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LES CATHOLIQUES DE L'ARCHIPEL

Syra , ce 30 novembre 1837.

Hier, à l'aube du jour éclairant encore à peine les cimes vaporeuses de l'île de Salamine et les collines plus rapprochées du Pirée , nous entrions dans ce port dont le nom s'associe naturellement à tout ce qu'il y a eu de grand et de glorieux dans la Grèce. Notre œil cherchait les lions de marbre qui en gardaient l'entrée, lorsque nous nous rappelâmes que l'un d'eux se tient majestueusement aujourd'hui à la porte de l'arsenal de Venise. Sur ce rivage, où se construisent sans ordre des maisons d'une forme moderne, il ne reste aucun vestige des immenses murailles qui l'entouraient, et dont le prolongement allait, sur deux lignes parallèles, se réunir à l'enceinte d'Athènes. La route nouvellement ouverte qui mène à la ville n'est plus l'ancienne voie ; et le pays qu'elle traverse est tellement nu et calciné par le soleil , qu'on se demande à plusieurs reprises si cette terre désolée est bien réellement celle si vantée par les poètes, et dont l'image nous apparaît dès l'enfance parée de couleurs riantes et vives, propres à nous faire dédaigner le climat fortuné de la France. Si celui qui aborde aux rives de la Grèce ne veut point être tristement déçu, il doit remonter au delà de deux mille ans, et la juger sous l'impression de ses souvenirs classiques. Le passé seul peut compenser îa réalité du présent, et nul doute qu'on ne rangeât parmi les fictions de la mythologie tout ce que les historiens nous racontent des merveilles de l'art

pendant leur âge, si le temps, pour sauver, en quelque sorte, la bonne foi assez équivoque des Grecs, n'avait épargné quelques monuments, qui demeurent comme d'irréfragables témoins de leur véracité. Ces ruines principales sont au nombre de trois : le temple de Jupiter Olympien , celui de Thésée, et l'Acropole. Après les voyageurs et les écrivains illustres qui ont décrit si savamment ces chefsd'œuvre anciens, nos éloges seraient bien faibles et probablement inutiles. Mais un autre motif nous empêche d'essayer même cette description , c'est qu'elle ressemblerait à une appréciation esthétique de l'art païen ; tandis que notre but est de ramener ici toutes nos considérations au point de vue catholique. En passant devant l'Attique et Athènes, nous ne pouvions ne pas jeter un regard d'admiration sur ce peuple, qui, transmettant au reste de l'Europe les lumières et la science, qu'il avait reçues de l'Egypte et de la Phénicie, fut réellement dans l'antiquité comme la nation médiatrice de l'Orient et de l'Occident.

Une petite île jetée au milieu du groupe des Cyclades , à quelques trente lieues de l'Attique, nous ramène à notre sujet : c'est Syra, une des îles de l'Attique, du côté de la Turquie, enclavée dans le royaume de la Grèce. Lorsqu'on arrive dans la rade, la ville, qui porte le même nom que l'île, présente un curieux et plaisant aspect. Ses maisons blanches, aux toits plats, aux fenêtres étroites et rares, et dont la façade est universellement tournée vers la mer, sont étagées irrégulièrement sur une haute colline, dont la base commençant au port se termine en cône parfait. Derrière s'élève une chaîne de montagnes découpées en deux pics réguliers, qui dominent la ville, et l'abritent des vents du nord et de l'ouest. Le voyageur, qui se hasarde dans le

labyrinthe des ruelles de la cité grecque est tout surpris, lorsqu'après avoir gravi péniblement jusqu'au milieu de la colline, il voit cette forêt de maisons, qu'il croyait d'abord, par un effet d'optique, agglomérées en une seule ville, séparées par une petite plaine et un ruisseau, qui forme la limite de deux villes bien distinctes, désignées sous le double nom de supérieure et d'inférieure. L'étonnement augmente, quand il apprend que la partie supérieure est exclusivement catholique , et la basse ville attachée à la communion grecque.

D'où provient cette différence? Les citoyens de ces deux cités n'auraient-ils pas la même origine , ou les uns auraient-ils eu plus de courage et de constance à conserver la foi que les autres? A quelle époque et à quelle cause peut-on assigner ce bizarre assemblage? Telles sont les questions qu'on se pose involontairement et que nous voulons tâcher de résoudre.

La mythologie des temps héroïques étend sur toutes les origines de la Grèce des ombres flatteuses, qu'il est souvent impossible à la pure critique de dissiper. Comment, en effet, distinguer le point qui sépare la fiction de la vérité, ou comment dégager celle-ci de l'enveloppe étrangère que l'incrédulité ou l'ignorance y ont ajoutée? D'un autre côté , si l'on rejette les renseignements fournis par les poètes, on se prive d'un secours que nul autre ne peut quelquefois suppléer.

Nous dirons qu'on a vu dans Syra l'ancien Scyros, dont Homère et Ovide font mention, et où Achille fut caché durant son enfance. L'origine de ce nom serait celui de Sirius, fils d'Apollon et deSynope, fille d'Asope, à qui son père aurait donné pour résidence cette île, située en

face de Délos, où il eut d'abord sa cour et ensuite des autels. Nous laissons au lecteur entière liberté d'admettre ou non cette étymologie ; et si nous en proposions une , nous préférerions peut-être la chercher dans le mot sémitique Tsoar ou Sour, le même que le nom de Tyr, capitale de la Phénicie , vu qu'un des pics de l'île porte encore le nom de Phénissa ; et que réellement la signification de Rocher lui convient parfaitement : car, sur toute sa surface, qui a près de dix lieues de circonférence, elle ne présente qu'un amas de rocs et de pierres, à peine recouvert en certains endroits de quelque terre végétale \

L'histoire nous apprend quelle fut la patrie de Phérécides, maître de Pythagore; et, si nous la consultons sur les âges ultérieurs à la domination des Athéniens dans l'Archipel , nous avons lieu de présumer, qu'avec les autres Cyclades, Syra passa successivement sous la puissance des Ptolémées, rois d'Egypte , et sous celle de Mithridate et des Romains, qui érigèrent ces îles en province, en même temps que la Lydie , la Phrygie et la Carie. Quand l'empire d'Orient se constitua, les empereurs grecs demeurèrent les maîtres paisibles de l'Archipel, jusqu'à l'année 1207, où Marc Sanudo , noble vénitien , fut créé duc de Naxie et d'un certain nombre des îles de l'Archipel, parmi lesquelles Syra devait être comprise.

Toutefois, une tradition du pays rapporte, qu'à une épo-

1 II n'est pas inutile de remarquer qu'un passage du traité d'Héraclide de Pont, conservé par Etienne le géographe, nous apprend qu'Oliaros , qui est vraisemblablement l'Antiparos des Grecs , était une colonie des Sidoniens. Or, Antiparos n'est située qu'à une dizaine de lieues de Syra. Thucydide, dans le premier livre de son admirable histoire , rapporte que les Phéniciens possédèrent les premiers toutes les îles de l'Archipel, bien avant l'arrivée des Cariens.

que qu'il serait difficile de préciser, toute la population de l'île fut décimée par la peste, à l'exception de quarante femmes qui se trouvèrent réduites à un triste veuvage. Par hasard une galère vénitienne vint aborder à la côte; et le capitaine, ayant connu la singularité du fait , choisit parmi ses rameurs quarante hommes qui devinrent les époux des quarante femmes. Ce récit populaire signifie probablement que la population fut recrutée , sinon renouvelée entièrement par les Vénitiens, au temps où ils tenaient le sceptre de la Méditerranée.

II est bien certain que les habitants de la ville supérieure doivent avoir une origine latine. L'usage de la langue italiennequi s'est perpétué parmi eux, leur habitude distinctive de prononcer certaines lettres de l'alphabet grec selon le dialecte vénitien , les traits du visage, l'antipathie qu'ils manifestent pour les Grecs, la désinence des noms propres : tout enfin démontre clairement qu'ils viennent de l'ouest de l'Europe; et, n'était le costume et certains usages orientaux qu'ils ont forcément adoptés , on se croirait, en gravissant les rues montueuses de leur ville, dans quelque province de l'Italie. Parmi les noms de famille, quelques-uns sont français ; ils ont été apportés soit par des aventuriers, soit par des artisans, que l'espoir d'exercer avantageusement leur métier y attirait des autres parties du Levant.

Jusqu'à la dernière révolution de la Grèce , cette colonie latine composait l'unique population de la ville et de l'île. Les moyens de subsistance étaient le négoce et la culture du peu de terrain que la nature livre au bras des habitants. Plusieurs d'entre eux allaient servir comme hommes d'affaires ou comme simples serviteurs dans les consulats des

Échelles ou dans les ambassades deConstantinople , où ils se distinguaient généralement par leur intelligence et leur probité. Ils revenaient toujours, comme les Suisses, dans leur patrie, lorsqu'ils avaient amassé un petit pécule, propre à augmenter l'aisance de la famille.

La colonie avait sa constitution propre, dont la forme était une république aristocratique , nouvelle preuve que ceux qui l'avaient établie sortaient de Venise. Six chefs élus chaque année par le peuple formaient une espèce de sénat, statuant sur les lois et veillant au bien-être de la société. Une sage influence théocra tique tempérait ce pouvoir; puisqu'il soumettait toutes ses délibérations à la sanction de 1 evêque. Lorsque l'île passa sous la domination turque, la liste des chefs était présentée au Grand- Seigneur; et on lui offrait en même temps le tribut annuel de 15,000 piastres, moyennant quoi il confirmait l'élection , et s'engageait à protéger l'île contre les attaques des pirates.

Au temps où les Jésuites avaient le soin des missions en Orient, ils administraient Syra et les autres îles, telles que Tinos, Andros et Mycone. Tournefort nous dit ' qu'il en trouva huit à Naxie, capitale du Naxos, instruisant la jeunesse et évangélisant le peuple. La foi catholique fit une perte irréparable , quand ils furent rappelés de ces lieux, devenus plus tard la conquête des Russes, sous Catherine; parce que nul autre enseignement ne put contrebalancer l'influence des propagandistes schismatiques. C'est ainsi qu'on compte actuellement à peine 300 catholiques dans la même île de Naxos; tandis que, du temps de Tournefort, les principales églises de Naxie seule étaient

1 Relation d'un voyageur au Levant, 1. 1, p. 258.

au nombre de dix-sept; et huit couvents réunissaient une multitude de religieux. Les Jésuites se sont maintenus à Syra et dans l'île voisine de Tinos, et le peuple y bénit leur zèle apostolique.

Les efforts de ces religieux ont été secondés efficacement, durant les quinze dernières années, par un homme que le ciel semble avoir envoyé à l'église de Syra pour la conserver, au milieu des circonstances critiques où elle s'est trouvée. 11 se nomme Louis-Marie Blancis. Il occupe le siège épiscopal de l'île, et est le délégué apostolique de la Grèce. Nous n'avions pour nous présenter devant lui d'autre titre que celui de catholique; et certes il suffit dans ces lieux où la foi n'a jamais été aux prises avec le doute , surtout près des hommes qui l'alimentent et la fortifient. Pendant le long entretien que nous eûmes avec ce digne prélat, entretien qu'il égayait par son aménité naturelle, nous essayâmes de surprendre sa modestie et de lui arracher quelques aveux sur sa vie passée. Nous les reproduirons fidèlement ici ; et le lecteur comprendra facilement combien ils sont au-dessus de tout éloge.

Monseigneur Blancis est né à Turin vers l'an 1772. Appelé par sa vocation à l'état ecclésiastique , il entra dans l'ordre de Saint-François et reçut les ordres. Un désir irrésistible de travailler à étendre le royaume de Dieu parmi les peuples infidèles ou hétérodoxes de l'Orient le porta à passer à la propagande. Il quitta l'Italie, à l'époque où les Français entraient victorieux dans Rome, et se retira à Smyrne. Sa charité a élevé dans cette ville un monument auquel s'attachera le souvenir impérissable de son nom, et qui ne pouvait être conçu et exécuté que par le catholicisme. Sur un roc aride situé à l'extrémité du golfe, qui forme le port de la

ville, il a fait bâtir un hôpital, uniquement destiné au traitement de ceux qui sont atteints de la peste, maladie terrible, qui semble avoir établi son domicile dans les rues sales et étroites de la cité turque. Pendant dix-huit ans, il a rempli les fonctions d'aumônier, et l'on peut dire aussi de frère infirmier, près des malades; et là il se trouvait amplement dédommagé de ses fatigues et de ses dangers par les conquêtes multipliées qu'il faisait à la foi. Elu préfet de l'ordre des Franciscains , il fut obligé de quitter Smyrne et d'aller à Constantinople. Il avait trouvé le moyen d'utiliser aussi heureusement son zèle dans la capitale ottomane , lorsqu'on lui proposa le siège de Syra, dont l'église, faute de pasteurs, courait risque de se perdre, ainsi que celles de plusieurs îles environnantes. Il accepta ce nouvel emploi comme un des avant-postes que Dieu lui confiait, dans la guerre que les Grecs dissidents suscitaient aux catholiques. Pour comprendre cela, il faut savoir que la position de ceux-ci était devenue très-délicate, au temps de la dernière révolution. Les Grecs, qui avaient toujours affecté de les rejeter du sein de la nation, comme soumis à un pouvoir spirituel étranger et par conséquent antinational , redoublèrent alors d'animosité. Ils leur reprochaient injustement de refuser à la cause de l'affranchissement de la patrie un concours dont ils ne voulaient aucunement. D'ailleurs, nous le demandons de bonne foi , quel avantage les catholiques pouvaient-ils espérer du triomphe de la cause grecque, lorsqu'ils avaient de si fortes raisons de croire que les vainqueurs déploieraient à leur égard une intolérance plus hostile que l'indifférence assez tolérante des Turcs? Dans l'incertitude où ils étaient du résultat définitif de ces événements, le parti le plus raisonnable qu'ils devaient

prendre était de rester dans un état complet de neutralité; c'est aussi ce qu'ils firent.

Cependant les Grecs, exaspérés par les revers qui les accablaient quelquefois dans la lutte douteuse qu'ils soutenaient contre la Porte, s'en prenaient aux catholiques, qu'ils disaient les abandonner ; et alors ils se disposaient à tirer des représailles terribles de ces prétendus ennemis. Un jour, ils menacèrent les habitants de Syra de monter à leur ville et de la livrer au pillage; déjà même ils commençaient les hostilités , lorsqu'une goélette française , nommée \' Estafette, entre ta pleines voiles dans le port. Les catholiques viennent implorer l'assistance de ces libérateurs inattendus, et ils l'obtiennent. Le capitaine, homme d'énergie, déclare que si les catholiques ne sont pas respectés , il détruira la cité grecque, qui commençait à s'élever sur le port. Les Grecs promettent de déposer les armes; et les catholiques, pour témoigner au ciel leur reconnaissance, suspendent à la voûte de leur église patronale de Saint- Georges , en forme d'ex-voto, une petite goélette d'argent, exécutée sur le modèle de la grande qui les avait sauvés. Nous avons vu nous-même ce témoignage de leur gratitude glorieux pour notre nation; et nous savons qu'en plusieurs autres circonstances, ils ont trouvé leur salut en se mettant sous notre protection. Ainsi, à la prière de monseigneur Blancis, l'amiral de Rigny, qui commandait la station du Levant, laissait continuellement dans le port un bâtiment de guerre, pour défendre au besoin les catholiques syriotes.

La France est encore dans le Levant la protectrice de l'orthodoxie. Si la cause de la foi pèse bien peu dans la balance politique de ceux qui nous gouvernent , du moins ,

en vue de l'intérêt et de l'honneur national , ils ne négligent jamais le moyen d'action que donne notre titre de puissance très- chrétienne, et qui suffit pour nous assurer l'alliance et l'amour des catholiques d'Orient. Tous ont les yeux tournés vers notre patrie ; et ils sont fiers d'arborer , dans les jours de solennité , le drapeau français sur leur église. Quelle n'est pas leur consolation , lorsque celui qui . les visite leur apporte des paroles d'encouragement, lorsqu'il leur raconte tous les progrès de notre clergé dans la piété et dans la science, et qu'ils le montrent assisté d'une jeunesse laborieuse et zélée, qui a juré aussi de consacrer tous les instants de sa vie à la défense et à la propagation de la vérité !

Il est assez remarquable que notre gouvernement , qui se déclare ailleurs si franchement athée, prenne ici un caractère orthodoxe , et qu'il ne change rien à l'ancienne législation des consulats. Ainsi, chaque consul a sa chapelle et un prêtre qui la dessert. A Syra , c'est encore un vieux et digne capucin. Nos agents s'efforcent, d'une manière louable, de favoriser les missions des Lazaristes; et c'est à eux que recourent toujours avec succès les catholiques de toutes les nations. La liberté du culte, accordée aux Arméniens de Constantinople par le crédit de notre ambassadeur, prouve la justesse de cette observation. En outre, plusieurs membres du clergé reçoivent quelque modique allocation, qui devient aussitôt, dans ces contrées si pauvres, une ressource très-profitable. Le bon évêque de Syra nous parlait avec reconnaissance de la pension de 300 francs qui lui est remise fidèlement chaque année.

Pour revenir à la vie de ce prélat, que nous avons interrompue en développant quelques considérations accès-

soires, nous ajouterons qu'en venant prendre la direction de son troupeau, il le trouva dans un état de découragement et d'affliction très- grande. Les deux ou trois religieux qui lui prodiguaient leurs soins , n'ayant pas un caractère temporel assez imposant , ne pouvaient imprimer aux Grecs la considération nécessaire à la prospérité du culte catholique. Chaque jour, la ville inférieure s'accroissait rapidement, en recevant dans ses murs tous les Grecs que les événements politiques y poussaient, comme vers un lieu de refuge , et tous les étrangers que l'espoir de quelque gain y attirait. Ce ramas de population , composée d'hommes sans croyances ou de toutes les croyances, n'offrait point à l'ancienne colonie de fortes garanties de sécurité; aussi monseigneur Blancis commença-t-il l'exercice de ses droits épiscopaux par fixer une ligne de démarcation infranchissable aux habitants de la ville basse, et qui détermine la limite de la ville supérieure. Jusqu'à présent aucun infidèle n'a pu la dépasser et s'introduire dans la cité orthodoxe. Voici la cause principale de la conservation de la foi et de la piété parmi les catholiques. Nous pouvons dire encore à leur louange qu'ils ont un caractère national, propre et bien distinct; à tel point, qu'à l'époque de la constitution du nouveau gouvernement, ils ne voulaient pas se donner aux Grecs ni retourner sous la domination des Turcs , mais bien former une petite république indépendante , comme celle de Saint-Marin , ayant son port libre et ses autres franchises. Ce beau rêve de liberté s'est évanoui sous le souffle de la diplomatie européenne; et les vieux Syriotes ont été incorporés à ce qu'on appelle le gouvernement grec.

Monseigneur Blancis s'occupa de la réparation des

églises, qui étaient dans l'état le plus déplorable. Tout le troupeau voulut contribuer à cette sainte dépense, et les plus pauvres apportèrent leur lepta l. Quatre églises furent bâties ou restaurées. Celle de Saint-Georges, qui couronne le sommet de la colline, a obtenu par sa position le titre de cathédrale. Elle est située près de l'évêché , petite maison simple à deux étages , d'où l'œil plonge sur les deux villes, et embrasse un horizon immense, dont les îles de Tinos, de Mycone et de Délos, perdues dans une mer azurée, sont les principaux points d'arrêt. Cette modeste demeure n'était pas entièrement achevée, lorsque nous la visitâmes ; et monseigneur Blancis , qui craignait de notre part quelque reproche de luxe, avait bien soin de répéter que la vétusté de sa première demeure, qui menaçait ruine, l'avait forcé à ce surcroît de dépenses. Du reste, avant de songer à soi , il avait pourvu à toutes les nécessités de son troupeau. Il avait institué des écoles et fait réparer près de cinquante chapelles. Le nombre de ces chapelles s'élève à plus d'une centaine ; et elles sont dispersées dans toutes les parties de l'île, à cause d'un ancien usage, emprunté à la liturgie grecque et arménienne, qui défend aux prêtres de célébrer le même jour plus d'une messe dans la même église. La piété des fidèles avait imaginé de multiplier indéfiniment le nombre des lieux propres à la célébration du divin sacrifice, afin de compenser par ce moyen la rigidité liturgique de l'Orient.

Comme les prêtres chargés de l'administration du diocèse étaient tous étrangers, la situation de l'Église était assez précaire; puisqu'elle pouvait manquer de pasteurs,

1 Nom de la petite monnaie grecque, qui a moins de valeur que le centime. Il faut cent onze leplas pour faire un de nos francs.

et que d'ailleurs le nombre de ceux quelle possédait n'était pas suffisant pour ses besoins. Monseigneur a voulu remédier à cet inconvénient ; et il a choisi, parmi les enfants des écoles primaires, ceux que distinguaient leur aptitude au travail et leur intelligence. Il a complété leur éducation par un enseignement analogue à celui de nos collèges. La rhétorique et la philosophie sont professées par le P. Henri, jésuite belge d'origine, qui nous a paru posséder une instruction solide et variée. Il a vieilli dans les missions du Caucase ; et il est versé dans les langues tartare, arménienne et russe. Ce savant est relevé par d'autres mérites infiniment plus grands, nous voulons parler de ceux d'une carrière vraiment apostolique. Ainsi, dans la conversation, nous avons obtenu de sa modestie l'aveu qu'il avait baptisé plus de huit cents idolâtres. La vie spirituelle qu'il mène et les travaux théologiques qui l'occupent ne l'empêchent pas de cultiver l'ancienne littérature grecque. 11 a fait des recherches philosophiques sur la mythologie ; et c'est lui qui nous a proposé l'étymologie grecque du mot Syra.

Nous sommes entré dans la classe des jeunes clercs ; et tout ce que nous avons vu est bien propre à justifier l'espoir que monseigneur fonde sur ses élèves. Il a eu beaucoup de peine â les retenir dans une maison réglée comme nos séminaires ; parce que c'était une innovation dans les mœurs du pays , et que d'ailleurs ses ressources ne lui permettaient pas de bâtir un local convenable. Enfin, depuis plus d'une année, les clercs venaient recevoir leurs leçons et passer la nuit dans l'établissement, qui porte aujourd'hui le nom de séminaire. A l'heure des repas , ils retournaient dans leurs familles. Monseigneur Blancis a encore voulu réformer ce point, et il leur a donné un cuisinier,

qui les nourrit, moyennant la rétribution presque incroyable, vu sa modicité, de 6 francs par mois; cependant plusieurs ne peuvent la payer, et c'est la charité pastorale qui pourvoit à leur subsistance.

Monseigneur compte toujours sur la Providence pour se libérer des charges qu'il s'impose; et il nous avouait gaîment qu'elle ne lui avait jamais fait faute. Ses principales ressources consistent dans les dons de l'œuvre de la Propagation de la foi. Si ces dons étaient réguliers et plus abondants, il pourrait, outre une infinité de bonnes œuvres appropriées à la circonstance, bâtir un collège, institution bien utile dans le temps actuel, parce qu'elle sauverait de l'enseignement gratuit des méthodistes, établi récemment dans l'île, un grand nombre d'enfants, et qu'elle exciterait de plus parmi la jeunesse l'amour de l'étude et de l'instruction.

Nous n'avons jamais mieux senti combien belle et utile est l'institution catholique de la Propagation de la foi, qu'en venant sur les lieux pour lesquels elle a été instituée. On connaît seulement alors les ressources créées par cet impôt annuel levé sur la piété des fidèles; et l'on entrevoit toute la profondeur de la charité chrétienne, qui, dispensée sagement, devient une cause de salut ou de rachat pour une infinité d'âmes. Une somme modique, qu'on peut prélever facilement sur quelque vanité ou sur un plaisir promptement oublié, devient aussitôt un trésor de joie inépuisable, certains que nous sommes d'avoir coopéré, pour notre part, à l'extension du royaume de Dieu. Si chaque catholique capable de comprendre la grandeur de cette œuvre versait seulement une goutte de sa charité dans le sein de l'association, ce tribut universel forme-

rait comme un océan d'amour, dont nulle force adverse ne pourrait arrêter l'immense effusion.

L'esprit de propagande, né du catholicisme, s'est développé avec lui ; car les peuples anciens ne connaissaient que la force brutale, pour imposer leurs symboles ou leurs lois. Il s'est manifesté sous toutes les formes ; et celle qui convient le mieux à notre époque est, sans contredit, l'association de la Propagation de la foi ; parce que , parmi ses innombrables avantages, elle renferme celui de détruire directement la propagande exercée par les sectes chrétiennes, lesquelles, avec des moyens d'action pécuniairement beaucoup plus grands, n'obtiennent néanmoins aucun résultat.

Puissent tous ceux qui liront par hasard cette lettre entrer avec nous dans l'association , et exercer la double influence de l'autorité ou de l'amitié pour y attirer les autres ! Nous les en conjurons au nom de la foi et de la charité.

A EUGENE ***

Constantinople, ce 26 décembre 1837,

Bien cher ami , les quelques mots que je t'ai écrits en arrivant ont pu te faire deviner l'impatience avec laquelle j'attendais vos lettres. En effet , depuis mon départ de Vienne, je n'avais reçu aucune nouvelle, et je craignais beaucoup que, n'étant point averti à temps, tu eusses dirigé mes fonds sur cette ville, au lieu de les envoyer à Constantinople. Le 17 décembre, on m'annonce que le Scamandre est venu. Je vole à l'administration des postes , dont le directeur est, par un heureux hasard, un de mes anciens condisciples du cours de turc, et je lui demande s'il n'a point pour moi quelque dépêche. Sur sa réponse négative , je me retire confus et désolé , pensant que mes lettres font quarantaine dans les bureaux de Vienne , et ne pouvant m'imaginer que vous m'aviez oublié. Le 19, je vais voir Cor; et, pendant que je cause avec lui, un des secrétaires du ministre vient lui remettre un gros paquet de lettres ; il brise l'enveloppe : juge de ma joie , lorsque je vois quatre lettres pour moi, et qu'après les avoir ouvertes, je lis ce concours de bonnes nouvelles, sur lesquelles je n'osais compter. Le billet de change venait fort à propos renouveler ma bourse. Depuis huit jours il n'y restait plus rien ; et j'avais eu recours à l'amitié de Cor, qui me disait encore quelques minutes avant la réception du paquet : «Mon bon ami, ne vous attristez pas de ce re-

tard : vous savez que tout mon argent est à votre disposition ; ainsi nous vivrons en commun tant que vous le voudrez ; je suis dans le cas de venir à votre aide. » La présence d'un semblable ami , dans un tel pays, est chose précieuse, comme te le prouve cet exemple ; et j'ai senti mon attachement et ma sympathie redoubler pour ce brave ami, que j'aime presque autant que toi , ce qui n'est pas peu dire. Il se trouvait dans ta lettre et dans celle de mon frère deux passages qui le concernaient ; je les lui ai lues sur son divan; et je ne pouvais assez me répandre en éloges sur l'établissement de nos bateaux, qui, après un délai de vingt jours environ , établissent des rapports réglés et certains entre Constantinople et Paris. Je puis dire que je suis un des premiers à jouir de ce bienfait; car, avant le mois de novembre, le service n'était pas aussi régulier entre Marseille et Stamboul. Quant à la ligne des bateaux à vapeur de l'Autriche, je l'ai étrennée en venant jusqu'à Syra à bord du Kolowrat Steam-boat, ainsi nommé du nom du ministre de l'intérieur, et qui a pour collègues le Mette rnich et le Ferdinand.

Me voici donc à Constantinople, mon Eugène : dans cette ville, où, poussé par je ne sais quel instinct, je voulais venir l'année dernière, à peu près à cette époque. Je t'assure, que si ce n'était la pensée d'amis et de parents bien chers laissés loin de moi en Europe, je n'aurais jamais le moindre regret d'être venu ici. Tout ce pays m'intéresse singulièrement. Je ne puis faire véritablement un pas sans vérifier quelque lecture précédente sur l'Orient, ses usages et son langage. J'ouvre les yeux, les oreilles, afin de ne rien perdre de ce que je vois ou entends. Si je passe dans la rue, je recueille toutes les paroles que je puis saisir, et

je les inscris dans le catalogue turc que je me fais pour mon propre usage. Cette opération si simple me conduit à des applications de règles grammaticales qui me rappellent de longues et pénibles études antérieures. Je demeure près du grand cimetière de Péra ; et, lorsque je descends à Constantinople, j'ai toujours soin de le traverser. D'abord, ses allées ombragées de grands cyprès me plaisent beaucoup plus que les rues boueuses de notre quartier; en second lieu, c'est que j'erre parmi une forêt de tombeaux, dont chaque inscription devient une étude pour moi , et me servira indirectement à déchiffrer les autres inscriptions des monuments que j'espère trouver plus tard. A ce sujet, je te raconterai que, l'autre jour, j'étais planté devant la tombe d'un janissaire, essayant d'achever la lecture de son éloge funèbre : un mot mal gravé et déjà à demi effacé par le temps m'arrêtait , sans que je pusse l'expliquer. Je m'épuisais en conjectures, lorsqu'un jeune enfant turc, admirablement beau, vient à moi et me dit : « Voulez-vous que je vous aide? » Je souris à sa proposition, ne lui croyant pas assez de science pour venir à bout de ce style mêlé d'arabe et de persan. Quel fut mon étonnement, lorsqu'il lut toute l'inscription devant moi , sans hésiter, et plus rapidement que je n'avais fait pour la première ligne toute seule ! Je lui demandai comment il se faisait qu'à son âge il fût aussi instruit : « C'est qu'on me destine, dit- « il, à devenir iman ; je suis au service d'une mosquée. » Je le comblai d'éloges, et j'intéressai son savoir, en lui promettant de revenir le chercher, les beaux jours, à l'heure de ma promenade , afin de prendre de lui des leçons de lecture lapidaire. Je suis persuadé que cet encouragement servira à son avancement dans l'étude; et je prépare peut-être

un uléma, si dans quinze ans il s'en trouve encore ici. Son nom, que j'ai retenu, est Osman. C'est ainsi que je mets tout le monde à contribution ; et souvent il m'arrive d'accoster le dernier portefaix ou ouvrier, pour lui faire une question insignifiante, que j'ai préparée d'avance, seulement pour voir s'il comprend mon turc. Lorsque j'ai été compris je me retire tout fier; et je vais plus loin faire une application de ma leçon du matin. Toute la journée se passe donc à étudier, et, lorsque je quitte mon cabinet, c'est pour aller baragouiner tare , travail qui n'est pas le moins pénible de ceux qui m'occupent journellement. A part Cor et deux autres amis que j'ai retrouvés , et dont je te parlerai , je fuis la présence d'un Franc comme celle d'un oiseau de mauvais augure. Je ne veux avoir aucun rapport avec les civilisés , qui sont d'ailleurs, pour la plupart, fort incivilisés, et même le rebut de notre civilisation . Je te disais dans ma dernière lettre que je désirais singulièrement être reçu dans une maison arménienne ; mais, sur le rapport de l'archevêque catholique des latins, Français pour qui j'avais une lettre de recommandation , après la confidence du patriarche catholique arménien, qui m'avait dit aussi verbalement que ses compatriotes coreligionnaires se défiaient trop des Francs pour les recevoir, et que je ne pouvais espérer cette hospitalité de la part des schismatiques , vu qu'ils suivent dans toute sa rigidité le régime de l'intérieur turc, j'avais presque renoncé à mon chimérique projet. Je me voyais réduit à faire comme tous les autres Francs voyageurs , c'est-à-dire, à me mettre dans une auberge, ou à sous-louer chez quelque Franc une chambre séparée. Cependant, tu verras que j'ai eu le bonheur de parvenir à mon but. Les Méchitaristes de Vienne,

que ma deuxième lettre, datée de Trieste, t'aura fait connaître, si elle t'est parvenue, m'avaient donné des lettres de recommandation pour deux de leurs frères établis ici et dirigeant une école. Ces bons frères , prévenus de mon arrivée, avant de me voir, par d'autres lettres, m'ont reçu avec une cordialité vraiment touchante ; il semblait que je fusse un des leurs. Je les avais chargés de faire la recherche de la maison arménienne rêvée si longtemps d'avance, et ils m'avaient répondu : ce Si la chose est possible, nous vous la procurerons; laissez-nous deux jours pour chercher quelque personne digne de vous» Je les remerciai beaucoup, et je commençai à concevoir quelque espérance. Le deuxième jour, lorsque je vais les voir, ils me disent qu'ils ont trouvé ce que je désirais ; et le P. Antoine me conduit aussitôt dans une maison voisine. Les maîtres viennent nous recevoir, et font dire par mon truchement, qui était le bon P. Antoine, qu'ils me reçoivent non comme un hôte ou étranger, mais bien comme un frère, d'après ce qu'on leur avait dit sur mon compte. J'étais tout confus de cette bonté; et ma reconnaissance s'accrut encore, lorsqu'ils me firent monter dans leur chambre dlionneur, destinée à devenir la mienne. C'est de là que je t'écris, et je veux te la faire connaître. Son élégance orientale m'a émerveillé; et elle produit le môme étonnement sur ceux qui me visitent. Figure-toi une grande chambre carrée, où je fais en tous les sens, en me promenant, quatorze à quinze pas. Le plafond est sculpté en arabesque; un beau tapis neuf orne le plancher; et le devant, qui, suivant l'usage de ce pays, est un vaste balcon vitré, avançant sur la rue, est rempli par un large sopha recouvert de percale et orné de festons de dentelle , sur lequel huit personnes peuvent s'asseoir, à Po-

rientale, les jambes croisées ou demi-couchées; des rideaux blancs et verts, entrelacés avec un goût parisien , me défendent des regards curieux, lorsque je les tire. Deux commodes à la française , placées vis-à-vis l'une de l'autre , au milieu de la chambre, servent à contenir mes effets de toilette; et aux deux coins situés parallèlement au divan, sont deux énormes armoires peintes en jaune, comme le reste de la chambre, destinées, l'une à contenir mon lit, qui ne s'étend que le soir sur le tapis, et l'autre à servir de bibliothèque pour tous mes livres. Deux tables, qu'on a fait dresser, me servent de pupitre à la Tronchin , en les superposant; et de là je t'écris, trouvant que cet éloge ne te fera rien imaginer au-dessus de la réalité. Les cheminées sont chose inconnue. On les remplace par un vase en cuivre très-élégant, nommé mangal, où l'on entretient la braise allumée. Tous les matins, on m'apporte ma provision ; et , n'étant pas frileux , je ne la renouvelle pas de la journée. Quant aux chaises, il ne faut pas en chercher. Ce meuble est presque inconnu ici; et véritablement, avec de tels sophas, on peut bien s'en passer. J'ai une antichambre presque aussi grande, et dont la croisée est aussi garnie d'un canapé. Il ne me sert que le matin pour faire ma toilette. Là se trouve une fontaine en marbre, où je puis faire à mon aise toutes mes ablutions.

Voilà , cher ami , une partie des avantages de mon logement, fort rares dans ce pays , et que je dois à Y Arménien. Mais j'en ai trouvé d'autres non moins précieux, comme je te vais le dire. Il s'agit de la famille composant la maison. D'abord le mari est un brave homme, fou de la civilisation française, et qui cherche, le plus possible, à

s'en rapprocher. Ainsi il a rejeté l'ancien costume arménien, composé du manteau et du bonnet; et il a revêtu le pantalon et la redingote, puis le fes turc. S'il ose, dans quelques années, il prendra le chapeau ; mais les Turcs ne le permettent pas encore. Sa femme , âgée de trente-six ans environ, est un beau type de femme arménienne, mais un peu défigurée par ses souffrances continuelles, dues, en partie, aux fatigues que lui cause le soin de la famille. Elle est pleine de bonté et de prévenances. Plusieurs fois le jour, elle monte à ma chambre pour me demander ce que je désire manger le lendemain ou le soir même. On s'applique à me faire une cuisine la plus française possible; et vraiment on y réussit assez bien. Juge du progrès des Arméniens sous ce rapport, quand je te dirai que les Turcs mangent encore avec les doigts, et qu'ils ignorent l'usage des fourchettes , des cuillers et de la table. Les enfants sont au nombre de six, cinq filles et un garçon. Me voici, dirastu aussitôt, bien à même d'étudier le caractère des jeunes filles arméniennes. Vraiment oui, cher ami, et jamais je n'eusse osé espérer être pareillement situé. Voici les filles, avec leur âge : Arous a dix-sept ans et demi; Louilska seize ans et demi, et Sophia quinze ans et demi : vient ensuite Ahabi, qui ne compte que dix ans, et Anitsa, qui en a quatre. Les trois aînées sont charmantes. Je ne puis me lasser d'admirer leur candeur, leur simplicité, leur air d'innocence, leurs prévenances entre elles et leur bonté pour moi. Elles semblent avoir deviné le fond de mon âme, qui sent si bien le prix et le bonheur de cette angélique pureté, qui n'est troublée chez elles par aucune passion et aucun désir, puisqu'elles ont toujours grandi sous l'aile de leur mère, sans sortir plus d'une fois la semaine, et seulement

pour aller à l'office du dimanche. Elles ne causent jamais avec les jeunes hommes de leur âge; parce que ceux-ci, suivant l'usage, se tiennent toujours avec les hommes dans les réunions, fumant pacifiquement le Ichibouh, et concevant peu d'ailleurs les plaisirs de la conversation et des frais d'esprit, qui font chez nous tout le charme de la société. Si j'avais le goût et le temps d'écrire des romans, je pourrais choisir un type de jeune fille, tout à fait inconnu à nos romanciers de profession, et qu'on ne trouvera plus dans quelques années, môme ici, lorsque la civilisation y aura introduit son luxe. Leur mise est simple comme leur âme virginale ; elles ne prennent soin que de leurs longs cheveux noirs, qui leur enveloppent la tête de leurs tresses , disposées en forme de diadème. Elles ont déjà la robe, tandis que la mère porte toujours le pantalon ; et elles paraissent avoir quelques notions de nos modes, étudiées sur les femmes franques. Mais, quand elles sortent, elles portent leurs pantoufles et leurs brodequins rouges, le manteau brun et le voile blanc, qui ne laisse paraître que les yeux et le nez. Je puis dire que mes trois aînées sont mes trois principaux maîtres de conversation ; elles parlent également et agréablement le turc, qui a un charme tout particulier dans la bouche des femmes. Je passe avec elles toutes mes récréations qui suivent le déjeuner et le dîner, dont on a fixé les heures à la parisienne, à cause de moi. Le soir surtout, ne sortant point, chose peu agréable ici, à cause des chiens et de la boue, et d'ailleurs, ne voulant pas voir de Francs, comme je te le disais, je reste au milieu de la famille; et je les entends babiller. Les trois aînées m'entourent et me font parler, pendant que les deux petites me grimpent sur les épaules. Lorsque je dis quelque mot singulier par sa prononciation

ou par son emploi, elles rient comme des folles et me corrigent. Je leur fais faire un cours de grammaire continuel , parce que j'analyse chaque mot de leur langue , ce à quoi elles n'avaient jamais pensé. Après le turc , nous passons à l'arménien , qui est proprement leur langue. Cet arménien est un dialecte corrompu de l'arménien littéraire que je lis et parle, et qui n'est compris que par les gens instruits, comme les docteurs et les prêtres. Lorsque quelques-uns d'entre eux viennent me visiter, et que nous parlons , on m'écoute avec respect, la connaissance de la mère langue étant un signe de distinction qui mérite les égards. J'ai déjà été invité dans la famille, et je me suis bien tiré de l'étiquette cérémoniale, laquelle consiste à savoir gravement fumer et boire à petites gorgées le café, servi dans des tasses grandes comme des coquetiers, puis à prononcer les formules de remerciement , en faisant le salut, c'est-àdire, en inclinant légèrement la tête en même temps qu'on porte la main sur la bouche et sur le front.

L'éducation des femmes est ici fort négligée. Un père fera toutes sortes de dépenses pour un fils , et ne s'occupera aucunement de ses filles. Ainsi mes trois grâces arméniennes ont appris elles-mêmes à lire, l'usage des pensionnats n'étant pas connu, à cause de la peste et des préjugés des parents, qui ne veulent jamais se séparer de leurs enfants. Le fils de la maison , qui en deviendra le chef à la mort du père, et qui est un gamin de huit ans, est déjà au collège. Lorsqu'il saura lire passablement l'arménien , on le mettra au français. Ses sœurs grillent de connaître aussi quelque chose de cette langue, et, pendant les repas, elles me demandent toujours comment on dit telle chose francisdjé, c'est-à-dire en français. Nous échangeons

ainsi nos connaissances; et, pour seconder leur zèle, je leur fais lire encore, pendant mes récréations, du turc et de l'arménien, ce qui leur est aussi utile qu'à moi. Puis j'ai déjà commencé à leur donner quelque notion de français. L'aînée y met beaucoup de zèle et d'attention. Les deux autres , qui n'ont pas le titre de doudou ( ceci correspond à mademoiselle), seulement réservé à la première, et qui sont des rieuses décidées, y mettent moins de soin. Avec le temps, j'espère leur apprendre quelque chose, ne fût-ce que notre alphabet, fort différent du leur. Notre jeu habituel est le jeu de cartes, qu'elles aiment beaucoup, quoique l'honneur de gagner soit le seul mobile de notre intérêt. J'ai déjà appris quatre jeux turcs et arméniens, que je joue avec une certaine habileté , et dont je connais tous les termes; ce qui fait un dictionnaire à part dans le dictionnaire même. Moi, je n'ai pu leur enseigner, en revanche, que Yécarté. Là se borne mon savoir : je ne parle pas de la bataille, que j'ai pu montrer aussi à Akabl et à Anitsa. Ainsi se passent mes soirées, mon bon ami, de six et demie jusqu'à huit ou neuf heures , après quoi je monte travailler jusqu'à dix heures et demie. Tu vois que je ne vais pas chercher le plaisir bien loin, et que je n'ai aucuns frais de voiture, de gants blancs et de toilette, ce qui ne m'empêche pas de voir sans cesse posés devant moi des minois qui feraient le désespoir de tes coquettes. Je m'entends appeler de plusieurs côtés à la fois, mossieu Borrré , bruit que tous ces petits gosiers font avec beaucoup de grâce, afin de rendre comme moi la prononciation de l'R, qu'ils croient imiter soigneusement , car ils ne peuvent reconnaître mon défaut d'organe, qui m'est commun avec tes badauds. On m'appelle encore serpaïr, mot arménien qui

veut dire frère; et vraiment je me sens bien tous les sentiments d'un frère pour ces aimables créatures. Il n'y a qu'un domestique dans la maison. C'est un vieux serviteur, qui , après s'être acquitté de son service , vient , suivant un usage qui contraste singulièrement avec nos mœurs, s'asseoir au milieu de la famille , et prendre part à notre jeu , lorsque nous l'appelons : ce qu'elles font quelquefois. Il a sa pipe et sa tasse de café comme les autres; et souvent il est interrogé sur des difficultés de langue , parce qu'étant très-dévot , il connaît bien le langage de l'église ou la langue littérale. Les jeunes sœurs s'occupent avec la mère des détails du ménage ; et je t'assure que la maison est tenue avec une propreté que tu rencontreras chez peu de femmes de chambre. Ce sont elles qui blanchissent et repassent mon linge, et elles tiennent beaucoup à me montrer leur talent. Quand la mère leur donne la permission, et qu'elles ont quelque chose à m'apporter, je les entends monter toutes les trois précipitamment vers ma chambre , tandis que les deux autres petites les suivent de loin. Alors elles me font mille questions; et, en rangeant mon linge, elles s'extasient sur la beauté de mes cravates, de mes gilets, etc., etc. Tout est si nouveau pour elles; et excite si puissamment leur curiosité !

Je veux cependant en finir avec ma description, sur laquelle je n'ai insisté que pour te rassurer sur l'état de mon logement ici. Tu penseras que Dieu est juste, même pour l'arménien , et qu'il sait récompenser de leurs peines ceux qui se livrent à cette étude. Etant aussi bien casé, je ne pense aucunement, ainsi que j'en avais l'intention, à quitter Constantinople cet hiver, c'est-à-dire , d'ici le mois de mars ou d'avril. D'ailleurs , j'ai tant à faire ici pour mes

études que je pourrais largement m'y occuper plusieurs années. Je tâche, en ce moment, d'apprendre à parler le turc , connaissance fort importante ; puisque dans tous les pays musulmans on parle et on connaît cette langue. J'ai trouvé un excellent maître, qui vient trois fois la semaine me donner une leçon d'une heure et demie. Il parle également bien le turc, l'arabe et l'arménien. C'est un Arménien d'origine, maisschismatique; tandis que ceux chez qui je suis sont catholiques. Ils tiennent tellement à ce titre qu'ils le mettent toujours en avant; et je puis dire que la cause de notre prompt et mutuel attachement est dans l'unité de foi, qui est le lien le plus solide, et le premier titre à ma réception dans l'intérieur de la famille. Dans quelque temps, lorsque je serai plus en état de questionner et de comprendre les réponses, je m'introduirai chez les schismatiques, étant très-désireux de connaître exactement le point de scission avec l'église latine. J'espère faire sur ce sujet une lettre , si par hasard vous avez trouvé celles que j'ai envoyées dignes de quelque intérêt. A ce propos , je répondrai à une observation que tu me fais dans ta dernière lettre, où tu me proposes de les insérer dans un journal autre que ceux que nous appelons catholiques avant tout. Je ne crois pas qu'elles puissent convenir pour ces feuilles, et qu'elles soient goûtées des lecteurs. Il faut se borner à notre public, moins nombreux si tu veux, mais plus choisi. D'ailleurs nous autres , nous ne devons pas travailler pour le bruit et la réputation. Je t'assure que je suis presque insensible à cet encens de la renommée ; je veux me proposer le bien et l'avantage de la cause sainte , à laquelle nous travaillons : après cela advienne que pourra. J'ai l'intention d'adresser dans quelque temps, lorsque mon

voyage aura pris un caractère, des lettres à l'Académie. Ce sera le côté scientifique et mondain de mon pèlerinage ; je ne sais encore si Dieu me fournira des matériaux abondants. D'ici à quelque temps, je me tairai. J'ai une foule de choses de première nécessité à apprendre: ainsi , après la langue, vient l'écriture , que je savais mal , et comme un écolier. Je veux attraper la main orientale pour le turc , l'arabe, le persan et l'arménien. Or, sache, cher ami, que ce n'est pas chose facile. Il faut un exercice long et soutenu, sous les yeux d'un maître capable. J'ai commencé cette tâche et je veux la continuer. Avec ce travail je fais marcher en même temps l'étude du phénicien, qui m'intéresse singulièrement, et celle du samaritain. Je me prépare ainsi à arriver convenablement dans mes couvents syriaques, tout en jetant un coup d'œil sur mon hébreu, qui est toujours complété par ces autres connaissances. Cher ami, avec quel plaisir j'ai lu tes réflexions sur la fête de Noël ! Et comme je me suis rappelé en détail nos veillées en attendant le saint office. Ces souvenirs devenaient pour moi un nouveau motif de célébrer dignement la fête. Je me suis adressé, pour avoir un directeur, aux Lazaristes, qui sont tous Français, et qui appartiennent à l'ordre dont la maison centrale t'avoisine. Il faut voir de quelle considération ils sont entourés ici , et comme leur présence est utile. Ils sont le seul collège existant dans l'empire turc ; et ils donnent à l'élite de la jeunesse une éducation française. Leur établissement est très-grand et très-beau pour ce pays. Avec quel bonheur je voyais, en le visitant, que c'était la France, qui, sous le rapport des lumières et des efforts pour propager la civilisation, occupait de beaucoup le premier rang sur toutes les autres nations ! Je me propose

bien d'insister sur ce point dans un de mes articles. On nous trouve toujours où il se fait quelque bien pour la religion ; et cependant , à en juger par les hommes qui nous gouvernent, on croirait que nous l'avons perdue sans retour. Je me suis donc adressé aux Lazaristes, et je suis allé trouver le sous-directeur, homme d'un sens parfaitement droit, et qui a une haute portée dans l'esprit. Nous avons lié promptement amitié. En parlant avec lui , je lui adressai une question sur un ouvrage que j'avais remarqué dans sa petite bibliothèque, et qui portait le nom de l'abbé Carron, que tu as vu chez moi. Je lui demandai s'il le connaissait, et il me répondit avec empressement que c'était son meilleur ami; que, lorsqu'il était à Paris, il lui faisait de fréquentes visites. Comme le bon abbé Carron descendait habituellement chez moi, je me suis rappelé l'avoir entendu souvent prononcer le nom de M. Leleu , son compatriote ; et M. Leleu s'est rappelé m'avoir vu en blouse grise me promener dans le petit jardin du n° 108, d'heureuse mémoire, et qui est actuellement si loin de moi. Voici comment on se retrouve, sans y penser : nous avons été heureux l'un et l'autre de nous trouver déjà amis. Ce matin, jour de Noël , j'ai assisté à l'office dans leur chapelle. Il m'a fait placer au chœur ; et là, j'ai suivi le plus dévotement possible la cérémonie, qui était vraiment touchante, et où je trouvais un attrait tout particulier, en entendant l'orgue répéter les mêmes motifs que tu entendais, le même jour et à la même heure, dans l'église de Saint-Sulpice. Tous les Français qui habitent Constantinople s'y trouvaient, en grande partie, et je remarquai avec plaisir un bon nombre de nos matelots.

J'ai encore peu visité Constantinople. Le temps me

manque et la saison n'est pas favorable. Il fait continuellement mauvais ou très-froid; aussi, depuis trois jours, la terre est couverte de neige , et le froid est aussi dur que dans nos hivers. La seule différence, dit-on, c'est qu'il passe très-promptement. J'ai été deux fois visiter la place qui , pendant le carême turc, est le Longchamp des dames turques élégantes. Il est très-curieux de les voir dans des Arabas, ou voitures dorées ayant la forme d'un berceau, et conduites par deux bœufs ou deux chevaux , qui marchent toujours au pas, à cause du mauvais état des rues. Leur voile ne les couvre plus autant que les années passées ; et celles qui sont bien, le laissent apercevoir, de manière à ne pas s'y méprendre. J'en ai remarqué qui, en me voyant les regarder, laissaient tomber, comme par distraction, leur voile, pour faire paraître des boucles d'oreilles à la française et même des robes à gigot. Je ne pouvais m'empêcher de sourire à cette innocente ruse de leur vanité , qui paraît se trouver chez elles au même degré que chez nos Françaises.

Je ne t'en écris pas plus long aujourd'hui , et je remets à douze jours la suite de ma correspondance, qui sera adressée cette fois à Léon , bien que je sache que tu lui communiqueras également cette lettre. Je te le répète une fois pour toutes, je vous écris à tous les deux; car tu mérites bien d'être regardé comme un frère.

Dans ma communion de ce matin j'ai prié pour toi, cher ami, afin de n'être pas en retard de mon côté; et j'ai mis de nouveau mon voyage sous la protection du divin Sauveur, dont j'espère visiter l'année prochaine le berceau à Bethléem. Ainsi, il m'arrivera ce qu'il plaira à Dieu : je suis disposé à l'accepter comme l'effet de sa toute-puissante

volonté. II sait que je ne me propose qu'une seule chose, d'être utile un jour à la cause de son Église , s'il m'en juge quelque peu digne. — Cor est très-reconnaissant de ton bon souvenir et me charge de te le témoigner. Je t'embrasse tendrement ainsi que mon frère Léon : ne m'oublie pas près de nos communs amis.

P. S. Je compte aussi sur la boîte de pharmacie que tu auras fait composer par ton ami M. Boudet. J'ai toujours ton petit flacon et ton couteau , que j'aurais dû perdre déjà dix fois, et qui se retrouvent toujours fort heureusement.

Quand tu verras la bonne Jeanne et mes anciens portiers, ne les oublie pas. Adieu à quinze jours.

A LÉON BORE

Constantinople, ce 3 janvier 1838.

Mon Léon, tu me disais dans ta dernière lettre que mon absence était une privation véritable pour toi ; qu'elle t'attristait le cœur. Je conçois d'autant mieux cette douleur qu'elle est réciproque, et que certaines fois je suis tenté de me demander pourquoi , dans cette vie si pleine de déceptions et de chagrins, on ajoute encore aux maux involontaires d'autres déplaisirs dépendant de notre volonté ; et, parmi ceux-ci, je range en première ligne les amertumes de l'exil auquel on se condamne, en se séparant de ceux à

qui nous sommes unis par le sang et par tant d'autres liens. Ces instants de regrets couvrent l'âme de tristesse, et passent sur elle, comme ces nuages, qui, dans un jour nébuleux, obscurcissent la face du soleil. Quand la lumière revient, les objets vous apparaissent sous un autre aspect, et tout rentre dans le calme. Heureusement que, pour mon compte, je suis mû par l'idée immuable et inflexible d'un devoir ou d'une mission que j'accomplis. C'est le seul sentiment qui puisse soutenir, dans un voyage tel que le mien , et fortifier contre les divers obstacles qu'on doit s'attendre à trouver sur sa route. Aussi je plains ceux qui ne voyagent que pour leur agrément, ou qui, comme ce tas d'Anglais que j'ai déjà rencontrés , promènent leur ennui d'un lieu à un autre. Il n'y a, avec l'amour de la science et l'espoir d'accomplir plus tard quelque bien , que l'appât du gain ou un but commercial qui puisse pousser les hommes à des voyages aussi lointains.

La lettre que j'ai envoyée à Eugène , voici quinze jours, t'aura plus que rassuré sur mon séjour à Constantinople. J'ai eu le bonheur de rencontrer cette excellente famille arménienne, au milieu de laquelle je trouve tous les soins et toutes les attentions d'une autre famille. Cet avantage est inappréciable. Aussi n'ai-je pas regardé à le payer un tiers environ au-dessus du séjour plus économique de l'auberge. Cette différence d'ailleurs ne me gêne pas, puisqu'on somme je dépense moins ici qu'à Paris. Je vais donc attendre dans ce gîte les beaux jours du printemps; et alors , ayant acquis quelque notion du turc avec les autres connaissances diverses que je venais chercher ici, je prendrai le chemin de la Syrie. Je n'ai encore rien arrêté définitivement sur la route que je suivrai. Mon itinéraire sera

subordonné aux circonstances et à l'état de mes finances à cette époque.

Cor est le seul ami , avec un père lazariste , que je m'empresse de voir, en fait de Francs J'évite, autant que possible toutes les autres connaissances; et je me renferme dans la société des Arméniens. Néanmoins je n'ai pas réussi complètement à m'éclipser et à cacher ma demeure. On vient me dénicher, et jeudi encore, j'ai une invitation à dîner chez un banquier français. Cor demeure assez loin de chez moi. Il me faut le même temps à peu près pour aller le voir, que pour me rendre de la rue de Vaugirard à la Bibliothèque du Roi. Tout ce qui est turc, à peu d'exceptions près , réside à Constantinople ; et tous les Francs, avec les Arméniens et les Juifs, sont relégués à Galata et à Péra. Péra , lieu de ma résidence, est sans contredit le plus agréable ; puisque les deux autres villes se ferment au coucher du soleil , et qu'on ne peut sortir de chez soi après dix heures du soir. Quand on fait une visite et qu'elle se prolonge dans la nuit, on couche dans la maison. C'est un usage reçu ; et l'embarras que l'on donne n'est pas grand. Il suffit d'étendre sur le tapis un matelas de plus avec deux couvertures. On ne connaît pas encore l'usage de nos lits ni tous les accessoires d'une chambre à l'européenne. Les maisons construites en bois sont quelque chose d'intermédiaire entre la tente du désert et les édifices ordinaires de nos villes. Elles sont jolies à l'intérieur, chez les personnes riches; mais elles ont peu de solidité, et semblent construites pour un pays où il ferait toujours chaud. Aussi en arrivant je m'imaginais qu'on ne connaissait pas ici le froid. Cependant il a commencé avec une certaine intensité, voilà quinze jours.

Depuis ce moment, il ne cesse guère de tomber de la neige ; elle couvre la terre, à une hauteur que je n'ai jamais vue en France. A la vérité le froid n'est pas aussi intense que chez nous fort heureusement; puisque ma chambre , malgré toute sa beauté et son élégance, est fermée si négligemment que la neige , dernièrement, avait passé à travers les jointures des fenêtres et blanchi mon tapis. Le seul moyen pour se garantir du froid dans ces maisons, où il n'y a pas de cheminée, est un poêle improvisé, qu'ils appellent tendour. Il consiste à mettre sous une table carrée un brasier bien allumé ; cette table est ensuite recouverte de tapis et de couvertures, qui concentrent et conservent sous elle la chaleur. Du divan, où l'on est couché, on étend les pieds et les bras sous cette table, en attirant sur soi la couverture, et la chaleur vous pénètre de toutes parts, comme dans un bain de vapeur. La table sert en même temps de tapis pour le jeu de cartes; et c'est sur elle qu'on boit le café. Voilà comment je passe ordinairement la soirée avec la famille et les hôtes visiteurs, qui viennent en cercle puiser au foyer commun une portion de cette chaleur. Les femmes passent toute la journée autour de ce même tendour y ce qui les rend très-frileuses. Comme les hommes, elles sont couvertes de pelisses bien fourrées ; et toujours on me demandait si je ne gelais pas avec mes simples habits.

J'ai eu peu de visites à faire au premier de l'an; et ce jour, qui fait époque dans la vie de Paris, passe ici inaperçu comme les autres jours. Tu devines aisément, cher frère, tous les vœux que je fais pour votre bonheur mutuel.

J'écris à M. Dureau de Lamalle, qui a eu l'amabilité de me donner des détails sur la séance où il a lu mon rap-

port. C'est un homme excellent, qui, dès l'année dernière, me témoignait un intérêt véritable, et m'engageait à venir dans ces contrées.

Mille choses tendres et aimables, mon bon frère. Faismoi passer le plus souvent possible de tes nouvelles. Je pense que tu tiendras Louise au courant de mon voyage, et que tu lui communiqueras en partie mes lettres. Je souhaite aussi une excellente année à mon bon Eugène, et le prie de recevoir l'assurance de mon amour tout fraternel. Tout à toi.

A M. DUREAU DE LAMALLE.

Constantinople , ce 4 janvier 1838 .

Monsieur, je vois avec un profond sentiment de reconnaissance que l'éloignement n'a point affaibli l'intérêt tout gratuit et si peu mérité que vous n'avez cessé de me témoigner, depuis le moment où j'ai eu l'avantage d'être connu de vous. Je vous en remercie bien sincèrement; et si, par hasard, mon voyage peut être en quelque chose utile à la science, je sais à qui j'en serai redevable.

Me voici à Constantinople, dans cette ville, où, vous le savez , je voulais venir dès l'année dernière. Ce qui m'a empêché de prendre la route plus directe d'Alexandrie, c'est la rencontre que j'ai faite à Vienne de M. Cor, mon intime ami, jeune homme très -versé dans les langues orientales , et qui , par ses manières prévenantes et son tact exquis, s'est déjà concilié l'estime de tous les Turcs

qui entourent Reschid-Bey, ministre des affaires étrangères. Il est son ami et son secrétaire , position fort avantageuse pour lui , et surtout pour la France : car son amour patriotique lui fait chercher tous les moyens de pouvoir être utile à notre nation, il faut l'avouer, si mal représentée ici, et dont l'honneur est chaque jour compromis.

Je lui ai fait part du projet dont je vous dois l'idée première : savoir, de pénétrer dans le Khaziné ou Trésor, qui renferme , dit-on , de précieux restes de l'antiquité classique et de la littérature des Arabes. Nous ne négligerons aucun moyen pour nous introduire dans ce lieu, plus tentant pour moi que le jardin des Hespérides. Si cette faveur peut s'accorder, nous saurons enfin quelle foi ajouter aux récits de tant de voyageurs. Si nous parvenons à notre but , nous commencerons par dresser le catalogue des ouvrages; et, au moyen de nouveaux Bakhchich, seul moyen de conclure toutes les affaires du pays, nous tâcherons de faire tirer copie de quelque ouvrage précieux , s'il s'en trouve. Je pense que dans ce cas nous pourrons compter sur la coopération de la Bibliothèque du Roi. Nous préparons les voies, sans révéler notre secret, et en paraissant ne pas attacher d'autre importance à cette visite que celle d'un pur intérêt de curiosité.

Je m'applaudis chaque jour d'être venu ici , à cause des ressources de tout genre que je trouve pour mes études orientales. Je vois que j'aurai amplement matière à occuper plusieurs années d'un travail continu, avant d'aller en Syrie ; mais il faut se borner, et ne pas perdre de vue le but premier qu'on s'est proposé.

Je demeure dans une famille arménienne, où l'on ne sait pas un mot de français. La nécessité de parler conti-

nuellement turc m'a déjà fait faire dans cette langue quelques progrès. J'ai aussi l'occasion de parler arménien, langue qui est un peu ma marotte, comme vous le savez.

D'après ce que vous m'avez dit, Monsieur, j'ai quelque motif d'espérer des encouragements; cependant, comme chez nous tout est malheureusement trop souvent l'effet de l'intrigue ou de la faveur, je ne compte encore que sur mes propres ressources , et je me sens le courage d'agir seul au besoin.

Recevez, Monsieur, l'assurance de mon sincère attachement , vous le protecteur et l'ami de ceux qui s'intéressent aux lettres et à la science, que vous honorez. Soyez persuadé que je garderai toujours un bien doux souvenir de toutes vos bontés, et veuillez agréer, avec ma reconnaissance, l'hommage du respect profond avec lequel j'ai l'honneur d'être ,

Votre très-humble et très-dévoué serviteur.

A EUGÈNE ***

Constantinople, ce 4 février 1838.

Cher Eugène, je commencerai cette lettre par te gronder. J'arrive du bateau à vapeur : voyage que je fais toujours inutilement depuis un mois, toujours pour entendre la désolante réponse : « Point de lettres pour vous. » Quoi !

moi , qui , depuis un mois, en ai écrit un si bon nombre, et qui en attends encore quelques-unes comme réponses à celles que je t'ai envoyées de Vienne, de Trieste et de Syra, rester ainsi sans nouvelles de mes amis et de tout ce qui m'intéresse ! Et cela , lorsque nous avons un bateau à vapeur qui arrive ici tous les dix jours ! 11 faut qu'il y ait un coupable oubli, ou que tes lettres aient été égarées, en passant par les bureaux du ministère. Il n'est pas présumable que ton amitié se soit fondue tout à coup comme la neige , et que tu m'aies abandonné. Jamais cette pensée ne me passera par la tête. Si j'étais à parcourir les régions de l'Arménie ou de la Mésopotamie , je renoncerais aisément au bonheur de recevoir régulièrement vos lettres, sachant que cela n'est pas possible. Mais à Constantinople , qui , grâce à la généreuse entreprise de notre gouvernement, est assimilée actuellement aux autres capitales de l'Europe , je ne puis faire un semblable sacrifice. Si depuis tes dernières lettres , qui contenaient le mandat , et dont je t'ai accusé réception , tu m'en avais envoyé d'autres , dis-le-moi; et nous prendrons, chacun de notre côté, les mesures nécessaires pour aller aux renseignements, et savoir ce qu'elles sont devenues. Il faut avoir été soi-même quelque temps sur une terre lointaine et étrangère pour comprendre l'impatience avec laquelle on attend un mot d'écrit des siens.

Venons maintenant à l'autre partie de ma lettre, qui te dédommagera de cet exorde ab iralo. Je suis toujours parfaitement dans la famille arménienne que je t'ai fait connaître précédemment. Tous ceux qui me visitent envient ma position , ou me disent qu'ils ne conçoivent pas comment j'ai pu réussir à me caser de la sorte. Le maître de

la maison, me dit-on , donne un exemple inouï de courage, en recevant dans sa maison un Franc. Il y a quelques années seulement, certains préjugés, ou la crainte des Turcs ne leur eussent pas permis de donner une aussi longue hospitalité à un Européen. Mais aujourd'hui les Arméniens, en général, et surtout les catholiques, comprennent que leur salut et leur appui est dans la puissance européenne : et , entre tous les états , c'est encore vers la France que leurs regards se portent avec plus de confiance et d'espoir. 11 faut être ici, cher ami, pour juger de l'avantage que vous donne le titre de Franc, et de la supériorité que vous confère votre qualité de Français, qui est le Franc par excellence. D'après les anciennes capitulations, que nos rois presque seuls ont obtenues de la Porte, les Francs ne sont pas incorporés dans le reste des raïas ou sujets chrétiens Ce qui les distingue extérieurement, c'est le droit exclusif de porter la casquette ou le chapeau, privilège dont je n'avais jamais soupçonné l'importance, avant d'aborder ici. Les Arméniens et les Juifs ont leur bonnet; les Turcs se coiffent avec cette triste et disgracieuse calotte rouge, que tu leur vois à Paris : ainsi, on se reconnaît surtout à la tête; puisque les Turcs ont adopté le reste du costume européen. Il n'est pas permis aux raïas de prendre notre coiffure, signe d'indépendance et de liberté. Aussi , il faut voir comme ils l'envient, et comme ils insistent sur la qualité d'homme quiporte chapeau. Tous les Francs relèvent chacun de leur propre ambassade, et ne sont pas sous le coup de l'injuste justice des Turcs, qui se permettent encore souvent l'arbitraire à l'égard de leurs sujets chrétiens, lorsqu'ils convoitent leurs richesses. Un autre privilège des Francs , c'est encore de pouvoir sortir à toutes les heures

de la nuit; tandis que les ràias sont obligés de se renfermer chez eux à une certaine heure , à peu près à neuf heures et demie. Il y a quelque temps , je jouai le rôle de père de famille et de chef de maison , à l'égard de la patrouille. Je revenais de soirée avec ma famille arménienne, et je les fis passer : la mère, pour ma femme, et les jeunes filles, pour mes enfants, bien qu'elles aient de quinze à dix-sept ans. Mais la propre bêtise des soldats turcs et l'obscurité me servirent fort heureusement. Bien entendu , le mari n'était pas là. Il n'y avait que le domestique, arménien , il est vrai , mais à qui la qualité du maître confère le droit de liberté.

Je m'imaginais que l'hiver était chose inconnue dans ce pays ; mais c'est une erreur : la neige est restée vingt-cinq jours sur la terre. Il est même plus difficile de le supporter ici qu'en France ; parce que les maisons ne sont point aussi chaudes , et que l'usage des cheminées est un luxe que les Francs seuls se permettent. Pendant tout ce temps, je sortais peu. Les rues sont si sales, si étroites et si incommodes, qu'il fallait une raison déterminante pour me tirer de chez moi. C'est alors que j'ai su apprécier l'avantage de loger dans une maison aussi bonne et aussi agréable que la mienne. Toutes mes soirées se passaient au milieu de la famille ; et là , je trouvais une société telle que je l'aime : simple, gaie et innocente. Mes jeunes filles sont toujours d'une amabilité rare ; et il n'y a soins et prévenances qu'elles ne me témoignent. Toutes les trois y mettent une certaine rivalité, que j'ai soin d'entretenir, sans donner néanmoins à aucune de la jalousie ; parce qu'en adroit politique , je ne laisse pas entrevoir celle que je préfère au fond de ma pensée. Les cartes sont toujours notre diver-

tissement principal; mais, afin de donner un caractère utile à ces soirées, j'ai transformé mes trois jeunes Arméniennes en disciples, et je leur enseigne les principes de notre langue. Elles lisent déjà ; et elles savent par cœur plusieurs expressions de la conversation, quelles répètent avec cette pureté d'organe qui caractérise les gens de leur nation. En outre, je leur ai appris le calcul. Elles ignoraient même la forme d'un chiffre; et aujourd'hui elles comptent jusqu'à deux milliards, et savent imperturbablement les trois premières règles. Mon enseignement se faisant nécessairement en turc, j'en tire toujours mon profit; et je puis te dire , sans me flatter, que, depuis les deux mois que je Suis ici , j'ai fait des progrès si rapides, que je reçois beaucoup de compliments dans mes visites; je peux môme soutenir la conversation. En même temps , je m'exerce à parler l'arménien , ce qui n'est pas facile; vu que ce dialecte est tout différent de la langue des livres, et qu'il est mêlé de mots turcs et persans. Je me suis fait un petit nombre d'amis parmi les Arméniens catholiques les plus instruits que j'ai rencontrés, et, dans mes visites, je les mets toujours à contribution , en changeant leur conversation en une véritable leçon de langue. Le maître que j'ai pris, et dont je t'ai déjà parlé, est vraiment habile, et j'en suis toujours content. Il vient régulièrement trois fois la semaine; et j'ai soin de lui préparer de bons exercices, sans oublier mes pages d'écriture, qui s'améliorent chaque jour sensiblement. L'hiver dans ce pays cesse aussi brusquement qu'il commence; ainsi, depuis huit jours, nous avons un temps de mai. J'en profite pour faire de belles et longues promenades. C'est là que je fais briller mon nouveau talent d'équitation, talent fort rare ici, et que les

Turcs apprécient beaucoup. Hier j'ai fait une délicieuse excursion avec notre bon et excellent ami Cor. Nous avons été visiter des tombeaux célèbres de sultanes ; nous étions montés sur les deux plus beaux chevaux du ministre des affaires étrangères, ornés de leurs housses et caparaçons. Je caracolais avec coquetterie devant les gros pachas que nous rencontrions , et qui sont placés sur leurs chevaux comme des sacs de farine. Nous avons trouvé à la promenade beaucoup de dames turques , qui , dans leurs longs manteaux, avec leurs voiles blancs et leurs bottes jaunes, sont encore un spectacle qui pique beaucoup ma curiosité. En passant, j'essaie toujours d'entendre quelques paroles de leur conversation, et de saisir leur prononciation , qui est excellente. La présence de Cor m'est aussi agréable qu'utile. Il me mène chez ses connaissances, qui sont fort variées. Nous devons visiter ensemble le patriarche des hérétiques et d'autres principaux de la nation. Malheureusement, dans deux mois, il retourne en Europe avec le reis effendi , qui vient de recevoir de nouveau la mission d'ambassadeur à Paris. Nous sommes obligés de différer l'exécution d'un projet qui nous occupait sérieusement, et que nous étions décidés à réaliser, même assez prochainement, s'il était resté ici. Nous voulions publier en turc, en français et en arménien un journal mensuel , tenant un peu du Journal des Connaissances utiles et du Magasin pittoresque. Il aurait été orné de petites gravures, et nous nous serions proposé spécialement d'instruire en l'amusant ce peuple, qui en a si grand besoin. Nous avions déjà reçu l'approbation d'une multitude de personnes ; et je ne doute nullement que nous n'eussions fait quelque bien. Comme Cor était un coopérateur indis-

pensable, et qu'à moi seul je ne suffirais pas pour diriger le journal, nous en remettons l'exécution à l'année prochaine ; parce qu'à cette époque il espère revenir à Constantinople et peut-être s'y fixer. De mon côté, je reviendrai aussi travailler à établir cette feuille; et, dans l'intervalle, je ferai une partie de mon voyage, dont le plan, eu égard aux circonstances, se trouvera sans doute modifié. Ainsi, au lieu de finir par l'Arménie, je commencerais par explorer ce pays ; et j'y serai d'autant mieux préparé , que j'aurai vécu tout cet hiver à l'arménienne. Je ne vois à la réalisation de ce projet aucun inconvénient; et, ce qui achèverait de me décider, c'est que MM. les Lazaristes, qui sont des prêtres aussi bons que vertueux et mes meilleurs amis, veulent m'adjoindre un de leurs pères, qui profiterait de mon excursion pour explorer le pays , et voir ce qu'il serait possible d'y faire pour le catholicisme. Je serais trop heureux et trop honoré d'avoir avec moi un pareil compagnon, dont la présence sanctifierait, pour ainsi dire, mon voyage , et pourrait le rendre utile à la cause de la religion. J'ai même reconnu dans cette coïncidence la coopération du ciel , en qui je mets absolument et uniquement toute ma confiance. Ainsi , si la chose se fait , nous partirons probablement à l'époque que j'avais fixée antérieurement, c'est-à-dire vers la fin d'avril, ou le commencement de mai. J'espère à cette époque avoir reçu tous les objets que j'attends et le reste des fonds que tu dois me faire passer. La privation incompréhensible et complète de toutes nouvelles de la France, depuis cinq semaines, m'inquiète et me fait craindre que ces objets, auxquels tu avais peut-être réuni des lettres, ne soient perdus. Aussitôt après la réception de cette lettre, ne manque pas

de m 'écrire. Je laisserai mes fonds chez MM. les Lazaristes. Us ont dit qu'ils se chargeraient de me les faire parvenir dans quelque temps. Je saurai alors définitivement si le gouvernement me donne ou non une subvention. Si je suis abandonné à mes propres ressources , je te dirai à qui il faudra t'adresser, pour me trouver de nouveaux fonds. Dans tous les cas je veux exécuter mes voyages. L'avenir ne m'inquiète nullement avec le capital de science que je compte acquérir. Je suis bien décidé à prendre, s'il le faut, sur le numéraire qui compose mon patrimoine, et qui est toujours à ma disposition chez mon notaire.

La connaissance de MM. les Lazaristes est pour moi une source continuelle d'avantages. M. Leleu, directeur en second, homme infiniment capable et surtout comprenant bien son époque, me témoigne un attachement véritable. Dans le cas de l'impression de notre journal , ces messieurs nous prêteraient leurs presses et un très-beau local dans leur couvent, qui appartenait autrefois aux Jésuites. Le mercredi, ces messieurs viennent me chercher; et nous allons ensemble à leur campagne, située à deux lieues, sur les bords du Bosphore, dans une position magnifique. Si je passe ici la belle saison , ils m'ont offert une chambre, que bien certainement j'accepterai, trouvant près d'eux les avantages de la solitude réunis aux charmes d'une société agréable. Partout où je passe, je me sens surtout attiré vers les hommes du clergé. Et au fond, c'est parmi eux seulement que l'on trouve, dans ces pays, quelque instruction et des renseignements sur l'histoire et sur a société. Les principaux docteurs de la nation arménienne viennent souvent me visiter et me font mille avances. Les simples Arméniens, qui se trouvent séparés naturellement

de leurs papas ou prêtres par leur propre ignorance , ne conçoivent rien à ma prédilection pour leurs docteurs. Et, d'après le malheureux préjugé que la plupart des Francs contribuent à entretenir ici, comme ils s'imaginent que dans notre patrie nous n'avons plus de religion , ils s'étonnent de voir un simple particulier la professer sans crainte. Aussi m'appellent-ils quelquefois demi -papas. Dans ta prochaine lettre, cher ami, donne-moi longuement de tes nouvelles et des renseignements sur ce que tu fais et sur nos communs amis. Ne m'oublie jamais près d'eux, lorsque tu les vois. Je conserve soigneusement leur souvenir; et je me rappelle souvent les agréables instants que nous avons passés ensemble.

A EUGENE

Constantinople, ce 2 février J838.

Bien cher Eugène, je t'écris quelques mots aujourd'hui, en envoyant cette lettre à M. Etienne, procureur général des Lazaristes. J'ai fait sa connaissance indirectement , par l'entremise de M. Leleu, père lazariste, dont je t'ai déjà parlé, et qui, chaque jour, gagne davantage mon amitié et ma confiance. Son amour du bien est si noble , si désintéressé ; il a des vues si hautes sur la propagation de la foi dans ces contrées; et, en même temps, son dévouement est si entier, si franc, si actif, qu'il serait bien difficile de ne pas s'attacher à lui. Vois, mon Eugène,

comme la Providence arrange et dispose toutes choses pour le mieux. Il est plus que probable maintenant que j'aurai des compagnons de voyage dans mon exploration de l'Arménie, que j'espère entreprendre vers le commencement de mai. MM. les Lazaristes veulent envoyer un ou deux de leurs membres dans ce pays, afin d'examiner l'état des quelques catholiques qui y sont disséminés, d'établir avec eux des rapports fréquents et de tâcher d'en augmenter le nombre. Ne serai-je pas heureux d'être voyageur missionnaire, chose que j'avais toujours vaguement rêvée; et de faire, s'il est possible, quelque bien, en enrichissant la science? Comment craindrais-je d'affronter des périls ou de supporter des fatigues, ayant près de moi un ami, qui sera en même temps mon directeur? Comme les enfants d'Israël , nous commencerons notre marche par le service divin; et je ferai les fonctions d'acolyte. Si la mort vient me surprendre, ce qui est dans l'ordre des choses trèspossibles, je serai assuré du moins de ne pas manquer des secours de la religion. Moi, je ferai le médecin; et, de cette manière, nous pourrons pénétrer dans toutes les maisons. Celui sur qui on a jeté les yeux n'est pas M. Leleu. C'est un autre missionnaire, homme de cœur et d'énergie. Il gardera, bien entendu, ïincogrdto, de peur d'éveiller les soupçons des schismatiques ; et il passera pour être attaché à ma suite. Je vais m'occuper de me procurer toutes les lettres de recommandation nécessaires. La chose me sera facile, ayant ici des connaissances parmi les plus hauts personnages arméniens , catholiques et acatholiqaes, qui sont en relation avec leurs frères d'Arménie. Par mon ami Cor, j'espère avoir un bon firman ou passeport et des lettres pour les principaux pachas.

Je ne puis écrire aujourd'hui à M. de Sacy, pour le remercier ainsi que l'Académie, du beau et grave rapport qu'ils m'ont adressé. Je ne m'attendais pas réellement à tant d'honneur; et, si Dieu le permet, je ferai tous mes efforts pour remplir en partie leur mandat. M. Desgranges, mon ancien maître de turc, que tu as eu l'honneur de voir, ma écrit une lettre pleine d'amabilité et d'intérêt. Je veux attendre encore quelque temps pour lui répondre en turc, langue dans laquelle je fais chaque jour des progrès sensibles. Elle est très-belle, surtout lorsqu'on sait l'arabe et le persan ; parce qu'on a la faculté d'y introduire un nombre illimité de mots de ces deux idiomes , ce qui est regardé comme la marque d'un homme lettré.

Je crois t'avoir dit que Reschid bey retourne à l'ambassade de Paris , et que Cor l'accompagne. Il laissera de véritables regrets parmi tous les Turcs qui ont été à portée de le connaître, pendant son séjour ici. Il faisait presque toutes les affaires du ministère des affaires étrangères. Il serait bien important pour la France qu'elle eût un semblable drogman. Nous avons perdu ici toute notre ancienne influence; et nous voulons travailler, Cor, d'autres amis communs et moi, à la faire revivre. Je crois la chose assez facile; si par hasard tu peux nous aider, réunis-toi à nous. Au retour de Cor àConstantinople se rattachent de beaux projets de civilisation et de propagande catholique, comme la création d'un journal turc-arménien , et l'impression de petits ouvrages populaires. De concert avec MM. les Lazaristes, nous fonderions une véritable Société de bons Livres. Déjà ils ont fait bâtir un local et monter des presses. Tout est prêt; les bras seuls manquent. Il nous semble qu'il y a beaucoup de bien à faire dans ce

pays; et véritablement il est urgent de porter remède à l'ignorance , qui , assez généralement, obscurcit la foi dans des âmes d'ailleurs fort pures.

A LEON BORE

Constantinople, ce 25 mars 1838.

Mon Léon, comment se fait-il que depuis trois mois tu ne m'aies écrit qu'une seule fois, lorsque tu sais combien je tiens à tout ce qui vient de toi , et quelle consolation vous apportent, sur la terre étrangère, quelques mots de ceux qui vous aiment. Il n'est pas de jour où ma pensée ne me transporte à Jully, lieu gravé dans ma mémoire , et qui me laisse de si agréables souvenirs. Je n'oublierai jamais l'année scolaire 1831, que j'y passai tout entière près du maître , travaillant à acquérir la science , et, je puis le dire aussi, à avancer dans les voies de Dieu. C'est là que je me suis pénétré plus profondément de l'esprit et de la foi du christianisme, en lisant les SS. Pères , en étudiant la Bible et en rédigeant notre métaphysique, qui n'avait d'autre but que d'expliquer par la raison les dogmes du symbole. Si , depuis cette époque, je suis resté un peu chrétien, je le dois à cet enseignement , auquel se joignait la pratique d'une vie retirée, et toute consacrée à l'amour de Dieu et à la contemplation de la vérité.

Cher frère, voici bien les deux choses seulement dignes d'occuper l'esprit et le cœur de l'homme, durant les jours

qui nous sont comptés. Je n'ai jamais été mieux convaincu du vide et de la misère de ce qu'on appelle proprement le monde , que depuis que je l'ai quitté, pour commencer ma carrière de voyageur pèlerin.

Outre mes études orientales, dans lesquelles j'ai fait des progrès sensibles cet hiver, le séjour de Constantinople m'a été infiniment utile sous un autre rapport, que tu ne soupçonnais peut-être pas. Je veux parler de cette vie chrétienne et intérieure. Isolé au milieu de mes bons Arméniens , et fuyant le contact des Francs, qui ne présentent que de rares exceptions d'hommes honnêtes et estimables, j'ai passé tout mon hiver dans une véritable retraite, avec Dieu, mes livres, quelques vartabieds, docteurs-prêtres du clergé arménien, et mes deux amis français, Cor, que j'aime chaque jour davantage, et M. Leleu, ce prêtre lazariste si admirable , dont je vous ai déjà parlé. Cette société m'a amplement suffi ; et ma pensée n'était ni aux fêtes, ni aux plaisirs que j'aurais trouvés à Paris. Ici , j'ai fui l'occasion de me mêlera ce monde, parodie du nôtre, et qui n'est, diton , qu'un foyer de toutes les passions , élevées à une nouvelle puissance par le manque de la bonne civilisation.

Que d'instants j'ai passés dans une douce et calme mélancolie, promenant ma pensée sur toutes les têtes chéries que j'ai laissées si loin , et la rattachant à mille faits , à mille circonstances inaperçues ou mal appréciées, au temps de leur actualité, et alors mieux jugées et mieux senties, par l'effet de la distance et de l'isolement ! Cette situation d'esprit était favorisée par un état de demi-sou (Trance, que je regarde comme un impôt nécessaire levé par l'atmosphère orientale sur mon corps. Accoutumé à la température généralement égale de notre France, je croyais la retrou-

ver ici; et, le premier mois de mon arrivée, je voulus conserver mes habitudes de travail prolongé et sans feu. Mais l'humidité de l'air, contre laquelle vous protègent mal de fragiles maisons en bois, m'a prouvé qu'il fallait imiter, sous ce rapport, les usages du pays, et se vêtir plus chaudement : expérience qui me sera profitable pour le reste de mon voyage. Les beaux jours vont m'enlever cette indisposition ; et depuis qu'ils commencent , je me sens mieux. Ce climat est très-singulier ; il est d'une variabilité et d'une inconstance sans exemple pour moi. Le matin il gèle ; à midi on sue; et le soir on grelotte de nouveau. Je croyais les hivers plus chauds ici qu'à Paris. Eh bien , je te dirai que je n'avais jamais souffert du froid avant de venir ici : c'est aussi ce que j'ai entendu dire à des Russes de Saint- Pétersbourg.

Quoi qu'il en soit, cher ami, ces petits accidents, qui ne sont rien près des fatigues et des privations de tout genre que je m'attends à supporter, loin de nuire en rien à mes vues et à mes projets, sont rentrés dans mon plan : en ce sens que j'ai mieux travaillé , et que j'ai acquis une foule d'idées plus sérieuses et plus vraies de chaque chose. Je mets tout mon espoir en Dieu; et, comme je suis mieux résolu que jamais à faire servir à la gloire de son église et de sa religion toutes mes découvertes, je ne doute pas qu'il ne vienne à mon aide. Le mandat que l'Académie m'a envoyé et l'encouragement que j'ai reçu du ministre me prouvent déjà que ma confiance n'est pas vaine. Enfin la coïncidence surprenante de la mission des Lazaristes , qui s'attachera à mon voyage , achève de m'en convaincre. Je compte travailler avec eux, quelque temps , dans ces pays, et prendre une position , peut-être assez neuve jusqu'à pré-

sent : celle de savant-missionnaire. Pardonne-moi le premier titre, que je m'arroge seulement à cause du corps savant que je représente.

Je viens en ce moment de la Chancellerie de France, où j'étais allé chercher la procuration que j'envoie à Eugène. Le Chancelier, homme très-recommandable, m'a entretenu avec le plus grand intérêt. « Vous allez, m'a-t-il dit , dans des pays où, il y a quelques années, un voyageur français a trouvé une mort assez tragique. » Puis, il m'a raconté l'aventure de l'infortuné Schultz, que je connaissais, et qui, envoyé en 1828 par le Gouvernement, fut massacré par les Kurdes, qu'il avait insultés. « Voici, a-t-il ajouté , une caisse qui renferme quelques débris de ses effets , que je suis chargé de vendre. » Ce disant, il l'ouvre ; et, à mon grand étonnement, j'y trouve une infinité d'objets qui ne peuvent convenir qu'à moi , et que je regrettais de n'avoir pas apportés : tels que tabatières , rasoirs pour cadeaux , des cartes routières , une édition de poche de Chardin , de Tavernier, etc. Je n'ai pas encore fait de prix ; mais j'aurai cela à bon marché-, parce qu'on veut enfin s'en défaire. Il ne me manque plus que ma malle, que j'espère recevoir avant la fin d'avril. Je voudrais partir au plus tard vers le commencement de mai.

Je visiterai d'abord l'Arménie , commençant ainsi par où je comptais finir dans le plan que j'ai soumis à l'Académie. Mais les circonstances modifient toujours les premiers plans; et je me trouve naturellement préparé à cette exploration, après avoir séjourné au milieu des Arméniens, et entretenu des relations avec les catholiques et les acatholiques de cette nation, qui tous s'empressent de me donner des renseignements et des lettres de recommandation. La

Providence a encore voulu que je trouvasse ici des missionnaires protestants qui ont visité une partie de cette contrée, il y a sept ans. Bien qu'ils l'aient fait dans un esprit tout à fait opposé au mien, je n'ai pas laissé de lier avec eux quelques rapports , afin d'en tirer des renseignements et des avis, soit sur la manière de voyager, soit sur celle de m'équiper. Ils ont aussi des livres qui me sont fort précieux et que je consulte.

Je ne perds pas mon temps, je t'assure, et je trouve les jours infiniment trop courts pour la besogne que je vois sans cesse devant mes yeux. Quand on est à la veille d'un semblable voyage , on sent mieux tout ce qui vous manque de connaissances spéciales, et combien il serait important d'être complet. Je me suis remis aux mathématiques, afin d'apprendre à lever des plans; à la botanique, pour connaître les plantes et les recueillir; à la minéralogie, etc., etc. Je m'applique beaucoup aussi à écrire à la turque, en me servant de leur qualem, ou plume : art très-difficile, mais fort joli , et auquel on prend goût. J'ai acquis une assez belle main; mon ami Cor en est tout surpris.

J'écris aujourd'hui à M. de Sacy, pour le remercier de ses bontés , et le prier d'offrir mes remercîments à l'Académie. J'ai fait de même une lettre pour M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, dans laquelle je lui exprime toute ma gratitude. Je profite de la circonstance pour lui exposer un côté de l'esprit de mon voyage. Il le comprendra peut-être mieux, et s'y intéressera davantage. Mon intention, comme je le lui dis, est d'envoyer des rapports à l'Académie, afin de la tenir au courant de mes observations. Ces communications seront sans doute fort lentes; mais nul remède à cet inconvénient.

MM. les Lazaristes seront ici mes correspondants : c'e9t à eux qu'il faudra désormais adresser toutes mes lettres , livres, effets, etc., etc. Ils ont la bonté de m'offrir une chambre dans leur couvent, au commencement de mai. Je l'accepte avec d'autant plus de plaisir que je trouve parmi eux des hommes avec qui parler. Ils veulent également que je cherche l'hospitalité dans toutes leurs maisons de Damas, d'Alep, de Beyrout, etc., etc. : offre toute providentielle et pleine de bonté.

La correspondance des bateaux éprouvant quelque retard, je puis t'écrire plus longuement; et je ne laisse pas échapper cette bonne occasion. Je suis allé visiter les objets appartenant à l'infortuné Schultz. Je ne puis t'exprimer ma joie, lorsque j'ai vu et revu sous mes yeux précisément tous les ouvrages qui me manquaient, et que j'aurais mis plusieurs années à recueillir, même à Paris; attendu que quelques-uns sont fort rares et se rencontrent difficilement. Schultz n'avait point improvisé, comme moi, la partie matérielle de son voyage. Il s'y était pris de longue main , et avait fait des préparatifs dispendieux. Rien n'est oublié; tout e:>t calculé avec une admirable prévoyance. Il m'a montré combien je me serais aventuré sous bien des rapports, s'il ne m'avait, involontairement et contre mon attente, donné cette leçon, en m'apprenant ce qui me manquait. Depuis huit ans , ces objets étaient renfermés dans une chambre; et ils ont précisément ce qui me convient, c'est-à-dire une valeur moindre et toute relative. J'ai trouvé, par exemple, sur certaines villes anciennes, et surtout sur la Mésopotamie , que je veux visiter comme lui , des collections de mémoires et d'ouvrages dépareillés, cousus ou reliés ensemble. Quelques-uns sont arrachés d'où-

vrages d'une centaine de francs de valeur; et je les aurai probablement pour peu de chose. Mes concurrents de l'enchère n'en connaîtront pas même le nom. Il se trouve des ouvrages allemands très-précieux , dont on n'a pas même inscrit le titre dans le catalogue; parce que ceux qui l'ont fait ignoraient cette langue : telle est la partie de la Géographie de Ritter relative à l'Asie occidentale, 2 vol. dépareillés. Je n'avais pas voulu acheter l'ouvrage, qui revient à plus de 60 fr. Voici le détail des principaux objets : un dictionnaire arabe-vulgaire, qui me manquait, les voyages de Rer-Porter, Morier, le Zend-Avesta, toutes les copies d'inscriptions cunéiformes, que je regrettais inutilement de n'avoir pas prises en partant, le parfait maréchal, un manuel de chimie et de médecine, une boîte pour les médailles, un dictionnaire français-russe, pour traverser les frontières de l'Arménie, etc., etc. Je n'en finirais pas , si je t'énumérais ces véritables richesses littéraires. Pour ma cuisine j'hériterai de plats étamés, faits exprès pour ce voyage, de couteaux, etc., etc., enfin d'un service. Le tout est un peu endommagé, mais peut être réparé. C'est surtout la collection des cartes qui me sera précieuse. Il y en a une douzaine, que je n'aurais jamais pu me procurer, sans les détacher, comme il l'avait fait, d'ouvrages et d'atlas très-chers. Elles sont toutes collées sur toile et prêtes pour la route. J'hériterai aussi de ses portefeuilles, et même de son épinglette, qui était une tête de Napoléon. Un sentiment de tristesse me saisissait l'âme, en voyant tous ces objets que la mort me livrait. Ton sort, me disais je involontairement , sera peut-être semblable ! Eh bien , cher Léon, comme dans ce voyage je veux travailler autant pour Dieu et pour son église que pour la

science, je ne regretterais pas d'y succomber, je te l'assure; je me regarderais comme un vrai martyr.

Je partirai avec un Lazariste plein de cœur et denergie; et nous nous adjoindrons un ancien prêtre arménien, schismatique converti. Il est lettré et me sera infiniment précieux pour des renseignements dans les couvents et près du clergé. De plus, le long de la route, il me servira encore de maître, et me donnera des leçons continuelles. J'espère aussi décider un jeune médecin français, dont j'ai fait ici la connaissance. Il est instruit sur la botanique et les autres sciences naturelles. Ses observations me seraient d'un grand secours. En outre, près des pachas, des simples Turcs et des Arméniens, il me procurerait souvent un accès plus facile par les traitements et les remèdes. Moi-même, je gagnerais en considération aux yeux de ces gens, paraissant voyager avec mon médecin et mon aumônier. Deux domestiques arméniens, dont l'un serait pour la cuisine et l'autre pour les chevaux, composeraient le reste de ma petite caravane. Nous aurons, j'espère, pour voyager toutes les facilités possibles. L'ambassadeur français, que j'ai vu hier, et qui ma reçu avec beaucoup de distinction , m'a promis de m'obtenir un bon firman. Comme le ministre qui les délivre est celui près de qui Cor se trouve, et que d'ailleurs il me connaît, j'ose espérer qu'il me sera favorable. Ce même ministre m'a promis en outre de me faire donner des lettres de recommandation pour les principaux pachas des provinces. Le Patriarche latin doit me munir de lettres pour les autorités ecclésiastiques qui relèvent de sa juridiction ; et j'en obtiendrai encore des Arméniens catholiques et schismatiques pour leurs amis et connaissances. Tout semble concourir à me seconder et à lever les obsta-

clés que je puis rencontrer. Espérons que Dieu me protégera, et qu'il se servira peut-être de son indigne serviteur pour opérer quelque bien.

Ces préparatifs plus grands et plus complets, dont je viens de parler, supposent de nouvelles dépenses; et les fonds que j'ai maintenant à ma disposition seraient fort insuffisants. Je me serais même trouvé arrêté ici quelques mois, c'est-à-dire une année, puisque la belle saison seule permet de voyager, si je n'avais trouvé MM. les Lazaristes. Ils me font ici toutes les avances de fonds sans intérêt, sur ma parole de faire verser à Paris la somme qu'ils m'auront donnée ici. Je veux donc faire remettre à M. le procureur général dix mille francs , avec lesquels je puis agir sur des bases plus larges, et ne pas tronquer mon voyage, qui serait mesquin, et n'offrirait pas les mêmes sûretés, si j'étais contraint de diminuer ma suite de domestiques ou de chevaux. D'ailleurs , dès que j'aurai obtenu un résultat, bien certainement le Gouvernement s'intéressera à un voyage qui peut lui faire honneur et lui être utile, même politiquement, comme je l'explique dans ma lettre de remercîments à M. le ministre de l'instruction publique. Il m'accordera donc ce qu'on donnait à Tessier et aux autres , c'est-à-dire au moins six mille francs. Pour le moment, il y aurait mauvaise grâce à moi de ne pas me contenter de trois mille francs \ et je me garderais bien de faire aucune observation à ce sujet.

Cor m'a fait appeler chez lui avant-hier. C'était pour recevoir la caisse que le bon Eugène a mis tant de soin à me préparer. Elle m'est arrivée en bon ordre , et un mois plus tôt que je n'osais l'espérer ; de sorte que je bénis encore la Providence de ce bienfait. Je ne compte pas quitter

Constantinople avant le dimanche de la Qaasimodo (comme l'on dit à Angers), qui arrive le 22 avril. Dans huit jours, je sortirai de chez l'excellente famille arménienne, où j'ai passé mon hiver, environné de soins et de prévenances de toutes sortes, pour aller chez MM. les Lazaristes. Par une faveur signalée et exceptionnelle , ils me donnent une chambre dans leur couvent. Je me réjouis de passer ainsi trois semaines auprès d'eux, surtout dans le temps de Pâques. J'y ferai une espèce de retraite , pour me préparer à mon voyage. Dans mes récréations , j'interrogerai souvent le vieux supérieur, M. Brisset , homme admirable, qui est ici depuis quarante ans. Il m'apprendra beaucoup de choses, que lui seul connaît, sur les catholiques, à l'émancipation desquels il a si puissamment contribué. Je veux composer aussi dans cette solitude un article sur leur société, que je t'enverrai sous forme de lettre. Je suis plus à même de prendre ici mes leçons de géométrie, pour lever des plans, mesurer les montagnes, etc., etc. J'ai acheté un Sextangle , qui me permettra de faire toutes ces opérations fort nécessaires et très-goûtées. Je trouve beaucoup de charme à cette étude , qui m'apprend des choses que j'ignorais complètement. Mon maître de physique est un jeune homme fort distingué, et dont M. Arago fait grand cas.

A M. DUREAU DE LAMALLE.

Constantinople , ce 30 mars 1838.

Monsieur, permettez-moi de vous donner un nouveau signe de vie et de reconnaissance , avant mon départ. Demain je quitte Constantinople, et je m'achemine vers l'Arménie , en traversant les anciennes provinces de Bithynie , de Cappadoce et de Pont. J'ai préparé mon matériel le mieux possible; et le supplément que j'ai rencontré fort à propos , dans les effets du pauvre Schultz , me sera d'une grande utilité. J'ai toutes les meilleures cartes et les livres nécessaires. Le reis efîendi, Reis Pacha, m'a donné, de sa main , des lettres pour les principaux gouverneurs et beys. Les banquiers arméniens, leur patriarche et leurs évoques me munissent aussi de papiers de toute sorte, propres à me faciliter les voies. Après cela, il faut être tranquille et s'abandonner pour le reste à la Providence.

J'ai trois personnes à ma suite, dont un ami français, un Turc pour me protéger, et un Arménien pour mon service.

J'espère vous adresser prochainement quelque lettre pour lAcadémie.

Nous n'avons pu pénétrer encore dans la bibliothèque du sérail ; mais mon ami , M. Cor, ne perd pas ce projet de vue; et peut-être sera-t-il prochainement en position de le réaliser.

Je termine , monsieur, en vous renouvelant l'assurance de mon inébranlable et constant attachement.

Je n'oublierai jamais tout ce que vous m'avez témoigné d'intérêt et de bienveillance. Veuillez donc agréer, avec tous mes remercîments , l'hommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Eugène Bore.

A EUGENE ***

Constantinople, ce 23 avril 1838.

Ta lettre du 16 mars, mon Eugène, est arrivée bien à propos pour calmer mon mécontentement et les soupçons que j'étais tenté de concevoir contre ta tendre et fidèle amitié. Je te grondais dans mes dernières lettres, mais comme quelqu'un que l'on aime ; tu as dû t'en apercevoir. Enfin tout s'arrange bien ; et je puis désormais partir. Terrible mot que celui-ci , et dont on ne pèse guère toute la valeur que lorsqu'on est sur le point de le réaliser. Un voyage comme celui que j'entreprends ne ressemble en rien à ceux que l'on fait en Europe. Il faut tout prévoir, tout combiner pour le transport, et descendre jusque dans les moindres détails : car on ne saurait espérer trouver ailleurs les choses oubliées. Mais avant d'entrer sur ce point dans de plus amples explications , causons de nos affaires , et répondons aux questions que tu m'adresses. Je suis l'ordre que tu m'as toi-même indiqué.

11 est clair que mes pistolets arriveront désormais trop tard ; il ne faut donc plus y songer. Je m'en suis procuré une paire à piston , qui me semble assez bonne. Elle appartenait à un officier français, venu en Turquie pour servir d'instructeur dans l'armée. J'ai fait sa connaissance; et elle m'a été fort utile, puisqu'il a pris la peine de s'occuper de mon équipement de voyage. C'est d'après ses conseils que je me suis fait fabriquer une selle toute simple à l'anglaise , avec des fontes. Je l'ai essayée , l'autre jour, sur un cheval arabe ; et, en cavalcadant aux yeux des spectateurs, dont plusieurs ne dédaignaient peut-être pas mon talent, je m'applaudissais de nouveau d'avoir été au manège Thirion. En pensant aux mille lieues que j'aurais peutêtre à parcourir à cheval dans ma prochaine campagne, je me disais : si tu n'avais des principes, comment pourraistu t'habituer aux chevaux de toute taille, de toute allure et de toute bouche, que tu rencontreras? Comment deviner leurs instincts , prévenir leurs malices et ne pas se démoraliser, quand ils ont des instants de gaieté. Tout ceci est extrait du Manuel Thirion.

Cet officier s'est encore occupé de la confection d'un bon pantalon de cheval, qui ressemble à celui d'un carabinier, étant garni de cuir partout et ayant une lisière rouge sur le côté. A un autre pantalon parisien j'ai fait mettre également sur le côté une bande d'étoile d'or; en sorte que j'aurai tout l'air d'un officier retraité de lanciers : surtout lorsque j'y joindrai ma casquette , faite sur le modèle de celle des chasseurs d'Afrique, mais bleue et toute galonnée d'or; ma redingote d'été, refaite à la militaire, avec une rangée de boutons de métal sur le devant, un collet et des passe-poils rouges; ma giberne et mon grand sabre

de dragons. Voici , diras tu, une tenue complète, et que les Kurdes respecteront nécessairement, surtout lorsqu'elle est relevée par une paire de moustaches de six mois de date. Mon sabre ne sera point une arme inutile dans mes mains. Cet officier a encore eu la bonté de m'enseigner la manière de m'en servir. Je sais donc parer en tierce et en quarte , faire le moulinet à droite, à gauche et en arrière, donner les coups de pointe en avant, en tierce et en quarte , sabrer les cavaliers et les fantassins. J'espère bien ne pas mettre une fois en pratique ces leçons ; mais , si toutefois l'occasion s'en présentait, je ne regretterais pas de pouvoir résister à un ennemi. D'ailleurs ces gens me respecteront davantage, s'ils me croient quelque peu guerrier. Ainsi une paire de pistolets de ceinture , un poignard , mon sabre et mon fusil, destiné surtout à abattre les lièvres et les perdrix , qu'on dit abonder dans ces contrées , forment mon équipement complet. Je te ferai connaître celui de ma suite. La mort de M. de Sacy m'a causé un vif et durable chagrin. Voici comment je l'ai apprise : J'étais allé avec mon bon ami Cor, par un beau jour de soleil, voir notre ambassadeur, qui réside à Terapea , situé à deux lieues et demie de Constantinople. On y va par le Bosphore , dont la vue m'apparaît toujours plus resplendissante et plus magnifique. Nous causions avec l'amiral Roussin; et je lui présentais le mémoire que m'a envoyé l'Académie , et qui se trouve signé par mon vénérable maître.

«Je viens, nous dit-il brusquement, d'apprendre sa « mort. » Cette nouvelle nous frappa de stupeur l'un et l'autre. Nous nous regardions les larmes aux yeux; et, lorsque nous fûmes sortis, nous causâmes longuement encore de cet événement, calculant toutes les suites fâcheu-

ses de cette mort pour les lettres orientales, pour leur étude en France , et pour nous autres en particulier. Nous perdions un protecteur puissant et un maître, dont le nom seul était une recommandation pour ses élèves. Je puis me llatter d'avoir profité de ses leçons jusqu'à la fin, et d'être venu à propos les continuer en Orient. Je vois d'ici toutes les ambitions s'agiter pour se partager ses dépouilles. A qui confiera-t-on ses places? Sera-ce au plus digne? J'en doute. L'intrigue et la faveur ont trop de poids chez nous. Tu as eu tort de me regretter, bon ami , comme pouvant prétendre à quelque chose. Je suis encore trop jeune et trop incapable. Il faut que je mette à profit mon séjour dans ces pays et les voyages que je vais entreprendre. D'ailleurs, comme je veux surtout être utile à l'Église, je ne pense point à ce qui est seulement du monde. Sous ce rapport, je suis sans la moindre inquiétude; et je me dis que Dieu saura pourvoir convenablement à mon avenir.

La boîte de pharmacie que tu m'as envoyée est admirable pour le choix des remèdes. Un jeune médecin , dont j'ai fait la connaissance , a bien voulu me commenter les explications de M. Boudet, et ajouter les autres drogues qui peuvent m 'être utiles. J'en ai rempli le coffre; et maintenant je puis avoir l'air d'un pharmacien ambulant. Mon intention du moins est de me faire passer pour médecin. Avec ce titre, on gagne beaucoup en considération; et, outre que le voyage devient plus économique, il offre aussi plus de sécurité. D'ailleurs tous les Francs ont la réputation d'être médecins; et l'on me prendrait pour un ignorant. Je porte des simples fort innocents , dont j'ordonnerai des décoctions, dans les cas où je ne voudrai faire ni bien ni mal. J'ai appris à saigner, à faire des bandages et des li-

gatures; et je sais par cœur certaines formules nécessaires. Autant que possible , je suivrai le sage conseil qui m'est donné par M. de Slane, de n'user de mes remèdes que sur les gens du pays où je passerai, et de me contenter d'observer une diète sévère. Je prendrai , certes , toutes les précautions; et après cela , je m'abandonnerai à la volonté de la Providence.

J'ai trouvé dans ta lettre le billet de deux mille francs, et je les ai touchés. Tu as raison , cher Eugène, de me recommander l'économie : car j'entends fort mal cet article , bien que je ne fasse assurément aucune folle dépense. Tu ne peux concevoir combien il en coûte pour voyager ainsi. Mes préparatifs n'en finissent pas; cependant je ne veux porter avec moi que les objets les plus nécessaires. Si je voulais parcourir ces pays en aventurier, et comme certains Francs le font, en se joignant à des caravanes, la dépense ne serait pas considérable. Mais de la sorte, je n'atteindrais pas le but que je me propose; et mieux vaudrait demeurer chez soi. Voulant précisément suivre des voies nouvelles , autres que les grandes routes , il me faut porter tout ce qui m'est nécessaire pour la nuit , pour la cuisine, etc, sans compter mes livres, pour lesquels je me bornerai nécessairement , dans la crainte de trop augmenter mon matériel. Deux domestiques me sont nécessaires, et je les ai déjà arrêtés. L'un est Arménien, né en Arménie môme , et parlant le dialecte du pays ; l'autre est Turc et musulman. Je l'ai pris pour qu'il aille présenter mon firman aux | achas et me faire préparer les chevaux dans les postes. Si je chargeais un chrétien de cet office, il ne serait ni aussi bien , ni aussi promptement servi. Mon compagnon de voyage paiera tous les frais qui le regarde-

ront. Pour te le faire connaître en peu de mots, je te dirai que c'est un excellent prêtre, de trente-sept ans environ. Il est né à Naples , du temps de la domination française ; et, bien qu'il ait un nom italien, Scaffi, néanmoins, comme il est toujours resté avec des Français , et qu'aujourd'hui il est dans la congrégation des Lazaristes, il se regarde comme Français. Son caractère est doux et prévenant; il est robuste de constitution , et paraît devoir supporter aisément toutes les fatigues.

Pour moi, je suis toujours un peu éprouvé par l'air de Constantinople , auquel il faut s'habituer. Mais on dit que le climat d'Asie est très-sain; j'espère donc retrouver dans ces contrées toute mon ancienne vigueur. Tu ne peux comprendre, cher ami, dans quels minutieux détails il faut descendre, avant d'entreprendre un semblable voyage. Depuis un mois et demi, j'achète, je commande, et toujours je vois que quelque chose me manque. Je te le répète, sans MM. les Lazaristes , je n'aurais pu partir cette année , n'ayant pas sur-le-champ à ma disposition tous les fonds nécessaires. Ces messieurs ont la bonté de me faire les avances. Depuis la dernière lettre où je vous ai prévenus, toi et mon frère, je pense que vous avez reçu la somme que je demandais à mon notaire.

Mon Eugène , ma nature est ainsi faite ; mon cœur se laisse prendre sans effort par les autres ; et, lorsque je les quitte, je suis tout attristé et plongé dans une longue mélancolie. Pendant le peu de temps que je suis resté ici, je puis me vanter d'avoir fait des amis dévoués. Trois ou quatre maisons arméniennes sont en quelque sorte tout en deuil. Ces braves gens étaient fort touchés de mes attentions et de la sympathie réelle que j'ai toujours ressentie

pour eux. « Vous n'êtes pas comme les autres Francs, me répètent-ils; ils sont fiers et ont l'air de nous dédaigner. » En effet, plusieurs Francs sont assez ignorants pour les confondre avec les Juifs ; et , comme ils ignorent leurs usages et leurs habitudes, ils les croient encore barbares. Moi, je me plaisais à relever leur nation à leurs yeux; et elle le mérite bien. Je leur citais leur histoire; je leur rappelais leur ancienne prospérité; je leur disais, qu'en s'unissant à la France catholique , ils pourraient peut-être retrouver un jour cet heureux état. Je paraissais désireux de connaître leur langue, de lire leurs livres : tout cela les flatte naturellement. Dans ce moment, je reviens de voir la famille qui a eu la bonté de si bien me recevoir. La mère et les jeunes filles m'entouraient de mille soins et me disaient : « Pourquoi vous avons-nous connu? Nous n'avons eu que le temps d'apprendre à vous regretter. » J'ai pleuré malgré moi avec elles, et je leur ai donné rendez-vous pour l'hiver prochain; bien que l'avenir soit fort incertain, et que Dieu seul le connaisse. Certes, je suis bien loin de mériter cet attachement , bon ami ; je rougis de paraître meilleur que je ne suis. Mais cette tristesse est douce au fond, parce qu'elle vient du cœur ; et j'aime mieux pleurer en les quittant, que de me séparer d'elles avec indifférence. Tout se prépare bien pour mon départ , que j'ai fixé à lundi prochain. Une seule chose me manque, le temps de finir tout ce que j'ai entrepris , ou plutôt tout ce que je voudrais faire. Je serai même obligé de me borner dans mes lettres. Le cher ami Cor m'est toujours d'un grand secours; il m'a présenté l'autre jour à Reschid Pacha, dont le crédit va toujours croissant. Ce ministre m'a reçu avec une considération toute particulière; il m'a même donné

sa main en sortant. Il a lu mon firman pour le voyage; et, comme il trouvait qu'il n'était pas encore assez bon , il a donné l'ordre d'en faire un nouveau. En outre, il m'a demandé les noms des principales villes où je passerais, en me disant qu'il me donnerait des lettres de recommandation pour les pachas. J'en ai obtenu aussi du patriarche schismatique (chose qu'il n'accorde pas d'ordinaire aux Francs), et de trois gros banquiers, qui m'adressent à leurs correspondants. J'ai trouvé un bon domestique arménien , de ma taille, mais bien plus robuste. Il appartient à la corporation des porte-faix de Constantinople , célèbres par leur force. Il se nomme Abraham. Mon domestique turc s'appelle Ali. Il a ses pistolets, son sabre et son fusil ; et il ira toujours en avant, pour me préparer les voies. Je ne sais si j'oublie quelque chose; mais d'ici à lundi, j'ai encore quatre jours devant moi ; avant de partir, je te ferai de nouveaux adieux , en y joignant quelques lettres, nécessaires et promises, et mon article, que je vais faire. Je te promets de continuer à dire pour toi Y Ave, que nous nous sommes promis le jour de Pâques. Toutes les circonstances que tu m'as rappelées étaient présentes à ma mémoire; et je m'unissais d'intention avec toi , assuré qu'à la même heure nous élevions là-haut les mêmes prières. J'assistais à la messe dans mon couvent; et le rite latin, chanté par des voix françaises au milieu de Constantinople, produisait sur moi une douce et pieuse impression.

Transmets cette lettre à mon frère, cher ami, avec toutes mes protestations d'amour et d'attachement , et reçois-les aussi pour toi. Ne m'oublie pas auprès du cher M. deSlane, dont je mettrai à profit les conseils ; de Godin , que j'avais rencontré si heureusement à Munich; de M. Boudet, qui

me préservera sans doute de toutes les maladies; et de tous nos autres amis. Je me repose toujours sur ton amitié si dévouée. Quand tu liras ces lignes, où serai-je? Je réponds comme les Turcs : Allah le sait.

Ton Eugène.

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A EUGÈNE

Gonstantinople, ce 5 mai 1838.

Monsieur , je vous adresse quelques lettres, qu'Eugène m'a chargé de vous acheminer, avec un article pour l'Université catholique, où vous remarquerez un passage corrigé par moi d'après la permission de notre ami. Il est parti mercredi dernier, au matin, muni de bagages et de recommandations qui doivent nous donner bonne confiance. J'ai du reste comme lui la conviction intime qu'il marche dans la voie de la Providence, et qu'il sera l'objet d'une protection toute spéciale. Je prierai avec vous , de tout mon cœur, pour que le bon Dieu nous le ramène ici sain et sauf, après avoir fait beaucoup pour la religion et pour la science. Seul ici , au milieu de la foule , je regrette vivement son absence, après avoir passé de si heureux instants avec lui. Heureusement que je vais avoir encore plus d'occupations, et que j'aurai probablement à m'occuper bientôt d'un voyage en Europe, pour revenir ici passer l'hiver avec lui. Si, comme je l'espère, je puis réaliser ce projet, j'aurai à Paris le plaisir de vous voir; et, par le moyen d'Eugène, dont nous

aurons beaucoup à parler, je resserrerai ces liens d'amitié que je me rappelle avec plaisir avoir commencé à former avec vous.

Agréez ces sentiments et l'assurance de mon dévouement amical,

Votre frère en N. S.

M. J. Cor.

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