A EUGÈNE ET A LÉON
Péra, ce 6 décembre 1837.
Cher frère , j'arrive bien portant à Constantinople ; et me voici entre Stamboul et Galata , vis-à-vis la pointe du sérail, dans cette rade magnifique, dont toutes les descriptions n'exagèrent pas la beauté. Je débarque aussitôt; et la première personne que je rencontre au bureau de l'agence des vapeurs françaises est un ancien condisciple du cours de turc à la Bibliothèque du Roi. Nous nous embrassons comme des frères, et il me donne l'adresse de Cor, qui demeure chez le reis-effendi , ou ministre des affaires étrangères. J'y cours, et je le trouve avec une joie inexprimable. C'est lui qui doit me défrayer et me soutenir, en attendant l'argent que je vous ai demandé au mois d'octobre, et que je n'ai pas trouvé, non plus que vos lettres que j'attendais. Il ne me reste que trois napoléons ; et certes , j'aurais été fort embarrassé ici , comme je vous l'ai déjà dit, sans la présence de Cor. A la vérité, je ne me serais pas aventuré sans l'espoir de le rencontrer. Nous nous promettons tous les deux de bien étudier la langue et les mœurs du pays. Nous sommes arrivés précisément à l'époque la plus intéressante de l'année, pendant le ramazan, qui est le carême turc, comme tu sais. Le soir, les mille et une mosquées de la ville étaient toutes illuminées.
Je ne suis pas encore logé : je suis descendu provisoirement dans un hôtel, et je fais chercher par mes religieux arméniens, pour qui j'avais des lettres de recommandation,
une demeure dans une famille arménienne, si la chose est possible. Je donnerais beaucoup pour qu'ils eussent la main heureuse; ce logement me serait très-profitable. Je suis donc à Péra, chez une brave Française de Versailles, qui m'a reçu avec une grande honnêteté, et qui me sert à la parisienne; mais j'aimerais mieux le mince service turc, et demeurer chez des Turcs , ou chez d'autres orientaux.
La peste a cessé ici, quinze jours avant mon arrivée, et je puis errer sans craindre dans les rues et les bazars. Toutefois elle était à Smyrne , où je suis débarqué samedi pendant trois heures , et où j'ai eu le temps d'aller au café du Pacha fumer un narguilé ou pipe persane , et boire du moka. Puis, j'ai été présenté au vicaire apostolique, près de qui i'évêque de Syra me recommandait. De plus, j'ai retrouvé un de mes amis de Vienne , qui était arrivé la veille. Il semblait que nous nous étions donné rendezvous.
Le temps que j'ai mis à finir ma troisième lettre m ote celui de tëcrire plus longuement; je ne veux pas manquer le départ du bateau, qui a lieu à l'instant.
Une autre fois je vous en dirai davantage. J'attends mes effets et mon argent : écrivez-moi. Je vous embrasse tous les deux , ainsi que la femme et les enfants de Léon.
P. S. Je te prie de me faire recevoir dans l'Association de la Propagation de la Foi, comme simple membre; mon article te dira pourquoi.