A LÉON ET A EUGENE
Samsoun , ce 14 juin 1838.
Mon Léon , je t'adresse cette lettre ainsi qu'à mes autres amis désireux de savoir de mes nouvelles. Lorsqu'on veut écrire, il faut choisir ici son temps et son lieu, autrement les lettres pourraient bien ne jamais parvenir. La Turquie n'a pas de postes, comme notre France; et il faut toujours se défier des prétendues occasions qu'on vous offre, parce que généralement on s'acquitte avec négligence de ces commissions. Voici pourquoi je suis revenu de l'intérieur des terres aux bords de la mer Noire. J'ai choisi une petite ville célèbre dans l'antiquité, Amisus, colonie milésienne, aujourd'hui nommée Samsoun. Je viens de visiter ses ruines, qui ont échappé à la barbarie des conquérants; et j'ai vu avec peine qu'il ne reste rien d'important et de remarquable, comme cela a lieu pour Héraclée et Amastris, où l'on trouve des débris imposants de la puissance coloniale des Grecs.
En venant ici, j'ai néanmoins atteint le but que je me proposais, de confier une lettre au bateau à vapeur qui vient demain de Trébizonde, et qui ne s'arrête ici que le temps nécessaire pour prendre les dépêches et les passagers pour Constantinople. Cette ville est déjà loin de moi ; cependant ma pensée se reporte souvent vers elle, car j'y ai laissé des amis qui me rappelaient ceux de France, et qui
les remplaçaient à certains égards. Désormais, je devrai lui tourner le dos , pour m'enfoncer dans l'intérieur des terres. Quatre fois je suis revenu aux bords du Pont-Euxin, pour visiter les lieux fixés dans mon itinéraire; et quatre fois je suis rentré dans les montagnes, en choisissant à dessein les lieux que les autres voyageurs n'avaient pas explorés. Bien que cette partie de l'Asie soit assez voisine de l'Europe , elle est peut-être plus inconnue que certaines parties de la Perse et de la Svrie. On allait au loin faire des découvertes; et les contrées plus rapprochées de nous étaient négligées. Je ne suis donc pas aussi éloigné que tu le penses probablement.
Dans les quarante jours qui se sont écoulés depuis ma sortie du Bosphore, je n'ai pas perdu un seul instant. Toujours nous avons été à cheval ; et les heures de nos stations étaient soigneusement calculées. Quand on a un champ aussi immense ouvert devant soi , il faut embrasser le plus possible, et se dépêcher d'arriver à certains lieux, qu'on ne peut visiter que dans une saison assez courte de l'année. Telle est l'Arménie, où je vais actuellement.
J'ai parcouru toute la Bithynie et la Paphlagonie; et me voici à la moitié du Pont. Ces provinces ne ressemblent pas aux nôtres, qu'on traverse dans une journée, par des routes droites et faciles. Ce sont, à proprement parler, d'anciens royaumes étendus , et qui sont sans chemins; car comment donner ce nom à des sentiers où le cheval peut à peine poser le pied, et qui traversent les montagnes et les torrents, sans qu'on rencontre un seul pont? Aussi ne sont-ils praticables que six mois de l'année. Si on n'avait que sa personne et son cheval à conduire, on pourrait encore se tirer d'affaire ; mais la difficulté qui vous arrête à
chaque pas est le transport des bagages ; surtout lorsqu'on porte, comme moi, les vêtements, les livres et tout l'attirail nécessaire à un voyage de long cours.
J'ai eu le bonheur de trouver des domestiques sûrs et probes : c'est un Turc et un Arménien. Le premier, qui est demeuré assez longtemps au service d'un pacha, a de grandes manières et de la dignité. Toujours d'une extrême politesse à mon égard, il sait néanmoins me faire sentir qu'il n'est pas un simple domestique, et que son service ne peut être rempli par le premier venu. Il mérite effectivement de la considération ; et je ne puis que louer l'exactitude et l'ordre avec lesquels il s'acquitte de sa tâche. Toujours grave et posé , il faut voir comme il se fait obéir des simples paysans, et même des fonctionnaires qui correspondent aux maires chez nous. Dès qu'il est arrivé dans un village, il ne demande pas un logement; il le commande en vertu de mon firman ; et tout le monde s'empresse de nous servir. Les uns prennent soin des chevaux; les autres transportent nos caisses, pendant qu'on prépare à la hâte la chambre qui doit nous recevoir, et qui est d'ordinaire celle du maire, s'il réside au lieu même de notre passage. Il faut voyager de cette manière, pour connaître véritablement les Turcs. Autrement, si vous vous arrêtez dans les maisons assez rares réservées pour les étrangers, et qui ne sont pas quatre murailles nues , mais seulement quatre planches mal jointes, vous ne connaissez ni les mœurs, ni les usages, ni les personnes du pays. Etant reçu au contraire parle chef du canton, vous êtes mis au courant de la population, des produits de la terre et des antiquités restées ou oubliées dans l'endroit. Vous pouvez connaître ce qui est demeuré de l'ancienne étiquette musulmane.
J'ai rencontré plusieurs de ces petits chefs de canton jouissant d'une grande fortune, eu égard à la Turquie, et qui étalent un certain luxe. Généralement j'ai eu à me louer de leur bienveillante hospitalité, vertu civile qu'ils pratiquent encore avec scrupule, et que la civilisation a totalement bannie de chez nous, avec ses auberges somptueuses, et surtout avec son froid égoïsme. Comme, sur toute la route que j'ai suivie, il n'y a, pour ainsi dire, aucune maison spéciale pour les étrangers, parce qu'on en voit fort rarement, j'étais logé par les chefs; et il n'y a sorte d'honneurs qu'ils ne me rendissent. Deux choses y contribuaient : d'abord mon titre de voyageur, sanctifié chez eux par le pèlerinage de la Mecque, dont s'acquittent les personnes les plus pieuses ; puis par ma qualité de Français, chargé d'un mandat d'une société savante. J'ai fait lithographier à Constantinople des cartes semblables à celles dont nous usons dans nos visites, et sur lesquelles j'ai fait mettre mon nom, avec mes titres scientifiques. Ce souvenir de mon passage produit le meilleur effet. On me croit quelquefois un personnage important; et je les laisse volontiers dans une illusion qu'ils se forgent eux-mêmes, sans que je cherche de mon côté à la faire naître, ou à l'entretenir. Le titre d'hôte vous investit d'un caractère qui fait disparaître à leurs yeux le tort d'être chrétien; et je les entends souvent me répéter : « Aujourd'hui que nous avons le bonheur de vous donner l'hospitalité , permettez-nous de vous rendre ce service. » Ces paroles viennent ordinairement du cœur, et ne sont pas dictées par cette fade politesse, encore inconnue chez eux. J'ai déjà vu plusieurs de ces braves gens commander de tuer des moutons pour ma provision de route, et m'embrasser les larmes aux yeux, à
l'heure du départ, eu me conjurant de repasser chez eux. J'ai soin de prendre leurs noms , et bien certainement je ne les oublierai pas. Un titre puissant à leur recommandation est la connaissance de la médecine , qu'ils supposent en quelque sorte infuse chez tous les Francs , et qu'il est facile d'exercer avec succès parmi eux. Ma petite pharmacie a été considérablement augmentée à Constantinople, par un jeune docteur de mes amis ; et je peux fournir à tous ceux qui me reçoivent si bien les médicaments qu'ils me demandent, et qui se bornent à des herbes bienfaisantes, des collyres pour les yeux , de légers purgatifs, etc. Je puis me vanter d'être toujours très-prudent dans mes traitements , et de ne leur rien donner de nuisible ou de violent. J'ai fait aussi à Constantinople l'emplette d'une petite pharmacie homéopathique, que m'a cédée un médecin qui avait beaucoup voyagé en Orient. Je la porte dans une espèce de portefeuille ; et il m'en coûte très peu d'en distribuer quelques grains à ceux que je veux honorer de mon attention.
Mon domestique arménien , nommé Abraham , est d'une nature aussi bonne et aussi serviable que celle d'Ali est (ière et raide. Sa force athlétique m'est du plus grand secours pour charger mes malles, fort pesantes, et pour les retenir, lorsqu'elles glissent par quelque côté. L'un et l'autre me sont fort attachés , et paraissent décidés à me suivre partout.
Il m'est arrivé quelques petites aventures , que je consigne dans une relation , que j'écris , lorsque j'en ai le temps, mais avec peu de régularité. Etant ordinairement trop fatigué, le soir, pour avoir la force ou la tête de rédiger, je me contente de formuler l'abrégé sur de petits
cahiers, faits à ce dessein ; et ces lignes suffisent pour me rappeler tout bien exactement. J'ai adressé à l'Académie des inscriptions et belles-lettres une première lettre d'Héraclée , en même temps que j'écrivais à Eugène ; je ne sais si elle vous est parvenue. J'ai trouvé assurément depuis matière suffisante pour en écrire une seconde ; mais le loisir m'a manqué, je remets à le faire dans huit jours, à Tokat, où je dois retrouver mon compagnon, M.Scafi, qui m'a quitté, voilà trois jours, pour aller visiter les catholiques, en assez grand nombre dans cette ville. Jusqu'à présent, nous n'avons vu que des Turcs ou de pauvres Grecs, dans le plus pitoyable état , et à qui il ne reste plus que le nom de chrétiens. Ce n'est qu'en entrant dans l'Arménie que notre mission commencera proprement; et mon intention est bien d'y travailler, selon mes faibles moyens , et malgré mon indignité de participer à une si haute œuvre. L'espoir d'être utile en quelque manière à l'Église de Dieu est la pensée qui me remplit de force, pour soutenir toutes les épreuves et affronter, au besoin, la mort. Si je n'avais d'autre stimulant que l'aiguillon de la science, bien des fois je sentirais mon courage languir; et je me demanderais : à quoi bon tant de fatigues et de soucis? La pensée de la patrie et le regret de toutes les personnes chères que j'ai quittées viendraient m'attrister et me plonger dans une triste mélancolie. Au contraire , l'idée du devoir me relève, et je m'estime heureux d'accomplir quelque sacrifice pour notre sainte religion.
J'ai fait deux observations qui peuvent avoir quelque utilité pour l'histoire et la géographie. Je puis fixer la position de deux villes, auparavant très-incertaine: l'une,
Claudiopolis, dans la Bithynie, et l'autre, Pompéiopolis, dans la Paphlagonie. J'ai trouvé dans la dernière surtout une inscription qui met en dehors de toute espèce de doute mes nouveaux renseignements. Les inscriptions que j'ai trouvées ailleurs sont déjà assez nombreuses; et, à mesure que j'avance, je puis me flatter quelles sont plus exactes , parce que j'ai plus l'habitude de les copier. J'ai rencontré aussi des médailles, en assez grande quantité; et, comme j'ai l'avantage de passer dans des pays neufs, je n'ai pas eu à craindre la concurrence. J'espère rapporter tout cela avec moi, et être, sous ce rapport, utile à l'histoire de ces contrées.
Toi ou Eugène, vous vous serez acquitté fidèlement de la commission dont je vous avais chargés près de M. Letourneau ; et j'aurai rempli ainsi l'engagement contracté envers M. Etienne, procureur des Lazaristes.
J'observe la plus grande économie possible ; et ma dépense ne s'élèvera pas au-dessus de mes calculs. La vie est à bon marché dans ces pays , puisqu'un mouton ne coûte que 3 francs 10 sols de notre monnaie. Ce qu'il y a de ruineux, ce sont les bonnes-mains qu'il faut donner aux nombreux valets des grands qui me reçoivent.
Tu ne m'oublies pas dans tes prières, cher frère, j'en suis sûr; et c'est à ces mêmes prières et à celles de mes autres amis que je suis redevable de la protection divine, qui, jusqu'à présent, ne m'a pas failli. Lorsque M. Scafi dit sa messe, les dimanches et fêtes, dans nos maisons turques , qui ne sont quelquefois que d'humbles chaumières, nous prions, de notre côté, pour tous ceux qui pensent à nous. C'est un grand bonheur pour moi de voir
célébrer le saint sacrifice au milieu de ces infidèles, qui du reste sont d'une tolérance plus grande que nos hommes d'état, pour les choses de la religion.
Embrasse tendrement Caroline pour moi et tes deux enfants, qui doivent présentement articuler mon nom d'une manière intelligible. Ecris à Louise, et donne-lui les détails qu'elle désire certainement avoir sur son cher filleul. Quant à toi, je te réitère toutes les formules de mon entier et fraternel attachement. L'espérance de te revoir et de te conter longuement toutes mes aventures n'est pas une de mes moindres consolations.
Tu trouveras aussi quelques mots pour toi , cher Eugène ; toi dont la bonté et le dévouement ont resserré dernièrement notre amitié d'un lien indissoluble. Une autre fois je t'écrirai. Rappelle-moi au souvenir de M. de Slane et de nos autres amis communs. Je suis fidèle à notre pieux engagement ; et toi aussi , sans doute. Adieu.
P. S. Dans trois jours , il y aura dix ans que nous avons perdu notre bonne mère. Cruelle pensée , que celle du ciel peut seule faire supporter !