CONSTANTINOPLE
Constantinople, ce lerjuin 1838.
L'aspect de Constantinople frappe et attache involontairement l'œil sensible aux beautés de la nature extérieure. Dès qu'on a doublé la hauteur des îles des Princes, en venant des Dardanelles , la ville se déploie démesurément sur la gauche et jusqu'à l'horizon. Ses vieilles murailles byzantines demi-ruinées , et qui commencent au château des Sept-Tours, justement célèbre dans l'histoire; ses minarets blancs , sveltes et élancés , comme les cyprès qui les entourent ; les coupoles arrondies de ses mosquées, que domine la basilique imposante de Sainte-Sophie, et le désordre capricieux des mille maisons de bois, aux couleurs éclatantes et aux fenêtres mystérieusement grillées : toutes ces choses , qui retracent et résument les trois époques bien tranchées de la capitale de l'Orient , tour à tour catholique, schismatique et musulmane, excitent un vif intérêt mêlé de surprise. Ce dernier sentiment s'élève bientôt à la puissance de l'admiration, lorsque vous entrez dans le port, formé par une anse profonde, qui s'unit à la rivière des Eaux-Douces. A gauche, vous retrouvez encore Stamboul , cette cité bien gardée de l'islamisme , qui vient du nord-ouest aboutir perpendiculairement à la mer, en formant l'angle dit communément Pointe-du- Sérail, lequel est un vaste emplacement entrecoupé de jardins , où croît de préférence , comme dans tous ceux de la Turquie , l'arbre de la mort , et où s'élèvent sans ordre des bâtiments de toute forme , généralement destitués de la
magnificence extérieure que l'imagination accorde gratuitement aux palais des sultans. Au nord , de l'autre côté du port, s'allonge parallèlement la cité de Galata , ancien comptoir des Francs, dont le souvenir de la longue domination subsiste dans la Tour de l'Horloge, monument le plus élevé de tout Constantinople, et dans les murs d'enceinte , également de construction génoise. Au delà , s'étend dans tous les sens vers la campagne, l'autre cité indéfinie de Péra, qui, mieux que sa voisine, présente le bizarre et unique exemple dans le monde de l'agglomération d'hommes de toutes races , de toutes couleurs et de toutes religions. Enfin, sur la rive orientale et opposée du Bosphore, apparaît Scutari, qui n'est déjà plus de l'Europe , et dont l'immense et sombre cimetière va presque toucher à la bourgade qui fut autrefois Chalcédoine.
Ces quatre villes distinctes forment, à proprement parler, la capitale de l'empire ottoman; et même quelquesuns regardent comme un faubourg de la grande cité le long enchaînement de maisons et de villas , souvent réunies en bourgs ou villages , qui s'étendent des deux côtés du canal , jusqu'à l'entrée de la Mer Noire. Si le feu, par ses fréquents incendies , ne désolait terriblement ces lieux , dont les frêles habitations n'opposent aucune résistance à ses ravages , on pourrait dire que les quatre éléments des anciens ont conspiré mutuellement à leur beauté; caria terre, l'eau et l'air les ont favorisés de dons et de grâces particulières. En effet , le sol est fécond : il suffit de le remuer légèrement pour qu'il se couvre d'une abondante moisson. L'atmosphère est sans cesse rafraîchie par tous les vents, qui changent avec une inconstance plus grande qu'ailleurs ; et , hormis les quatre mois d'hiver, à la vérité un peu diffi-
ciles, parce que l'insouciance orientale, dépourvue de l'activité industrieuse et inventive de l'Europe , ne prend pas la peine de se garantir du froid, le ciel est rarement chargé de nuages; il n'est ni grisâtre, ni écrasé comme dans nos climats.
L'eau tient ici dans la vie un rang inconnu chez nous , comme le luxe et la multitude des fontaines l'attestent. Généralement, elle est encore l'unique boisson des musulmans et de beaucoup de chrétiens. Les uns et les autres attachent une grande importance à ses qualités, dont ils sont habiles connaisseurs. Aussi , lorsqu'ils vous questionnent sur votre pays, ne manquent-ils jamais de s'enquérir si les eaux y sont savoureuses. Ils éprouvent le besoin d'en boire à plusieurs reprises le jour; et vous voyez des troupes d'hommes et de femmes autour des fontaines et des chapelles votives, où sont exposés des vases pour les passans, la boire avec la même avidité qu'un vin exquis. Celle que distribuent les canaux des aqueducs , ou qui se conserve dans les citernes, est limpide et bienfaisante. Que dirons-nous des eaux du Bosphore , toujours d'un bleu céleste, semblable à l'azur des lacs du Tyrol ? Combien de fois, des hauteurs de Péra ou de Stamboul, lorsqu'au détour d'une rue la mer surprend agréablement vos regards, ne les avons-nous pas arrêtés avec complaisance sur ses ondes tranquilles, sillonnées par d'innombrables caïques, qui fuient aussi légères que les gondoles vénitiennes, à travers la forêt des navires pavoises de toutes les bannières, ou qui tournent, comme la dorade, autour des grosses frégates turques, dormant sur leurs ancres! Oui, nous ne pouvons trop le répéter, la nature est admirable à Constantinople^ et, pour que ce lieu devienne un des plus for-
lunés de l'univers , il ne lui manque qu'une chose : des hommes.
Effectivement, la société y est attaquée d'un mal plus profond qu'elle ne l'a jamais été à aucune époque, chez un peuple quelconque de l'Europe; et, en rappelant ici le principe devenu désormais incontestable, que les peuples chrétiens peuvent seuls être régénérés, parce qu'ils renferment seuls en eux l'élément de vie inépuisable que leur communique la seconde révélation , nous laissons déjà deviner combien peu nous partageons les chimériques espérances des publicistes qui rêvent la régénération prochaine de l'empire ottoman. La cause de leur erreur vient de ce qu'ils envisagent toutes choses sous le point de vue politique et humain. Mais il faut débarrasser toute question sociale des vains accessoires qui la voilent, comme un vêtement trompeur ; il faut mettre de côté ce qu'il y a de variable et de contingent, pour pénétrer jusqu'à l'élément spirituel, qui forme et anime chaque institution. En un mot, il faut juger un peuple des hauteurs du dogme et de la foi ; sinon , l'on est exposé à des méprises grossières ; ou tout au moins , les jugements que l'on forme sont nécessairement incomplets. C'est ce qui nous donne, à nous autres catholiques , habitués à considérer les événements et les révolutions des sociétés dans leurs rapports avec le christianisme, unique principe de vie et de développement social, la faculté et peut-être le droit de porter un jugement sur les hommes, les faits et les lieux que nous sommes en position d'observer.
Le mahométisme a eu une haute mission à remplir. Il devait infliger une correction sanglante et exemplaire aux peuples d'Orient, premiers dépositaires de la foi chré-
tienne , qu'ils trahirent ensuite déplorablement , à la suite de disputes théologiques, uniquement inspirées et alimentées par une vanité ignorante et puérile, qui ne pouvait consentir à reconnaître la suprématie romaine. Les provinces de Syrie et le royaume d'Arménie , qui avaient cessé de bonne heure d'être catholiques, essuyèrent aussi les premières invasions des Arabes; et, depuis, le joug de l'islamisme a constamment pesé sur ces contrées. Les Grecs , qui suivirent plus tard leur exemple, subirent aussi le même sort. Des débris de leur domination se forma l'empire turc, dont les conquêtes ne s'arrêtèrent que devant l'héroïque résistance des peuples orthodoxes de la Hongrie et de la Pologne, comme précédemment les Arabes avaient cédé dans la France catholique à l'épée de Charles Martel. Les vainqueurs de Lépante, qui portèrent aussi de leur côté la première atteinte à la force maritime des Turcs , n'étaient-ils pas également catholiques? Depuis cette bataille jusqu'à celle de Navarin, la puissance ottomane a graduellement faibli; et, en demeurant stationnaire, en vertu de la loi de Mahomet, qui immobilise et pétrifie tout ce qu'elle touche , elle a considérablement reculé , sous le rapport de la civilisation et des lumières, toujours progressives chez les peuples chrétiens de l'Europe. L'Alcoran , assemblage confus de traditions talmudiques et chrétiennes mal comprises , étant aussi bien le fondement de la loi civile que de tous les dogmes, communique aux sociétés soumises à sa doctrine une forme politique si intimement liée à la forme religieuse , quelle ne peut changer qu'avec celle-ci. De là vient que toutes les tentatives d'amélioration et de progrès dans les institutions de l'Etat seront nécessairement infructueuses ; parce qu'elles ne peuvent s'ef-
fectuer sans une réforme dans le symbole; et les Turcs, il faut en faire le triste aveu, sont encore bien éloignés d'avoir la force ou la grâce de se dégager des inexorables étreintes de cet autre dieu Moloch, qui broie et étouffe impitoyablement ses adorateurs. Quelques esprits, éclairés par une droite raison et par les lumières qu'ils sont allés puiser au sein de la civilisation occidentale , frappés de ce fait, entrevoient déjà l'important dilemme posé devant eux : ou de périr en restant musulmans, ou de revivre en devenant chrétiens. Mais l'ignorance et le fanatisme obscurcissent encore l'intelligence des masses , qui sont séparées du christianisme par la barrière insurmontable qu'élève entre elles et lui un dédain superbe pour le culte des populations qui leur obéissent.
Quiconque a lu l'Alcoran conçoit combien il est difficile d'abjurer une religion dont le livre répète , à chaque verset , que les croyants sont seuls dans la bonne voie; et qu'il faut exterminer les infidèles, de crainte d'être séduit, à moins qu'eux-mêmes ne se convertissent. Mahomet, après avoir habilement appuyé sa doctrine sur les deux passions les plus énergiques et les plus vivaces du cœur humain , l'orgueil et la concupiscence de la chair, avait pris un excellent moyen pour conserver ses disciples dans ses erreurs. C'était de leur interdire comme mauvaise toute autre science que celle qu'il prétendait leur révéler, et de les parquer, en quelque sorte, dans leur propre ignorance. Il en résulta qu'ils n'ont jamais eu ni le désir, ni les moyens de connaître la vérité; et cependant la régénération ne peut s'effectuer que par la science. Voici encore à quelles conditions , suivant nous.
Il faut premièrement que les Turcs perdent la supério-
rite de la domination , trop propre à nourrir l'orgueil et la foi au prophète , qui la leur avait promise comme récompense. Tant qu'ils commanderont, ils ne s'abaisseront jamais jusqu'à embrasser la religion des peuples qu'ils regardent et traitent comme leurs esclaves. Ils doivent passer par l'épreuve des revers et de l'infortune, qui amènent communément à l'âme les pensées sérieuses. Lorsqu'ils seront commandés et circonvenus de toutes parts par la civilisation lumineuse de l'Occident, alors , élevant la tête et contemplant cette aurore nouvelle, ils sentiront peutêtre le néant des prophéties antérieures sur la perpétuité et l'universalité de leur règne. Ils seront contraints de participera quelque degré de la civilisation qui les refoule ; et les bienfaits qu'ils en éprouveront les prépareront sans doute à rechercher et connaître la source première d'où ils découlent. De quelque manière qu'ils agissent, ils seront nécessairement achevés par leur propre barbarie , s'ils ne tendent la main aux hommes de la chrétienté, qu'ils regardent toujours comme des ennemis ; tandis que ceux-ci les plaignent seulement comme des frères égarés, et les convient aux destinées nouvelles de perfectionnement , que l'avenir nous réserve.
Maintenant, si, d'après ces considérations, la ruine temporelle des Turcs est la voie directe et naturelle qui les mène à la régénération spirituelle, l'état actuel de la Turquie nous donne lieu de croire que le moment où s'accomplira ce grave événement ne peut être fort reculé. Il faut venir ici pour s'en convaincre, en assistant au triste, mais utile spectacle d'une nation agonisante et se débattant vainement contre le trépas , qui la menace.
Le premier indice de cet état est le total abandon de
l'agriculture dans les campagnes. Au fond des provinces les plus éloignées , comme dans le voisinage de Constantinople , la terre manque de bras qui la travaillent. Ici , la verdure uniforme et languissante qui la recouvre lui donne un air de souffrance et de tristesse : on dirait une veuve en deuil, pleurant sur sa stérilité. Les Turcs, élevés dans les steppes de la Tartarie , n'ont jamais été agriculteurs ; et , après la conquête , ils n'ont pas daigné le devenir. Il leur était plus commode de charger les vaincus du soin de les nourrir, pendant qu'ils se reposaient dans la jouissance paresseuse de ces biens. Les sujets non musulmans, ou Ràias, furent bientôt réduits à la condition de colons par ces nouveaux maîtres , tout aussi durs que les planteurs d'Amérique. Comme la richesse et l'abondance des récoltes les exposaient davantage aux avanies, sans qu'ils retirassent aucun bénéfice de leur travail , ils se contentèrent de cultiver une portion de terrain suffisant aux besoins de la famille; et, lorsqu'ils le pouvaient, ils embrassaient une autre profession. Aussi les grains nécessaires à la subsistance du peuple viennent-ils de la Russie. Il en est de même du vin et des autres denrées, que l'on tire du dehors. L'industrie étant complètement nulle, tous ses produits sont envoyés de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne , dont les navires n'emportent en échange que des piastres. Aussi la monnaie diminue-t-elle chaque jour, et l'empire va s'appauvrissant en proportion ; tellement qu'il est réduit, pour faire face à ses affaires, à battre de la fausse monnaie : c'est-à-dire que le numéraire mis en circulation a une valeur intrinsèque moindre que celle qui lui est accordée par le tarif officiel. Mais cette spéculation , avantageuse pour le moment, ne fait qu'ajourner la ban-
queroute générale , laquelle sera d'autant plus désastreuse que l'empire aura été plus épuisé.
Un second signe de décadence , c'est le dépérissement sensible de la race turque. On compte les musulmans dans Constantinople même; et leur nombre semble à peine égaler celui des Arméniens et des Grecs. Ceux que l'on rencontre portent rarement sur la figure ce caractère imposant de majesté, que les historiens leur accordent assez unanimement, à leur arrivée sur le sol européen. L'armée confirme encore cette observation d'une manière plus frappante : au lieu des robustes et mâles soldats de Mahomet II, qui donnèrent cours à ce proverbe : Fort comme un Tare, on ne voit que des adolescents imberbes , ployant sous le faix du mousquet, et mourant par centaines de phthisie dans les hôpitaux. Cet affaiblissement organique , causé en partie par les vices, est augmenté aussi par l'indigne rapacité des chefs, qui spéculent sur leurs vêtements et leur nourriture.
Les intentions du souverain sont bonnes , dit-on ; il veut le bien du peuple. Mais , comme la forme de son gouvernement arbitraire s'oppose à ce qu'il soit bien conseillé et qu'il mette de la suite dans ses plans de réforme , il n'obtient aucun résultat réel. Tout est sacrifié à l'ambition des grands, qui ne cherchent qu'à se nuire et à se supplanter, en trompant leur maître. L'adulation empêche la vérité de parvenir jusqu'à ses oreilles. Ainsi , entre autres exemples , le Moniteur Ottoman, fondé depuis quelques années, ne transmet point à la Turquie, comme nous l'espérions de loin , les lumières de la civilisation et d'un enseignement populaire. Il se borne à donner les listes des mutations opérées dans l'administration, soit civile, soit militaire, après
avoir rempli toutefois les deux tiers de ses colounes déloges dictés en l'honneur du sultan par une vaine étiquette. Les autres tentatives d'amélioration , inspirées par le génie européen , avortent pareillement, faute d'unité dans l'exécution , et à cause de l'opposition vigoureuse qu'elles rencontrent dans le corps du clergé , qui est d'une intolérance extrême.
Nous abrégeons ce portrait , qui certes n'est pas flatteur; mais nous devions ces aveux à la vérité. Tels sont les dominateurs de la Turquie. Passons à ceux qu'ils commandent.
Au premier rang, nous trouvons les Grecs, maîtres dépossédés de leur propriété par les Turcs, qu'ils servent toujours à regret et par contrainte, comme l'indique leur air ineffaçable de fierté et de rancune mal déguisée. Le temps n'a pas altéré leur nature; on retrouve toujours en eux ce peuple remuant, spirituel, ami des arts et apte à tout ce qu'il veut sérieusement. Mais en revanche , il a conservé aussi sa frivolité, son inconstance, et surtout ce défaut capital qui lui avait fait perdre anciennement la réputation de droiture et de bonne foi. Du reste , il ne faut pas s'en étonner ; comment se serait-il corrigé de ce vice ? Est-ce dans la servitude, depuis la chute du Bas-Empire, alors qu'il faut surtout user de déguisements et d'artifices? Ou bien encore, est-ce dans les derniers temps, à l'école de corruption et d'immoralité des Phanariotes? Au contraire, ces derniers chefs d'une aristocratie née de la vénalité ou de la prostitution et enrichie par les exactions iniques de l'hospodarat, ont achevé de démoraliser la nation ; et ce sont eux encore qui, préférant leur intérêt particulier au bien général , ont longtemps paralysé les efforts de la Grèce, cherchant à briser ses fers. Aujour-
rî'hui que ce parti n'existe plus que de nom , et qu'il n'exerce plus sa fatale influence, les Grecs ne font pas cependant de progrès sensibles vers une amélioration sociale. 11 faut en chercher la raison dans l'esprit d'individualisme qui a toujours caractérisé ce peuple , en le portant à s'isoler orgueilleusement, et à repousser le concours ou les lumières de ceux qui peuvent le servir. Cette défiance ou cette haine part d'un sentiment religieux fortement développé, depuis le schisme de Photius. Nous retrouvons donc encore une cause spirituelle, là où il semble d'abord n'être nullement question de dogme et d'orthodoxie ; tant il est vrai que tout fait social trouve son explication dans ce qui constitue véritablement l'âme de toute société : nous voulons dire la religion.
Oui, les Grecs subissent encore malheureusement les conséquences fâcheuses de leur scission avec Rome. Depuis qu'ils ont quitté le centre de la catholicité, ils sont restés complètement en dehors du mouvement de civilisation et de science qui porte toujours en avant les autres peuples de l'Europe. Toute activité intellectuelle a cessé ; et le clergé n'a plus produit de ces hommes, qui, comme les Chrysostome et les Basile, avaient été les lumières de l'Eglise primitive d'Orient. Bien plus, ce corps, qui doit toujours marcher en avant, en donnant aux autres l'exemple et le goût de l'instruction et du bien , est tombé promptement dans une ignorance blâmable. En perdant le sens élevé du christianisme, il l'a transformé en un culte de pratiques toutes pharisaïques. Les simples prêtres n'ont plus eu la vertu du célibat ; et tous les évêchés, jusqu'au patriarcat de Conslantinople, sont devenus le but et le prix dune basse intrigue, sur laquelle le pouvoir
temporel se plaisait à spéculer, en mettant proprement à l'enchère ces dignités sacrées. La simonie s'étendit comme une lèpre sur toute la hiérarchie ; et l'on fit trafic des choses saintes. Nous avons vu nous-mème des papas grecs vendre des prières à des femmes turques, qui venaient secrètement en pèlerinage boire l'eau dune fontaine miraculeuse. Nous savons aussi des exemples de divorces iniquement prononcés avec l'autorisation de l'évêque, qu'on avait obtenue à prix d'argent. Avili par de semblables abus, le clergé n'a pu se maintenir dans la considération qui lui est nécessaire ; et le peu de respect que le peuple lui témoigne publiquement en est une preuve visible. Néanmoins, il réussit à entretenir les préjugés et à fomenter les passions de la multitude contre les Latins. Nous sommes toujours sous le coup de leur antipathie ; et, si quelques catholiques, par exemple, donnant le fâcheux exemple de l'apostasie, consentent, soit pour contracter un mariage, soit par quelque autre intérêt, à entrer dans leur Eglise, ils sont astreints à se faire rebaptiser.
Les prêtres , convaincus de leur propre infériorité , évitent soigneusement le contact des missionnaires latins ; et ils ne manifestent pas même la velléité de revenir au centre de l'orthodoxie. Aussi nous ne voyons pas d'amélioration possible à l'avenir de ce peuple. Si l'empire change de maître, il ne fera que passer sous la domination d'un autre ; et il s'abuserait étrangement, s'il pensait reconquérir le pouvoir. D'abord, il n'en a pas l'énergie; en second lieu, les qualités capables d'exciter l'intérêt d'autrui lui manquent complètement. Il resterait seul avec la faiblesse de l'individualisme, dans lequel il s'est retranché, sans trouver d'auxiliaires. Dans la Grèce redevenue libre.
les esprits sont sortis de leur long sommeil ; et, les lettres reprenant de leur crédit, la littérature ancienne est devenue quelque peu populaire. Il y a eu simultanément un effort pour la science et pour le bien général. Mais ici , tout est mort. Si quelques jeunes gens étudient, c'est dans un but d'intérêt, comme de vendre plus tard leurs services aux Turcs , soit dans les bureaux de la Porte, soit dans les ambassades, en qualité dedrogmans. L'éducation publique est totalement négligée, surtout celle des femmes , qui ne sont élevées que dans le goût de la parure et du plaisir. Après cela, nous le demandons, comment espérer quelque bien de ce peuple?
Il n'en est pas ainsi des Arméniens, qui forment une nation compacte et séparée soigneusement des autres par ses coutumes traditionnelles, que le temps en général n'a pas encore altérées. Leur caractère est heureux ; ils sont doux, humains et honnêtes. Seulement, l'habitude de servir des maîtres exigeants et la vie de bazar qu'ils mènent leur a communiqué je ne sais quelle finesse souple et insinuante, à laquelle s'habitue difficilement la franchise indépendante de nos mœurs. Ils laissent toujours percer malgré eux l'esprit diplomatique et calculateur du marchand. Du reste, ce défaut, que la nécessité des circonstances leur a comme imposé , et qu'ils perdraient probablement, si les temps devenaient meilleurs, est racheté par trop de qualités , pour qu'il diminue leurs droits à notre intérêt et à notre estime.
Les Arméniens se divisent en deux catégories, qu'il ne faut jamais perdre de vue; parce qu'eux-mêmes ont toujours soin de faire cette distinction. Les premiers, beaucoup plus nombreux, sont les schismaùqiies, dénomination
qu'ils rejettent comme injurieuse, bien qu'elle leur convienne réellement , puisqu'ils sont sortis de l'unité de l'Eglise, à l'époque du concile de Chaicédoine. A cet égard, ils sont dans la même position que les Grecs ; et cependant ils sont bien moins éloignés que ceux-ci de revenir à l'orthodoxie Ils ont plus de bonne foi et de pureté d'intention ; il ne leur manque que le courage. A différentes reprises, ils ont cherché à se réunir; mais ce qui les effrayait toujours, c'était de reconnaître la juridiction du souverain pontife, question qui est la pierre d'achoppement de tous les autres dissidents. A mesure que le goût de l'instruction se répand parmi eux, ils perdent leurs préjugés, entretenus par l'ignorance, et ils se rapprochent davantage de la vérité : car l'Église catholique a le beau privilège de ramener par les lumières de la science ceux qui lui sont échappés. Or, depuis quelques années, les Arméniens ont fait de louables sacrifices pour l'instruction publique : ils ont fondé des écoles primaires; et, dans quelques-unes, on enseigne même le français. Ils ont suivi en cela l'impulsion et l'exemple que leur avaient donné les catholiques, dès le siècle dernier; lorsque Méchitar Abbas alla fonder son couvent dans les lagunes de Venise. Nous espérons d'heureux résultats de cette disposition des esprits; mais, pour qu'elle devînt plus sûrement favorable à la religion, il faudrait qu'elle fût secondée et dirigée par le clergé. Malheureusement, il n'en est pas ainsi. Ce corps semble avoir abdiqué depuis longtemps le noble privilège du savoir; et les simples prêtres , généralement pères de famille , ne considèrent , pour ainsi dire , leur ministère auguste que comme un soin accessoire du ménage. Et qu'en résulte-t-il? Ils ont perdu, aux yeux des fidèles, le respect qu'ils dénient
à Dieu ; ils sont tombés sous la dépendance des séculiers, dont les plus puissants les tiennent à leurs gages comme d'autres domestiques. Nous les avons vus avec peine, siégeant à la même table , n'oser porter la main au plat qu'après un signe facultatif de l'aga ou du maître; et c'est avec le même sentiment que nous les avons entendus chanter à la soirée, pour notre divertissement, des passages du Charagan, ou de leurs hymnes sacrées.
Le clergé catholique, au contraire, est traité avec une sainte dignité. Lorsqu'un prêtre entre dans une maison , tous les membres de la famille viennent successivement lui baiser la main, qu'ils portent ensuite respectueusement au front. En général , cet honneur est justement décerné au mérite et à la vertu de ces hommes, qui tous gardent le célibat, suivant la coutume de l'Église d'Occident. La plupart d'entre eux viennent en Europe étudier la théologie et les principales langues qu'on y parle. Tels sont les Collegela, qui sortent des écoles de la Propagande, et les Méchitaristes , appartenant aux deux congrégations de Venise ou de Vienne. La quatrième classe comprend les religieux du Liban et les Bourala, qui sont les prêtres élevés dans le pays. Nous insistons sur cette classification, comme essentielle pour se rendre compte des influences diverses qui partagent les esprits du clergé catholique.
Les plus influents sont les religieux de Venise. Ils ont communément sur les autres l'avantage d'une instruction plus variée; leurs manières sont aussi plus engageantes; et ils forment comme le parti aristocratique de la hiérarchie. Aux moyens d'action que leur donne la presse du riche couvent de Venise ils joignent encore l'avantage de capter le crédit des familles les plus puissantes , dont ils
sont les desservants. Ayant les premiers contribué a remettre en honneur la langue et la littérature arménienne, à l'aide desquelles ils ont exhumé leurs anciens souvenirs historiques, ils ont dû naturellement représenter dans la nation le parti national. Ce service paraissait légitimer leur prétention à diriger son mouvement social. En se plaçant à la tête , ils espéraient aussi ramener à eux les dissidents. Mais quelque louable que fût cette intention, il fallait en outre, pour la mettre à l'abri de tout reproche, la soumettre au chef de l'Eglise, lui demander ses conseils, agir suivant sa volonté , au lieu de prétendre décider seuls cette question, en quelque sorte comme une alfaire de famille. De la sorte, on aurait évité l'accusation méritée de faire des concessions incompatibles avec la foi, comme il arriva à l'époque du Miapanoulion, ou de la tentative de réunion des deux Églises. On se souvient qu'alors l'excommunication fut lancée contre les plus téméraires , qui étaient allés officier, de leur propre autorité, dans les églises des schismatiques , comme s'ils eussent été au fond bien orthodoxes, et qu'un malentendu seulement les eût mis en dehors de la catholicité. La preuve, néanmoins, qu'ils n'étaient pas d'accord, c'est que, sommés de formuler leur symbole, ils osèrent, avec une simplicité hypocrite, présenter celui de Nicée. Dans cette circonstance, les sauveurs de la foi catholique furent les missionnaires latins, comme nous le dirons ensuite; et non les autres membres du clergé arménien. Les disciples de la Propagande ne sont ni assez nombreux, ni assez puissants dans la nation, pour être les vérificateurs de l'orthodoxie.
La congrégation de Vienne compte ici plusieurs représentants; et l'appui qu'ils trouvent dans quelques maisons
recommandables leur permet d'employer plus activement leur action pour contrebalancer celle des religieux de Venise, trop portés vers leurs frères égarés; comme s'ils oubliaient que l'Église ne peut jamais capituler sur les articles de la foi , et qu'elle rappelle charitablement les enfants qui l'ont quittée, sans pouvoir aller à eux; parce qu'elle est une et entière comme la vérité, qu'on admet ou que l'on rejette. Certainement leur désir de rétablir l'unité est digne d'éloge, et nous ne pouvons trop y applaudir; puisqu'il est inspiré par la charité, dont la religion nous fait un précepte obligatoire. Nous-même, quelque étranger que nous soyons à la nation arménienne, nous déclarons qu'il n'est pas de sacrifices que nous ne nous imposassions avec joie, pour préparer ou pour accélérer le jour de la réunion ; parce que ce jour serait grand et beau dans l'histoire de l'Église, et qu'il rendrait la vie à un peuple plein de force morale , qui se poserait naturellement à la première place parmi les populations de l'Orient, si, avec l'unité de foi, il reconquérait son unité nationale. Mais nous ajoutons aussi que notre dévouement ne pourrait dépasser les limites fixées par l'Église , qui impose ses conditions et qui n'en reçoit pas. Que si cet aveu effraie les Arméniens , après tout qu'ils consultent l'histoire uni verselle de l'Église ; et ils se convaincront aisément que celle-ci n'a jamais agi autrement avec aucun autre peuple. Il y aurait donc plus que de l'orgueil chez eux à prétendre faire une exception ou une innovation parmi le reste de l'humanité.
Depuis la conversion du peuple arménien au christianisme, on a pu remarquer, à toutes les époques, dans leur histoire, une tendance manifeste des séculiers à s'immiscer
dans les affaires de leur Église, et à mettre le clergé sous leur dépendance. Xu temps de la monarchie, les rois travaillaient en ce sens; après eux, les ischkliank ou les princes. Aujourd'hui, les banquiers deConstantinopIe veulent jouer le même rôle. La richesse établissant encore ici d'une manière plus tranchée que chez nous la démarcation des différentes classes sociales, celui qui possède le plus a conséquemment le plus de pouvoir et de crédit ; quelles que soient d'ailleurs la date et la cause de sa fortune. La noblesse fondée sur le mérite ou l'ancienneté du sang est chose complètement inconnue ; et même celui qui tombe de l'opulence à la misère perd simultanément aux yeux des siens sa considération. Ce vice social a été communiqué aux Arméniens par les Turcs , chez qui il n'existe pas d'aristocratie, selon l'esprit chevaleresque du moyen âge. Notre nouvelle aristocratie financière de la Chausséed'Antin peut donner une idée exacte de celle dont nous parlons : c'est dire assez clairement le cas qu'il en faut faire.
A une époque qui n'est pas fort reculée, et dont nous ne pouvons tracer ici l'histoire dans tous ses détails, parce qu'elle nous entraînerait trop loin , certains banquiers catholiques s'intéressaient vivement à la réunion des deux Eglises. Des motifs d'ambition personnelle et l'espoir de commander à la nation entière, étaient, il faut l'avouer, le mobile de leurs actions , plutôt que le pur amour du bien spirituel de leurs frères et le désir de voir tout le troupeau réuni sous un seul et même chef. Ces banquiers rencontrèrent une forte opposition dans ceux d'Ancyre, qui passent encore pour les plus catholiques d'entre les catholiques; et, comme ils avaient aussi le crédit de la
richesse, on pensa que le moyen !e plus expéditif pour se délivrer de ces adversaires, était de ruiner leurs maisons ; et voici par quelles voies on arriva à ce but. On obtint la destitution des pachas dont ils étaient les banquiers; et, comme ces gouverneurs de province ont d'immenses crédits ouverts chez leurs sarrafs ', qui leur font toutes les avances possibles, dans l'espoir d'en être plus tard amplement dédommagés, leur ruine soudaine ruina les bailleurs de fonds; et ceux-ci ne purent tenir tête plus longtemps à leurs ennemis. Dès que la banqueroute fut déclarée, on pensa à les faire chasser de Constantinople ; attendu que leur présence était toujours un obstacle aux menées du parti contraire. Telle fut l'occasion de l'exil des Ancyriotes, célèbre dans l'histoire de l'Église catholique arménienne; parce qu'il fit briller dans tout son jour la ferveur d'une foi aussi vive qu'aux beaux temps du christianisme persécuté par les empereurs.
En effet, on vit le 1er janvier, pendant un hiver trèsrude, ces malheureux proscrits traverser le Bosphore, et s'acheminer, au milieu des neiges, vers la ville d'Ancyre, où on les reléguait. Tous leurs meubles étaient vendus à l'encan dans les rues de Constantinople, et achetés par les Juifs. Comme on faisait courir le bruit, pour ébranler leur courage, qu'Angora, la mère-patrie, n'était pas le terme de l'exil , et qu'arrivés à cette ville ils recevraient l'ordre de promener encore plus loin le spectacle de leurs misères , tant qu'ils ne consentiraient pas à s'unir aux schîsmatiques, le chef de la mission française des Lazaristes les exhortait en ces termes, en leur donnant sa bé-
1 Le mot sarraf, d'origine arabe, et usité dans la langue turque, correspond exactement à notre mot banquier.
nédiction : et Allez , mes enfants , ne craignez rien ; vous souffrez pour la foi et la justice. Si vous êtes envoyés dans l'Inde ou aux extrémités de l'Asie, ici nous ne vous oublierons pas; et nos prières, unies aux souffrances de votre martyre, obtiendront du ciel des grâces précieuses pour votre Église. » Les paroles du missionnaire étaient prophétiques ; car non-seulement les Ancyriotes furent rappelés de l'exil; mais encore , quelques années après, l'émancipation des Arméniens catholiques était obtenue, par l'entremise du gouvernement français.
Ce fait et plusieurs autres, que nous taisons, prouvent suffisamment l'abus que nous avons signalé. Si le clergé ne songe enfin à s'affranchir du contrôle de la juridiction séculière, il sera constamment paralysé dans son action, et exposé à des tracasseries interminables. Ce qui le livre faible et sans défense aux attaques du dehors, c'est le manque d'unité et l'éloignement réciproque que manifestent les membres des quatre classes dont nous avons parlé. Bien plus, les frères d'une même congrégation vivent isolés, soit dans leur propre maison, soit dans les familles où ils vont exercer le ministère; car il faut savoir que, malgré la piété sincère et générale de la nation, le culte n'a point le même caractère d'unité et de publicité qu'il a chez nous. Ainsi, les prêtres vont dans les familles entendre les confessions des pénitents; et, comme les chapelles particulières sont très-multipliées , ils y célèbrent les saints mystères. La vie retirée des femmes, qui sortent rarement, est le motif principal que l'on fait valoir pour excuser l'état de domesticité auquel le culte est abaissé. Mais nous répondons à cela qu'un peuple élevé à la dignité de catholique ne doit plus suivre les habitudes et les préjugés des
musulmans, en ce qui concerne la condition des femmes. Il doit les laisser jouir du saint affranchissement dont elles sont redevables partout à la loi chrétienne. Toutefois, qu'on nous permette d'ajouter à quelles conditions.
Il faut premièrement remédier au mode de leur éducation, totalement nulle sous le rapport intellectuel. N'est-il pas blâmable que, même parmi les catholiques , il soit assez rare de rencontrer une jeune fille sachant écrire; et que toutes les lectures des femmes , lorsqu'elles savent lire, se bornent au Paroissien. Elles ignorent complètement l'histoire, la géographie, le calcul et toutes les autres connaissances familières à nos enfants. On conçoit alors que le passage brusque, et non préparé par l'instruction, de leurs habitudes aux nôtres , qui mettent naturellement en rapport les deux sexes, serait très-dangereux , et pourrait dépouiller la nation de cette précieuse pureté de mœurs, qui l'honore encore, surtout lorsque les hommes sont proportionnellement aussi ignorants. Sans connaissances, la bonne société est impossible. Pour que les esprits trouvent du charme et un aliment à la conversation , ils doivent préalablement être éclairés. Tous sentent la nécessité d'une réforme , et sont invinciblement attirés vers notre civili sation. A la frangua, ou à la manière des Francs, est le cri qui sort à chaque instant de toutes les bouches. Mais ils doivent être circonspects dans l'emprunt qu'ils veulent nous faire. Le cœur humain est naturellement enclin au mal, et porté à choisir ce qui favorise ses passions. Qu'ils sachent que, pour être civilisé, il ne suffit pas de changer de costume, de se vêtir à la mode, ou d'apprendre à danser. Mieux vaudrait mille fois pour leur bonheur qu'ils conservassent la simplicité patriarcale de leurs mœurs, que
leurs femmes se promenassent toujours voilées de leur pudique manteau, et que les hommes ne quittassent ni les brodequins rouges , ni les pelisses qu'ils portent avec dignité. Nous avons vu plusieurs fois avec peine les jeunes gens, plus amis que les anciens du changement et de la nouveauté , adopter avec le frac des manières moins décentes et moins honnêtes; comme si elles faisaient aussi partie de leur nouveau costume. A la vérité, ceux qui portent le nom de Francs leur donnent généralement un bien mauvais exemple , ainsi que nous aurons occasion de le remarquer, en parlant de Galata et de Péra.
Ces deux villes étant le séjour d'hommes qui viennent de toutes les parties du globe s'y établir pour le commerce, renferment une population , dont la partie flottante est peu digne de considération. Gagner et amasser de l'argent est son occupation unique. Pour y parvenir, toutes les voies sont bonnes; et la plus courte est celle que l'on préfère ; parce que l'on peut au moins retourner plus tôt dans sa patrie jouir de sa fortune. Quelques exceptions honorables démentent heureusement la sévérité de cette observation ; et l'estime publique, qui les environne, prouve toute la puissance de la vertu, honorée là même où elle est si rare. Nous voudrions que le récit des intrigues et des misères , qui trop souvent sont la nouvelle du jour, ne parvînt pas aux oreilles des Turcs et des Arméniens: alors la signification du nom de Franc ne tendrait pas à être indignement dénaturée.
C'est ce nom de Frenk que les Raïas, ou sujets chrétiens et juifs de la Porte, ambitionnent et envient, comme une sauvegarde contre le fanatisme ou l'arbitraire. En effet, il implique bien l'idée de liberté; puisqu'il vous
soustrait à la juridiction de l'autorité locale, pour vous soumettre à celle de votre ambassadeur respectif. Ce privilège, que la France obtint la première entre tous les autres royaumes , et dont elle jouit seule pendant longtemps, est partagé aujourd'hui par les plus minces États de l'Europe , qui veulent tous avoir des représentants à Constantînople.
Si nous voulions rechercher ici la cause de ce fait assez remarquable, que les Européens ne sont encore connus des Orientaux , au dix-neuvième siècle, que sous la dénomination de Francs, et l'Europe sous celle de Frenkistan, nous pourrions en déduire des conséquences glorieuses pour la nation française, et qui seraient en môme temps autant de preuves de l'influence qu'elle n'a cessé d'exercer au dehors, comme a l'intérieur de l'Europe. Nous pourrions peut-être également en tirer des inductions favorables pour le rôle qu'elle est appelée à jouer prochainement dans ces contrées. Il faut venir ici , pour connaître toutes les sympathies que le nom français réveille dans les âmes. Cette préférence est d'autant plus honorable pour nous , qu elle n'est due ni à la supériorité de notre commerce , ni aux intrigues politiques de notre gouvernement. Le commerce français, qui avait une prépondérance marquée dans le Levant au dernier siècle , est actuellement fort déchu. Il est passé en partie aux mains de l'Angleterre. La Russie prodigue l'argent et tous les autres moyens de corruption , pour se concilier des partisans ; mais elle n'a encore réussi qu'à acheter les consciences vénales ; et je pose en fait que, hormis les Russes, il n'est pas un homme dans Constantinople qui osât se dire ouvertement ami de la Russie ; parce qu'il croirait se déclarer l'ennemi de la liberté et de
la civilisation. Tous, au contraire, louent et estiment l'es prit de dévouement et l'amour du bien général, qui, ans autre arrière-pensée, dirigent les actes de notre politique extérieure. « C'est vous autres Français, disait un jour un simple batelier du port, qui êtes les colporteurs de la liberté dans le monde. » kNous savons, me disait un autre, que , seuls parmi les gens du Frenkistan , vous aimez les hommes pour eux-mêmes. » Cette influence morale se fait sentir encore dans le commerce ; et une infinité d'objets de mode ou de luxe, de fabrique anglaise, ne trouvent de débit qu'en se vendant sous le nom de marchandises françaises.
Mais , pour comprendre toute l'action spirituelle de la France, il faut l'envisager sous son véritable côté : nous voulons dire le point de vue religieux. Nous sommes dans l'Orient les protecteurs avoués du catholicisme; et c'est sous notre bannière que toutes les communions orthodoxes cherchent sécurité et protection. C'est nous qui , dernièrement, avons obtenu de la Porte l'affranchissement des catholiques arméniens. Depuis le Liban jusqu'aux rives du Bosphore, les côtes de la Syrie , de l'Asie Mineure et tout l'Archipel sont parsemées d'églises unies à l'Eglise mère d'Occident. On sait là , par expérience , que les gouvernants de la France et ses représentants dans ces contrées peuvent être irréligieux et ennemis de la foi , sans que la nation française tout entière soit pour cela solidaire de leur impiété ou de leur déraison. On sait que le bien est extrême chez nous , comme le mal ; et que quelques instants d'entraînement ou de passion n'altèrent pas fondamentalement notre nature droite , sensée et prompte à revenir à la vérité méconnue. On sait que l'Association de
la Propagation de la foi a son centre le plus actif chez nous, et que de la France les bons livres sortent aussi nombreux et même plus nombreux aujourd'hui que les mauvais. On sait que notre langue, la seule qui deviendra populaire parmi les autres idiomes de l'Europe, est le véhicule de la science et des idées généreuses de liberté. On voit enfin que les seuls apôtres de la foi sont nos missionnaires, échelonnés sur tous les points, et travaillant avec un beau désintéressement, comme nous allons le montrer, à la régénération religieuse et intellectuelle du Levant; tandis que les autres nations n'y viennent que pour s'enrichir par le commerce. Pourtant, si ceux qui impriment le mouvement aux affaires de la France , et si les hommes qu'ils délèguent ici , étaient unanimement mus par une même pensée religieuse, vraie et profonde, ils opéreraient en peu de temps une heureuse révolution dans tout l'Orient. Les populations orthodoxes , encouragées dans leur foi et plus fortement attirées vers nous, deviendraient bientôt comme françaises. A l'aide de notre langue, nos idées se transmettraient rapidement à leurs intelligences vives et avides de connaître. Elles ne demandent qu'à être éclairées; et nul doute, qu'en leur communiquant quelque peu du surplus de notre activité , elles sortiraient de l'inertie , où la servitude les a forcément retenues. Ces mêmes populations orthodoxes deviendraient ensuite comme autant de centres civilisateurs, pour leurs frères séparés par le schisme ou l'hérésie ; et peut-être l'exemple de leur prospérité nouvelle ramènerait ceux-ci à l'unité religieuse. Combien la Russie, malgré toute sa force et sa diplomatie si habile, paraîtrait alors peu redoutable; surtout lorsqu'elle ne peut promettre à ces mêmes populations que l'esclavage pour
bien politique , que le schisme pour vérité religieuse ! Puisse la France comprendre tout l'avantage que sa foi orthodoxe lui donne sur les autres Etats puissants de l'Europe, qui l'ont perdue entièrement, ou qui sont divisés intérieurement par mille sectes ! Puisse la question d'Orient être ainsi saisie par nos publicistes sous son véritable point de vue, lequel, comme nous le répétons, est tout religieux! Et la solution sera prompte et facile.
En attendant que ces considérations parviennent jusqu'à ceux qui nous gouvernent, et que nos ambassadeurs, nos consuls et les autres agents suivent ce plan proposé , nous avons éprouvé la douce consolation de voir une société d'hommes vertueux et dévoués travailler en silence à préparer les voies et à hâter l'avènement de cette époque, que nous appelons de tous nos vœux. Ces hommes ne sont pas des diplomates; ils vivent en dehors des intrigues et des passions du monde, ne se proposant que la gloire et l'extension de l'Eglise catholique. Ce sont les pauvres Lazaristes français , à qui le pape Pie VI confia toutes les missions d'Orient, remplies jusqu'alors par les Jésuites. En 1784, ils vinrent prendre possession de la maison de Constantinople , fondée sous Louis XIV, dont la munificence royale, comme l'atteste une inscription placée à la porte de l'église , fit réparer cet édifice , autrefois bâti par les Génois. Ce poste avait toujours été considéré comme un point central, auquel aboutissaient toutes les autres missions de l'Orient. Les religieux établis à Ispahan et dans l'Arménie correspondaient directement avec le chef résidante Constantinople; et celui-ci transmettait ensuite les nouvelles à Rome , ou au supérieur général de l'ordre.
A peine les Lazaristes s'étaient-ils établis là, que la ré-
volution qui éclata en France les enveloppa dans la proscription générale lancée contre le clergé ; ils furent contraints de fuir. Ils ne rentrèrent en possession de leur domaine qu a l'époque où Napoléon s'empara de l'autorité suprême, et releva les autels. La mission se raffermit sous M. Renard, et reprit avec une ardeur nouvelle ses travaux apostoliques. Elle fut ensuite puissamment secondée par le vénérable vieillard qui la dirige actuellement, et que les Arméniens appellent leur père et leur libérateur. En effet, c'est bien M. Brisset qui, au temps de la persécution , les sauva à diverses reprises de la fureur des Turcs et de l'animosité des schismatiques , en leur ouvrant les portes de sa communauté , que l'autorité du nom français, par un privilège particulier, a toujours investie du droit inviolable d'asile. C'est M. Brisset qui nourrissait des familles entières et qui conservait le dépôt de leurs meubles; c'est M. Brisset qui, pendant l'exil, correspondait avec eux, et leur distribuait des secours, dans toutes les parties de l'Asie ottomane; c'est M. Brisset encore qui conserva à l'Eglise ce précieux troupeau que le schisme voulait lui ravir, en s'opposant avec fermeté aux attaques ouvertes et aux intrigues; enfin, c'est lui qui est encore le premier père spirituel de la nation, le soutien de ses pauvres et la providence de ses orphelins. Aussi, avons-nous vu les catholiques faire unanimement son éloge, et les vieillards, mieux instruits de tous ses services, s'incliner avec respect devant nous, en l'entendant prononcer.
M. Brisset, avec les jeunes prêtres placés sous sa direction, et livrés comme lui à la vie active et dévouée du ministère, perpétue proprement dans la congrégation l'esprit de foi et de charité apostolique, dont saint Vincent de Paulc.
leur fondateur, est le plus magnifique modèle des temps modernes. Ses disciples sont élevés dans le goût de la pauvreté et de la vie obscure. Ils ne cherchent ni les louanges, ni les honneurs, auxquels la vertu a quelque droit d'aspirer ici- bas. Dieu et leur conscience, consumée d'un inépuisable amour des hommes, sont les deux seuls témoins qu'ils consultent; et, pour connaître tout le bien qu'ils opèrent , il faut le surprendre en eux , comme un secret , ou mériter, à titre d'ami et d'hôte, quelques-unes de leurs confidences.
C'est ainsi que nous avons appris le plan d'un projet , déjà en partie réalisé, et dont nous souhaitons vivement l'entier accomplissement. La compagnie a parfaitement compris que, suivant les exigences du siècle, elle devait étendre et multiplier ses moyens d'action. Elle a senti cette vérité, que nous ne cesserons jamais de répéter au clergé , que les hommes égarés par les fausses lueurs de la philosophie, ou perdus dans les ténèbres de leur ignorance, ne peuvent être ramenés à la religion que par la voie de la science. Oui, il faut les instruire; et ils croiront ensuite forcément, parce que l'esprit adhère invinciblement à la vérité perçue. Mais la prédication seule ne suffit pas ; il faut, en outre, les leçons de l'enseignement. C'est en élevant la jeunesse avec les données de la science actuelle, et en lui prouvant son harmonie avec la foi , qu'on peut inspirer aisément à des âmes jeunes et droites la passion du bien , et former des hommes qui , devenant un jour l'ornement de la société , seront encore pour leurs frères, à cause de l'esprit de prosélytisme qu'inspire la possession de la vérité, comme autant d'apôtres séculiers.
L'éducation de la jeunesse a donc occupé, depuis
quelques années, une place plus importante dans l'établissement. L'école qu'on y avait ouverte s'est transformée en collège, où l'étude des sciences marche l'égale de celle de la littérature et de la philosophie. Ainsi , les mathématiques , la physique et l'astronomie y sont enseignées par un maître habile, aidé des instruments des meilleurs mécaniciens de Paris. Une salle spacieuse, disposée en amphithéâtre, comme celles de la Sorbonne, est destinée à devenir un lieu d'enseignement public, pour les gens du dehors, qui voudraient y venir chercher les leçons dont profitent présentement les élèves. On a l'intention de fonderun observatoire ; et une vieille tour de la muradle génoise de Galata semble être restée providentiellement debout pour cette destination. On veut encore établir une imprimerie , pourvue de presses françaises, turques, arméniennes et grecques, qui répandront les lumières dans Constantinople et le reste de l'empire ottoman. Enfin , l'on espère instituer un cabinet de lecture, où l'on trouverait, avec les revues et les journaux , les autres publications du jour, qui se distinguent par leur mérite littéraire ou leur utilité scientifique. Tous ces projets si louables se réaliseront prochainement , il faut l'espérer, avec le secours de la Providence. Les deux hommes qui semblent surtout s'être réservé la partie scientifique de la mission , sont deux jeunes prêtres, MM. Leleu et Delmas, dont nous nous plaisons à citer ici les noms. Le premier a acquis avec une promptitude remarquable une rare intelligence de la langue turque ; et , depuis trois années de séjour à Constantinople , il se l'est rendue assez familière, pour faire entendre avec éloquence sa voix du haut de la chaire de vérité. M. Delmas, exclusivement livré à l'étude des sciences, correspond directe-
ment avec l'Académie de Paris, pour laquelle il dresse chaque jour, dans son observatoire, un registre exact et détaillé des variations de l'atmosphère et de l'état du ciel. C'est ainsi qu'en 1835 il a pu observer ici la comète plus avantageusement qu'à Paris même , à cause de la sérénité constante du ciel.
Mais nous bornons ici nos éloges, dans la crainte de blesser la modestie de ces vénérables missionnaires, qui sont en même temps pour ces contrées les gardiens de la foi et les dépositaires de la science. Dévorés de la sainte ambition de propager l'Evangile et l'orthodoxie dans les parties de l'Asie où les apôtres fondèrent les premières églises, aujourd'hui presque totalement détruites par la conquête musulmane ou l'hérésie , ils ont daigné associer un de leurs frères au voyage scientifique que nous entreprenons dans l'Arménie. Demain, nous traversons le Bosphore; et nous allons explorer d'abord les anciennes provinces de Bithynie et de Cappadoce. Une même pensée et un but unique nous unissent : c'est d'être utile, chacun suivant sa manière, à l'Église de Dieu. Fasse le ciel qu'il en soit ainsi !