II. — Le prêtre
Un vieillard (1) demeurait auprès d'elle; il avait eu des jours mauvais. Jeune homme à l'àme ardente, au courage héroïque, à l'imagination de feu, se trouvant à
(1) Guillaume d'Espine, oncle de la châtelaine.
MON CRUCIFIX '2\l
l'étroit dans l'univers, il avait placé ailleurs ses désirs et ses espérances. L'huile du sacerdoce coula sur son front; la Compagnie de Jésus le reçut dans ses rangs. Mais, lorsqu un vent furieux eut déraciné cet arbre magnifique, il retourna dans son manoir se consoler aux pieds de ce crucifix de n'avoir pu aller au bout du monde gagner des âmes à son Maître et mourir pour lui. C est là qu'il puisait ce calme et cette sérénité qu'il faisait passer ensuite dans le cœur de sa pauvre nièce.
Quelquefois, prenant sur ses genoux les deux orphelins, il leur racontait une histoire merveilleuse qui prouvait toujours qu'en aimant le bon Dieu, on n'était jamais malheureux.
— Hé pourfjuoi donc, disait la petite Ursule en caressant de sa douce main le front ridé du vieux prêtre, pourquoi pleures-tu si fort (juand tu es dans notre chapelle, à genoux, devant le crucifix?
— Enfant, répondit le vieillard, quand ce matin ta blanche tourterelle s'est envolée dans la forêt, ta douleur ^ été grande : et pourquoi pleurais-tu aussi quand le berger te l'a rapportée? Tu vois donc bien que ce n'est pas toujours le chagrin qui fait verser des larmes ; et ce beau •crucifix devant lequel je pleure si souvent m'a rendu un plus riche trésor que ne l'est, pour toi, ta blanche tourterelle.
'> As-tu jamais considéré cette tête couronnée d épines, ces mains percées de clous ? Les méchants l'attachèrent à cette croix ; et lui, les laissa faire parce qu il pensait à sa petite Ursule qui serait malheureuse, s'il ne soutirait pas pour elle. Tu es encore trop petite pour comprendre <;ette belle histoire, mais embrasse le crucifix, aime sur-
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tout celui qui est cloué dessus, et tu grandiras en sagesse.
L'enfant écoutait ce discours avec attention ; ses beaux, yeux fixés sur le prêtre se remplissaient de larmes qui roulaient sur ses joues roses comme des diamants, et, jetant ses bras autour du cou du vieillard, elle mêlait à. ses cheveux blancs les boucles soyeuses de sa jeune chevelure ; telle une grappe, humide de la rosée du matin, suspendue à une souche antique.
Oh ! oui, l'enfant grandira en sagesse, en beauté, en vertus tendres et sublimes ! Continuez, saint prêtre, vos touchantes leçons ; elles ne tomberont pas sur une terre stérile. Enseignez à ce cot'ur qui doit un jour m'aimer d un amour si tendre, le magique secret d'épuiser sans murmure, sans détourner la tête, la coupe d'amertume que le ciel lui prépare. Ah ! je le vois, vous lui montrez, encore le crucifix ! Soyez tranquille, elle ne l'oubliera pas et me l'enseignera à son tour.
Mais n'anticipons pas et laissons couler cette douce enfance dans l'innocence et dans la paix. Hélas ! léclair ne passera pas plus rapide! Déjà, un gros nuage formé des vapeurs de l'enfer s'étendait sur notre belle France. Bientôt, la foudre éclatait de toutes parts, l'arbre le plus haut et le plus magnifique avait été renversé, la plus brillante couronne jetée dans la boue, les plus belles vertus vouées à la mort.
0 France ! qu'as-tu fait de ton Dieu, de ton Roi, de tes pompes religieuses et de tes brillantes fêtes ? Ah ! passons vite sur tant de .sujets de douleurs et revenons à notre montagne. Hélas ! louragan qui brisait les cèdres avait aussi flétri la petite fleur, et le château, solitaire