LA VOCATION DE SCELR MARIE
l;i donnez, ne soyez pas en peine de son bonheur!...
— Il tant donc se résigner 1 dit-il alors en sattendrissant, et tous deux nous pleurâmes 1
« Si, du moins, elle voulait ajourner son projet à quelques années, ajouta-t-il ensuite : elle est si jeune encore ! » Je ne sus que répondre à un désir si juste et je promis d'user de toute mon influence pour obtenir un délai. Le père Le Blanc, consulté par Emilie, l'engagea beaucoup à accorder un délai de quatre ans, puisqu'on le demandait avec instance ;
« C'est me faire mourir à petit feu. dit Emilie, mais j'attendrai puisqu'on le conseille. ■>
Tout le monde fut enchanté de cette détermination et nous ne fûmes pas les dernières à nous en réjouir. Mais, dès ce jour, la vie d'Emilie ne fut plus qu'une prière, une suite de bonnes œuvres, de renoncement intérieur à ses goûts et à ses alfections.
Son nouveau curé, ^L l'abbé Devic. homme d'une grande douceur et d'une piété plus grande encore, l'estimait comme une sainte, l'aidait de ses conseils et n'entreprenait rien dans sa paroisse sans lui demander son avis. Nous la nommions en riant : Monsieur le Vicaire. Le bien qu'elle faisait était immense, et je puis dire que ses bons exemples, ses aumônes, étant toujours accompagnés d'un mot de Dieu, ont contribué presqu'autant que les soins du bon curé à rendre ce village excellent.
Elle découvrit un certain jour une pauvre mère de famille qui se trouvait dans la misère qu'elle supportait avec beaucoup d'aigreur, et tout en la consolant et la secourant, elle amena cette femme à lui confier qu'elle n'avait pas fait sa première communion. Elle s'appliqua
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alors à la préparer de son mieux à réparer cette omission. Ce beau jour arriva enfin ; la Table Sainte fut inondée de ses pleurs I bientôt a^îrès, elle y parut encore accompagnée de son mari. Non, la joie dun vainqueur ne peut être comparable à celle d'Emilie dans cette circonstance.
Je n'oublierai jamais la conversation que nous eiimes le soir de ce beau jour ! Toutes deux appuyées sur le balcon qui domine la rivière, nous regardions le ciel audessus de nos tètes tout brillant de cent mille étoiles : un air frais qui passait sur les fleurs nous en apportait les parfums ; les flots, calmes et tranquilles, réfléchissaient les saules du rivage, les tours du vieux manoir, les étoiles étincelantes : et je disais : un cœur pur sait encore mieux réfléchir le Ciel. Il me semblait voir des anges se mirer avec complaisance dans celui de mon amie
Mais, voilà qu'un léger zéphir vint rider la face des flots : le riant tableau disparut. Une grande tris • tesse me saisit en songeant qu'il en faut bien moins encore pour elfacer dans notre pauvre cœur l'image ravissante de mon Dieu. Emihe pensait avec douceur à la joie de la pauvre femme et rapportait à Dieu tout le bien quelle avait fait. Puis, regardant le tableau magnifique qui s'étendait devant ses yeux : « Bientôt, me disait-elle, il faudra quitter tout cela. Quand la nature y pense, elle s'afflige, car ces lieux me sont chers ; mais quand la grâce se fait sentir, je voudrais les aimer encore plus pour ajouter à mon sacrifice I Oh ! qu'il me tarde de partir ! Ces quatre années vont me paraître quatre siècles. »
Enfin l'Archevêque et le père Le Blanc conseillèrent à Emilie de s'adresser à M. Tabbé Mouton, homme froid
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et calme, auquel elle devait confier la direction de ses projets. Cette décision la remplit de joie et, dès ce moment, elle ne soccupa plus qu'à trouver des sujets qui pussent la seconder. Emilie acheta de ses deniers une maison de modeste apparence, elle y fit construire une petite chapelle, et puis, sans autres ressources que la pension que lui donne son père, elle prend la résolution étrange d'aller s'y installer avec deux coadjutrices. Chacun la taxe de folie. Son père, qui voudrait surtout pour sa fille un établissement riche et commode, ne consent à cela cju'avec beaucoup de peine. Mais ceux qui considèrent les choses avec les veux de la foi sont ravis de cette détermination. Allez, petit oiseau du ciel ! fiez-vous à la Providence efe la graine ne vous manquera pas au désert, ni la goutte d eau dans le creux du rocher.
Les statuts et les règlements de son nouveau couvent devinrent sa principale étude ; elle étonna les tètes les mieux organisées, les plus avancées dans la perfection par la protondeur de ses pensées et la sagesse de ses vues. La Sainte Vierge, qui l'avait gardée dès l'enfance. qui lui avait inspiré son héroïque résolution et à qui elle avait voué un tendre amour, devint aussi sa douce patronne et la fête de son Immacllée-Conception fut choisie spécialement pour être la grande fête de son Ordre, qui en prit le nom, malgré les murmures de quelques personnes à oreilles délicates.
Elle se mit aussi sous la protection spéciale de saint Joseph et de saint François-Xavier, choisit pour elle le doux nom de Marie. L'Archevêque approuva toutes ces mesures et promit de venir lui-même présider la cérémonie. 11 ne s'agissait plus que de trouver le moyen de faire un
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noviciat. Emilie écrivit à Toulouse, et les daines de la Visitation promirent de la recevoir dans leur cloître avec ses deux coadjutrices.
Tout est donc arrangé, les règlements sont faits, le costume est choisi ! Oh I qu'il tarde à notre Emilie de partir ! Elle languit dans le monde, comme une fleur qui se meurt au soleil. Avec quelle joie se dépouille-t-elle de tout ce qu'elle a de })i'écieux, sa jolie montre en orémaillé cède la place à un gros réveil en cuivre ; ses bijoux se convertissent en toile grossière, et ses belles parures en robe de laine bleue, car le bleu est la couleur de la Sainte Vierge.
Enfin elle arrive, le moment de nous dire adieu est venu 1 je ne dirai pas notre séparation douloureuse ! ! Dieu seul a su tout ce qu'elle eut d'amer 1 ! Avant de partir, elle distribua un souvenir à chacune de nous ! à l'une, son écharpe ; à l'autre, son reliquaire ; son nécessaire à celle-ci, ses boucles d'oreilles à celle-là !
Aujourd'hui la voilà à la Visitation où elle fait son noviciat, avançant à pas de géant dans la voie spirituelle, étonnant le cloître même par sa ferveur et ses vertus!...
Mon Emilie !vous avez pris la meilleure part : et tandis que vous allez vous consumer doucement, comme cette lampe qui brûle dans le sanctuaire, souvenez- vous de ces pauvres amies que vous avez laissées dans le monde et qui vous aimeront toujours ! !
Au château de Gaïx,
Ce 23 novembre 1836.
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Ce 8 décembre 1836.
Jour de l' Immaculée-Conception (1).
Colvmba... cum non incenisset... etc.
(Genèse.)
Oh! quel beau jour vient de iinir ! quelle fête magnifique a ravi l'Eglise du Ciel et celle de terre ! Les Anges étaient descendus, car, eux aussi, étaient invités aux noces de leur sœur ; et, Ton eut dit que leurs blanches ailes entouraient la Vierge bénie, tant il y avait de l'ange dans son regard céleste. Vous étiez là aussi, Sainte Vierge Marie ! et vous bénissiez votre enfant toute parée pour une pompe nuptiale ! Oh I qu'il est beau et noble l'époux que vous lui avez choisi ! . . . ses compagnes accourues avant le lever du soleil apportent la robe éclatante, les colliers et les bracelets d'or, posent sur son front virginal le voile sans tache qui ne la cache qu'à demi.
L'on aperçoit encore le bout de ses jolis doigts et quelques boucles soyeuses de ses beaux cheveux blonds, comme on voit quelquefois les rayons delà lune s'échapper à travers le nuage diaphane !... Ainsi les hommes et les Anges la contemplent avec admiration ; ses jeunes compagnes la regardent avec envie ; elle seule ignore ce qui se passe autour d'elle ; son esprit est ravi au ciel...
(1) Cérémonie de la prise de voile d'Emilie de Villeneuve et de SCS deux premières compagnes.
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et, pourtant, toute la cité est en émoi ; le temple saint est orné comme aux jours de fête. Voyez cette multitude ([ue personne ne peut compter ! Cette croix ornée de rubans et de fleurs, ces bannières conduisant un essaim de jeunes filles toutes parées de robes blanches ! ce prince de léglise accouru pour bénir ! entendez le son des cloches, le bruit des tambours mêlé aux cantiques de réjouissances !
L'on sachemine en jurande pompe vers l'humble maison des pauvres, habitée par cette fille du Ciel. Le pieux Ar" chevêque bénit d'abord ces murs qui vont bientôt dérober aux regards des hommes de sublimes vertus ; puis la jolie chapelle où Dieu lui-même vient habiter ; mais, tout à coup, au milieu de la fête, parait l'image de la mort, un vieux ministre du Seigneur, un de ces hommes qui passent en faisant le bien, tombe, comme frappé de la foudre l terrible leçon qui semblait nous dire : bien fou, qui s'attache aux biens d'ici bas ! puisque même les plus pures jouissances ne sont pas exemptes de trouble...
La cérémonie est interrompue. L'on s'empresse autour du moribond, tandis cpie les trois vierges restent au pied de l'autel, demandant grâce pour des jours si précieux I Qu'est-ce donc que Dieu refuserait ce jour-là à ses enfants chéries? Aussi, comme la foule répétait : Il est mort! !... que le jeune lévite pleurait déjà un père, l'orphelin un appui, le saint prêtre ouvre les yeux, se lève, parle, se montre aux regards elfrayés et veut rej) rendre son rang. — 11 serait bien à plaindre celui qui ne verrait pas là un prodige I...
La cérémonie reprend son cours, la procession défile et se dirige vers l'église.