‹ Correspondance et œuvresChapitre 26 sur 47 · LA VOCATION DE SCEUR MARIE · texte numérisé non relu

LA VOCATION DE SCEUR MARIE

révolution, elle donna des preuves de courage et de résolution ; trois filles et un fils naquirent de ce mariage.

Le comte, qui avait en sa femme une entière confiance, lui laissa le soin d'élever ses enfants comme elle l'entendait; et, soit calcul pour n'être pas dérangée dans une affaire si importante, soit aussi qu'une santé délicate l'obligeait à une grande solitude, elle obtint de son mari de quitter Toulouse qu'ils habitaient 1 hiver et de s'établir pendant plusieurs années au château d'Hauterive, grand et vieux manoir, flanqué de tours, entouré de fossés, où l'on ne pouvait arriver (|ue par des chemins affreux, ce qui s'accordait très bien avec les projets d'isolement ({ue M""' de Mlleneuve avait médités.

La proximité de nos habitations et les rapports d'intimité qui existaient déjà entre nos familles commencèrent une liaison qui nous fait aujourd'hui verser tant de larmes, puisqu'il faut la rompre. Mais, Dieu le veut!,.. Silence, mon cœur ! adore cette main qui brise, baise-là en passant, et revenons à ces beaux jours où nous ignorions encore qu'il en existait de si tristes...

Notre Emilie, troisième fille du comte de Villeneuve, naquit en 1811. Son enfance n'annonçait guère ce qu'elle serait un jour. Sa mère, entièrement livrée à l'éducation de Léontine et d Octavie, ses filles aînées, trop souffrante d'ailleurs pour s'occuper avec assiduité de cette petite fille, en avait chargé Léontine. Mais la jeune élève, dès que les leçons étaient terminées, allait rejoindre Octavie qu'elle aimait par-dessus tout ; et certes, ce n'était pas sans raisons. Cette charmante créature si aimante, si tendre, était un mélange de vivacité et de douceur, d'originalité et de grâce. Ces deux sœurs aimaient l'étude

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avec passion ©t faisaient des progrès rapides. Lintimité qui existait entre elles, leurs conversations infinies, leurs, études communes, la solitude où elles vivaient, le monde qu elles n'avaient vu encore c|ue dans leurs livres et qu elles n'apercevaient qu'à travers un ])risme enchanteur, tout contribuait à enflammer ces jeunes tètes déjà si vives. Leur mère causait beaucoup avec elles, mais, ne connaissant pas la tournure de leurs idées, elle ne pouvait g'uère les redresser.

Cependant l'enfant 'grandissait ; son amour pour létude avait encore augmenté ; elle dévorait les livres qui tombaient sous sa main ; mais son cœur restait froid, rien ne pouvait lémouvoir. Le vieux curé de la paroisse lui fit faire sa première communion, et ce jourlà. le plus beau de la vie, la trouva insensible et glacée. Mais Dieu, qui ne trouvait aucune souillure dans cette jeune âme, s'y reposa comme un bon levain; et. sans faire sentir sa présence, il agissait secrètement, tantôt en lui faisant voir le monde sous son point de vue véritable, tantôt en lui donnant un grand mépris pour ses blâmes ou ses applaudissements ; tantôt en lui inspirant un grand dégoût de tout ce qui bi'ille aux yeux des hommes : la toilette, la danse, la musique, elle avait tout cela en horreur, et ce n'était pas dans ses principes religieux qu'elle puisait toutes ces idées ; ils n'étaient pas encore très développés, la piété ne lui avait pas encore montré tous ses charmes. Mais elle trouvait tout cela dans le fond de son caractère, naturellement sérieux, ou plutôt, comme je le disais tout à l'heure, c'était le bon levain qui fermentait dans son cœur à sou insu. Et

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tandis que ses sœurs ne rêvaient que fêtes et plaisirs, nesoupiraient qu'après le moment où elles iraient dans le monde, Emilie, toujours seule, sérieuse dans ses jeux comme dans ses idées, se promettait bien de le iuir le plus possible.

La voix de Dieu commençait à retentir dans l'âme d'Emilie ; mais quel horrible orage enfantait ce brillant éclair I Voyez-vous l'impitoyable mort enveloppant . de ses noires ailes une jeune vie toute pleine d'espérances, un esprit admiré de tous, des succès brillants et mérités,. une santé si florissante, des rêves si doux, un avenir si riant ! . . . pauvre fleur ! parce que le soleil brillait à ton matin, tu comptais aussi qu il serait beau le soir!... parce que la rosée rafraîchissait ta tige délicate, tu croyais que ses perles l'embelliraient toujours 1 Aussi quel coup pour notre pauvre Octavie lorsqu'elle sut qu'il fallait mourir ! Oh ! comme ses regrets furent vifs, ses plaintes amères !. Qui donnera du courage à cette âme abattue? qui versera du baume sur une plaie si douloureuse ? qui chanrgera ses larmes en plaisirs, ses craintes en espérances? Voyez cet ange du Seigneur, ce prêtre assis à son chevet,, écoutez ses douces paroles ; il parle du Ciel si beau !. des anges dont elle doit bientôt augmenter le nombre, de Dieu qui vient lui-même la chercher pour épouse !... et voilà que le monde ne lui paraît plus qu'un monceau de boue ; la vie, une entrave à son bonheur, et la mort un doux réveil.

Vous étiez là, mon Emilie, et cette parole, pviissante comme un glaive à deux tranchants, vous révélait la vie en même temps qu'à cette sœur chérie elle enseignait la

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mort. Quelque chose dinconnu vibra dans votre àme, un rayon céleste l'illumina, et. tout à coup, les graves pensées de la femme forte remplacèrent sans transition les rêves de l'enfant. La religion, en s'emparant de cette àme toute neuve, l'ouvrit à la tendresse, aux sentiments atl'ectueux. Et. pour la première t'ois, ce cœur de seize ans éprouva une douleur amère. lorsque des yeux chéris se fermèrent pour toujours!

Dévouée à ses amis, rien ne lui coûtait lorsqu'il s'agissait de les obliger.

Eh 1 qui mieux que nous a été à même d'apprécier <;ette vertu touchante ! elle ne nous passait aucun défaut, savait nous dire les vérités les plus fâcheuses, et cette aimable franchise nous la rendait encore plus chère. Aucune pensée de nos cœurs ne lui était inconnue ; elle redressait nos idées et avait un art merveilleux pour calmer des imaginations quelquefois bien extravagantes. Elle nous rendait la confiance que nous lui témoignions ; mais jamais le secret d autrui ne s'est échappé de ses lèvres.

Que de beaux jours nous avons passés ensemble ! comme ils s'écoulaient doux et rapides I que de souvenirs touchants se rattachent pour nous à ce lieu d'Hauterive, à cette longue allée du vieux château de Gaïx et ce petit sentier que nous suivions si souvent, où l'oiseau que nos pas ell'ray aient, la feuille que le vent emportait, le nuage mobile, la fleur cueillie en passant nous parlaient de Dieu d'une façon si merveilleuse ; et cette petite église si recueillie où les heures passaient si vite ! et ces larges causeuses auprès du grand foyer, si souvent protectrices de nos tètes-à-tète ! et ces lectures que nous

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faisions ensemble ! et cette pensée de Dieu qu'Emilie mêlait toujours à nos conversations comme pour les embaumer 1 Elle ne songeait qu'à mettre le présent à profit, sans s'occuper de l'avenir.

J'allais ordinairement passer les fêtes de Noël à Hauterive. M. de Villeneuve partait pour Castres et nous restions toutes seules. Emilie et moi, dans ce grand château. Tout alors nous portait au recueillement. Le ])oint de vue si triste et si calme de ma petite chambre, le silence qui régnait autour de nous, la petite église presque toujours déserte où l'on n'entendait que les pas lourds de quelques bergers, le chuchotement des prières mystérieuses de trois ou quatre bonnes femmes, le bruit monotone de l'horloge qui fournissait à lui tout seul cent mille méditations.

J'aimais surtout lorsqu'il faisait nuit, qu'un pâle rayon de la lampe illuminait le tabernacle, alors que tout le reste était dans l'obscurité : je me figurais le Thabor, et sa nuée lumineuse, et sa voix ravissante ; je m'écriais : Ah! qu'il fait bon ici!..., lorsqu'un son de voix rauque et lugubre, accompagné d'un l>ruit de clefs, criant : « y a pasdigus pus? » (N'y a-t-il plus personne? me faisait sauver au plus vite.

Emilie me grondait d'être restée si tard : " ^'ous ne vous attachez qu'aux charmes de la piété, me disait-elle ^ mais lorsqu'il faut se vaincre, se renoncer, supporter un chagrin, vous perdez courage..., ce n'est pas ainsi qu'on aime Dieu. » Et son exemple donnait à ses discours une grande autorité. Je me sentais meilleure, quand j'étais auprès d'elle. Ce qui nous charmait le plus, c'était daller ensemble à la Sainte Table nous enivrer d amour. Oh !

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ces jours-là étaient beaux ! et quand ma jeune amie, transportée d'allégresse, écoutait mon Sauveur dans un profond recueillement, on eut dit un ange du ciel contem- Tplant Dieu face à face.

Cependant elle devint rêveuse et pensive. Un grand secret pesait sur son cœur ; on la voyait renoncer peu à peu à toutes ces délicatesses de la vie où elle avait été élevée ; sa couche était dure ; et, quoiqu'elle aimât à dormir, son lever précédait souvent celui du soleil. Les aliments les moins recherchés étaient ceux qu'elle préférait, elle passa sans feu un hiver rigoureux, mais tout cela avec tant de simplicité que personne n\ prenait igarde.

Un jour, nous causions tête-à-tète du bonheur d'être à Dieu sans partage et sans retour.

— Vous vous marierez sans doute, lui disais-je. votre famille y compte, mais il me semble bien diflicile de tenir son cœur au ciel lorsqu'un mari, des enfants, cent mille liens l'attachent à la terre : je le vois par l'atl'ection que nous avons déjà, c'est comme de la glu qui s'attache à nos ailes.

Emilie secoua la tête et ne répondit pas.

— Qu'avez-vous donc, lui dis-je, une pensée vous préoccupe, vous avez quelque projet : auriez-vous un secret pour moi ?

Elle soupira et me répondit :

— Non, ma chère, je ne me marierai pas, j'y suis bien •décidée. Mais, ce qui me tourmente, c'est une vocation pour laquelle je me sens un attrait irrésistible, et le père Le Blanc c'était le Jésuite qui la dirigeait i ne veut pas •encore se prononcer. Voilà un an que je la médite, et

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