CHAPITRE IV
LETTRES DEUXIÈME SÉRIE (1825-1831) (i)
A Mademoiselle Elise de Raynaud^ à Saint-Pons.
Castres, 28 février 1825.
Je profite de mon oncle d'Espine, ma chère Elise, pour te parler encore de ma tendresse et pour t'envoyer les dessins que tu réclamais de Didine (2 ; je vois que tu as de grands projets d'ouvrage pour ce carême et que tu veux réparer le temps perdu. Et moi aussi je travaille à /brce, j'ai commencé à broder deux aubes et un collet en tulle. Si j'étais auprès de toi, je réclamerais ton adresse, et j'espère que tu voudras bien refaire sur l'un de mes ou\Tages la jolie petite fougasse dont tu décoras
(1) De la mort de sa sœur Alexandrine à celle de sa mère,
(2) Alexandrine de Bonne.
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avec tant de grâce l'autel de la Salvetat (1), le jour delà première Communion.
Nous sommes au temps des belles morts; celle de M"'" de Villeneuve a été sublime ; la piété, la résignation, la force d'âme ont adouci ses derniers moments. Elle a expiré entre les bras de ses fdles qui ne s'y attendaient pas ; aussi ces pauvres amies sont dans une affliction d'autant plus grande qu'elles n'ont jamais voulu la prévoir.
Dès que nous avons appris cette affreuse nouvelle, nous sommes montées en voiture pour aller à leur secours. Nous partons par un temps assez beau, mais, à moitié chemin, il s'éleva un tourbillon qui nous amena une pluie battante. Lorsque nous fûmes près de Labruguière, nous aperçûmes au loin une masse blanche qui s'agitait doucement et avait l'air de marcher ; tout à coup elle disparut et fut remplacée par des fantômes noirs qui s'elFacèrent à leur tour. La pluie et la tempête ne nous permettaient pas de distinguer ce qui se passait.
Enfin, arrivées près d'une petite chapelle dédiée à la Vierge, nous voyons un énorme échafaudage entouré d'un peuple immense, au pied d'une grande croix. Des jeunes filles vêtues de blanc et des hommes en vêtements noirs, qui, de loin, nous avaient fait l'effet de fantômes, écoutaient attentivement les paroles d'un pauvre missionnaire, lequel, placé auprès de la croix, tenant un crucifix d'une main, leur montrait le ciel de l'autre. Il n'était distrait ni par le vent furieux qui agitait ses cheveux blancs, ni par la grêle affreuse qui frappait son
(1) Localité voisine de Saint-Pons.
visaffe. La foule l'écoutait avec recueillement : les uns essuyaient leurs larmes, d'autres embrassaient leurs ennemis. Ce saint vieillard qui bravait la tempête, ce spectacle si attendrissant, le nom de Dieu mêlé aux hurlements du vent, tout cela nous impressionna bien plus que ne l'auraient fait les plus beaux discours.
Didine, ma chère Elise, t'aime de tout son cœur, elle ne me parle jamais de toi qu'avec de grands éloges, et moi de me recpiinquer et de faire sonner bien haut, que tu es ma cousine. On parle aussi beaucoup de Clémence et surtout de la jolie ligure de Louise, qui a pourtant tout l'air de ne pas s'en douter. Et sainte Caroline, que dit-elle de son carnaval? Gare, mesdames, prenez garde au courroux du roi ! (1) Vous allez être joliment secouées, car Monsieur me l'a dit; et pourtant j'ai rompu des lances en votre honneur, j'ai raconté avec beaucoup d'éloquence que vous aviez presque toujours figuré sur des chaises, ce qui, certes, est bien canonique ; mais je n'ai pas pu le détourner de son projet.
Je voudrais bien venir vous voir, ce carême, car je ne suis jamais aussi bien qu'au milieu de vous. Ici nous sommes toujours enfermées dans notre château fort (2) d'où nous ne sortons jamais que pour aller à l'église et quelquefois chez M"'*^' de Lastours. Ce genre de vie me plaît assez, je trouve du ])onheur dans cette existence ; quand on est triste, il faut rester chez soi, car on n'est plus bon à rien dans le monde.
Maman nous obligea pourtant, l'autre jour, d'aller à
(1) Nouvelle allusion à la cour de Saint-Pons.
(2) L'hôtel de la famille de Gaïx, à Castres.
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Gaïx avec les dames de Gorneillan. Je n'y étais plus revenue depuis notre retour à la ville ; je ne puis te dire les sensations affreuses que j'éprouvai dans cette course; j'étais arrivée avec de douloureux souvenirs et je ne retrouvai là qu'un tombeau. Ah, ma chère Elise ! il faut avoir éprouvé un chagrin aussi amer que le mien pour pouvoir le comprendre. Je me mis à pleurer sans pouvoir m'en empêcher : heureusement mon voile me se^^^t à cacher mes pleurs et personne ne s'en aperçut. Je vis aussi de grosses larmes couler des yeux de Marie et d'Henriette, tous les autres passèrent avec indifférence ; nous iïïmes obligées de remplacer par un sourire les larmes qui nous suffoquaient ; mais, lorsque je fus rentrée ■chez moi, j'en Aersai tout à mon aise et je fus heureuse de pouvoir leur donner libre cours.
Ecris-moi bientôt longuement, je veux de longs détails ; parle-moi des dames de Saint-Martin, de la santé de Philibert, d'Octavie i^l) qui ne m'a plus écrit; je •crains que tu ne lui aies conté, dans un de tes moments de naïveté, ce que je t'écrivais sur son compte. Parlemoi de votre mondanité et de votre sainteté, car je ne sais pas où vous en êtes. Donne-moi aussi des nouvelles ■de la Cour ; j'aime Ijeaucoup tes articles politiques ; tu devrais bien m'envoyer ton journal.
Adieu, ma chère amie, je finis en te faisant un aveu; j'ai transgressé un de tes préceptes, mais je suis résignée à accepter telle pénitence qu'il te plaira de m" imposer. Voici le fait : une de tes charmantes lettres nous a fait rire de si bon cœur que je n'ai pu m'empêcher de la lire
(1) Octavie Guiraud.
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à mon oncle d'Espine (1), malgré les foudres dont tu accompagnais ta menace. Mon oncle a ri aux éclats, en se flattant bien pourtant de grossir ta brochette. Je lai supplié de ne pas t'en parler, mais je n'ai pu l'obtenir; ainsi prépare-toi à une guerre ouverte.
Après un tel aveu, oserai-je te faire une prière ? ma lettre ne peut être intéressante pour personne, je suis même incertaine si je te l'enverrai ; ainsi, ma chère, si tu la reçois, garde-la pour toi et ne la lis pas à Clémence. Ne rends pas le mal pour le bien ; j'ai fort amusé mes auditeurs, et tu ennuierais beaucoup les tiens. Adieu, mon Elise, compte toujours sur la tendresse de Gorcor.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Hauterive,
[Castres, fin mars 1825.]
Vous voilà bien seules, mes chères amies, et votre solitude doit vous paraître bien grande ; j'espère pourtant que A'ous avez profité de ces beaux jours, et que l'allée de buis et le petit bois n'ont pas été déserts. ^ ous nous occupez sans cesse, il me tarde de savoir de vos nouvelles ; nous avons laissé Emilie malade, M. de Villeneuve ne dormant pas, nos bonnes amies tristes, affligées ; tout cela ajouté à l'éloignement nous donne des pensées bien amères.
(1) Le frère de la baronne de Gaïx, qui résidait à Saint-Pons avec sa mère.
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J'aurais voulu vous envoyer Lamartine, comme je vous l'avais promis, et mon original de frèi'e l'a emporté à Saint-Pons. Je pense qu'il arrivera ces jours-ci et (|uOctavie pourra bientôt admirer de nouveau tout le romantisme et toute la sensiblerie de son héros, voire même la tendre cuisse et le charma/U Jarret (1), car sa plume sait tout embellir (Ma chère Octavie, ne vous tâchez pas, mais je vous trouve deux fois plus aimable ([ue Lamartine, et moi, qui vous dirai tout lîêtement que je vous aime, je crois savoir mieux aimer que luii.
Je vous conterai que je passai hier en revue tout le monde de la ville ; le soleil lit éclore de brillantes parures, l'on n'apercevait de tous côtés que fleurs et poupons, et la bonne et simple M""" de V..., en bonnet de nuit sur la terrasse, faisait un contraste fort singulier. Nous tréliuchàmes contre M""" de M... et sa fille qui, malgré son chapeau de paille et sa robe blanche, ne gagne pas à être vue au grand jour. Nous demandâmes à ]\I. de Lestiés des nouvelles de sa femme ; il secoua la tète d'un air fort triste et nous dit qu'elle n'allait pas bien. Je vous dirai tout bas, quoiqu'on l'ait dit bien haut, que les médecins prétendent qu'elle a dans le cerveau un je ne sais quoi (j"ai oublié le mot technique i ; bref, cette femme charmante doit devenir imbécile ; au reste, elle ne veut plus recevoir personne, s'endort au milieu d un cercle, est triste, .silencieuse, soutire de douleurs atroces à la tète, et le monde l'a presque oubliée.
Tous ces exemples nous parlent bien haut, chère
(1) 11 est difficile d'attribuer ce vers à Lamartine, dont les Méditations seules avaient paru en 1823 et qui ne le contiennent pas.
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Lélé ; nous ne sommes pas ici pour toujours, pourquoi donc nous attacher à la vie ? Comme il faut peu de temps pour abattre la santé la plus brillante, la beauté la plus admirée ! Quel court instant a cliang'é le bonheur de nos deux familles en larmes amères (1) ! Il est doux alors d'avoir autre chose que le monde pour pleurer avec nous; ma Lélé, nous nous aimerons toujours, n'est-ce pas?' Oh oui, toujours ! Plaisirs et peines, tout nous sera commun. Notre amitié me fera trouver encore du charme sur la terre, et comme je passerai sans doute avant vous sans rien laisser après moi, j'emporterai en mourant la douce consolation de vivre au moins dans le souvenir de mes sœurs et de mes bonnes amies. Adieu, ma Lélé, lisez ce^ griffonnage, si vous le pouvez, j'espère au moins que vous saurez déchilfrer que je vous aime.
A la même.
[Gaïx,] ce samedi, [... juin 1825.]
Eh bien, chère Lélé! Gomment vous trouvez-vous de votre solitude ? J'aurais bien voulu venir la troubler un moment, mais cela ne m'a pas été possible. Une petite aifaire m'oblige d'aller à Castres demain, sans quoi je serais venue m'éditier de nouveau dans votre jolie église d'Hauterive oii je suis, ce me semble, plus dévote qu'autre part. Je crains même que nous ne puissions
(1) M"i^ de Villeneuve était morte depuis peu.
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effectuer, cette semaine, un projet qui nous tient tant à cœur, parce que nous attendons du monde, Caroline de Laurens et M"*" Déjean doivent venir passer quelques jours avec nous ; cette visite, tout agréable qu'elle soit, nous contrariera un peu, parce qu'elle mettra obstacle à une course qui ferait tant de plaisir. Mais vous, mes bonnes amies, qui n'avez pas les mêmes raisons, j'espère qu'au premier beau jour, après 1 arrivée de M. de Villeneuve, armées de vos ombrelles et de vos immenses chapeaux de paille, vous vous acheminerez vers le châteaux de Gaïx. où aous trouverez toujours des amies bien tendres.
Je vous renvoie M"'^ de Genlis qui nous a fait passer des moments bien agréables, tout en nous impatientant avec sa sensiblerie et ses principes révolutionnaires. Quelle vilaine femme ! Elle, qui prie tant Dieu, peut bien réciter quelque pater pour son cher Pétion et son ami Barrère.
Comme les dimanches sont fort longs à la campagne, ma mère vous prierait d'avoir la bonté de lui envoyer par mon émissaire les volumes de Walter Scott que vous lui avez otferts avec tant de grâce, je crois que c est Quentin Durivard que vous ne lisez pas. Mais surtout, ma Lélé, ne vous dérangez pas ; n'envoyez, je vous prie, que ceux qui ne vous sont pas nécessaires.
Adieu, ma Lélé, je pense que je verrai demain à Castres notre bonne Justine ; nous parlerons certainement de vous, j aurai donc double plaisir. Adieu, encore, ma belle princesse, veuillez recevoir, en attendant le trône de Portugal, un baiser bien tendre de Corcor ; c'est le trilîut d'un cœur où vous régnez depuis long-
LETTRES. DEUXii.ME SÉRIE l'I'.i
temps et d'où aucune révolution ne pourra vous chasser.
A Mademoiselle Eli&e de Raijnaud, au château de Cuq.
[Gaïx, ... juillet 1825] (1).
Samedi.
La journée s'est passée en espérances, j'attendais une lettre de mon Elise : le soir arrive et me laisse sans espoir. Voilà ma vie en miniature^ toujours de belles illusions, jamais une réalité. Quoique l'expérience ait dû m'habituer à ces mécomptes, je n'en suis pas moins toute désappointée, et je voudrais être près de toi pour me fâcher tout rou^e. J'ai eu pourtant aujourd'hui un petit dédommagement; M™^ de Saint-Martin est passée avec son pensif cousin : ils vont à Toulouse où le pauvre Auguste va dire owi. 11 le dira sans poésie, sans illusion, il n'en sera peut-être que plus heureux. Tout le monde fait le plus grand éloge de ^I"*' Clémentine de Saint-Géry ; ce qu'Auguste lui trouve de plus agréable, c'est vingl-six ans et deux cent mille francs. Je suis bien sûre qu'il finira par l'aimer de tout son cœur : on dit qu'elle est d'une grande douceur, qu'elle possède un cœur parfait, beaucoup d'instruction sans pédanterie, de la simplicité dans ses goûts comme dans ses manières. Les chagrins qu'elle ■vient d'éprouver l'ont beaucoup llétrie, ce qui la rend à
(1) Journal d'une semaine.
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mes yeux plus intéressante. Son physique est agréable,, sans avoir rien de saillant, mais elle a le malheur d'avoir une sœur qui est fort belle, (si c'en est un, car, à ce compte, je serais deux fois malheureuse). Il n'en est pas moins vrai que la belle Gertrude a donné dans l'œil du pauvre cousin, qui, pourtant, s'est décidé pour Clémentine. Dieu veuille qu'il soit heureux ! Amen, amen !
M""^ de Saint-Martin est charmante, je suis bien touchée de la manière dont elle est avec moi. Elle a toujours sur les lèvres un propos agréable, et dit une chose flatteuse avec tant de finesse et de simplicité, que je suis toute gonflée de vanité quand je la quitte: ce sont ensuite des afl'aires avec ma conscience qui n'en Unissent plus. Le mieux de Louise se soutient, Clémence est toujours jolie, Caroline charmante ; ces dames sont furieuses contre l'âge de la future cousine, elles en ont poussé un cri d'étonnement. Caroline surtout en a levé les bras audessus de la tête. Adieu, je n'ai plus le temps, la cloche m'appelle.
Dimanche.
Le temps est beau, l'air est frais, le ciel couvert : nous assistons à une messe moitié chantée, moitié psalmodiée, après laquelle le Saint-Sacrement est porté à une pauvre malade, à une demi-lieue de là. Je le suivis, marchant pèle-mèle avec des vieillards, des femmes et des enfants, ({ui tous étaient dans le plus profond recueillement. Après avoir traversé des champs, des prairies, des chemins coupés par des torrents, nous sonmies arrivés dans une pauvre cabane enfumée.
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Pendant cette course, il nie semblait être à la suite de notre Sauveur, lorsqu'il allait dans les villages, essuyant les larmes du pauvre, guérissant les malades et consolant les affligés. Une jeune femme, d'une iigure parfaitement belle, couchée sur son grabat, souU'rait avec résignation : deux petites filles pleuraient auprès d'elle. Nous entrons ; en apercevant son Dieu, la malade oublie toutes ses soutlrances et ne pense qu'à son bonheur : « Réjouissez- vous, mon enfant, lui dit le curé, vous allez mourir 1 » Cette parole, qui aurait fait frissonner un heureux du siècle, lui arraclia presque un sourire. Elle attacha ensuite un tendre regard sur ses pauvres enfants, comme pour les remettre entre les mains de la Providence, et puis ne s'occupa plus que de léchange quelle allait faire d'une jeune vie, pleine de chagrins et de tribulations, contre une éternité de bonheur.
Oh, Elise 1 que notre religion est belle I qu'elle sait bien trouver le chemin du cœur 1 Qu'ils sont à plaindre ceux qui ne croient pas 1 J'aurais voulu les rassembler dans cette chaumière, ils auraient vu ime jeune mère expirant dans la joie, un vieux prêtre lui montrant le ciel, une foule prosternée, Dieu lui-même portant aux malheureux consolation et e.spérance 1 Tout cela ma bien remué le cœur.
Quoiqu'il en soit, je suis sortie de là meilleure que je n'y étais entrée. Mais le temps avait changé, il pleuvait à seaux. J'étais sans parapluie, à une demi-heure du château, l'heure du dîner approchait et je me trouvais fort en peine. Le ciel vint à mon secours ; en un moment, toutes les capettes du village furent en mouvement, chacune de ces bonnes femmes voulait m'endosser la
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sienne. Je les remerciai de mon mieux et courus me réfugier chez une jolie paysanne qui me reçut à merveille ; elle m'invita de très bonne grâce à partager ses patates et son millas (1) ; j'aurais accepté de grand cœur sans la crainte de faire attendre au château.
Je résolus donc de ne sortir qu'après la pluie et je m'établis, en attendant, chez la gracieuse paysanne. Une bonne vieille qui s'y trouvait me raconta l'histoire de trois ou quatre générations ; elle était vraiment une tradition ambulante ; mais ce qui l'avait le plus frappée dans toute sa vie, c'était le mariage de mon grand-père, les jeunes gens du village allant au-devant de lui avec des fifres et des tambours, les jeunes filles avec des robes blanches et des agneaux parés de rubans, le bal champêtre où elle dansait avec tant de plaisir, enfin une chanson patoise dont elle se souvenait à merveille et qui racontait la beauté de ma grand 'mère ; enfin sa narration finit avec l'averse, au moment où des parapluies arrivèrent du château.
Je me remis en marche avec Sophie, qui ne m'avait pas quittée et j'arrivai, haletant de chaud et mourant de faim, car les sensations ne m'avaient pas nourrie. Et toi, ma chère Elise, tu es aussi haletante situ as lu ces pages tout d'un trait ; ainsi, je m'arrête.
Lundi.
Enfin je l'ai reçue cette lettre tant désirée ! Elise, tu es charmante, aimable, originale, rien n'est drôle comme toi. Eh, mon Dieu, ma chère amie ! tu n'as pas besoin
(1) Bouillie de farine de maïs.
LETTRES. nEUXIKME SERIE 12T
d'user d'adresse pour te faire lire : je suis toujours désolée de rencontrer ce terrible bonsoir qui vient toujours se mettre en travers d'une lettre pleine d'esprit J'aime beaucoup ton pas acccéléré : tu ne devrais jamais en prendre d'autre, celui-là te va si bien.
Hélas ! ma chère ! je crains bien que notre voyage à Cuq ne soit mis au rang de mes contradictions ; maman est encore soutîrante. nous ne la quittons pas, et je suis plus désolée que toi de détruire ton espérance, sans te laisser des souvenirs. Mais, pourquoi se plaindre? il faut se résigner. J'ai des épreuves de tout genre, anciennes et nouvelles, petites et grandes, en un mot toute une famille de contradictions, qui pourront me servir de préparation pour le jubilé.
J'ai été voir aujourd'hui le clocher de ma paroisse et nous avons déjeuné chez M'"" de Boissézon, où j'ai fait connaissance avec une jeune personne que je me sens très disposée à aimer ; mais je n'en ferai rien, j'en ai pris la résolution. Cependant elle est charmante, sa figure n'est pas jolie, mais remplie de physionomie ; elle a beaucoup de grâce dans la taille, de bonnes manières, une grande douceur, de l'esprit. Comment veux-tu que je résiste à tout cela ? Sans compter une piété angélique ; il n'y a pas moyen de résister : c'en est fait, je l'aime. Mais n'en sois point jalouse, elle est bien loin de toi, c'est M"^ Antoinette de Faï. elle arrive de Pamiers avec son père et doit bientôt y retourner. Je pense que nous la verrons à Gaïx cette semaine, car nous attendons un nuage de monde. Adieu, c'est bien moi qui suis bavarde; me voilà déjà à ma quatrième page et le premier jour de la semaine vient seulement de finir.
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Mardi.
Le soleil luisait à peine, que le roulement des voitures s'est fait entendre. Je ne te dirai pas toutes les personnes que j'ai vues, mais je nommerai entr'autres ^I. C... qui m'a toute étonnée : je m'en faisais une toute autre idée. Il a l'air bon, franc et sensible ; je le croyais faux, dur et méchant. 11 parle de sa femme et de ses enfants comme l'aurait tait feu M. Mathieu 1 1 ;, ce qui n'est pas à l'ordre du jour, .surtout lorsqu'on a cinq cent mille livres de rente : puis il s'est étendu sur le bonheur du séjour de la campagne, sur l'ennui de Paris et de ses o-randeurs ; c'est vraiment un honnête homme.
Ensuite est arrivé un pauvre solitaire, maigre comme un hareng, monté sur un cheval encore plus maigre. Il habite une petite montagne où il ne s'occupe que des pauvres et de Dieu ; s'il se permet un moment de récréation, c'est pour travailler à son cercueil. Il a tout à fait la tournure d'un ermite des premiers siècles ; j'aime beaucoup à le voir, sa présence me remplit de bonnes pensées. Il a dîné avec nous légèrement et a repris ensuite le chemin de son ermitage.
Elise lil faut que tu saches que je ne veux pas qu'on m'enterre le lendemain de ma mort et je te conseille d'avoir la même volonté. Tu connais M'"® Grasset, elle a une amie qui mourut à l'âge de vingt ans : ses compagnes, après lavoir pleurée, voulurent la conduire en pompe au lieu de son repos ; tout était préparé pour le
(1) On dirait aujourd'hui M. Prudhomme.
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convoi, lorsque la pluie survint et fit renvoyer la cérémonie au lendemain. A l'heure indiquée, ses jeunes amies se rendirent en habits blancs dans la chambre de la défunte : « Quand partirons-nous ? » demanda l'une dalles. — « Pas encore ». répondit une douce voix: c'était celle de la morte qui ne put articuler que ces paroles.
11 y en eut assez pour jeter 1 épouvante parmi ces jeunes filles. Elles furent bientôt assurées que cette jeune personne n'était pas morte, mais plutôt quelle entendait tout ce qui se disait et se faisait, sans pouvoir donner un signe de vie, bien qu'elle se Ait sur le point d'être enterrée vivante. Quelle affreuse position ? j en frémis delà tête aux pieds ! Cette histoire est arrivée le mois passé, et aujourd'hui la ressuscitée se porte bien. Adieu, Elise, il est tard, j ai encore des lettres à écrire, ma prière à faire et mes yeux se ferment déjà.
Mercredi
Les dames de ^'illeneuve viennent de partir. nou& avons passé ensemble une journée rapide. Elles me jettent toujours dans une admiration de leur esprit ciui m'hébète : je les écoute la bouche béante, et je l'ai si fort ouverte aujourd'hui que je ne sais plus la refermer:: c'était un redoublement d'amabilité de leur part, et de bêtise de la mienne. \ous avons parlé de toi. ma chère Elise, et mon cœur m'a alors fourni des pensées ; tu me rends éloquente, car j'ai dit des choses admirables .siul'amitié, mais on ne les a pas remarquées. Enfin, ma chère, tu as beau dire, je ne suis pas aimable. La conver-
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sation de ces dames, tes lettres et celles de M"^^ de Sévigné que j'ai lues aujourd'hui me donnent la forte tentation de jeter la présente par la fenêtre, mais je pense qu'elle te servira de pénitence pour le jubilé et je continue mon bavardage sans scrupule.
Je te parlerai d'abord d'une procession fort édifiante qui marchait fort lentement, lorsque trois oies arrivent dans un grand recueillement et se placent au milieu du rang" avec beaucoup de gravité. Le maître des cérémonies les reçoit fort mal et les chasse avec ignominie ; mais elles ne se déconcertèrent pas, et l'une d'elles alla même se mêler aux autorités, entre le maire et le curé : on eut dit un adjoint. Les autres suivirent avec beaucoup de dévotion. Tout le monde se mit à rire, mais elles prirent la chose plus sérieusement et ne se retirèrent que lorsqu'on fut rentré dans l'église. Tu vois que tout ici est pour moi im exemple, et qu il faut mordions que je devienne sainte.
Adieu, il fait un temps superbe ; je t'aime plus que jamais ; Monseigneur l'Evêque ,1) arri^'e ; Lydia Alquier se marie la semaine prochaine et non pas luoi, tra, la, la ; je viens de gagner cent fiches au reversi : Marie prêche un grand sermon sur l'humilité ; Henriette fait des cabrioles, voilà toutes mes nouvelles. Adieu, il est temps de Unir mes radotages ; mais ce qui n'en est pas un, c'est ma tendresse pour toi.
(1) Ou plus exactement Mgr l'archevêque (d'Albi), car l'évêché (le Castres, supprimé à la Révolution, n'a pas été rétabli. C'était Mgr Brault.
Jeudi .
Si je n'avais pas la migTaine, chère Elise, je t'écrirais longuement, car aujourd'hui j'ai l'humeur bavarde ; mais cette fâcheuse visite m'empêche de m'occuper, ce qui me contrarie beaucoup. .lai été me promener à nuit close, toute seule, dans l'allée la plus sombre ; là, j'ai fait des songes creux, des châteaux en Espagne, sans porte ni fenêtres, ton souvenir m'a tenu longtemps compagnie. J'ai voulu calculer l'éternité et j'ai entassé siècles sur siècles, sans jamais pouvoir en trouver le bout.
Heureusement la Grande Ourse m'a tirée de cet abîme en se montrant à mes yeux dans toute sa magnificence ; j'ai ri comme une folle en songeant à la ressemblance que tu lui trouves. Enfin je suis rentrée, puis m'étant enfermée dans ma chambre, j'ai voulu arrêter mon esprit par une sainte lecture qui m'a dit que là où était mon trésor, là aussi était mon cœur. J'ai alors cherché rapidement mon trésor, mais je lai trouvé fort éparpillé dans le ciel, sur la terre et partout où tu es. Je voudrais bien pourtant le fixer dans un seul endroit, car mon cœur est bien fatigué de ses éternels voyages du ciel à Gaïx et de Gaïx à Cuq. Je voudrais cependant ne le réunir que dans cent ans ; indique-moi un moyen, car je suis bien en peine.
Tes lectures continuent-elles ?où en sont Les Mohicans^^ •c'est un remède spécifique contre les insomnies et, cette nuit, ccA'olume m'aurait fait grand plaisir, car j'ai bien mal dormi. Adieu, mon trésor ; heureusement pour toi, je souffre de la tête, car, autrement, tu n'en serais pas quitte à si bon marché.
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Vendredi,
Je viens, ma chère Elise, de recevoir de pa de nohio (l) dont je puis te faire part, si tu en es désireuse. Nous venons de faire notre visite de noce à Lidia Alquier qui m'a paru fort contente ; elle nous a montré toutes ses parures, fort simples et de bon goût. Son mari n'est pas aussi joli que ses robes : enfin, je la trouve fort raisonnable. J'ai vu aussi les cadeaux qu'on lui a faits ; celui qui m'a le plus frappé vient de son beau-frère Théodore,, qui a placé, au milieu d'un beau service, un si bémol (2) en porcelaine dorée : nous en avons bien ri.
Nous allons demain à Castres travailler à notre salut ; cela m'est bien nécessaire car, tlepuis quelque temps, je ne suis ni à Dieu ni au diable ; c'est un état fort dangereux. M. de Beaucaire vient de mourir d'un anévrisme ; sic transit (florin mundi , voilà déjà un motif de conversion.
Auguste arrive dimanche de Toulouse, peut-être ne le verrai-je pas ? Ce jubilé m'arrange et me dérange, car nous voulions venir ensemble à Cuq, afin de t'amener pour notre course au Rocher tremblant (3), et voilà qu'il n'en est plus question. Adieu, ma belle, ma bonne, ma charmante cousine, je n'ai pas le courage de relire cette ])ancarte ; si je suis ennuyeuse, endors-toi ; dans tous les cas brùle-moi, c est ce que tu as de mieux à faire.
(1) Du pain de nouvelle mariée.
(2) Certain ustensile de chambre dont l'anse a la forme d'un, bémol.
(3) Joli site dans le plateau du Sidobre, près de Castres.