CHAPITRE III
LETTRES PREMIÈBE SÉRIE (1817-1821) (1)
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Haiiterive.
[Château de Gaïx, ce]... août 1817 (2).
Je suis si piquée, ma chère Léontine, de la guerre que j'entends journellement faire à ma taille, et surtout de ce que ces dames m'en ont dit l'autre jour, que je veux à tout prix la raffiner. Veuillez donc avoir la bonté, si, toutefois, cela ne vous dérange pas, et si madame votre mère veut bien le permettre, de m'envoyer le corset que vous avez eu la bonté de motlVir et qui vous sied si bien. Je le garderai un jour seulement, et moins, s'il vous est nécessaire ; j'espère qu'ànotre première \'ue. vous allezme trouver svelte et bien tournée. Ne riez pas, les moyens
(1) Du début de la correspondance jusqu'à la mort de sa sœur Alexandrine.
(2) Les parties entre [...] ont été ajoutées pap l'éditeur.
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sont violents, mais le succès n'est point douteux ; un peu de diète et quelques heures de jDOsition tous les matins vont me rendre charmante.
Aurez-vous aussi la bonté de m'envoyer Berquin, votre ami et le mien ; je me sens, comme vous, très peu de dispositions à devenir raisonnable, et j'espère, chère Léontine, que nous sauterons encore longtemps ensemble.
Maria et moi vous prions de ne pas nous oublier auprès de la charmante marquise Octavie ; embrassez Emilie de notre part et croyez toujours que je vous aime bien.
Papa et maman me chargent de leurs compliments pour M. et M""" de Villeneuve, et moi, je les prie d'agréer mes respects.
A In mèine.
Gaïx, ce 3 août 1818.
A^oilà déjà quelques jours, ma chère Léontine, que j'aurais dû vous écrire. Je viens réparer ma petite négligence et vous prier de ne pas en vouloir à Gorcor qui vient vous demander pardon,
J espère que Lamichaudière 1 > continue son cours d'histoire, et qu'il en est au moins au règne de quelque Henri vingtième, croisé pour la délivrance de Jérusalem en Egypte, l'an du monde 1 tOOO ; vous voyez que je suis
(1) Professeur d'histoire et de géographie, résidant à Castres.
au courant de vos leçons, et l'on pourrait croire que j'ai «coûté aux portes, si vous ne m'aviez mis vous-même sur les traces du savant géographe.
Ne vous donnez pas la peine d'arracher les ronces du Caucase ' 1 1 ; vous savez bien, ma chère, que les chemins épineux mènent à la gloire et je crains bien de n'avoir pas celle d'arriver au sommet sans accrocs et sans écor- •c hures.
La Saint-Laurent est attendue ici avec bien de l'irapatience ; encore quatorze jours, et nous voilà à Hauterive. Oh 1 comme nous allons faire les folles 1 Nous pourrions bien encore barbouiller quelque paperaille, mais dites à Uctavie que nos chefs-d'd'uvre méritent quelque considération, et apprenez-lui. s'il vous plait, à les admirer. ^"ous recevrez notre dernière production qui, je crois, a besoin d'être revue et corrigée ; les quinze et dix-sept ans de leurs auteurs s'y font remarquer à chaque ligne. J'espère cependant que nous pourrons facilement la perfectionner, et que je pourrai dans peu vous renouveler de vive voix l'expression de ma sincère amitié.
A la même.
Gaix, ce 17 août 1818.
Xe vous fâchez pas, ma chère Lélé, et surtout ne m'accusez pas de paresse ou d'inditl'érence. Lisez et jugez : j'ai passé deux jours à Castres, plusieurs autres à aider
(1 ) Locution proverbiale.
maman à recevoir des visites agréables ou ennuyeuses, et deux autres presqu'endormie par un mal de tête qui m'a fort tracassée. Vous voyez, mon cœur, que mes raisons sont bonnes, mais aujourd'hui, devrais-je avoir tous les maux du monde, je saurai trouver la force de vous écrire, tant votre amitié m'est chère.
Le complot de milady Tempête et de mistress Furibonde (1) ne m'effraie pas beaucoup ; je crois même que ce n'est rien. J'ai cajolé Marie, suivant vos conseils, elle n'a pas su résister à mes caresses et m'a montré la lettre dans laquelle Octavie lui dit qu'elle manque d'expressions pour lui communiquer son complot. Vous lui direz, de ma part, que je suis très flattée de ce qu'elle apprend notre ouvrage par cœur. Il est vraiment capable de former son goût ; c'est un beau morceau d'éloquence, digne de celui auquel il est dédié (2). Maria ne pourra compromettre notre paperaille, je l'ai toujours mise horsde sa portée. Enfin, ma chère, ne craignez rien, leur malice n'est pas redoutable ; laissez-les pimhécher à leur aise, nous trouverons bien le moyen de leur rendre la pareille.
J'aurais bien le droit de me plaindre à mon tour, ma chère Léontine, vous m'avez manqué de parole. Ce n'est pas joli, et j'espère que, pour aous réhabiliter, vous m'enverrez Pauline (3) que j'attends avec beaucoup d'impatience. Votre écriture m'est aujourd'hui très familière.
(1) Milady et mistress, deux rôles d'une pièce jouée par les demoiselles de Villeneuve et de Gaïx,
(3) Chateaubriand.
(3) Pauline ou la fille naturelle, comédie en 3 actes, par G. B.. Radet, représentée par la l^e fois au Théâtre du Vaudeville, à Paris, le 11 avril 1796.
Dans tous les cas, je pourrai suivre l'exemple de Marie qui, pour déchillVer la lettre d'Oclavie, crut devoir endosser des lunettes. Je ris encore de ces deux folles, et il m'a semblé entendre le terrible Raoul (1 ), lorsque, dans sa colère, Octavie s'écriait : « Finiras-tu bientôt ? » Ne me décelez pas au moins, car je redoute fort la tête de cette petite barbe-bleue et je veux, bon gré mal gré, me maintenir dans ses bonnes grâces.
Embrassez-la bien tendrement de ma part, dites-lui que je la remercie de l'esprit qu'elle m'a accordé ; cela vaut mieux que rien. Aujourd'hui elle peut le mettre à zéro ; je ne puis arranger deux idées de suite. Croyez pourtant, ma bonne amie, qu'il me restera toujours la faculté de vous exprimer, sinon d'une manière élégante, du moins d'un langage qui vous est bien connu, la tendresse qu'aura toujours pour vous
FlaviEj Gabrielle, Coraly.
P. -S. — Je n'ai osé entreprendre seule un pèlerinage au vieux château ; j'aime mieux vous attendre afin daller ensemble errer sur ces ruines. Nous nous conterons les réflexions que tant de grandeurs abattues nous inspireront, nous y graverons nos noms à côté l'un de l'autre, afin que le voyageur sache que notre amitié seule a existé au milieu de tant de débris... Oh 1 pour le coup, ma chère, voilà un morceau qui vaut bien l'histoire du papa caché
(1) Raoul barbe-bleue, comédie en 3 actes, par Sedaine, — représentée pour la ire fois le 2 mars 1789 — Bruxelles, Loiseau, imprimeur -libraire .
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derrière la gaze (1). Comment trouvez-vous notre amitié fondée sur des ruines? Je ne sais ce que je dis, je aous quitte en vous priant de m'envojer les livres que vous avez eu la bonté de me proposer, et je crains fort que l'éloquent Pierre Blancliar (2 ) ne remplace, dans mon esprit, l'aimable M. de Chateaubriand.
Adieu, ma belle, pensez quelquefois à la rabâcheuse qui vous embrasse de tout son cœur. Présentez mes respects à M. et M'"^ de Villeneuve, parlez de moi à mon futur (3), afin qu'il ne m'oublie pas.
A la même.
[Gaïx,] ... 1818.
Comme votre émissaire est arrivé, j'allais vous écrire, ma chère Lélé, pour vous remercier des livres que vous m avez prêtés et vous renvoyer les autres. Veuillez donc recevoir nos doubles remercîments et les faire agréer à M""" de Villeneuve pour l'excellent beurre que nous venons de recevoir ; on ne peut n>anger rien de meilleur, et nous sommes tous bien sensibles aux bontés de madame votre mère.
(1) Allusion à. un essai de poésie bien enfantine, que l'on peut attribuer à une des plus jeunes demoiselles du groupe qui cultivait les muses.
(2) Littérateur français né en 1772, mort en 1846, auteur de nombreux ouvrages pour la jeunesse.
(3) Ludovic de Villeneuve, très jeune frère de Léontine, qu'elle désignait plaisamment par les appellations de « mon futur, mon petit ménestrel, notre nouvel Orphée ».
Vous avez bien raison, ma chère, de gronder Joséphine (1) ; elle veut nous quitter vendredi prochain en dépit de nos prières. Peut-être que le mot que je viens de lui éci'ire la décidera à rester plus longtemps; je vais lui porter ma lettre afin qu'elle vous réponde elle-même. Nous sommes d'une occupation extraordinaire; je travaille à une bourse que je voudrais ofîrir à papa le jour de sa fête; je ne sais si je l'aurai achevée, je le voudrais bien. Ma petite pièce (2) m'occupe beaucoup aussi ; ajoutez à cela mon rôle de curieuse que je joue si mal ! Oh ! j'ai bien besoin de vos leçons et de vos conseils, il me tarde bien de vous voir. J'espère que madame votre mère, ({ui a eu jusqu'ici tant de bontés pour nous, ne s'opposera pas à nos petites courses ; je voudrais qu'elles fussent un peu plus fréquentes, j'ai grand besoin de vous.
Adieu, ma bien aimée, si je n'ai pas la plume de Gesner (3), je sais sentir aussi bien que lui le plaisir d'aimer; vous me le faites goûter, ma bonne Lélé, d'une manière bien vive et je me trouve trop heureuse d'être si bien payée. Adieu, adieu, je vais trouver Joséphine, mais ce ne sera pas sans vous embrasser.
P. -S. — Un baiser de ma part à l'aimable Octavie. Marie a été sensible à ses reproches, car elle est entourée d'un appareil d'écriture magnifique : plumes, papiers,
(1) M^i® Joséphine de Brassac.
(2) Une pièce intitulée La Curieuse, que l'on préparait pour cette fête.
(3) Salomon Gesner, poète, né à Zurich en 1730, mort en 1788, a fait des pastorales qui furent traduites en français et furent fort goûtées par la société polie.
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grandes phrases, etc., je ne sais ce qui va résulter de tout cet attirail.
[De Joséphine).
Toujours aimable, chère Léontine, même dans vos reproches. Je voudrais bien savoir qu'est-ce qui nie les attire ? ^loi, ne plus vous aimer ! ou ne vous avoir jamais iumée I II faut, ou que ma physionomie soit bien trompeuse, ou que vous ne connaissiez pas Lavater. pour être tombée dans une pareille erreur. Celle qui vous aime et vous aimera toujours.
Joséphine.
A Oct-avie.
Je ne veux point des hommages d'Octavie, mais bien de sa tendresse. Ainsi, qu'il ne soit plus question de cette dernière quand vous écrirez à celle qui vous aime de tout son cœur.
A la même.
[Gaïx,] ...1818.
Je viens vous prouver, ma chère Lélé, que je sais tenir mes promesses. Je parie que vous avez déjà commencé à gronder contre moi; les grands mots de paresseuse et d'indifférente, dont vous savez si bien me qualifier, vous ont échappé plus d'une fois, et vous voyez cependant que Corcor ne mérite ni l'un ni l'autre. Si je ne vous ai pas
PREMIKRE SKRIE
écrit hier^ cest que des barquettes que nous avons faites à votre intention et que nous gardons, afin de pouvoir les manger ensemble, m'en ont empêchée ; j "espère que voilà une bonne raison. Nous sommes toutes, ma Lélé, bien impatientes de vous voir ; en attendant, chacune étudie son rôle. Ce matin encore, Joséphine a été se rafraîchir dans la rivière, et moi, le livre en main, posée sur le rivage, je la faisais répéter.
Elle est aussi jolie, mais bien plus aimable que le personnage qu'elle joue, car vous pensez bien que. lorsquelle n"est plus Sophie, les sermons sont mis de côté et nous faisons des enfantillages tout le long du jour. Arrivez vite, ma chère, afin d'embellir encore davantage nos jolies journées et d'augmenter et partager nos moments de plaisir. Marie me charge de dire à Octavie de ne pas apporter trop de raison et d'en laisser une partie à Hauterive. Quant à moi, je la prie de recevoir de ma part un baiser bien tendre. Adieu, ma bonne Lélé, je vais voir si Joséphine ne veut pas écrire un mot dans ma lettre ; croyez toujours à la tendresse de
CORALY DE GaÏX.
p. -S. (de Joséphine). — Venez, ma chère Léontine, accourez ; je veux vous embrasser et me bien venger. Douce vengeance I
(De Coraly ) . — L'aimable, la belle, la tendre Joséphine, Coraly n'a dit que la vérité.
(De Joséphine I . — Je voudrais bien faire un gros pâté sur ce vilain mot vérité, mais croiriez-vous que Coraly a la main épanouie comme une rose sur toutes les malices qu'elle a écrites?
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(De Corah/j. — Ne trouvez-vous pas le mot de rose bien poétique et surtout bien appliqué? Elle est charmante, cette Joséphine I
(De Joséphine, . — C'était une rose séparée du monceau.
(De Coj^aly I. — Il est fâcheux que nous n'ayons plus de papier, il faut terminer nos folies.
(De Joséphine I . — J'ai encore un remords : au moins, ma chère, n'ayez pas de distractions en lisant ma signature, et n'y laissez que la qualification qui me convient si bien, quand je m'adresse à vous.
(De Coraly I. — Je voudrais vous écrire encore quelque chose de tendre, mais, après une si belle phrase, je n'ai plus un mot en bouche. Mais si mon esprit ne sait pas aussi bien l'exprimer, mon cœur sait aussi bien sentir.
Ja trop modeste Coraly.
(De Joséphine j . — Quelle excessive modestie !
(De Coraly I. — Qu'elle est folle I Si votre cœur confond nos écritures, j espère que vos yeux sauront les démêler.
A Mademoiselle Octavie de Villeneuve, à Haiiterive.
[Gaïx, ce ...] 1818.
Il faut bien, ma chère Octavie, que je répare mes étourderies et que je vous renvoie le volume de Lacre-
LETTRES. PIÎEMIÈRE SÉRIE 57
telle (1) que je vous assurais hier n'avoir pas vu ; une distraction de ma part a occasionné cette méprise. Peutêtre avez-vous déjà mis tout sens dessus dessous pour le retrouver et c'est moi qui suis la cause de tout ce désordre. J'espère que vous ne m'en voudrez pas. mais je désirerais bien que ceci me servît de leyon à l'avenir. Voici encore deux ou trois étourderies : j'ai laissé sur votre lit une partie de mes charmes et, comme vous n'avez pas le droit d'en être jalouse, je pense que vous me renverrez sans regret ma pauvre perruque ainsi qu'un sac noir que j'ai laissé suspendu à une chaise du salon.
Voilà, je crois, tout le chapitre de ma mauvaise tête épuisé. Passons maintenant à celui de mon cœur qui abandonne Hauteriveavec le double regret de vous quitter et de n avoir pas lu la lettre de Léontine, mais j'espèreque ce qui a été dill'éré ne sera pas perdu. Jamais journée ne fut plus rapide que celle d'hier ; nous fûmes si gaies, si bien reçues, vous eûtes tant de bontés pour nous ! Mais si le plaisir passe, les sentiments et le souvenir restent, et je vous prie de croire que l'étourderie de mon esprit ne passera jamais à mon cœur. En arrivant ici, nous trouvâmes un bel équipage et de beaux messieurs ; c'était la famille Guiraud qui reprit, après le souper, le chemin de Saint-Pons.
Adieu, ma chère Octavie, je vous aime bien. Il a fait cette nuit un orage épouvantable par ses coups de tonnerre, et qui, je l'espère, n'aura pas troublé votre sommeil comme le nôtre, car toutes ses faveurs paraissent avoir été réservées pour Gaix. Toute à vous.
(1) Lacretelle, né à Metz en 1766, mort en 1855, venait de faire paraître une histoire de France pendant les guerres de religion.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, hôtel d'Avessens, rue Vélane, Toulouse.
Gaix, ce 7 septembre 1818.
Vous Torez. ma chère Léontine. que je tiens ma parole, mais je ne dois pas m'en faire un mérite, car je trouve bien du plaisir à m'entretenir avec vous. J'espère que vous serez arrivée sans mésaventure, et que je recevrai bientôt le journal ou plutôt l'itinéraire de votre voyau-e.
Parlez-moi de vos plaisirs, de vos amies,, mettez-moi un peu au courant du grand monde. Je pense que la politique ne sera pas oubliée dans vos entretiens avec * M"^ d'Arg-icourt (1), et, quoique je ne sois pas très forte dans cette partie, je n'en suis pas moins très empressée de connaître les idées du jour, ^'ous savez que les miennes sont fort retardées sur cet article, mais je n'en souhaite pas moins la vie éternelle aux ministres, long's et heureux jours à nos princes et princesses ; ainsi soit-il.
Pour tout le reste, ici, rien de nouveau cpie la pluie qui reverdit les arbres et qui m'ennuie infiniment ; je ne peux pas même sortir pour aller au Vieux-Qiâteau revoir les noms que nous y avons tracés. Je m'en dédom-
(1) La famille d'Argicourt était toulousaine; son salon était très fréquenté par la société élégante et littéraire. M^^^ d'Argicourt «pousa le marquis de Panât, maintenour des jeux floraux et maire de Toulouse.
LETTRES. PREMIKFE SERÎE
mage en chantant notre romance chérie que j'ai cherché à parodier en rappelant les charmantes journées que nous avons passées ensemble : mon esprit ne secondant pas mes idées, j'ai été oblig'ée de laisser la rime et de conserver mes douces souvenances.
Qu'il me tarde de revoir les peupliers d'Hauterive ; alors, vous serez de retour, nous pourrons nous raconter gaîment votre début dans le monde, et moi. mes pèlerinages aux modestes ruines de Carthage. Adieu, ma chère Lélé, répondez-moi bientôt. Pensez, dans vos jours d'étiquette, à nos franches gambades ; c'est, je crois, le plus sûr moyen de vous les faire regretter. Aimez toujours celle qui se dit votre meilleure amie.
A la même.
[Gaïx, ...] novembre 1818.
Comme vous savez bien me dédommager, ma chère Léontine ! ma fâcherie s'est tout à fait dissipée en lisant votre charmante lettre, et vos débats politiques m'ont bien amusée. A'ous me rendez presque honteuse de barbouiller du papier, mais votre indulg'ence et votre amitié me font braver toute vergogne. Je vous dirai cpie Ganuel 1), le congrès et les ministres laissent mon esprit dans un grand repos ; je plains le malheur des uns, laisse discuter les autres etnenvie pas l'élévation des derniers.
(1) Canuel (Simon), né en 1767, mort en 1840, ancien militaire et député, avait été chargé de réprimer l'insurrection de Lyon et venait de faire paraître une brochure sur cet événement.
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Le fracas des cours et les intrigues des cabinets m'occupent fort peu : je suis heureuse sans cela, ma famille et mes amies suffisent à mon cœur.
Mais, quoique vous en disiez, ma chère, si je ne suis pas diplomate, je deviendrai au moins amazone. Nous avons ici M. de Martrin avec une nombreuse meute, qui fait un bruit épouvantable en courant après les lièvres et les lapins. J'assiste quelquefois à la destruction de ces derniers, et, pour mapprivoiser au bruit du canon, je commence à écouter celui du fusil, non sans frayeur, et vous ririez de me voir courir après les chiens, les doigts dans les oreilles. Au retour, ces messieurs nous racontent les hauts faits de Brillant, la iinesse de Tant-Beau, le courage de Tayaut, la ruse des lièvres, leurs détours et contours. Enfin, ma chère, la chasse peut être agréable, mais l'histoire qui vient après l'est beaucoup moins.
La matinée m'a paru si belle aujourd'hui que j'avais presque la certitude de vous voir; je n'ai pas besoin de vous dire combien vous êtes désirée ici et combien nous sommes empressées de voir finir le vent et les pluies qui vous retiennent à Hauterive. Recevez mon compliment sur la perte du savant géographe '1 ;; quel malheur ! Que vont devenir les Philippe ^TII et les constantes victoires de Louis XIV, mais il faut s y résoudre. J embrasse moni petit ménestrel et le prie de ne jamais chanter d'autre dame que moi.
Marie écrira demain à Octavie. Dites à cette charmante lady (jue je l'aime comme Henri IV aimait Grillon, à tort
(2) Le professeur Lamichaudière.
■et à travers. Adieu, mon ccfur, aimez-moi bien, imitez mon exactitude et soyez persuadée de toute ma tendresse.
A la même.
[Castres, ..,] décembre 1818.
Quand on retourne à la ville, ma chère Léontine. c'est un renme-ménage qui n'en finit })lus. Mille occupations m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire, mais aujourd'hui ({ue tous mes arrang^ements -sont linis. je profite du premier moment de calme pour mentretenir avec vous. Je vous remercie d'abord de votre aimable lettre et de la méthode que vous avez eu la bonté de m'envoyer ; la leçon que vous avez ajoutée va m'étre fort utile, et j'espère quà mon retour à la canq^agne vous serez satisfaite de mes progrès.
Ma chère Léontine, il me tarde bien de vous revoir ; vous ne sauriez croire combien je vous trouve de moins, même entourée de mes anciennes amies. Je ne rencontre partout que de grands cercles bien cérémonieux, où il faut se tenir droite, n'entendre dire que de futiles babioles, car vous savez, ma chère, que la moitié du monde rit de l'autre moitié. Aussi notre gaité de Gaïx et les doux moments que j'ai passés avec vous sont mes souvenirs les plus agréables. Je vous asssure pourtant que ce n'est pas à tort que votre sœur et la mienne mont donné le nom de mis champêtre ; mon éducation est encore des
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plus rustiques et je vais vous en donner un échantillon qui vous amusera sans doute.
J'étais l'autre jour dans un cercle d'étiquette, occupée à dissimuler mon ennui. M'"® de B., qui a mille bontés pour moi, m'engageait du geste à me tenir droite. Je reçus son avis en la remerciant de mon mieux, et elle me répondit :
« Mon enfant, ne l'oubliez pas au moins. »
Les personnes, qui étaient dans le salon, firent silence. Alors, élevant la voix, je lui dis du ton le plus poli :
« Ah, Madame ! depuis quatre heures je suis à la torture, et il me tarde bien que tout le monde soit sorti, pour me mettre à mon aise » .
Je A'is à l'instant ma sottise, mais comment faire pour la réparer ? Maman ouvrait de grands yeux, chacun se regardait, j'étais désolée, mes excuses n'avaient pas le sens commun. Je finis enfin par déclarer que j'étais une sotte ; heureusement, tout le monde le crut, on en rit, et la soirée fut fort gaie. Ce qui m'afflige le plus dans tout cela, c'est de ne pas répondre aux soins que se donne maman pour me débarrasser de cette gaucherie qui me rend rrdicule dans le monde et n'est vraiment pas supportable à mon âge.
Mais c'est assez parler de moi, venons à vous, ma chère Lélé. Comment passez-vous votre temps ? Je sais qu'il n'est pas perdu et que vous allez bien ajouter à ce que vous savez déjà ; de mon côté, je tâcherai de vous suivre, clopin-clopant, car je n'ai ni votre mémoire ni vos moyens, mais j'ai le désir de m'instruire, et c'est, dit-on, un bon commencement.
La politique est aujourd'hui si embrouillée qu'elle
occupe tous les ultra. Pour moi. je veux m en tenir à. l'espoir et jai la conviction qu'avec l'aide de Dieu, notre parti aura le dessus. Je pense que vous serez un peu de mon avis, car à votre âge et au niien, il est bien naturel de voir couleur de rose même les objets les plus tristes. Je vais cependant vous faire part des nouvelles que nous avons reçues par une lettre du mari de M""' Caroline ( 1), datée du 2o.
Après de longs débats dans le ministère et au Conseil d'Etat, M. de Richelieu dun côté avec les royalistes, M. Decazes à la tête des indépendants, M. de Richelieu ayant donné d'abord sa démission qui a été refusée, les^ autres ministres, à limitation de M. de Richelieu, en ont fait autant et ont été aussi refusés. Le roi, quoiqu'en peine, s'est eniin décidé à soutenir M. de Richelieu, qui demeure chargé d'organiser un ministère qui puisse être d'accord. On dit que M. de Lauriston serait porté à la guerre, M. de Chabrol, de Lyon, à la ju.stice. Le ministère de la police étant supprimé serait réparti entre ceux de la justice et de l'intérieur. D'autres disent que M, X... passerait à la justice, et quelques-uns portent M. de Yillèle à la marine, mais on ajoute qu'il n'acceptera pas, (une autre lettre prétend que les royalistes l'y obligeront;. On dit aussi que la réunion aux pairs et aux députés va à merveille.
Papa, qui voulait écrire tous ces détails à M. de Villeneuve, a été obligé daller à la campagne et m'a chargée de le remplacer. Mais me voilà au bout de mon papier et bien près du nouvel an : recevez, ma chère Léontine, les
(1) M"*^ Caroline de Barre, épouse de M. Dor de Latours, député de Castres de 1818 à 1827.
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vœux bien sincères que je fais pour votre bonheur et celui de tous vos alentours. Marie attend lui jour de vacance pour écrire à son amie Octavie ; elle me charge de lui faire ses compliments, et vous embrasse ainsi que moi de tout son cœur.
A Mademoiselle Octavie de Villeneuve, à Haiiterive.
[Gaïx, ,..] mai 1819.
Je suis bien aise, ma chère Octavie, que Marie Leczinska 1, vous ait intéressée, g-ardez-là tout autant qu'il vous plaira, je ne suis point pressée. Je suis bien honteuse de n'avoir pas encore renvoyé le premier volume de l'Histoire de France par Anquetil. d'autant mieux que je n'en suis pas plus savante ; les commencements surtout ont laissé dans ma tète un chaos que je ne puis plus débrouiller. Mais vous allez apprendre tout cela en un clin dœil ; je viendrai alors vous demander des leçons, et vous trouverez dans votre élève, non seulement docilité et application, mais encore amitié et tendresse.
A^ous me demandez de mes nouvelles sans me donner des vôtres, ce qui est de bonne augure, ^'ous voulez donc aussi vous accoutumer au poison ? Oh 1 ne faites plus de ces essais, ils sont trop alarmants pour ceux qui vous aiment. Quant à moi. je ne vais ni bien ni mal, jai toujours un fer qui tremble ; mais, si ma Lélé arrivait, tous mes maux disparaîtraient.
(1) Vie de la reine de France, Marie Lccksinska, princesse de Pologne, par l'abbé Proyart. Bruxelles, Lecharlier, librairie, 1794.
LETTRES. PREMIÈRK SÉRIE 65
Votre résolution est donc irrévocable ? Vous allez vous faire ermite ? et vous voulez abandonner Corcor? Oh, ce n'est pas joli ! Adieu, ma toute bonne, je vous aime bien tendrement et vous prie de ne pas oublier, même auprès d'Esaû. celle qui vous aimera toujours.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Haiiterive.
[Gaïx, ...] octobre 1819.
Savez-vous, ma chère Lélé. que je suis de plus en plus ébaubie de votre amabilité ? Allez, vous n'avez pas besoin de mettre votre esprit à la torture pour faire des odes et des chansons ; en vers comme en prose, vous serez toujours charmante. Ecrivez-moi souvent et croyez qu'il n'y a aucun rapport entre vos lettres et l'ennui : je n'ai pu deviner le château oîi il s'est réfugié, et je sais bien toujours que ce n'est pas à Gaïx, lorsque vous a' êtes.
Vous devez être devenue une personne universelle ; rien ne vous est étranger ; combats, agriculture, politique, que sais-je ? mais, pour ce dernier article, vous avez des idées tout à fait raisonnables ; un ministère de femmes aurait vraiment beaucoup de partisans. Je crois que la politique prendrait alors un aspect très gracieux. Enfin, si vous renq^lacez un jour M, Decazes, il est certain i{ue tout ira mieux : plus de soucis, plus d'alarmes : nous ne verrons alors que tournois et preux chevaliers. Mais souvenez-vous, ma chère Lélé, que je ne veux pas paraître sur la scène ; mon castcl a pour moi plus
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d'attraits que toutes les cours, même la vôtre, si vous aviez le malheur de régner.
En attendant, profitez du moment où vous pouvez venir à Gaïx sans façon ; votre amie Corcor sera bien plus joyeuse de vous voir paraître modestement montée sur votre petite ânesse, qu'elle le serait de voir arriver A'otre Eminence la Ministresse, traînée par douze chevaux blancs, au moins, escortée de coureurs, laquais, postillons, etc. Que de cérémonies ! et vous savez combien je les aime !
J'espère bien que, sans tout cet attirail, nous irons grimper sur notre montagne chérie. N'oubliez pas que ■c'est dans cette semaine que vous devez venir. Adieu, ma belle, faites-vous, de ma part, mille baisers bien tendres, €t, en attendant d'être l'humble admiratrice de votre Eminence, souffrez que je me dise encore la plus tendre de vos amies.
A la même.
[Castres, ...] février 1820.
J'ai pensé, ma chère Lélé, que vous ne connaissiez pas l'article de Martain ville (1) qui a fait arrêter le Drapeau
(1) Homme de lettres qui fonda, en 1818, le journal Le Drapeau blanc où il se fit remarquer par la vivacité de ses opinions royalistes. Dans le numéro du 15 février, Martainville lit paraître un article qui accusait le comte Decazes, ministre de l'Intérieur, de complicité dans l'attentat de Louvel. Le ministre porta plainte au procureur général près la cour royale de Paris et fit saisir le numéro du journal dans toute la France.
hlanc : il nous est parvenu, tout le monde se l'arrache, il est déjà en lambeaux. Je me suis empressée de le copier et de vous l'envoyer, espérant qu'il fera plaisir à M. et M'"*' de Villeneuve. J'ai écrit aussi plusieurs petits détails qui vous sont peut-être connus ; ceux qui sont arrivés aujourd'hui par les journaux sont bien intéressants. C'est une chose épouvantable ! je suis furieuse. Pauvre duc de Berry (1 ! pauvre duchesse ! pauvre France ! Si j'étais maîtresse, je partirais sur le champ.
Adieu, ma chère, il me tarde bien de vous voir. Je me porte bien et vous aime de tout mon cœur : mes hommages respectueux à M. et M™*^ de Villeneuve. Je vous prie de me renvoyer par la première occasion la copie ci-jointe, parce que je veux l'envoyer à Saint-Pons et que je ne peux pas la recopier. Adieu, adieu.
A la même.
[Gaïx, ...] juillet 1820.
C'est bien joli. Mademoiselle, de vous moquer ainsi des maux de votre amie I il faudra donc que je meure pour vous prouver que ce n'est pas une plai.santerie I Au reste, je pourrais bien prendre ma revanche, mais je n'en ferai rien, je suis trop peinée, ma bonne Lélé, de vos petites souffrances, qui sont bien plus réelles que les miennes. M. de Villeneuve nous a dit que des maux
(2) Charles Ferdinand d'Artois, duc de Berry, 2^ fils de Charles X, assassiné par Louvcl le 13 février 1820.
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de dents vous avaient un peu maigrie ; chassez, je vous prie, et au plus vite, une si mauvaise société, afin qu'à notre première vue je vous retrouve fraîche et jolie comme de coutume.
Voilà déjà vingt grands jours que je ne vous ai vue. Pendant ce temps, j'ai été faire de petites courses, mais la campagne a bien plus d'attraits, lorsque vous la parcourez avec moi ; il me semble que les arbres sont plus verts, les prairies plus riantes et les eaux plus claires. Aussi, il me tarde bien de vous y voir. Que de choses nous allons dire ! que de montagnes nous escaladerons ! Je combattrai avec vous contre les Grecs, et même, si vous le voulez, je vous suivrai dans la mêlée malgré ma poltronnerie. Mais, à votre tour, vous chanterez avec moi les champs et les bergers de mon cher Virgile, et vous verrez qu'il y a autant de douceur dans mon étude que dans la vôtre.
Notre bonne Justine (1) était ici dimanche. Nous avons beaucoup causé ensemble ; 1 article d'Hauterive surtout donna ini A-aste champ à notre conversation. Le nom de ma chère Lélé fut bien souvent répété, ainsi que celui de notre nouvel Orphée, dont nous avons cependant aperç-u le bout de l'oreille ; mais je ne doute pas que, lorsqu'il préludera sur sa lyre, les sons en soient bien plus gais et tout aussi harmonieux. Je le prie de recevoir, de ma part, un baiser bien tendre. Adieu, adieu, ma bonne Léontine. je vous aime bien tendrement et vous embrasse de même.
(1) Justine de Bonne.
LIiTTHES. — PREMIÈRE SÉRIE 69
A la même.
[Gaïx, ... été] 1821.
Vous ne sauriez croire, chère Lélé, combien la pluie nous a contrariés aujourd'hui ; nous avions formé le charmant projet devenir vous surprendre, puisque vous ne voulez pas venir nous. voir, mais l'homme propose et Dieu dispose : une légère pluie a détruit notre bonheur, tant le bonheur de la terre est fragile. Cependant, comme notre amitié pour vous est bien loin de ce défaut, je suis un peu alarmée de votre silence et de votre retraite. Je crains, à mon tour, que ce vilain voyage à Albi n'ait incommodé M. de Villeneuve, et que vous ne soyez affligée de le voir souffrant ; cette idée me tourmente et je désire bien vivement que ce ne soit pas ce motif qui vous ait éloignée de nous.
Si le temps se rassure, j'espère que nous pourrons aller calmer nous-méme nos inquiétudes. Nous vous amènerons aussi une compagne de voyage qui, je le pense, vous sera agréable ; Octavie Guiraud est ici depuis mardi et ne rêve que le plaisir de vous voir ; M""" Silvie nous Ta laissée en allant à la Fleurosié. Nous avons beaucoup parlé de Saint-Pons, qui est dans ce moment-ci fort maussade ; tout le monde a décampé, mais, en revanche, ma chère cousine de Raynaud s'amuse bien à la Ribaute.
Attendez- vous, chère Lélé, a voir paraître un roman
CORALV DE GAIX
qui ell'acera tous ceux de Walter Scott. Elise ( l) en a déjà écrit trois énormes j)ag^es, les demoiselles de Saint- Martin sont chargées de la fin. A propos de roman, il faut que je vous contenue petite aventure que m'a apprise la renommée et dont j'espère recevoir les détails un de ces jours : la scène se passe au pied de la Montagne Noire, par une belle matinée de ce mois.
Elise et Clémence 2 sortirent de bonne heure pour profiter de la fraîcheur. Enchantées par la beauté du paysage, par le chant des oiseaux, par la douceur de l'air, entraînées d'ailleurs par une conversation intéressante, elles ne songent pas qu'elles sont déjà loin du château, lorscpiarrivées dans un endroit isolé, elles aperçoivent une petite maison, remarquable par son élégante simplicité, située dans une jolie prairie, au pied de la montagne.
A quelque distance de là, elles voient deux cyprès et un saule aux branches duquel étaient suspendues une lyre et une épée, attachées par un crêpe noir. Etonnées et enchantées d'une aussi belle rencontre, elles questionnent un jeune enfant, assis sous larbre mystérieux :
— Qu'est-ce que tout cela?
— Mam'selle, je m'appelle Guillot pour vous servir.
— Hé bien 1 Guillot. dis-nous donc ce que cela veut dire ?
— Ma mère s'appelle Gertrude.
— A la bonne heure. Mais, qui demeure là?
— C est une jolie dame qui pleure toujours.
(1) Elise de Raynaud,
(2) Clémence de Saint-Martin, qui épousa dans la suite Paul d& Raynaud-Martinet, frère d'Elise.
ne sais pas pourquoi
— Non, elle dit quelquefois à ma mère que c'est celui qui portait cela qui en est la cause, puis elle prend ce joli instrument et elle pleure, en chantant un air bien triste.
— Tu ne sais pas son nom?
— Elle se nomme Enia, elle vient tous les soirs prier Dieu sous cet arbre, et elle ne s "en va jamais sans avoir fait un baiser à ce vilain sabre qui la fait tant pleurer.
La curiosité de nos deux amies était portée au comble. Elles retournèrent au château et racontèrent leur course aventureuse. Philibert, qui, par ses beaux sentiments ^ serait digne du temps de nos bons chevaliers, était dans un grand émoi de tout ce qu'il entendait ; il assure cpi'il ira au coucher du soleil voir cette belle afflisée ; ces dames veulent être du voyage.
Jamais journée ne fut plus longue; enfin, le moment arrive, l'on part. Après avoir cheminé quelque temps, on aperçoit la jolie chaumière et les tristes cyprès: on se tapit derrière un buisson. Tout à coup un léger bruit se fait entendre, une femme voilée de noir parait ; elle s avance, détache la lyre. A travers son crêpe, on apercevait un teint dune blancheur éblouissante et la plus belle ligure du monde. Alors on entendit une voix bien douce, puis des accords, puis des sanglots... qui furent troublés par les grands éclats de rire de ces demoiselles. Leurs idées romanesques disparurent tout à coup, et Philibert, furieux, essaya en vain de les calmer. Ne pouvant y réussir et craignant que la belle dame n'en lut olTusquée, il se décide à s'avancer pour s'excuser d'avoir troublé une douleur aussi intéressante. Comme il s'approchait avec une grande émotion et qu'il avait déjà posé
72 CORAI.Y DE GAIX
un genou en terre, il pousse un cri. le charme s'évanouit et. au lieu de la beauté chimérique que son imagination avait créée, il en trouva une autre plus réelle : sa sœur Louise en personne, qui lui accorda généreusement son pardon. Philibert prit fort bien la mystification de ses sœurs qui rirent beaucoup de cette histoire ; je parie que c'est Elise qui avait arrangé tout cela, et c'est bien digne d'elle.
Adieu, ma Lélé, minuit ma surprise dans mon bavardage, je voudrais pourtant vous dire que je vous aime, mais je n'en ai ni le temps ni l'espace pour vous l'exprimer tout à mon aise : heureusement, vous n'en doutez pas. Dites à ma bonne Octavie combien je suis jalouse de son amitié, et combien j'attache de prix à son souvenir : dans le fait, ma Lélé. elle est charmante votre sœur, et. si j'avais des moustaches, je me mettrais sur les rangs. Adieu, je crois vraiment que je rêve, mais c est au moins un rêve de félicité.
A la même.
[Gaïx, ... décembre 1821.]
Ne vous reste-t-il rien, ma chère Lélé, de ce vilain rhume qui nous a empêchées de goûter sans restriction le plaisir de nous trouver réunies à Lostanges auprès de notre heureuse amie? vous nous avez bien manqué, je vous assure. Nous étions comme une lyre dont une corde s'est rompue ; précisément la corde qui rendait le plus beau son manquait à notre accord, aussi ai-je été fort
LETTRES. l'KEMIERE SERIE
maussade. Octavie a dû vous le dire ; puis, si vous saviez, j'ai eu toutes les peines du monde à empêcher ime certaine personne (1) de s'établir dans mon cœur. 11 est fort étroit, comme vous savez, cette personne est fort large, j'ai craint que vous n'y soyez gênée et jai fermé la porte inhumainement.
On parle beaucoup de plaisirs et de réunions à Castres ; on annonce des punchs, des bals et des tables d'écarté ; voilà de beaux projets. Pour moi, j'espère bien ne voir tous ces plaisirs qu'en perspective, le coin du feu a pour moi trop de charmes et je ne l'abandonnerai pas.
Nous sommes allées hier à Boutîard faire notre visite de noce à M"'" Alquier (2). Ah, ma chère, que l'étiquette est ennuyeuse I Que de bâillements j'étoutfai ! que de ])êtises je marmottai ! Que vous êtes heureuse d'être à l'abri de cette gêne ! Oh, vive Gaix où nous sommes toujours seules pour vous bien recevoir et où nous ne craignons d'être dérangées dans nos intéressantes causeries que par le chant de quelques rossignols qui ne font que nous égayer davantage ! Entin, ma chère, pour en revenir à M"'^ Alquier, tout le monde la trouve charmante. Elle a été élevée à Ecouen ; ainsi, c'est tout dire pour beaucoup de gens. Adieu, aimez un peu la babillarde qui vous •embrasse de tout son cœur.
(1) Justine de Bonne.
(2) Françoise-Elisa de Calîarelli (du Falga) épousa en 1821 M. Alquier-Boufïard, adjoint au maire de Castres.
74 CORALY DE GAIX
A la même.
[Gaïx, ... 1823.]
Sachant, ma bonne Lélé, combien vous et votre famille prenez intérêt à tout ce qui nous touche, je m'empresse de A'ous donner des nouvelles de mon bon oncle (1) qui nous a écrit ce matin. Sa lettre nous a fait g-rand plaisir ; il est enchanté d'avoir vu le feu sous les drapeaux du roi. et nous, qu'il en soit sorti sain et sauf. Il dit que l'armée est animée du meilleur esprit ; nos jeunes soldats sont d'un enthousiasme extraordinaire, ils ont eu deux morts et quinze blessés, dont deux grièvement. Mon oncle donne ensuite tous les détails que vous savez déjà par les journaux.
Vous serez très étonnée, ma chère Lélé, quand je vousdirai que ma poltronnerie s'est changée tout d'un coup en humeur belliqueuse, et, qu'étant chargée par M. du Doignon. capitaine de chasseurs, de faire des recrues pour un bataillon de femmes cju'il doit commander, je vous ai déjà nommée colonel, et me suis enrôlée commetrompette dans votre régiment. Notre coup d'essai doit être d'enlever Mina (2) et de le conduire vivant au duc d'Angoulême.
J'espère, ma chère, que vous applaudirez à nos projets,
(1) Le chevalier de Gaïx fit la campaofne d'Espagne, en qualité d'aide de camp du général marquis de Marguerye.
(2) Chef des insurgés espagnols, qui s'empara de la Catalogne en 1823 et tint tête au maréchal Moncey.
ils sont dijcnes de vous. Nos armes défensives sont un sac de cendres, et les ofl'ensives sont une quenouille, que nous ne perdrons jamais de vue. puisqu'elle doit nous conduire au chemin de la gloire.
Adieu, mon cher colonel ; quand le régiment sera organisé, votre respectueuse trompette saura alors se mettre à sa place. En attendant, permettez-moi de vous traiter encore en amie, en vous embrassant de tout mon cœur.
P. -S. — J'aime à croire qu'Octavie voudra aussi être des nôtres ; faites-lui de ma part vme tendre caresse ; faites aussi agréer mes respects à M. et M""^ de Villeneuve.
A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint-Pons..
[Gaïx, ... septembre 1823.]
Que j'ajourne ma colère, Mademoiselle? je m'en garderais bien ! elle me sutfoquerait. si je ne lui donnais un libre passage. Comment ? passer si près de moi, sans me faire savoir que tu passes ! Ecrire si souvent sans me faire dire le jour et le moment où tu roulerais sur le chemin passant devant Gaïx ! C'est indigne ! J'étais d'autant plus furieuse que le plaisir de te voir était, depuis huit jours, mon rêve de félicité ; et. le matin de ton passage, je me disais tout bas que, le soir, je t'embrasserais peut-être.
Nous avions, ce jour-là, beaucoup de monde ; plusieurs personnes avaient entendu que je m informais avec vivacité de l'heure où passait la diligence. Un beau jeune homme, dévoué au beau sexe, s'était mis aux aguets à
7Ô COHALY DK GAIX
mon insu, et courut tout en sueur m'informer de votre arrivée. Nous nous précipitons sur nos chapeaux et marchons vers le grand chemin, plus vite que le vent. Mais il plut à une vieille dame de vouloir partir à ce momentlà. il fallut faire les compliments de départ, et, lorsque nous fûmes arrivés au bout de lavenue. tu étais déjà loin, vis-à-vis de l'église.
Je crus alors que tu étais encore à la Ribaute. Je m'en retournais toute triste de falloir remettre mon bonheur au lendemain, et je me consolais de ce retard en parlant de toi à la brillante société, lorsque M"'' Pédardé me remit le paquet sentimental de ton cœur. Nous fûmes bien attrapés, je t'assure : je lis alors le projet de ne plus t aimer, je grondai bien contre toi, et il fallut les douces paroles de Marie, qui prit ton parti avec feu, pour me remettre en belle humeur.
Les jolies lettres que tu me portais achevèrent de m'apaiser. Ton idée originale lit rire tout le monde et donna à chacun le regret de ne t'avoir pas vue ; le teau monsieur surtout, qui avait failli prendre en ton honneur une fluxion de poitrine, était furieux contre la vieille dame qui nous avait retardés. Enlin, je dormis là-dessus, et le lendemain je t'aimais comme aujourd'hui, c'est-à-dire plus tendrement que jamais. Aussi, ma chère Elise, je me méhe de ma tendresse et je suis heureuse d'être loin de toi.
Ta dernière lettre m'a si fort touchée que je t'ai conté sur le champ tout ce que je savais ; je te parlais de danses, de prières, de rochers, de parures, de blanche main, de vocation sainte, de Paris, de noir visage, de plaisirs, de chagrins, de duels, de richesses, de physio-
PREMIKRE SI;RIE
nomies sévères, de reg'ards enchanteurs, dame sublime, de cœur malheureux, desprit léger; que sais-je encore? Je t'ai jeté les fleurs, tu as assez d'adresse pour former le bouquet; maintenant c'est ton afl'aire, ne me demande plus rien, car je n'en sais pas davantag^e. J'espère que ces quatre lignes vont fournir le sujet du plus beau roman du monde, et que tu me feras l'honneur de me montrer ta production ; mais, au moins, ne fais part de tes conjectures à personne, on pourrait les prendre pour des réalités, et je ne me soucie pas du tout d'être en scène.
Ton frère part demain, avec promesse de revenir bientôt. 11 est fort bon pour nous et a été hier d'un grand secours aux dames de Villeneuve, qui faillirent être emportées par le vent au haut du Causse. Le chapeau d'Emilie ne put résister à ses attaques et le voilà roulant sur la bruyère, Raynaud 1 courant après, Léontine criant contre l'étourderie de sa sœur. Octavie retenant son châle, Marie, Henriette et moi riant comme des folles, et toutes tournant sur nous-mêmes afin de garantir nos robes de l'insolence du vent. Nos déserteurs furent poussés si loin que nous crûmes ne plus revoir ni chapeau, ni cousin. Enfin, au bout d'un instant, nous vimes reparaître Raynaud triomphant, portant les marques de sa gloire que M. Eole voulait lui dérober encore. 11 alla mettre la palme de sa victoire, non aux pieds, mais sur la tête d'Emilie, et nous nous séparâmes. J'augurai de là que ton frère sera un jour un chevalier sans peur, et je ne doute pas qu'il ne soit aussi sans reproche.
Si nous 1 avions eu l'autre jour avec nous, il nous au-
(1) Paul de Raynaud-Martinct, frère d'Elise.
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rait été d'un grand secours, car nous eûmes une belle frayeur. Lorsque la nuit fut arrivée, les domestiques aperçurent le cimetière en feu ; ne sachant trop ce que c'était, ils furent saisis de peur et s'imaginèrent que toutes les âmes du purgatoire se promenaient sur la rivière voisine, car ces flammes en suivaient le cours. Ils ne nous avertirent pourtant pas, de peur de nous effrayer, dirent-ils ; les hommes allèrent se coucher, et Marianne, Rose, Marguerite et Sophie, qui croyaient que c'était le -Jugement Dernier, furent se préparer à la mort.
L'une était à genoux devant une croisée, priant avec ferveur, l'autre conjurait les feux de ne pas avancer davantage, toutes avaient le visage bouleversé, les yeux hagards et tremblaient de tous leurs membres ; en les voyant, on pouvait les croire face à face avec la bête de l'Apocalypse. Marie monte à onze heures pour se coucher et trouve ces filles dans cet état. Elle s'approche de la fenêtre, voit en effet une clarté effrayante qui s'avançait .toujours et qui était déjà au bout de l'avenue.
Quelquefois ce feu terrible s'éteignait et d'épaisses iténèbres succédaient à cette grande lumière. Gomme je souffrais d'une forte migraine, j'avais été me coucher de bonne heure et je ne savais rien de tout cela, car je dormais d'un très bon somme, lorsque, tout à coup, je fus réveillée par une voix de stentor qui criait : « Scélérats ! brigands ! voulez-vous bien nous laisser en repos ! » Je crus qu'une bande de voleurs était dans la maison. Effrayée, je me lève et cours à la fenêtre où tout le monde était rassemblé, et je vois une grande lueur au bord de la rivière, à la faveur de laquelle on apercevait plusieurs hommes qui péchaient aux écrevisses.
Marie avait reconnu ces revenants, et Marguerite, furieuse d'avoir été leur dupe, leur chantait pouilles. On vint alors avertir mon père qui, suivi de deux hommes armés de longs fusils, alla à la chasse des fantômes. Mais comme ils approchaient, ils furent reconnus ; alors, le feu s'éteignit et les voleurs s'enfuirent. On en prit pourtant deux qui furent ramenés en triomphe au château. Tout le monde s'assemble pour ce grand jugement, ces malheureux mouraient de peur. Tout le monde parlait à la fois, les hommes racontaient leurs prouesses, les femmes leurs frayeurs. Puis, mon père prit le nom des coupables avec beaucoup de pompe, et finit par les inviter à souper et par leur rendre leurs filets, leurs poissons et la paix, car il leur pardonna.
Nous avons beaucoup ri de cette belle histoire; je pense qu'elle t'amusera aussi, si tu peux la lire, car j'ai bien griffonné. Le jour faillit nous surprendre dans cette expédition nocturne, d'autant mieux qu'à la suite de cet événement, chacun faisait ses réflexions ; Marguerite me disait ingénument :
« Voyez pourtant comment nous sommes ! Ces voleurs tremblaient devant un homme qui feignait d'être en colère, et nous qui sommes si coupables, nous ne tremblons pas devant Dieu. »
J'ai trouvé cette pensée bonne et j'ai admiré comment cette pauvre fille sans éducation savait si bien prendre le bon côté des choses.
Adieu, mon Elise, j'espère que tu seras contente de moi et que ma lettre égaiera tes moments de loisir et surtout réponds-moi bientôt. Il me reste encore assez
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d'espace pour me rappeler au souvenir de ta mère et pour t'embrasser de tout mon cœur.
A la même.
Castres, le 25 février 1824.
Mon Dieu ! quelle tête ! ma pauvre amie, comment veux-tu être heureuse avec une imagination pareille? Calme-toi, de grâce ; pourquoi pleurer un ange qui prie pour toi et qui, peut-être, s'offense de tes larmes ? 11 est si doux de penser aux personnes qui nous sont chères. Cette heureuse enfant ne voudrait certes pas changer son sort, et je suis bien sûre que tu as là-haut une petite protectrice qui priera Dieu de te conserver la beauté de ton âme.
Je te g'ronde, ma bonne Elise, et pourtant — te le dirai-je? — j'aime ton caractère à la folie ; cette tristesse, ces distractions, cette longue douleur prouvent un cœur qui sait aimer et que j'aime à trouver dans les personnes qui me sont chères. Je voudrais bien que tu trouvasses le moyen de ne pas te tourmenter et de conserver pourtant cette imagination si vive, cette âme si belle et ce cœur si tendre ; tu es la seule qui saches me comprendre je t'aime presque comme une sœur, et je serais bien heureuse si tu me rendais tendresse pour tendresse.
Je te remercie des détails que tu me donnes ; Saint- Pons est donc brillant? Nous avons ici un membre de
la Cour (1) qui a su se dérober à vos plaisirs pour offrir son encens à la belle Hombeline (2), qui, comme tu le dis, restera dans limpénitenee. Notre désert sest pourtant métamorphosé en un petit Paris ; une belle noce a dissipé notre tristesse. On ne trouve pas assez de dentelles et de tleurs chez nos modistes pour parer toutes nos Terpsichores. D'ailleurs, une parure Castraise ! ii donc ! Tous les costumes sont toulousains, parisiens et pourquoi pas romains?
Une de nos belles a paru dans un nouvel accoutrement, ornée d'un large ruban bleu en sautoir, rattaché par une ceinture aussi large ; chacun se demandait tout bas si c'était une nouvelle décoration ou l'ordre du Saint- Esprit; cependant personne n'osa lui en faire la question. Mais la reine de la fête fut, à mon avis... je n'ose te le dire, tu soupçonnerais mon amour fraternel ; et pourtant, une robe blanche bien simple, une petite fleur rose dans les cheveux étaient toute sa parure. J'étais toute glorieuse <le sa gentillesse et je réfléchissais que Dieu doit être bien l)eau, puisque sa créature est si belle.
Hélas I ma chère, je ne suis pas faite pour le monde ; le malaise, la gêne que j'éprouve au milieu de tous ces plaisirs, la fatigue qui les suit, tout me dit que je dois rester chez moi. Figure-toi, ma belle, que quelques contredanses m'ont forcée à rester dans mon lit toute une journée. Oh, non ! je n'y reviendrai plus.
Tu me dis de prier pour toi. Oh I Elise 1 ne me charge plus de tes commissions auprès du bon Dieu. C'est toi
(1) Allusion à une plaisanterie consistant à attribuer à diverses personnes de la Société de Saint-Pons lesTcharges de la Cour.
(2) Hombeline de Lastours.
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qui vas me jeter la corde (1). Si tu savais comme je suis peu sage, tu me plaindrais ; aussi, je compte sur toi pour me mettre d'accord avec le ciel. Je parie que la Sainte Vierge ne te refuse rien, aussi parle-lui de moi.
Adieu, ma chère cousinette, un baiser à la jolie Clémence, à notre bonne Caroline, et même au petit Victor, Présente mes respects à toute ta famille et crois à la vive tendresse de celle qui se dit. par anticipation, ta vieille amie.
A la même.
Castres, ... mars 1824.
Voilà donc, chère Elise, ce pauvre L. embroché danston cœur, qui est sans doute bien élastique, car il est toujours plein, et pourtant le dernier venu sait toujours trouver une grande place. Heureusement, voilà le mercredi des cendres qui mettra ordre à cet encombrement.
Tu as donc bien dansé ce carnaval ? et en dépit des belles rimes en cfice que tu m'a débitées, vous avez joué des charades, et, qui plus est, la comédie. Je suis fort en peine sur le compte de tes jambes ; Clémence surtout doit avoir les siennes brisées, car on ma dit qu'elle a dansé toute une nuit chez toi où vous avez été très brillants. Je te dirai pourtant que je suis furieuse contre toi ; quelqu'un m'a dit que vous aviez passé en revue toutes les dames de Castres et que vous nous-
(1) Pour la retirer du gouffre.
LETTRES. PREMriîRE SERIE 8$
aviez toutes fort maltraitées. J'espérais trouver grâce à vos yeux, mais tout comme les autres, j'ai été taxée de ridicule et de pruderie. Comment, Elise, tu n'as pas prismon parti ! Je le vois bien, la lanterne magique qui passe dans ton cœur m'a fait faire la culbute : et pourtant moi, je t'aime toujours. J'espère que, grâce au temps de pénitence, je reprendrai bientôt mes droits et que tu vas me chérir de nouveau, comme une affection de carême.
Avril 1824.
T'es-tu un peu remise, chère Elise, des fatigues du carnaval? et les dangers du monde, à quand sont-ils ajournés? Clémence, qui est si gentille dans le rôle de la vicomtesse, doit lavoir un peu sur le cœur. A ; roposde cœur, où en est le tien? Les allants et venants ont-il& enfin trouvé un vainqueur qui s'en soit emparé sans dire gare. En ce cas, ma chère, nomme-moi cet usurpateur ; il a empiété sur mes droits, je lui demanderai raison les armes à la main...
Je voulais te parler du baptême brillant de M"'' Michel- Une Almodie de Viviès. Te dire combien elle pleura pour renoncer au diable et combien de dragées j'ai croqué en, son honneur, ce serait chose difficile. D'ailleurs, je n'a*' pas le temps de te donner de grands détails, je t'ai déjà fait le sacrifice de ma coiffure pour t'écrire cette page. Demain, je serai épouvantable, on me croira malade,, maman accusera le jeûne et le maigre, on me fera cesser tout cela et tu en seras cause l
84 CORALY DE GAIX
Quel dommage? Sans cela, je te conterais un beau sermon que jai entendu, et au milieu duquel le prédicateur endossa ses lunettes, feuilleta ses cahiers, fit porter un cierge pour mieux y voir, l'éteignit en crachant dessus et le fît rallumer...
10 juin 1824.
Depuis notre arrivée à la campagne, la famille de Viviès a éprouvé un malheur qu'elle a senti bien vivement ; cettte pauvre petite Almodie, qui faisait leur bonheur, est morte à Toulouse où ils avaient été passer quelques jours, à la suite dune maladie allVeuse. Ils sont tous désolés, et pt)urtant ils ne sont pas aussi malheureux que la famille de Saint-Géry dont tu as sans doute entendu parler. Elle était composée de huit demoiselles, toutes plus jolies les unes que les autres. L'une d'elles se marie avec un Anglais (1 , ne quitte pas la maison paternelle, et augmente la famille d'une jolie petite fille et d'un beau garçon.
Une fièvre d'ambition tourmente le père, qui part pour Paris avec sa corbeille.de fleurs, c'est-à-dire sa femme et ses sept filles — la mariée n'étant pas du voyage. — Cesjeunes personnes étaient désolées de quitter leur château 2). Au moment de partir, l'une d'elles manque : on la cherche partout, on la trouve dans sa chambre, tenant son lit embrassé et pleurant à chaudes larmes, comme si elle avait eu un pressentiment; on l'arracha de là.
(1) Le comte Russell, d'une famille irlandaise.
2) Château de Saint-Géry, près Rabastens (Tarn).
Ils arrivent à Paris, une maladie de langueur s'empare de toutes ces dames. Quelque temps après, Marceline, celle dont je viens de te parler, mourut entourée de ses sœurs, dans sa dix-huitième année ; elle était fraîche comme une rose, jolie comme un cœur. Le jour de la Pentecôte, qui était huit jours après, sa sœur Elisa, plus belle encore et plus intéressante, alla joindre sa sœur et emporta dans sa tombe beaucoup de jeunesse et beaucoup de vertu ; une personne qui l'a vue mourir disait qu'elle n'oublierait jamais le sourire céleste dans lequel elle expira.
M'"*" de Saint-Géry. après avoir enterré ses deux filles, est partie sur le champ avec une autre de ces demoiselles qui était aussi fort malade. La jeune mariée, sachant que sa mère arrivait, alla à Toulouse au-devant d'elle avec ses deux enfants ; à peine était-elle installée, que sa fille, qui se portait fort bien, est prise de convulsions ; au bout de six heures, elle n'existait plus. Deux ou trois jours après, son petit garçon est atteint de la même maladie que la petite de Viviès, on lui a mis le feu à la tête. S'il se tire de là, on prétend qu'il sera imbécile. Quelle série de malheurs ! . . .
— Adieu, ma chère, ma bonne, ma charmante amie, je suis fâchée de t'aimer si fort, ma conscience s'en alarme, et pourtant je ne puis m'en empêcher. D'ailleurs, c'est toi qui en es cause ; pourquoi es-tu si aimable ? Ainsi, ma belle, tu peux te charger de la moitié de ma faute. Adieu, adieu, aime-moi toujours.
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A la même.
Gaïx, ce 22 juin 1824.
J'ai de l'humeur contre toi, chère Elise, et pourtant tu mas écrit une lettre bien aimable et bien tendre ; c'est précisément pour cela que je boude, ce qui ne me sert à rien. Aussi, mieux vaut prendre mon parti de bonne grâce et faire tourner au jDrofît de mon âme une privation que mon cœur ressent si vivement. En ce cas, je ne devrais même pas t'écrire, mais le sacrifice serait au-dessus de mes forces et j'adopte avec plaisir l'idée d'un journal auquel ce beau début servira d'introduction.
Je commencerai d'abord par te dire que Marie commence à se remplumer ; elle est, je t'assure, beaucoup plus jolie qu'elle n'était avant sa maladie ; je crois que l'air de la campagne où nous sommes lui fera grand bien. Ga'ix est à présent dans toute sa beauté, le temps est superbe ; mais le jour où'uous arrivâmes, il fît un orage des plus pompeux. Henriette, Sophie (1) et moi, qui formions r avant-garde, partîmes le matin; le reste de la famille ne s'achemina que le soir, mais la tempête fut très violente, et je me réjouissais en pensant qu'elle empêcherait les miens d'arriver et que nous nous trouverions seules dans le château.
Peut-être nous serait-il arrivé quelque aventure bien
(IJ Henriette, sa sœur cadette, et Sophie, femme de chambre.
touchante ? peut-être quelque troubadour égaré dans les bois serait-il venu demander un abri contre l'orage ? Je l'aurais enfermé à clef sous les voûtes et je lui aurais jeté par les fenêtres de simples fruits, du miel et du laitage...
Tout en composant le repas frugal du beau réfugié, je contemplais le ciel qui était, je t'assure, bien courroucé. Un jeune homme, qui regardait aussi, disait qu il voudrait bien A^oir tomber la foudre, et, au même moment, elle visitait le bout de sa casquette qu'elle brûla en passant, entrait dans une lilature, renversait trois ou quatre femmes, et puis s'en retournait gravement par la porte. Trois minutes après, une pauvre femme faisait cuire un ■œuî dans une poêle, le tonnerre vient à tomber dedans, la fond et disparaît, en laissant, comme tu penses, la pauvre vieille stupéfaite. Enfin l'orage cesse, ma famille se met en marche, elle arrive et mes beaux rêves s'évanouissent. J'oubliai le troubadour pour ne songer qu'au plaisir de recevoir et d embrasser ces chers arrivants, ce qui valait mieux encore que les plus belles aventures.
Je suis heureuse de me retrouver ici ; les dames de Villeneuve sont déjà Aenues nous voir avec M. Eugène de Palarin. Nous allons aujourd hui passer la journée à Hauterive, je te conterai ce soir tout cela au plus juste. En attendant, je t'embrasse à la hâte pour aller déjeuner et monter en voiture.
Du samedi matin.
Notre voyage a été des plus heureux et des plus gais ; •ces dames sont charmantes 1 En apercevant notre équipage, elles sortirent de la cour et nous reçurent avec
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beaucoup de grâce : Léontine nous disait les plus jolies choses du monde, Emilie nous grondait de ce que nous n'avions pas emmené Henriette. Octavie s'extasiait sur la beauté de Marie, qui était en eil'et charmante avec son petit béret mauve sur l'oreille. Nous parlâmes beaucoup de vous toutes. Mesdames, ce qui me lit trouver les moments bien courts. J'ai raconté que Louise se trouvait mieux, puisque tu me parlais de courses à Riols et à la Foubarié, et cette nouvelle fut reçue avec grand plaisir ; je dis ensuite que aous viendriez nous voir et nous bâtîmes sur cette espérance mille charmants projets.
J'ai vu le gros, frais et réjoui M. Eugène de Palarin qui est un homme de très bonne compagnie et un bien bon sujet ; il ne manque pas d'esprit et sait apprécier celui des autres, car il m'a fait un éloge bien mérité de celui de M""^ de Saint-Martin. Léontine m'a beaucoup parlé, non sans rougir un peu. d'un merveilleux qu'elle a vu à Toulouse, dont tu as sans doute entendu parler. On m'a dit qu'il a une tournure intéressante, de l'esprit, une tête vive quoiqu'il soit toujours silencieux et pensif. Je trouve, d après ce portrait, qu'il doit ressembler à un soupir comme M. Eugène de Palarin ressemble à un éclat de rire. Je ne sais s'il est écrit dans le livre des destins que Léontine sera M"*" B. ; quoiqu'il en soit, Dieu veuille qu'elle soit heureuse !
Nous attendions Auguste (1) tous les jours et nous avions formé pour cette époque, avec ces dames, des projets très intéressants ; il s'agissait de promenades à
(1) Le vicomte Auguste de Raynaud de la Salvetat, cousin d'Elisc de Ravnaiid.
cheval, de lectures, de courses au rocher tremblant, l'ne lettre du duc de Moucliy les a tous fait évanouir. A notre retour ici, on nous a dit qu'Auguste était passé, qu'il n'était déjà plus. Le voilà donc encore sur la route de Paris ! Qui sait s'il reviendra seul ? Il vous a laissés à la Salvetat. Quel heureux temps vous devez passer ! Quel air pur vous tlevez respirer ! Je pense (jue, par ton journal, j'aurai de lon^i.s détails sur votre séjour. Quant à nous, nos jours s'écoulent fort vite : la promenade, la broderie, la musique, le billard et la lecture remplissent notre temps.
Je viens de lire Le Lépreux de la cité d'Aoste qui m'a bien vivement intéressée ; on ne peut écrire avec plus de j^ràce et de sentiment. M. Xavier de Maistre est surtout enchanteur lorsqu'il parle de la mort de la sœur ; une larme coula malgré moi sur cette page. Oh, Elise, que je voudrais pouvoir te 1 envoyer I J ai lu aussi du même auteur La Jeune Sibérienne qui est absolument l'histoire des exilés de Sibérie ; l'héroïne est bien plus intéressante qu'Elisabeth, mais le style de M""^ Cottin est, à mon avis, bien préférable.
Je m'interromps pour t'assurer que mon frère n'a emporté de chez toi aucune clef, grande ou petite. Quelle chute, ma chère Elise, après une aussi longue dissertation! Mais, sais-tu bien qu'on pourrait dire de fort belles choses sur cette clef? Si j'étais M'"^ de Genlis, j'en tirerais un parti merveilleux. Puisque je ne suis que Corcor, j'abandonne cet article, d'autant mieux que l'heure de la messe me presse et que je ne suis pas encore habillée. Adieu, je vais prier pour toi.
A la même, au château de Cuq, près Vielmur.
Gaïx, 16 septembre 1824.
Que je m'en veux, chère Elise, de t'avoir mal jugée ; pardonne-moi ce petit moment d'humeur qui ne reviendra plus, je te le promets. Pauvre Elise, tu as été souffrante, et je grondais contre toi ! mais aussi, était-ce ma faute ? Les beaux du vallon (1) me racontaient que les dames de Saint-Martin recevaient presque tous les jours de tes épîtres, les Saint-Ponais disaient qu'Octa^de avait lu de toi des lettres charmantes. Je t'avais écrit deux grands volumes, quinze longs jours étaient passés et je n'avais encore rien su de toi ; ma petite bouderie est donc bien excusable. Nous aurions bien voulu, cette semaine, venir juger par nous-même de ta guérison et nous réjouir avec toi de l'arrivée de ton frère, mais, iigure-toi, ma chère, que nous n'avons pas eu un moment à nous; c'est tous les jours de nouveaux visages, Gaïx est le tourne-bride de tous les attelages du pays.
L'autre jour, maman avait été à Pajrin avec toute ma famille passer une journée ; j'étais restée seule au château avec le ministre des affaires étrangères (2) qui était un peu souffrant et papa qui courait les champs. Je me réjouissais de l'idée que je pourrais enfin avoir une journée
(1) On désignait ainsi les messieurs de Raynaud et de Saint-Martin.
(2) Son frère Edmond — souvenir de la Cour de Saint-Pons.
LETTRES, PREMÎKRr. SKRÏE 91
à moi et me disposais à croquer pour mon dîner quelques côtelettes et un pan de saucisse, ce qui est fort peu poétique, lorsque j entendis les pas d un cheval que montait un beau du jour, à taille svelte et grands yeux noirs, qui me salua de l'air le plus gracieux et auquel je rendis le salut en l'envojaint tout bas promener.
Je ne le reconnus pas d'abord ; heureusement, mon père arriva, alla le rejoindre aux écuries et rentra accompagné de M. d'Exéa qui venait nous demandera dîner. Je fus obligée d'être toute la journée en cérémonie, étouffant un bâillement à chatjue minute, ce qui faisait faire à ma figrure une sinijulière tfrimace. Enfin, la conversation tomba sur le dessin, il olfrit de me donner une leçon de perspective, j acceptai bien vite, espérant faire ainsi passer le temps, et me voilà griffonnant du papier et écoutant des raisonnements auxquels je ne comprenais rien, mais que j'avais pourtant 1 air de saisir à merveille, pour ne pas le décourager. Enfin la nuit arrive, suivie de maman et de toute la couvée ; alors je leur cédai la place et je montai dans ma chambre pour respirer à mon aise.
Nous avons eu, les jours suivants, un monde fou. Auguste est passé aussi en retournant de Paris à ses rochers ; il est toujours le même, et doit revenir nous voir dans quelques jours. Nous avons fait le charmant projet d'aller ensemble à Cuq voir une cousine qu'il aime de toute son âme, mais que j aime encore plus que lui. Il apporte aux ■dames de Saint-Martin de fort belles choses, entr'autres des châles de cachemire. Je te dirai, ma chère, si cela peut t'intéresser, que celle qui dut jadis être sa compagne va entrer aux Carmélites : voilà certes un bel exemple. Je crois fort qu'Auguste est la cause de cette grande ré-
92 CORAI.V DE GA!X
solution, mais il ne veut pas en convenir : il devrait, pour achever le roman, aller s'enfermer à la Trappe; je crains cependant qu'il n'ait pas une grande vocation pour ce g-enre de vie.
Il nous a dit que le Roi était fort malade ; ce pauvre homme n'a plus qu'un mois à vivre, il est superbe dans ses derniers moments, il connaît son état et en parle avec beaucoup de tranquillité. Sa famille le regrette fort, mais ils ne peuvent pas le soigner eux-mêmes, parce qu'ils sont princes. Ah, ma chère Elise, quel bonheur de n'être pas princesses 1 (^uand tu soutl'riras, je serai au chevet de ton lit, et, dans mes derniers moments, je ne serai pas livrée, je l'espère, à des mains étrangères.
Dieu, quel ennui ! voilà encore une voiture qui arrive ; on me presse, adieu. Je ne sais ce que c est ; je voudrais bien que ce fût toi ; tu y es peut-être. Oh ! quel plaisir 1 Je cours le voir et peut-être t'embrasser tout de bon.
A la même, au château de Cuq.
[Gaïx, fin septembre 1824.]
Me voici, chère Elise, bien triste et bien seulette ; ma sœur Marie et maman ont été à la Beloterie, chez M"'* de Boissezon, et je suis restée avec M'"*" Calmels (1), malade dans son lit. J'ai une frayeur horrible qu'elle ne nousdonne une seconde représentation des maux etl'rayants-
(1) Une amie de la famille.
qu'elle soullVità Saint-Pons, ce qui ne serait amusant ni pour elle ni pour nous ; dans tous les cas, que la volonté de Dieu soit faite.
J'ai eu, toute la matinée, des pensées fort noires, je viens m'égayer un peu auprès de toi et te dire que ton frère se porte bien, qu'il chasse toute la journée, (ju'il fit hier des frais étonnants auprès des dames de Villeneuve, ce qui lui valut de leur part im torrent d'éloges. Nous devions passer la journée à Lostanges ; arrivés sur le Causse, nous aperçûmes, en haut de la Roque, deux petit.? points blancs qui se dirigeaient vers Gaïx. L'idée me vint que c'était peut-être Léontine et sa sœur ; Raynaud se précipite à la portière et le voilà courant à perdre haleine au devant de ces deux beautés. Elles étaient fort étonnées de voir arriver à travers champs un grand jeune homme qu'elles ne reconnaissaient pas et qui avait tout lair de courir après elles. Enfin, il les atteignit, leur débita sa harangue avec beaucoup de grâce et resta le reste de la journée très assidu auprès d'elles. Je t'assure qu'il se tira à merveille de sa petite cour, à tel point que tout le monde fut enchanté de lui.
Arrivés à Lostanges, nous trouvâmes Justine assommée d'un petit monsieur à perruque blonde, habit violet et nez crochu, qui parlait beaucoup de ses petits dont « le plus jeune, âgé d'au moins dix-sept ans, montait sur les échelles pour attraper les livres, quand il se disputait avec son frère sur la science ; c'était un plaisir de les voir ! » Tout en disant cela il se tapait le front, se donnait de grandes claques et mangeait comme un ogre ; je l'avais vis-à-vis de moi tout le temps du dîner, et, malgré toutes les contorsions que je faisais pour tenir mon se-
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rieux, je ne pus m'empêcher de rire aux grands éclats deux où trois fois.
Tu vas donc repartir pour Saint-Pons et nous n'aurons pas le plaisir de t'embrasser à Cuq ; c'est pourtant bien désagréable, mais il nous est impossible de bouger d'ici: M""' Calmels dans son lit d'un côté, les ennuyeux de l'autre qui se succèdent sans interruption, nous sommes absolument à l'attache. Ainsi, ma bonne Elise, ne te fâche pas, mais plains-moi d'être obligée de sacrifier ce qui me fait le plus de plaisir à ce qui m'ennuie le plus au monde. Si j" étais mieux disposée, cette contradiction me servirait pour l'autre monde ; mais, hélas I cet article va fort mal ; j'ai grand besoin de toi pour me remettre un peu sur la bonne voie. Ainsi, je t'attends au passage.
Voilà déjà quatre jours que ma lettre est commencée. Dans cet intervalle, j'ai reçu la tienne qui m'a fait du bien ; j'en avais besoin, je t'assure, car j'ai bien pleuré tous ces jours-ci. M"'^ Calmels est toujours dans son lit avec des maux d'estomac et de tête aifreux, le château est toujours plein d'étrangers qui se succèdent continuellement, Alexandrine malade, maman aux champs ne sachant plus où donner de la tête, Marie fort inquiète et moi, pauvre malheureuse, obligée de rester au salon avec des gens qui n'aiment pas les larmes, je cache autant que je peux sous un sourire emprunté la tristesse qui me dévore, et je suis heureuse de pouvoir avec toi épancher mon cœur.
Pour achever de nous égayer, Monseigneur l'Archevêque (1), qui est dans le vallon de Saint- Amans et
(1) Mgr Charles Drault était archevêque d'Albi depuis 1823.
qui aime beaucoup à castelléffer [[), s'est fait annoncer pour venir ici passer la journée de mardi prochain ; Juge un peu de notre embarras. Enfin, ma chère, il faut se soumetti'e à la Providence, mais je t'assure que ces joursci sont pour nous une rude épreuve. Prie Dieu pour nous, ma bonne Elise, nous en avons bien besoin. Ton arrivée me consolera un peu ; elle sera pour moi comme ce rayon de soleil qui brille quelquefois au milieu de la tempête. En attendant le résultat de tes prières, je t'embrasse de tout mon cœur et t'aime mille fois plus depuisque je suis triste.
A la même, au château de Cuq.
Gaïx, 2 octobre 1824.
Que tu es aimable, chère Elise, de m'écrire avec tant d'exactitude, tes lettres me font du bien, l'expression de ta tendresse me refresco lou cor (2), comme le disait un paysan ; je t'assure que j'en ai bien besoin, mon cœur est bien malade. Le château a vraiment l'air d'une infirmerie ; on ne voit que médecins et bientôt confesseurs, on n'entend parler qu'ordonnances ; il ne me manque que la cornette et le long rosaire pour avoir tout l'air d'une sœur de l'hôpital.
M-"^ Calmels nous donne tant d'inquiétudes que nous
(1) Aller de château en château.
(2) Me rafraîchit le cœur.
avons envoyé chercher M. Albert, son médecin, à Saint- <]lhiman, et un curé de Castres qui doit venir demain pour la confesser. L'on ne comprend rien à sa maladie, ce sont des maux trèsextraordinaires. Lorsque nous vîmes que son mal empirait, nous fîmes prier Monseigneur d'ajourner sa visite qui nous aurait été fort à charge, car toute la maison est sur les dents.
Alexandrine n'est pas encore guérie, son mal n'a rien d'alarmant, mais tu sais mieux que personne que 1 on n'est jamais tranquille, quand on voit souffrir ceux qu'on aime. Je crains que ma pauvre mère ne puisse supporter tant d'inquiétudes et qu'elle ne devienne malade à son tour. Ah, chère Elise, que Dieu nous en préserve !
Il fait un temps affreux qui n'a pourtant pas empêché M'"* de Peytes d'arriver au plus matin lever avec un de ses enfants. Nous étions toutes presque en chemise, occupées auprès de nos malades, quand cette belle visite est arrivée ; aussitôt nous voilà courant l'une à sa robe, l'autre à ses souliers, mais, quand notre toilette a été faite, cette nouvelle arrivée avait disparu. Auguste est venu heureusement nous distraire au moment de nos idées noires ; j'ai eu bien du plaisir à le voir, il a fait du bien à maman. Nous avons fait ensemble des projets charmants pour notre avenir, mais, comme tu ne dois pas être des nôtres, il est inutile de te les conter.
Ton frère, d'après tes ordres, est parti lundi, à son grand regret, avec promesse de revenir bientôt retrouver ses bons amis les lapins de Gaïx. Il a été remplacé par un beau ménestrel (1) de ta connaissance, qui erre de
(1) M. de Montarnau, vieux garçon habitant Saint-Pons ; il
LLTTRES. . PRKMli;RE SÉRIE KT
castel en castel, la guitare à la main, une longue chaîne d'or suspendue à son cou, au bout de laquelle se trouve sans doute le portrait de sa belle dont il m'a parlé avec un grand émoi. Ses yeux noirs, sa coiffure au coup de vent, sa conversation contrariante, son admiration pour Octavie te le font assez reconnaître et tu as déjà nommé Pcccicato ; il venait de Lastours et devait passer trois jours avec nous, mais comme nous sommes fort tristes et fort maussades, il fut obligé de repartir le lendemain, après avoir été fort aimable envers une jeune personne assez gentille qu'il trouva ici le jour de son arrivée. Nous descendîmes ensemble dans les souterrains du vieux château ; à l'aspect des vieilles tours en ruine, de la mousse et du lierre qui les couvrent, du hibou et des chauves-souris qui peuplent ses ténèbres, sa muse s'échauifa et lui lit dire les plus belles choses du monde.
A propos de belles choses, tu as lu Ourika (\j, m'at-on dit? on a même ajouté que tu en étais enchantée. Je ne te conçois pas ; quoi, cette vilaine égoïste, contre laquelle je me suis mise dans des fureurs épouvantables, a pu t'intéresser? Toi qui aimes si peu les gens qui ne pensent qu'à eux ! Le style en est charmant, j'en conviens ; il y a même des pensées neuves qui viennent du cœur, mais, à mon avis, l'héroïne est une folle ([ui mériterait le fouet et les petites maisons.
Nous avons lu hier avec Auguste des choses char-
jouait la comédie de société et avait un culte particulier pour Octavie Guiraud ; on l'avait surnommé pizzicato.
(1) Roman imprimé en 1823 et écrit par Claire Lechat de Kersaint, duchesse de Duras.
^8 CORALY DE GALX
mantes que je gardais jjour ton jDassage, mais il les a prises pour les lire à la Ribaute (1|, car il est reparti aujourd'hui avec un temps superbe. Je te vois d'ici, ouvrant de grands yeux étonnés et me croyant devenue imbécile, parce que je contredis ce que j'ai raconté une page avant ; cependant ma lettre est commencée depuis . trois jours, et, chaque fois que je reprends la plume, je t'écris dans la position où je me trouve, sans penser à la confusion que doit nécessairement occasionner une lettre reprise et laissée A'ingt fois de suite. Au moins devrais-je t'en avertir, mais je te prie, ma chère, de me pardonner, car je nai plus la tète à moi : j ai eu beaucoup de lettres à écrire, du monde à voir, des malades à soigner, et, par-dessus le marché, une conscience à débrouiller, ce qui n'est pas peu de chose.
Tu vas croire, d'après cela, que je suis devenue au moins ministre, et tu ris, je parie, de mon affairement, méchante, au lieu de me plaindre 1 il n'en est pas moins vrai que maman est fort alarmée et ne pense qu'à ses malades, que Marie ne veut ni écriie ni faire des frais et que je dois la suppléer. Je t annoncerai pourtant que, • depuis que ma lettre est commencée. M"'* Calmels va beaucoup mieux. Elle s'est confessée hier, plus par fantaisie que par nécessité, et s'est levée aujourd'hui, ce qu'elle n'avait pas fait depuis douze jours ; elle est presque en convalescence. Que Dieu soit béni ! mais nous avons -eu bien peur.
La nouvelle du mariage de M"'' de Montalivet avec
(1) Résidence de la famille de Saint-Martin, près de Saint- Amans-Soult.
M. de Lestiés (1) est-elle parvenue jusqu'à Guq (2)? C'est une jolie acquisition que fera la ville de Castres, car cette jeune personne est vraiment charmante. Adieu, ma chère Elise, je suis une lîavarde qui ne sait jamais finir, et toi une amie bien patiente qui liras tout d'une haleine ma lettre jusfpi'au bout, si tu la reçois, car je crains fort qu'elle ne puisse pas partir ; dans tous les cas, tu n'y perdras pas grand chose. Adieu, encore, supporte-moi, prie Dieu pour moi, et surtout aime-moi.
A la même, à Saint-Pons.
Gaïx, 22 octobre 1824.
Je ne sais trop, chère Elise, comment je ferai partir cette lettre, mais je t'écris toujours parce que j'ai besoin de t'écrire ; tu es l'amie du cœur, peines et plaisirs, je puis tout te conter et je suis bien sûre de n'être jamais à charge. Si tu avais une sœur, tu comprendrais encore mieux combien il est désolant de la voir souffrir sans pouvoir la soulager.
Alexandrine est un ange de résignation et de patience; on peut venir apprendre au pied de son lit tout ce que la religion donne de force et de courage, à l'âge le plus intéressant, et au sexe le plus faible. Cependant, comme
(1) M. de Calmels de Lesties appartenait à une famille protestante originaire de Lacaune (Tarn).
(2) Château appartenant à la famille de Raynaud, entre Castres et "Vielmur.
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nous ne sommes pas aussi patientes quelle et que nous n'avons pas grande foi aux médecins, nous avons fait un projet charmant qui, je l'espère, la soulagera : c'est de nous vouer toutes quatre à la Sainte Vierge. Alexandrine porte déjà le cordon blanc ; tu sais combien Marie est bonne pour les jeunes personnes, je lai déjà éprouvé l)ien des fois. J'ai la ferme confiance qu'elle nous exaucera, car elle est meilleure, dit-on. que la plus tendre des mères. Certes alors, que n'aurons-nous le droit d'attendre d'elle, puisque ma pauvre mère se dessèche de douleur, depuis que son enfant est malade ? Nous avons déjà commencé une neuvaine à la Plate (I), et, lorsque M. Mouret repassera, s'il s'arrête comme il nous l'a promis, nous le chargerons d'une messe qu'il aura la bonté de dire à Notre-Dame du Rocher (2 . Tu y assisteras, chère Elise, et toutes ces demoiselles seraient bien aimables si elles y allaient avec toi ; prie-les de ma part et dis-leur combien nous en serions reconnaissantes.
Que fais-tu de mon frère ? nous n'en avons rien su depuis son départ. Notre bonne Justine, qui est venue nous voir hier, m'a raconté de belles choses du tien ; elle nous a dit que Raynaud avait lu toute notre correspondance coraiii populo chez M'"*^ Silvy. Je suis furieuse ; Justine n'est pas non plus très contente. Il a d'ailleurs bien choisi son auditoire ; je te prie de lui faire une grande scène de ma part, et toi. ma chère, serre un peu mieux nos grilVonnages.
Je pense que nous retournerons bientôt à Castres ; aus-
(1) Notre-Dame delà Plate, église paroissiale de Castres.
(2) Chapelle appelée aussi Notre-Dame du Jaur, située dans li> voisinage de Saint-Pons.
sitôt qu'Alexandrine pourra supporter le voyage, nous nous embarquons. Je te dirai que j'ai fait pour cet hiver de grands projets de retraite, je soignerai notre chère malade et je serai enchantée d'avoir une raison qui me ■dispense d'aller dans le monde. Toute la ville a pris le deuil pour le Roi. Tu sais que le noir est ma couleur favorite et je suis charmée de pouvoir l'endosser, sans qu'il m'en coûte ime larme ; ainsi Marie et moi allons faire une robe de soie noire qui nous servira de parure et de négligé. Je gage que Marie sera charmante sous ce costume ; la pauvre enfant a repris sa fraîcheur, mais je crains bien que les inquiétudes que nous éprouvons ne la flétrissent de nouveau. Adieu, ma bonne cousine ; heureuse, je taimais beaucoup ; affligée, je te chéris encore davantage. Tu me plains, jeu suis sûre, et mon cœur est l)ien compris du tien. Adieu, encore, je t'embrasse comme je t'aime.
A la même.
[Gaïx, ... octobre 1824.]
11 est bien juste, chère Elise, que tu te réjouisses un peu avec Corcor, puisque tu as bien voulu t affliger avec elle ; il ne faut pourtant pas crier bien haut, car notre malade est encore bien souffrante, mais enfin une petite lueur d'espérance a paru et je l'ai saisie avec avidité. Je suis absolument comme un noyé qui s'attache aux branches sans être sûr qu'elles pourront le soutenir. Le mieux
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qu'elle a éprouvé a un peu ranimé ma confiance ; j'aime aujourd'hui à me rappeler sa jeunesse, sa force, les bonnes prières que tu fais pour elle, et, par-dessus tout, la bonté de Marie. Tu vois, ma chère Elise, que cette dernière branche à laquelle je me suis accrochée est solide ; j'espère qu'elle ne manquera pas, mais continue à prier pour nous, tu es notre Moïse qui lève les mains au ciel sur la montagne, et nous sommes les Josué qui combattons dans la plaine ; si tu laisses retomber tes bras, adieu la victoire.
Ton frère n'a pas pu s'arrêter à notre grand regret ; il était fort pressé d'aller à Castres où Edmond a été le joindre; il avait très bien fait son voyage. Conte-moi un peu ce qui est arrivé à ce pauvre Massipou (1). Est-il vrai qu'il ait endossé le froc, comme on me l'a dit? c'est vraiment admirable ! quelle est donc la cause de cette belle vocation ? Y a-t-il quelque voile blanc, pris d'un autre côté? Explique-moi cette histoire, je t'en prie, cela m'intrigue beaucoup. Je suis bien contente de ce que tu m'as dit de Masou ; il m'intéressait fort, peut-être parce qu'il t intéressait, puisse-t-il arriver à bon port à la prêtrise !
Nous voyons souvent notre bonne amie Justine ; sa visite d'hier nous étonna pourtant un peu ; le soleil, ce jour-là, avait un peu d'humeur, car il ne parut pas de toute la journée, un brouillard très humide était répandu dans la campagne, mais voilà qu'à travers le nuage nous voyons apparaître une espèce de caravane arabe, telle que Chateaubriand les dépeint dans son Itinéraire : l'âne
(1) Massipou. fils de Massip ; Masou, fils de Mas.
LETTRES. PREMIKRE SÉRIE 103
marchait en tête, escorté par la cavale du désert que montaient de mystérieux personnages, enveloppés dans de grands châles, à la façon des Turcs. Il ne manquait, à tout cela qu'un turban et quelques chameaux.
Enfin cet équipage arrive, l'on s'empresse à le recevoir, les châles tombent, la métamorphose s'opère, et les trois belles nymphes du pays sont à notre cou. Léontine, Octavie et Justine venaient nous demander à déjeuner. . J'aurais bien voulu avoir à leur donner les dattes de Jéricho et leur faire boire de l'eau du Jourdain. Mais, hélas ! je ne trouvai dans mon office que quelques confitures de ma façon, quelques bouteilles de vin vieux, et du fruit de nos vergers qu'elles cro(pièrent comme s'il. eût été de l'antique Grèce. Le moment du départ arrive, Justine est déjà perchée sur sa haute jument, Léontine a légèrement sauté sur sa monture, mais la pauvre Octavie a enfourché l'onagre des déserts, qui l'amène droit au moulin. Tu comprends comme nous dûmes rire de ce petit voyage ; nous eûmes toutes les peines du monde à remettre ce pauvre âne dans le droit chemin, car, effrayé par nos éclats de rire et par les cris d'Octavie, il trottait tant qu'il pouvait. Enfin, grâce à quelques coups de bâton, il rejoignit ses camarades, et bientôt nos belles voyageuses disparurent dans le nuage.
Adieu, mon chou, il est près de minuit, j'ai fort mal dormi la nuit dernière et pourtant, avec toi, j'oublie même le sommeil, Marie t'embrasse tendrement, et moi plus tendrement encore. Adieu, mes yeux se ferment, je vais rêver à toi.
104 CORALY DE GAIX
A la même.
[Gaïx, fin octobre 1824.]
Hier, chère Elise, au moment où je voulais t'écrire, je trouvai dans ma table une lettre, adressée à toi, qui était de fort vieille date apparemment et que j'avais eu l'étourderie de ne pas faire partir. Je ne sais trop ce que je te disais, car, depuis ce temps-là, il m'est passé bien des choses dans la tète et dans le cœur.
Alexandrine nous occupe uniquement ; je t'assure qu'elle est bien malade, la pauvre enfant ! comme elle souffre ! Xous avons écrit pour elle au prince de Hohenlohe en Allemagne (1); les journaux sont remplis de guérisons miraculeuses obtenues par ses prières. J'ai aussi une grande confiance en la Sainte Vierge, qui nous protège visiblement, puisqu'elle nous conserve maman bien portante, en dépit de ses inquiétudes ; mais, d'un autre côté, je crains bien que ma pauvre sœur ne puisse guérir que par un miracle, et nous ne serons pas assez bonnes pour l'obtenir. Va vite, ma chère amie, faire une petite prière à la A'ierge de la montagne ; conte-lui tous nos chagrins, elle t écoutera, j en suis sûre. Nous avons chargé M""' Calmels dune messe qui doit se célébrer dans sa chapelle, et tu auras la bonté de me mander le
(1) Léopold, prince de Hohenlohe-Waldenbourg, célèbre thaumaturge allemand, né en 1794, jésuite, à qui l'on attribuait à tort le don des miracles.
jour et l'heure désignés pour cela ; je me joindrai d ici à vous tant bien que mal. J'espère que vous apporterez par là un petit soulag-ement à tant de souffrances, vous qui êtes de si belles âmes !
Malgré toutes mes inquiétudes, je n'ai pu m'empècher de rire aux éclats îi toutes les malices que tu m'écris ; je trouve on ne peut mieux appliqué le ministère de la guerre et surtout celui des iinances. Si notre bon Roi choisissait aussi bien ses ministres, jamais royaume n'eut été mieux gouverné ; nous ne danserions pas, j'en réponds, et les beaux arbres du foirai n'ombrageraient que des amoui's célestes. Mon Dieu, qu'ai-je dit? Gomment prendras-tu ma phrase ? mais je te prie d'en rire tout comme moi, et sois bien persuadée que ce n'est pas à ton intention que je l'ai écrite.
J'ai un compliment à te faire, ma chère; tu vois beaucoup, m'a-t-on dit, un certain monsieur qui a une certaine tournure et surtout un certain sentiment accompagné de certains écus. Mais, vraiment, tu ne m'avais pas conté tout cela ; à quand le mariage, je te prie ? Allons, allons, ne fais pas l'étonnée, je veux tout savoir ; ainsi ne me laisse pas ignorer le plus petit détail.
Mon frère a été à Saint-Chinian ; tant pis, parce que cela ennuie M'"*^ d'Astanières. Je lui écrirai, mais il court le monde; j'attendrai donc qu'il soit à Saint-Pons pour lui donner de mes nouvelles. Tu n'as plus les dames de Saint-Martin et tu dois être bien désorientée. Peut-être, me reviendra-t-il de ton ennui quelques lettres de plus ? je le désire, car tu es devenue bien paresseuse.
J'espère que le premier sénateur (1) vous est arrivé
(1 ) M "^6 Calmels — toujours la plaisanterie de la Gourde Saint-Pons.
106 CORAI.T DE GAIS
sain et sauf ; je craignais bien un moment que le Sénat ne fût obligé de prendre le deuil. Je pense qu'ils s'assembleront demain au palais en grand costume, et qu'on leur rendra compte de taus les croupions de volaille qu'aura croqués, pendant son absence, le vénérable membre, car il ne se nourrit qu'avec cela. Plaisanterie à part, chère Elise, donne-moi de ses nouvelles ; je l'ai A'ue partir ce matin avec beaucoup de regret et je crains bien quelle n'ait été malade en chemin. Je te dirai bien bas que je trouve que sa maladie lui a brouillé les idées ; tout cela m'a fait faire de bien tristes réflexions.
Adieu, ma bonne amie, nous avons eu une quantité étonnante d'ennuyeux et d'ennuyeuses. Je reviens auprès de ma sœur et je ne t'écrirai plus sans avoir de toi la promesse écrite de brûler toutes mes lettres marquées d'une croix. Adieu, je t'embrasse.
A la même,
[Gaïx,] le 4 novembre, jour de ma fête, 1824.
Je te remercie, ma bien chère Elise, de l'intérêt que tu prends à tes amies, et surtout de tes bonnes prières. J'ai reçu ta dernière lettre auprès du lit de notre pauvre malade, où nous étions presque tous rassemblés; c'était hier mercredi, à huit heures et demie du matin, dans le moment sans doute où vous descendiez de la montagne (1).
(1) Venant de la chapelle de Notre-Dame du Rocher.
Quelqu'un de nous fit la réflexion que le prêtre qui avait dit la messe devait être à son action de grâces; alors, ma tante, frappée de cette idée, se retourne vivement : « A genoux, mes enfants ». nous dit-elle d'une voix émue, et nous nous mîmes à prier de bien bon cœur.
Nous remarcpiâmes même qu'à l'heure où le saint Sacrifice commençait à Saint-Pons, Alexandrine éprouvait un petit soulagement, ses souffrances s'étaient un peu calmées : elle causait, elle riait, et pourtant elle nous fit venir deux ou trois fois les larmes aux yeux.
— Maman, disait-elle, guérirai-je bientôt ?
— Oui, mon enfant, je l'espère.
— Allez, ma pauvre maman, soyez tranquille ; puisque la souffrance sanctifie, je deviendrai sainte, et alors je prierai Dieu pour vous.
Cette dernière phrase arracha le cœur de ma pauvre mère. Ensuite, quand elle fut dans son bain, comme elle s'appuyait avec ses bras, son corps ne touchait à rien :
« Voyez, nous dit-elle en riant, je ne tiens plus à la terre que par un fil ».
A ces mots, les pleurs me suffoquèrent ; je m'en allai bien vite pour les dérober à maman, qui en a bien assez de sa douleur.
Je ne sais pourquoi je n'ose penser à l'aA'enir. Dieu est si puissant, Marie est si bonne, vos prières si ferventes, et pourtant ce mois-ci me fait frémir. 11 me semble que tout ce qui m'entoure me présage un malheur ; si je vais un moment dans mon allée chérie, je suis couverte de feuilles sèches, qui étaient si jolies, il y a huit jours ; si je rentre au château, je trouve les fleurs de mes vases toutes flétries. J'ai été Aoir ce matin les tourterelles
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■d'Alexandrine et une de ces pauvres colombes est venue presque expirer à mes pieds. Alors je monte dans ma chambre, je me prends à pleurer, je prie la Sainte Vierge ■et l'espérance renaît dans mon cœur, \est-ce pas, chère Elise, que ma sœur guérira? Oh oui, elle guérira, puisque vous priez pour elle. Ne montre ma lettre à personne, je te prie, et surtout à bonne maman qui en serait peut-être effrayée ; cependant ta bonne cousine est bien malade ; oh ! bien malade !
Apprends-moi l'arrivée de mon frère à Saint-Pons, afin que je lui écrive ; ce pauvre enfant ne se doute pas du chagrin que nous éprouvons, ne le détrompe pas, ■chère Elise, puisqu'il est heureux. Je suis contente de ce que tu me dis de Raynaud ; je n'ai vu Justine que la veille de l'arrivée de ta lettre, sans quoi je lui aurais mis l'esprit en repos.
Adieu, ma chère et mille fois bonne amie, il faut bien que je compte sur ton cœur pour venir, pour ainsi dire, t'abreuver de mes larmes, mais je ne puis en parler qu'avec toi, car Marie ne croit pas du tout sa sœur aussi malade ; elle espère la voir bientôt rétablie, je suis obligée de respecter cette douce illusion, et de ranimer un peu le courage de maman qui voit toujours son enfant aux abois. Avec tout cela, elle se porte assez bien, et moi aussi, sauf un petit torticolis qui me donne un air penché tout à fait sentimental et une physionomie très intéressante. Adieu, mon bijou, continue tes prières, invoque tous les saints du paradis, recommande- nous à toutes les belles âmes de Saint-Pons, remercie Claire et Catherine, dis-leur surtout de ne pas s'arrêter là, car il faut absolument forcer le ciel. Adieu, encore, je t'aime bien.
A la même
Gaïx, le 17 novembre 1824.
Redouble tes prières, chère Elise, nous en avons grand besoin. Notre pauvre Alexandrine I ma chère, c'est un ange 1 Elle a trop de perfections pour rester sur la terre ; c'est un fruit mùr, qui tombera bientôt. Nous sommes dans le désespoir, nous ne conserverons pas cette enfant ; elle s'atfaiblit tous les jours, les médecins n'entendent plus rien à son mal, tout notre espoir est en Dieu.
Elle a reçu cette nuit les sacrements avec une piété angélique. Lorsque M. le curé est allé chercher le bon Dieu, elle m'a fait approcher et m'a demandé (juelles étaient les dispositions qu'il fallait apporter à l'Extrème- Onction ; elle les connaissait mieux que moi, mais elle voulait avoir le plaisir de parler du ciel. Je lui dis alors :
— Mon enfant, c'est un sacrement qui rend la santé aux malades ; dis au bon Dieu de te guérir.
A ces mots, elle se tourna vers moi avec un visage serein :
— Je ne crains pas la mort, me répondit-elle.
— Si ce n'est pas pour toi, demande pour ton père, pour ta mère, pour nous toutes qui sommes si malheureuses de te voir soutfrir.
— Va, Corcor, ne t'afflige pas, je lui dirai que sa volonté soit faite. Tiens, lave-moi les mains, prépare du coton pour les onctions, récite-moi les actes avant la Communion.
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Je me mis à genoux auprès de son lit et je commençai les actes que j'achevai en sanglotant. Heureusement j'étais seule dans la chambre et, comme je parlais à Toix basse, elle ne s'aperçut pas que je pleurais. Maman, qui craignait que cela ne fît mal à Marie et à Henriette, leur avait ordonné d'aller se coucher.
Enfin, M. le curé arrive, mon père et mon frère prennent chacun une bougie et vont le recevoir à la porte. Maman a eu, dans cette occasion-ci, un courage étonnant ; je t'assure que c'est bien la femme forte, c'est elle qui a assisté ma sœur pendant la cérémonie et pas une seule larme n'a trahi la douleur qui la déchirait. Pour moi, quand je vis entrer le bon Dieu, je crus que mon cœur se brisait ; je fus obligée de sortir, je restai près de la porte en versant un torrent de larmes.
Alexandrine avait les mains croisées sur sa poitrine, les yeux attachés au ciel, son visage était céleste ; on eut dit qu'elle ne tenait plus à la terre. Quand elle eut reçu le l^on Dieu, elle demeura immobile pendant un quart d'heure, puis elle me fit approcher :
— Hé bien, luidis-je, t'es-tu acquittée de ma commission auprès du bon Dieu ?
— Oui, répondit-elle, je lui ai demandé un peu de me guérir.
Ensuite, après un moment de silence :
« Mon Dieu, s'écria-t-elle, faites que ce calice passe sans que je le boive, mais, au moins, que votre volonté se fasse et non pas la mienne. »
Qu'elle est heureuse de mourir dans sa belle innocence, sans connaître les chagrins de la vie ! mais nous, ma chère Elise, que nous sommes à plaindre ! Lorsque Marie
€ut repris sa fraîcheur, j eus la folie de compter sur de beaux jours, je formais de riants projets, je me nourrissais d'espérances, et voilà qu'un chagrin violent est venu me persuader plus que jamais que tout est vanité dans ce monde ; ce bel avenir que je voyais en perspective s'est enfui bien loin, j'ai sur le cœur un poids insupportable qui ne me laisse de repos ni jours ni nuits.
Si, quelquefois, je trouve le sommeil, je suis tourmentée par des songes affreux, qui sont encore pires que l'insommie ; je me réveille en sursaut, croyant toujours ma sœur aux abois. L'autre jour, j'entendis des cris de •désespoir qui me réveillèrent ; je crus reconnaître la voix de maman, qui disait : « Coraly 1 Coraly ! descends vite, je t'en conjure : elle expire ! » Je saute au bas de mon lit, il n'était pas encore jour, j'arrive en chemise et les pieds nus à la chambre d'Alexandrine, que je trouve tranquille dans son lit, et sa garde au coin du feu. Elles furent effrayées de mon A'isage bouleversé; je n'eus pas la force de leur dire ce que j'avais, mais je tombai sur ma chaise, ne pouvant plus me soutenir ; ce maudit songe en était la cause.
Depuis ce jour, je suis poursuivie par une espèce de cauchemar qui me fait toujours entendre les mêmes cris et la même voix chaque fois que je suis seule. Par surcroît de malheur, nous avons été obligés de prendre le deuil à cause de ma tante de Mauléon qui est morte ces jours -ci, et nous voilà, avec nos robes noires, autour de cette pauvre enfant, ce qui me fait une peine inconcevable.
Ma chère Elise, pardonne-moi : je t'assomme de mon chagrin, je le sens, mais je ne puis en parler qu'à toi et à
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Dieu. Je suis obligée de donner à ma mère un courage que je n'ai pas, et Marie est encore dans son heureuse illusion. Ah ! qu'elle y reste I La pauvre enfant aura bien assez à pleurer, quand elle sera désabusée.
A la même.
Gaïx, ce 27 décembre 1824.
J'ai reçu hier ta lettre, chère Elise, que j"ai lue en famille. Tout le monde a été enchanté des jolies douceurs que tu nous débites, mais l'on n'a pas compris ta reconnaissance, car enfin il est tout simple que Ton chérisse et que l'on aime la sixième enfant de la maison. Hélas 1 ma clière Elise, tu nés plus aujourd'hui que la sixième ; je cherche toujours partout celle qui nous manque et je ne puis la retrouAer que dans le ciel. Certainement, elle est heureuse ! mais moi, qui suis encore sur la terre, je pleure c[uand je pense qu'elle n'y est plus.
Va ! l'on ne meurt pas de douleur. Je n'ose plus me plaindre, lorsque je vois maman supporter la sienne avec tant de courage. Si le bon Dieu nous afflige, il nous fait aussi de grandes grâces. Je croyais que cette pauvre mère y succomberait, et pourtant elle a vu soulfrir cette chère enfant, elle l'a vue mourir et elle existe encore !
A'otre départ cependant nous a laissé un vide immense, tout est triste, tout est désert, cette montagne qu'elle aimait tant à escalader, cette allée où nous allions ensemble, cette petite église qui faisait notre bonheur et
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qui me fait aujourd'hui tant de mal ! Marie prend un peu plus sur elle ; Dieu soit loué ! je craignais bien que cela ne lui fît mal. Elle et maman supportent mieux la distraction, aussi je mets tout en œuvre pour trouver quelque chose qui puisse les distraire. Tantôt c'est une promenade, tantôt une lecture, quelquefois nous pleurons ensemble et cela me fait du bien. Je redoute pourtant beaucoup notre changement à Castres que je désirais tant l'autre jour ; mais, quand je pense que nous l'avions amenée ici brillante de fraîcheur et de jeunesse, et que nous nous en retournons sans elle, tu peux croire que cela fait bien mal.
Quelle année tourmentée nous venons de passer ! j espère que celle que nous commençons sera plus heureuse et que notre ange obtiendra un peu de calme pour sa pauvre mère, et, pour Corcor, la force de marcher sur ses traces. Que le ])on Dieu, chère Elise, donne de longs jours à tout ce qui t'est cher ; c'est le seul bonheur que je te souhaite ; tous les autres se retrouvent dans celui-là, j'en ai fait la triste expérience.
Dis, je te prie, aux dames de Saint-Martin combien nous faisons des vœux pour le rétablissement de leur frère, nous sommes bien impatients d'apprendre sa guérison. Auguste n'est pas encore venu, ce qui nous fait beaucoup de peine ; je crains qu'il ne soit malade ou qu'il ne soit parti pour Bordeaux. Il a écrit à mon frère qu'il «tait indisposé ; j'en ai facilement deviné la cause, ce pauvre cousin a trop bon cœur pour se bien porter. Edmond lui aurait répondu, si nous ne l'attendions d'un jour à l'autre.
Tu as été à la messe de minuit, mai.s pas moi. J'ai
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cependant vu tous nos bergers, avec leurs gros sabots et leurs habits des dimanches, s'acheminer vers la chapelle^ leur rosaire à la main, entourés de leur famille ; je t'assure que c'est bien touchant. Le temps était fort calme, on entendait de tous côtés les cloches des environs, l'air était chargé de sons magiques, on eut cru entendre le concert des anges ; je restai sur la porte un temps infini. Tout cela me donnait une tristesse mêlée de plaisir, qui avait beaucoup de charme. Ah ! ma chère Elise, qu'ils sont à plaindre ceux qui ne croient pas ! Adieu, mon Elise ; crois, je te prie, que si les années m'apportent des rides et des cheveux blancs, elles ne pourront rien sur mon cœur qui aura toujours le feu de la jeunesse pour te chérir.
Je décacheté ma lettre pour te donner des nouvelles du fils de Joséphine ; il est bel enfant, se porte bien et ressemble beaucoup à sa mère. Oh ! comme je l'aimerai ! J'ai eu aussi des détails sur les derniers moments de cette pauvre amie qui, au milieu des larmes de tous ceux qui l'entouraient, était la seule qui eût du courage. Elle a exhorté elle-même son maii à la résignation, a demandé les sacrements qu'elle a reçus avec beaucoup de ferveur, et elle est morte en faisant à Dieu le sacrifice de son mari, de son enfant, et en témoignant le regret de ne pouvoir pas embrasser sa mère.