LA VOCATION DE SOEUR MARIE
plus je réfléchis, plus je sens le désir de me consacrer aux pauvres dans l'admirable société des filles de Saint- Vincent-de-Paul.
A cette nouvelle, je tombai comme des nues et me mis 4 pleurer.
— Eh quoi ! me dit-elle, ne le comprenez-vous pas ? Mais pourquoi vous attrister de ma résolution, puisque •c'est à Dieu «eul que vous me céderez? J'espère bien n'avoir pas de grands obstacles dans ma famille. Je vais écrire de nouveau au père Le Blanc : je lui détaillerai mes motifs, ma position, les désirs violents de mon cœur, €t, quelle que soit sa décision, je me soumettrai sans murmure.
En effet, après avoir consulté Dieu, elle prit la plume •et me montra huit à dix pages vraiment inspirées par le Saint-Esprit. Quel courage ! quel amour de Dieu ! quel renoncement à soi-même ! oh. je suis bien fâchée de n'en avoir pas gardé la copie 1 voilà comme écrivaient les saints.
Aussi la réponse du père Le Blanc remplit-elle ses •désirs ; et, sans prendre une décision positive, du moins d-onnait-il bon espoir. Le carême arriva, Emilie fut le passer à Toulouse comme de coutume. Et après de ferventes prières, après l^ien des aumônes, des communions, des consultations nombreuses auxquelles on répondait toujours qu'elle semblait choisie bien plus pour gouverner que pour obéir, après un examen long et sévère, le père Le Blanc lui dit : « Partez, ma fille, vous êtes appelée de Dieu 1 -)
Oh l que son bonheur fut grand 1 que sa joie fut extrême ! La lettre où elle nous annonçait sa félicité nous fit
fondre en pleurs. Nous allions perdre une amie que rien ne pourrait remplacer, une sœur que nous aimions avec tendresse. Mais la pensée que c'était pour Dieu répandait presque de la joie sur notre sacrifice. Elle exigea un grand secret sur cette détermination que. pour plusieurs raisons, elle ne voulait pas encore faire connaître à son père. Enfin, elle revint auprès de nous ; nous ne pouvions nous lasser de la voir, en songeant que bientôt nous allions la perdre pour toujours.
Il fallut bien pourtant se décider à parler à sa famille ; elle voulut m'emmener pour cette grande aifaire à Haute rive.
— Venez, me disait-elle, vous soutiendrez mon courage ; je ne sais pourquoi je tremble si fort.
Nous passâmes deux jours en prières et un matin, après la messe où nous avions reçu ensemble la Sainte Communion, elle se tourna vers moi, son visage était radieux !... « Je vais parler à mon père, me dit-elle, priez pendant ce temps-là ». Elle s'agenouilla devant une petite statue de la Sainte Vierge qui depuis longtemps savait tous ses secrets : sa prière fut courte, mais qu'elle fut fervente !
Je restai seule à l'église. Les battements de mon cœur étaient violents et rapides, et jamais les mouvements de l'horloge ne me parurent aussi lents. J'aurais voulu faire marcher le temps plus vite, mais il ne m écoutait pas plus que quand je veux le retenir ! Enfin, au bout d'ime demi-heure, Emilie arriva. Nous sortîmes aussitôt de l'église ; sa figure n'avait rien perdu de sa sérénité.
— Quel mécompte ! me dit-elle, je ne croyais pas que mon père fût si aftligé de ma résolution, ^'ous savez qu'il
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s'occupe de remplacer ma femme de chambre qui vient de mourir. Je suis partie de là pour lui raconter tout ce <jue je voulais lui apprendre.
» — Mon père, lui ai-je dit, d'après la détermination que j'ai prise, il est inutile de remplacer Rose ; je n'ai plus besoin de femme de chambre, et je viens vous dire tous mes projets.
» A ces mots, il a chang-é de visage, son livre est tombé de ses mains.
» — Eh ! quels projets, ma fille, ce n'est pas le couvent, j'espère ? Eh ! quoi donc ? voudrais-tu me quitter?
» Il y avait tant d'expression dans ses paroles que, si Dieu ne m'eût soutenue, mon courage allait défaillir.
» — Mon père, lui ai-je dit, c'est pour Dieu que je vous quitte, je veux aller servir les pauvres chez les Sœurs de la charité.
» — Les Sœurs de la charité ! mais tu n'y songes pas. mon enfant. Aller t'expatrier, quitter une vie douce, des habitudes délicates, pour entrer dans un ordre si rude et si pénible ! et si la peste, le choléra, une maladie contagieuse arrivait, nous serions toujours en alarmes et tu serais peut-être la première enlevée. X"es-tu pas heureuse ici? Dis, que manque-t-il à ton bonheur? ne pourrais-tu pas faire dans ton village, avec ta fortune, une maison de miséricorde, soigner les pauvres, les malades, les oi'phelins, ne pas abandonner ta famille. Mais, tu ne réponds pas, ta résolution est donc bien arrêtée ?
» — Oui, moii père, je veux partir.
» — Et quand cela, ma iille?
» — L'hiver prochain, si vous voulez bien me le permettre.
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» — Il faut consulter ta tante. Léontine, et puis nousverrons.
» Alors, il a repris sa lecture et je m'en suis allée ; il vous en parlera sûrement, tâchez de lui faire comprendre que je suis déterminée. Je vous laisse, allez le joindre.
En effet, je revins au château ; en entrant dans la cour je vis ce pauvre père qui errait autour des massifs. IL s'arrêta devant un arbuste dont il ôtait machinalement les fleurs. Ses yeux étaient fixés à terre ; un grand ennui pesait sur son front. Sa rêverie était si profonde, que je passais près de lui sans en être aperçue. Quelques moments après, il rentra au salon où j'étais seule.
— Eh bien, me dit-il en me voyant, Emilie vous a-telle parlé?
— Oui, Monsieur.
— Qui donc peut lui avoir monté la tête à ce point ? Ses confesseurs, sans doute? les Sœurs de la charité !... encore, si c'était un autre ordre 1 mais là, nous ne la reverrons plus ! et moi. qui ai déjà un pied dans la tombe,^ qui soignera mes vieux ans ?
— Hélas. Monsieiir, lui dis-je, vous savez qu'Emilie ne se monte jamais la tête. Toutes ses démarches sont ])ien calculées, ses projets bien réfléchis, et je puis vous dire que ses confesseurs, loin de 1 avoir poussée à cette idée, s'y sont opposés pendant un an de toutes leurs forces. Enfin ils ont fini par reconnaître la volonté de Dieu. Voudriez-vous vous y opposer? Si vous eussiez trouvé pour elle un excellent mariage à deux cents lieues d'ici, auriez-vous hésité un instant ? ^'otre pauvre cœur est brisé, je le sens mieux que personne ; vous perdez une enfant, moi une sœur. Mais c'est à Dieu que vous-