‹ Correspondance et œuvresChapitre 10 sur 47 · MON PREMIER ROMAN · texte numérisé non relu

MON PREMIER ROMAN

Et, ce disant, elle prit son ouvrage, se plaça près de la fenêtre, et fit tourner son léger fuseau en pensant au ciel et à sa mère.

Bientôt un papillon, aux ailes dor et au bleu corsage, vint voltiger autour de moi. Marie le regardait avec admiration. Elle abandonna son fuseau et, appuyée contre la fenêtre, elle suivit des yeux les évolutions de son nouvel hôte. Mais une larme mouilla sa paupière, à la pensée que mes charmes trouvaient au moins un admirateur, tandis qu'elle, la pauvre enfant, voyait sa jeunesse s'évanouir sans que personne lui dise : Tu es belle ! car le cristal de la fontaine lui avait révélé ce secret.

Oh ! Marie I que cette pensée épouvante ton bon ange ! Si tu pouvais le voir prodiguer autour de toi son amour et sa tendre sollicitude, tu n'envierais plus, je t'assure, des regards qui te flétriraient !

Cependant, le joli papillon tournoyait, s'élevait, s'éloignait, puis revenait encore. Enfin, il se fixa sur une de mes feuilles qui n'était qu'à demi étalée. Marie avança doucement sa petite main, prit entre ses jolis doigts les ailes du papillon et le fît son captif. Mais, lorsqu'elle voulut le mettre sous le verre qui devait lui servir de prison transparente, l'insecte s'échappa, laissant entre les doigts de son geôlier l'azur, le pourpre et l'or que l'enfant admirait naguère et qui n'étaient maintenant qu une sale poussière.

(' A'^oilàdonc, se dit-elle alors, voilà donc ce qui reste de tant d'éclat 1 Ala mère me disait un jour que tout ce qui brillait dans le monde était encore plus éphémère. Aussi, mon Dieu, je vous donne mon cœur ! puisse ma vie s'écouler ignorée ! de vous seul, désormais, je désirerai

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les suffrages ! » A peine avait-elle fini ces mots, que son bon ang-e tressaillit de joie.. Elle crut entendre le bruit de ses ailes ; un sentiment de bonheur ineffable fît battre son pauvre cœur, et une douce voix lui disait, au fond de l'âme : C'est à présent, Marie, que tu es belle aux yeux des anodes et de Dieu ! »

J'en étais là de mon chef-d'œuvre que je relisais avec émotion, m'attendrissant sur le sort de mon héroïne, et me blessant de ma propre épée, car j'avais presque les larmes aux yeux. Enchantée de ce commencement, je voulus voir l'effet qu'il produirait sur mes sœurs, et j'allai les trouver dans la lingerie, occupées avec deux ou trois de nos femmes. J'eus beau prendre ma voix la plus touchante, mes inflexions les plus pathétiques ; ma lecture ne provoqua d'abord que d'énormes bâillements, suivis d'un rire inextinguible.

L'on m'assura que je réussirais beaucoup mieux à raccommoder des bas ; et me voilà, ma chère, avec mon dé, mon aiguille et mes ciseaux, corrigée pour la vie, je l'espère, de l'envie de faire des romans. Cependant, il me semble que j'avais de bien belles choses à dire ! La table de mes chapitres était sijolie, et leurs titres si touchants ! La rosée ! le mois de Marie ! la fête Dieu ! la tombe ! Enfin n'y pensons plus, et ravaudons des bas.

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