premier patriarche, l'illustre saint Grégoire, surnommé à juste titre Villuminateur; puisque c'est lui qui , selon les anciens chants liturgiques de leur Eglise, « les tira des épaisses ténèbres de « l'idolâtrie, et fit luire à leurs yeux la lumière incréée « du Verbe fait chair. » Elevé à l'école de Césarée , Grégoire y avait puisé avec la science grecque les principes de la foi chrétienne. Il revint dans sa patrie, convertit le roi Tiridatc, son persécuteur, et jeta les fondements de l'Eglise arménienne , que les lumières et la sainteté de ses pères et de ses docteurs ont élevée à un haut degré de gloire dans l'Orient. Les successeurs de Grégoire se montrèrent dignes, par leur savoir et leurs vertus, d'occuper le siège patriarcal , tant qu'ils demeurèrent dans l'orthodoxie, c'est-à-dire jusqu'à l'époque du concile de Chalcédoine. Mais lorsque la doctrine d'Eutychès et les principes du monophysisme eurent altéré l'intégrité de la foi , la nation entière fut comme frappée d'une impuissance soudaine. Elle s'arrêta dans la voie de la civilisation et perdit son indépendance politique. Le clergé déchut de la gloire littéraire que les écrivains du quatrième et du cinquième siècle avaient fait rejaillir sur le corps tout entier. On concevra facilement la raison de ce changement, si l'on réfléchit que les Arméniens, en se séparant de l'Eglise romaine et de l'Eglise grecque, encore orthodoxe, se privaient des ressources de la civilisation, dont Rome et Constantinople étaient les deux principaux foyers ; en même temps qu'ils ne devaient plus espérer de trouver dans leurs gouvernements des protecteurs contre la puissance envahissante des Arabes.
Dès le second siècle de l'Hégire, les khalifes étendaient leur juridiction sur la majeure partie de ces contrées, dont les habitants abandonnés à eux- mêmes étaient dépouillés de la liberté civile et religieuse. 11 y eut, à la vérité, une ou deux époques plus heureuses, où la royauté, rétablie avec de persévérants efforts , semblait reprendre vie, et ouïes lettres jetèrent de nouveau un assez vif éclat. Maïs comme ni les patriarches, ni les rois ne désiraient véritablement se réunir au centre de la catholicité, et qu'ils persistaient avec un triste orgueil à s'isoler dans leur propre faiblesse, la nation ne put se relever; et elle resta gisante sous le joug des Seldjoukides , des Ortokides et des Perses , qui tour à tour emportaient un lambeau de son territoire, jusqu'à ce que la puissance ottomane vînt définitivement lui porter le dernier coup.
Au milieu des révolutions politiques et religieuses qui bouleversèrent perpétuellement la face du pays , il s'était conservé dans la nation même une autre nation, bien inférieure en nombre et presque inaperçue, qui était constamment restée fidèle à la foi de l'Eglise catholique. Elle avait généreusement résisté à des séductions de tout genre ; et, travaillant sans cesse à la réunion des deux Eglises arménienne et latine, elle avait encouru la grave accusation d'agir contre les intérêts du pays; tandis que , dans la réalité, elle pouvait seule servir efficacement sa cause, en resserrant les liens qui l'unissaient anciennement à la catholicité tout entière. Quelques missionnaires envoyés par la propagande de Rome contribuèrent malheureusement, par leur zèle indiscret et par leur complète ignorance de la langue , des mœurs et des préjugés de la nation , à retarder l'époque de cette réunion , au lieu de la hâter. Il fal-
lait, pour qu'une tentative de cette nature réussît, qu'elle eût un caractère national, ou autrement, que son plan fût conçu et exécuté par des Arméniens versés dans la littérature et dans l'histoire politique et religieuse de leur patrie. A cet effet, Dieu suscita, au commencement du dernier siècle , un homme qui consacra les sueurs et les fatigues de sa longue vie à préparer le retour de ses frères à l'unité catholique; il se nommait Méchilar, nom d'un heureux augure pour les siens , puisqu'il a dans sa langue la signification de consolateur.
Méchitar, que ses fréquentes relations avec les missionnaires catholiques avaient conduit à étudier les lettres et les langues de l'Occident, comprit bientôt que la civilisation et la science s'étaient réfugiées depuis longtemps en Europe ; et qu'il fallait élever sa nation à la hauteur des peuples latins, pour la tirer de l'état d'abjection où l'avait réduite le despotisme des Turcs. Mais il sentit aussi qu'un seul homme ne pouvait effectuer cette régénération intellectuelle, et que ses efforts isolés viendraient toujours se briser inutilement contre les obstacles sans nombre semés sur sa route. Le travail de plusieurs, coordonné vers ce but commun et ennobli par une pensée chrétienne, était à ses yeux, avec raison, le seul moyen de réussite. Ce n'était , en d'autres termes, que l'association religieuse, proscrite aujourd'hui par les mêmes lois qui proclament contradictoirement la liberté de conscience : elle, qui, fécondée parle catholicisme, a faîtéclore dans son sein toutes ces admirables institutions de frères pénitents expiant nos fautes par leurs austérités; de moines laborieux entretenant pendant les jours de barbarie le feu sacré de la science; de religieux soldats mourant sous le fer des musulmans pour la croix; de vierges dé-
vouant leur vie au soulagement de toutes les souffrances humaines : sans parler des confréries et des corporations , qui , durant le moyen âge, ont couvert l'Europe de ces merveilleux monuments, que notre art, devenu païen, ne peut même imiter.
Notre pauvre prêtre arménien parcourut pendant quinze ans l'Asie Mineure et l'Arménie pour s'adjoindre quelques ouvriers. 11 endura les persécutions des Turcs et de ses frères dissidents, et eut à lutter contre mille autres difficultés inattendues; mais sa constance fut bénie du ciel, et il parvint à trouver un asile à Modon , où il se retira sous la protection du gouvernement vénitien , qui possédait alors la Morée. Lorsque les Turcs s'emparèrent de ce pays, les Arméniens se réfugièrent à Venise. La république leur accorda l'île de Saint-Lazare, et ils y ont fondé un couvent, qui depuis, par le savoir de ses religieux et par les publications de ses belles presses orientales , s'est acquis une haute renommée '.
Le nombre des disciples de Méchitar s'accrut si rapidement, qu'il songea bientôt à établir ailleurs une succursale de son monastère. On raconte que peu de temps avant sa mort il eut un songe, dans lequel un de ses enfants bien-aimés, le jeune Sutchkardanchéan , lui apparut cueillant un rameau d'un arbre qu'il venait de planter et le ponant dans une autre terre fertile, où il prit soudain racine et poussa des rameaux couronnés de fleurs et de fruits. Cette espèce de vision se réalisait vingt ans après la bienheureuse mort du fondateur.
En effet , les deux religieux Dieudonné Babik et Minas
' Le lecteur qui voudrait avoir de plus amples renseignements sur la congrégation des Méchitaristes de Venise, pourra consulter le petit
Gasparenz quittaient Venise en 1 773 , et se transportaient sur la rive opposée du golfe, dans les murs de Trieste, vieille colonie romaine, qui, dès le quatrième siècle de notre ère, manifestait déjà ce goût et cette habileté commerciale, qui, prodigieusement développés dans ces derniers temps, lui assurent à tout jamais le sceptre de la Mer Adriatique. En 1775, Marie-Thérèse autorisait leur établissement dans une portion du terrain occupé précédemment par les jésuites, tombés dès lors sous le poids d'une proscription générale. A cet emplacement attenait l'église de Sainte-Lucie, dite aussi l'église des Saints-Martyrs. Nous avons admiré la position de ce lieu, gracieusement situé sur le versant occidental de la colline qui domine la ville de Trieste et sa rade , et d'où l'œil , arrêté seulement à l'est et au nord par le gigantesque rempart des monts à'Opeina, s'étend indéfiniment à l'ouest sur une mer toujours tranquille, et d'où s'élève à l'horizon, comme un point bleu, l'église d'Aquileia, autre colonie romaine, dont les ruines attestent l'incroyable opulence, et qui a été le siège du patriarcat , transféré postérieurement à Venise.
Les instituts religieux , appelés à vivre et à prospérer, croissent lentement dans la pauvreté et l'humiliation. Tels ont été les commencements même du christianisme et de la vie de son divin auteur. C'est que l'esprit de dénûment et de sacrifice peut seul pénétrer les membres d'une corporation de cette force de volonté qui est la condition première de la durée de son existence. La maison des Arméniens se forma à Trieste sous ces favorables auspices. Les religieux, d'abord en petit nombre, ne s'occupaient que
ouvrage publié à Venise en 1835. et réimprimé à Paris en J 837 , sous le titre d'Histoire du cornant de Saint Lazare,
de la direction spirituelle des négociants, leurs compatriotes, qui habitaient la ville. Les catholiques d'Orient leur ayant envoyé quelques nouveaux frères, ils purent étendre le cercle de leurs fonctions. En même temps, le monastère s'agrandissait; et deux écoles étaient ouvertes, l'une pour les novices et l'autre pour les enfants.
Lorsque Joseph II, attentant aux droits imprescriptibles de l'Église, entreprit de la réformer dans son empire , il épargna la maison des Arméniens. En visitant Trieste, il avait pu lui-même apprécier l'utilité de leur institut; et non-seulement il confirma le diplôme d'installation que leur avait accordé Marie-Thérèse, mais il leur concéda encore le privilège d'avoir une imprimerie. Les livres arméniens sortis de ces presses sont plutôt élémentaires que scientifiques. Avant de songer à composer des ouvrages d'érudition, les religieux devaient s'occuper du premier enseignement littéraire et moral de la jeunesse.
La révolution française amena, en 1797, nos armées conquérantes dans l'Istrîe et l'Illyrie; mais elles respectèrent le culte que les chefs tentaient d'abolir dans la mèrepatrie ; et ainsi les moines arméniens n'eurent point sujet de se plaindre de l'intolérance de nos généraux. La seconde invasion, qui eut lieu en 1805, ne porta non plus aucun détriment à l'ordre, dont les progrès, quelque lents qu'ils fussent, étaient bien manifestes. Le vénérable supérieur, Dieudonné Babik , avait été sacré en 1 800 , à Venise , archevêque d'Eczmiazin ; et, le premier, il avait donné à ses religieux le nom de Méckitaristes, que ne portaient point encore les pères de Saint-Lazare, appelés alors Antoniens, du nom de Saint- Antoine, dont ils avaient pris d'abord la règle pour base.
Mais, au moment où la maison, après avoir surmonté les premières difficultés , paraissait se consolider définitivement, elle fut soumise à une épreuve si rude que les âmes d'une foi timide ou portées à se défier de la Providence durent désespérer de son salut. L'an 1807, époque de la troisième invasion des Français, les religieux arméniens furent dépossédés de leur couvent et chassés deTrieste. Nous avons avec douleur entendu le récit des souffrances et de la misère que fit peser sur eux cet acte révoltant d'injustice; et il faut avouer que nous rougissions, en quelque sorte, dans cette circonstance, de porter le nom de Français ; puisque nous voyions le chef de notre armée occupant ce pays accusé d'une concussion honteuse et sacrilège. Nous ne prétendons point défendre l'honneur du général Marmont, qui a laissé de déshonorants souvenirs dans toutes ces provinces, qu'il régissait en vrai proconsul romain ; et nous n'oserions également certifier de la complète innocence de son agent, M. Deval, si connu depuis par le coup d'éventail qu'il reçut du dey d'Alger; néanmoins nous dirons , dans l'intérêt de la vérité et aussi pour laver notre nation d'un injuste opprobre , que ni le général Marmont, ni son agent, M. Deval, ne se sont approprié aucune partie des dépouilles du couvent arménien. Nous affirmons ce fait d'après les renseignements que nous avons pris sur les lieux et près des magistrats, ayant entre les mains toutes les pièces relatives à cette affaire, sur laquelle, certes, ils doivent porter aujourd'hui un jugement impartial. Seulement le général et son secrétaire ont pu prêter une oreille trop facile aux perfides suggestions des créanciers, à qui les religieux devaient encore une faible somme pour le terrain qu'ils avaient acheté, et d'où l'on
trouvait fort commode de les expulser, sous prétexte qu'ils étaient insolvables, afin d'en ressaisir l'entière propriété. Après cela , nous ne garantissons point que les accusés s'élevassent assez au-dessus des préjugés puérils du temps contre tout ce qui tenait aux corporations monastiques , pour ne pas trahir imprudemment la joie secrète qu'ils ressentaient de voir le pays délivré de ces hôtes incommodes \
Quoi qu'il en soit, la congrégation fut dissoute par un arrêté du gouverneur, et les membres reçurent l'ordre de retourner en Orient , ou d'aller dans la Transylvanie, qui est toujours occupée par des colonies arméniennes considérables. Plusieurs se soumirent à cet ordre, et d'autres essayèrent de le faire révoquer ou de s'y soustraire. D'abord le supérieur Babik , fort de la justice de sa cause , voulut aller lui-même l'exposer à Napoléon , qui s'était déclaré ouvertement le protecteur des Arméniens de Venise. A Milan , le vice-roi Beauharnais l'écouta favorablement , et il était déjà arrivé à Gênes, lorsque, par les nouvelles intrigues de Marmont, ou plutôt des ennemis qui se servaient de l'autorité du général, il reçut l'ordre de retourner à Trieste et de s'embarquer pour l'Orient.
Babik trouva encore le moyen d'éluder ce commandement, et il se réfugia sous la protection de l'Autriche. Il se retira donc à Vienne, où il fut rejoint par Aristaces, économe du couvent , et aujourd hui archevêque et supérieur de l'ordre , dont il peut être considéré aussi comme
1 La perte supportée par la congrégation peut être évaluée à un million de francs, à cause de la valeur prodigieuse qu'avait acquise cette partie de la ville par le prompt accroissement de la population. Outre leur mobilier, les religieux ont eu encore à regretter une bibliothèque clans laquelle se trouvaient des manuscrits arméniens.
le fondateur, ainsi que nous le montrerons ensuite. Aristaces avait été détenu trois mois à Trieste, comme instigateur des démarches du supérieur Babik, et comme étant la cause de sa retraite en Autriche.
Plusieurs autres frères , impatients de se réunir à leur chef, avaient également pris la route de Vienne; mais, leur extrême misère ne leur permettant pas d'achever le voyage, ils s'arrêtèrent dans la petite ville de Cilli , dont le voyageur admire l'heureuse position au pied des montagnes neigeuses qui servent de limites à la Styrie et à la Croatie. La charité est aussi vivante que la foi chez les pauvres montagnards de cette contrée, qui présente le singulier phénomène d'une race slave bizarrement jetée au milieu de populations d'origine hongroise , latine et germaine. Ils s'empressèrent donc de prêter assistance aux religieux étrangers.
Ceux-ci traînaient avec résignation leur chétive existence, en attendant des jours meilleurs ; et Dieu ne tarda pas à justifier l'espoir qu'ils mettaient en sa providence. L'empereur François, en passant à Cilli, fut frappé de la vue de ces frères, dont l'épaisse barbe noire cachait mal les traits amaigris par la faim et l'indigence. Il s'informa de leur état; et dès qu'il le connut, il leur fournit les moyens d'aller à Vienne près de leur supérieur, s'engageant à donner à la congrégation un lieu de retraite. En effet, l'an 1810, il choisit dans le Joseph-Stadt, qui fait partie de l'immense réseau de faubourgs circonvenant les glacis de la ville de Vienne, un ancien couvent de Capucins à demi ruiné, ainsi que son église. Les Arméniens s'y retirèrent; et l'année suivante, les aumônes abondantes qu'ils recueillirent en Orient et en Allemagne leur permirent d'acheter, de leurs propres deniers, ce terrain dont ils devenaient ainsi
les tranquilles et libres possesseurs. Afin de favoriser ie développement de la société, l'Empereur ajouta à ses anciens privilèges celui de pouvoir imprimer ie bréviaire latin , droit que la Hongrie seule partage avec eux dans tout le reste de la monarchie. Il leur permit aussi de recevoir des héritages et d'acquérir tout ce qu'ils voudraient, avantage dont ne jouissent pas les autres corporations religieuses.
Lan 1826, le vénérable archevêque d'Eczmiazin, Dieudonné Babik, mourut après une vie remplie de bonnes œuvres, laissant la direction de la communauté entre les mains d'Àristaces Azaria , qui , la même année , fut sacré archevêque de Césarée. Ce vertueux prélat, doué d'une activité infatigable et formé dès sa première jeunesse à la discipline de l'ordre, qu'il avait vu traverser ses différentes phases de décadence et de prospérité, put, à la faveur des ressources nouvelles qu'il possédait et de celles qu'il a su encore heureusement se créer, imprimer un mouvement progressif à la maison , et l'élever à l'état florissant qui assure désormais son existence. Il demanda de Constantinople et des autres parties de l'empire turc une recrue de jeunes disciples, qu'il a formés suivant la méthode européenne, et qui sont destinés à reverser sur les contrées encore ténébreuses de leur patrie les lumières qu'ils sont venus puiser à la source de notre civilisation. Ils dépassent aujourd'hui le nombre de trente; et ils sont divisés en triple classe de professeurs, de novices et de simples élèves. Nous les avons visités avec joie dans leur maison de campagne, que le supérieur a acquise en 1827. Cette retraite, qui dès le treizième et quatorzième siècle servait de communauté à des religieuses , et qui , en 1451,
transformée en couvent de Franciscains , s'était conservée jusqu'à la réforme de Joseph II, époque où elle devint une raffinerie, a été réparée avec une simplicité décente. L'église totalement détruite a été convenablement rebâtie Elle est située à Klosterneuburg , près de ce magnifique couvent d'Augustiniens, dont nous avons parlé dans la lettre précédente, et avec l'excessive opulence duquel elle contraste admirablement. Un des bras sinueux du Danube, qui embrasse une île verte et touffue, comme celles de notre Loire, baigne les pieds du jardin, élevé en amphithéâtre et dominé par la maison blanche, qui se sépare aux extrémités en deux ailes régulières. La bibliothèque, placée à l'étage supérieur, est rangée avec un ordre bibliographique vraiment louable. Lorsque les religieux nous montrèrent leurs manuscrits orientaux, ils nous racontèrent en soupirant comment une riche collection, qui leur était envoyée de Constantinople et des provinces arméniennes , s'était perdue dans le trajet de mer par un naufrage. Nous comprîmes aisément toute l'amertume de leurs regrets. Ils nous montrèrent ensuite, à notre grand étonnement, un observatoire, un cabinet de physique et d'histoire naturelle, ainsi qu'une collection de minéraux et de médailles. Leur zèle les dispose à ne négliger aucune branche de la science ; et , à mesure que leurs ressources augmentent, ils veulent aussi suivre ses progrès. Que le clergé catholique de France et d'Allemagne n'imite-t-il au moins ces catholiques arméniens !
Mais cette maison n'était que provisoirement habitée par les religieux, qui doivent seulement y venir passer la saison des vacances. Monseigneur Aristaces Azaria a bâti , dans le court espace dune année, un vaste couvent, à la
place des masures qui formaient l'ancien cloître des Capucins. Nous sommes arrivés en quelque sorte à Vienne pour assister à l'inauguration de l'édifice. La fête, fixée au 18 octobre, était solennelle et touchante. L'empereur Ferdinand, accompagné de l'Impératrice et de toute sa cour, se tenait avec un pieux recueillement, dont nous avons été édifiés, au milieu des jeunes novices et des prêtres arméniens récitant les prières de leur liturgie ; pendant que le nonce du Pape et l'archevêque de Vienne bénissaient le ciment que Sa Majesté posa sur la dernière pierre , par un usage diamétralement opposé au nôtre, bien que le but et la signification symbolique soient les mêmes. L'Empereur visita ensuite l'imprimerie, qui a reçu une extension considérable. Huit presses , dont quelques-unes sont mécaniques, occupant ensemble plus de soixante-dix ouvriers, furent mises en œuvre pour tirer devant ses yeux un exemplaire d'une prière arménienne traduite en vingt-quatre autres langues, tant orientales qu'européennes, et imprimée avec les caractères spéciaux de chaque idiome. Les langues principales d'Europe sont le français, l'anglais, l'italien, l'allemand, le russe, le hongrois, et celles de l'Asie le turc, l'arabe, le persan, l'arménien littéral et vulgaire. Toutefois ce luxe typographique, quelque surprenant qu'il soit, ne peut néanmoins être mis en parallèle avec le même travail exécuté par les Méchitaristes de Venise, qui ont à leur disposition les types les plus modernes et les plus rares , tels que ceux du caractère syriaque Estrangeloz , de l'hébreu et du chinois; tandis que le caractère oriental , dans le travail dont nous parlons , se borne à un type Arabeneski assez correct.
Jusqu'à l'an 1806 , nos religieux n'avaient cessé de pu-
blier chaque année à Trieste quelque ouvrage; mais ces impressions n'avaient ni la correction , ni l'importance de celles de leur nouvel établissement. Leurs presses ne furent réellement restaurées qu'en 1816; et jusqu'en 1837, on compte environ vingt-un ouvrages arméniens. Ils achèvent en ce moment un dictionnaire arménien-turc, qui sera suivi de la contre-partie en turc-arménien, publication fort utile pour les sujets de l'empire ottoman. Ils ont également mis au jour un certain nombre d'ouvrages turcs, mais imprimés avec des caractères arméniens. Désormais ils veulent aussi employer le caractère Neski , surtout pour l'arabe et le persan ; et leur premier essai a été fort heureux dans la publication d'un ouvrage mystique de Djelalleddin Roumi, traduit du persan par M. Rosenzweig, orientaliste fort versé dans la connaissance de cette langue, ainsi que le prouve déjà son édition du poëme de Joseph et Saleïcha ' .
L'imprimerie des Méchitaristes de Vienne n'est pas seulement destinée, comme celle de Saint-Lazare de Venise, à donner des éditions d'ouvrages arméniens propres à accroître la culture intellectuelle de leur nation ; on peut dire qu'elle a quelque chose de plus complet et de moins exclusif, puisque l'Occident y est au moins aussi en honneur que l'Orient même. Car il faut savoir que monseigneur Aristaces Azaria a conçu la généreuse idée de créer une société bibliographique semblable à la société des bons livres, chez nous, dans le but de développer l'instruction du peuple, et de répandre au milieu de lui des ouvrages qui serviront à l'affermir dans la foi catholique. Outre une infi-
1 Le titre est ainsi conçu : Auswahl aus den Diwanen des Mewlana Dschelaleddin Rumi aus dejn Persischen mit beige fuglen Original texte , etc. Wien, 1838.
nité d'ouvrages allemands , on y imprime encore des livres français, hongrois, italiens et latins. Tout cela se vend dans la monarchie autrichienne, et le profit commercial qui peut en résulter constitue la principale et peut-être l'unique ressource du couvent.
Si , après avoir essayé de faire connaître l'origine et la consolidation de cet institut si digne d'intéresser les catholiques, nous voulions entrer dans le détail des autres observations avantageuses pour l'ordre en général et pour chaque membre en particulier, nos éloges fatigueraient le lecteur. La qualité d'étranger attaché à la même foi orthodoxe suffisait d'abord pour nous attirer l'accueil le plus hospitalier; mais, comme à ce titre nous réunissions celui d'ami des lettres arméniennes , alors nous avons été honoré d'une attention vraiment trop flatteuse. D'ailleurs les Arméniens catholiques sont naturellement portés à aimer la France, par l'effet de l'expérience qu'ils ont faite, depuis plus de deux siècles, que son gouvernement est et a toujours été en Orient leur unique et légal protecteur. Pendant notre séjour à Vienne, la cellule des deux jeunes pères Thomas et Alexandre s'est convertie en une école, où nous apportions, en échange de la langue arménienne, notre propre langue. Le savoir et l'habileté de nos maîtres, en étalant à nos yeux toutes les richesses de la grammaire et de la littérature, dotées si richement par Moïse de Chorène ', Elisée et Nersès-le-Gracieux, stimulaient heu-
1 Moïse de Chorène et Elisée sont deux historiens qui ont ouvert l'ère littéraire de la nation arménienne, et qui sont devenus classiques l'un et l'autre par la pureté et l'élégance de leur diction. Le premier offre un intérêt incomparablement plus grand , en ce qu'il remonte aux origines de la monarchie, et qu'il indique des sources précieuses et aujour-
reusement notre ignorance; et nous avons encore mieux compris quel parti on en pouvait tirer, soit pour l'exégèse sacrée , soit pour l'histoire générale de l'Eglise et du christianisme en Orient. L'insatiable avidité de savoir, qui tient en éveil l'esprit de ces jeunes religieux et de leurs confrères sur tous les points capitaux de la science, nous fait concevoir de belles espérances sur l'avenir de la congrégation, et sur les avantages que le reste de la nation doit en retirer. Ils comprennent parfaitement que leurs travaux antérieurs ne sont guère que préparatoires, et qu'il leur reste encore beaucoup à faire pour rivaliser avec la maison de Venise, dans les travaux d'érudition historique et philologique. Mais ils se sentent la force de tenter cette lutte ; et ils nous répétaient avec assurance qu'ils ont à leur disposition des matériaux assez complets pour écrire une histoire de leur église plus exacte que celle de Tchamtchéam '. Ils se disposent même à imprimer prochainement un exposé des huit premiers conciles généraux d'Orient.
Nous ne pouvons trop les encourager tous à marcher d'un pas ferme et soutenu dans la voie qu'ils se sont ouverte par leurs sueurs et leur patience ; et nous serions trop heureux, si ce public hommage de reconnaissance
d'hui inconnues ; tandis que le second se borne à décrire les guerres religieuses qui mirenl aux prises la Perse et l'Arménie, lors de l'établissement du christianisme. Nersès peut être considéré comme le saint Chrysostôme de la littérature arménienne.
1 Tchamtchéam était un religieux de la congrégation de Venise , vivant à la fin du dernier siècle. Il a composé une histoire générale en trois gros volumes in-4 , dans laquelle il fait entrer les documents fournis par tous les principaux historiens. Cette compilation savante est extrêmement précieuse pour la connaissance de la vie politique et religieuse de sa nation , et l'on peut aussi y trouver une multitude de renseignements relatifs à sa littérature.
rendu à la société des Méchitaristes de Vienne pouvait , en exprimant notre gratitude, être pour les membres un nouveau motif obligatoire de remplir plus promptement les espérances qu'ils font naître cbez ceux qui les visitent et qui les connaissent.
En réclamant de nouveau l'indulgence du lecteur, nous le prions de ne considérer cette notice sur une congrégation particulière que comme un épisode ajouté à l'étude que nous nous proposons de faire, pendant notre voyage, sur l'état des Arméniens catholiques de l'Orient , et sur les Grecs orthodoxes répandus dans les îles de l'Archipel , ou disséminés sur la côte de l'Asie Mineure. Puis, si Dieu nous juge digne de remplir le plan que nous avons conçu, nous pourrons dire aussi quelle est la situation des églises et des couvents catholiques de la Syrie, en même temps que nous jugerions comme très-utile d'ajouter quelques considérations sur les autres églises qui ont eu le malheur de se détacher du centre de l'orthodoxie.
A EUGENE ***
Syra , ce 1er décembre 1837.
Bien cher ami , prends ta carte d'Europe ou de Grèce , et cherche au milieu des îles de l'Archipel celle du nom de Syra. C'est là le lieu d'où je t'écris. J'y ai été retenu par un accident arrivé au bateau à vapeur de Constantinople correspondant avec celui qui m'a amené de Trieste. Il s'est rencontré avec le bateau français dans un canal assez étroit, et, comme notre capitaine, qu'on dit être un homme d'énergie, ne voulait pas , d'après certains règlements de marine que je ne connais point, céder le vent au bateau autrichien, il l'a heurté dans le flanc, et ce dernier a eu beaucoup de peine à regagner Constantinople, où il reste à se réparer. J'ai donc été forcé d'attendre quatre jours le bateau français, qui doit venir ce matin, et qui me transportera ce soir à Smyrne. Le second jour, je serai enfin à Constantinople. J'ai l'avantage de ne jamais m'ennuyer, parce que je ne me trouve pas seul. Je suis tellement dominé par toutes les idées diverses que m'inspirent les lieux que je parcours , que tout me devient une continuelle étude. Ainsi , j'ai profité de mon court séjour ici pour explorer l'île et m'enquérir de son histoire. Elle m'a paru digne d'intérêt; et j'y ai trouvé matière à une troisième lettre, qui est presque achevée, et que je vous enverrai dès mon arrivée à Constantinople. Tu la feras passer immédiatement à mon frère, ainsi que la seconde, que tu trouveras ci-incluse. Je lui recommande encore de veiller à leur inser-
tion dans un journal catholique , toutefois si on les en juge dignes. Lis-les, si tu as le temps, et dis-moi franchement ce que tu en penses. Depuis que je suis parmi les Grecs , je mets un peu de côté mes langues plus orientales, pour m'occuper en passant de celle-ci. En quelques jours, à l'aide d'un petit livre de dialogues très bien fait, que je me suis procuré par hasard en Allemagne , je suis parvenu à comprendre les autres et à me faire comprendre, pour les choses nécessaires de la vie. Je babille le plus possible avec ces Grecs , que je ne puis me lasser de regarder; parce qu'ils ont conservé extérieurement quelque chose de cet air fier et de cette beauté que nous supposons chez les anciens Hellènes, et que chacune de leurs paroles me rappelle leurs anciens auteurs , qu'euxmêmes ne connaissent pas. Toutefois, comme je le dis dans ma troisième lettre, il ne faut venir ici qu'avec des souvenirs. Le présent y est bien triste. On trouve une grande misère et de la barbarie chez cet ancien peuple civilisateur; et l'on voit une effrayante stérilité dans tous ces lieux que notre imagination peuple de fontaines, de cascades, de bosquets, d'orangers et de citronniers.
Voici sommairement quel a été mon itinéraire. Parti de Trieste le 1 6 au soir, par une mer extrêmement violente, j'ai passé toute la nuit et la journée du lendemain dans les pénibles souffrances du mal de mer. J'arrive le 17 au soir dans le port d'Ancône et je me lève de mon lit de douleur pour saluer le drapeau tricolore, qui flotte sur la citadelle; puis, en apercevant la terre, je me sens comme miraculeusement guéri. Je déjeune, dîne et soupe comme quatre en même temps, puisque je n'avais encore rien pris ; et, dès ce moment , ayant sans donte payé le tribut suffi-
sant à la mer, je suis aguerri contre elle, comme un vieux matelot; au point que, dans les bourrasques que nous éprouvons presque continuellement, je suis le seul des passagers novices à me promener fièrement sur le pont, et à contempler ce magnifique spectacle des flots écumants et courroucés. Le 1 9, je débarque à Corfou, première terre grecque que je vois. Le temps est magnifique ; une température de printemps échauffe l'air. C'est le seul beau lieu de la Grèce que j'aie encore vu; l'île est boisée d'oliviers , et on y voit réellement dans les champs des orangers , des citronniers et des aloès. Le 19 au soir, je repars, et, à une heure de la nuit, le capitaine vient, d'après ma recommandation , me réveiller, pour que je voie l'île d'Ithaque. La lune se lève et répand une clarté douteuse sur les rocs de l'île. C'est précisément le moment favorable : parce qu'on peut lui supposer toutes les formes et toute les beautés homériques. Le 20 au matin, j'aperçois Missolonghi, dont il ne reste que quelques masures: et je fais mon entrée dans ce célèbre golfe de Lépante, où la chrétienté porta le premier coup mortel à la puissance ottomane. Patras , où nous débarquons à huit heures , est une ville qui s'élève lentement sur un terrain désolé par la guerre. J'y visite notre consul , jeune et élégant Parisien , nouvellement arrivé depuis dix jours avec sa jeune femme, et que je trouve presque au désespoir ; tant il est déçu sur la nature des lieux. Le 21, je passe devant Navarin, et je reste toute la journée sur le pont à contempler les monts de l'Arcadie, de la Messénie, de la Laconie, de l'Argolide; et ces pics, dont les plus élevés étaient déjà couverts déneige, me semblent, sous leur beau soleil , entourés des ombres de tous les grands hommes que mon imagination
évoque à plaisir. Au soir, le vent fraîchit; il augmente*, et nous mettons deux jours, au lieu de onze heures par un temps favorable, pour arriver dans le golfe de Salamine. Le 24, j'entre dans le Pirée. C'est là que je sens surtout renaître mon ancien amour pour la littérature grecque. Je prends une misérable voiture comparable à nos plus laids coucous, et je dis à l'Athénien : Urnrt noA<v. Il me comprend : c'est encore la manière de désigner Athènes. Je visite par un beau ciel (car le ciel y est toujours infiniment plus beau que la terre ) , les ruines du Parthénon , de l'Aréopage, du temple de Jupiter-Olympien, etc., etc. Quels noms ! n'est-ce pas? Et comme ces lieux doivent me donner des émotions ! Je pense à toi , si plein de goût et de sentiment pour les arts; et je fais la comparaison de ce que ces lieux étaient autrefois avec l'état chétif de la capitale actuelle d'Othon. Le soir, je remonte sur le bateau à vapeur, où j'achève l'article des Méchitaristes, que j'ai fait pendant la traversée, au milieu du roulis des vagues et des coups de vent. Le dimanche matin , j'arrive juste à temps pour entendre la messe dans la cathédrale des catholiques de Syra.
Ma prochaine lettre t'expliquera ce mot. Ainsi tu vois, qu'à part le retard , j'ai toujours été heureux dans ma traversée, et que ma santé est toujours bonne. Adieu.