‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 11 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cannes.

Cependant le mal qui devait prématurément conduire Tocqueville au tombeau s'était annoncé par son plus sinistre et plus terrible présage. Tocqueville avait eu un crachement de sang. C'était au mois de juin 1858.

Quoiqu'il eût reçu déjà précédemment quelques avertissements moins graves, il est vrai, mais du même genre, il n'en avait jamais bien compris le sens. Rien, en effet, n'était plus contraire à ce qu'il savait luimême de sa propre constitution. Cette constitution avait toujours été faible et délicate, elle était évidemment atteinte depuis longtemps dans quelqu'un des organes nécessaires à la vie. Mais tout jusqu'alors l'avait porté à croire que cet organe malade n'était pas la poitrine , et ceux qui le connaissaient le plus intimement pensaient de même.

Lors de ses plus grands voyages, notamment pen-

dant celui d'Amérique, il avait été quelquefois souffrant, mais jamais de la poitrine, qui chez lui semblait être la plus solide partie du corps. Dans bien des occasions, son compagnon de voyage avait pu, sur ce point, faire les observations les plus rassurantes. Lorsque, dans leur exploration à travers les forêts et les déserts du Nouveau Monde, ils avaient à gravir un lieu escarpé, Tocqueville arrivait toujours le premier au sommet, sans paraître haletant. Lorsqu'au retour de la baie de Saginaw ils eurent à. faire d'une seule traite plus de quinze lieues à cheval à. travers les sentiers ardus de la forêt vierge ou de la prairie sauvage, Tocqueville ne montra aucun symptôme de fatigue ou d'épuisement. Quelquefois, dans le cours de ces marches aventureuses, une rivière large et profonde venait- elle à leur faire obstacle, Tocqueville la traversait h la nage. 11 le fit notamment près de Michillimachinac, sur le lac Huron, dans ce climat où, quelle que soit la saison, les eaux sont toujours froides quand elles ne sont pas glacées ; et jamais il ne parut en ressentir aucun mal. Dix ans plus tard, lorsqu'on 1841, voyageant en Afrique, il tomba malade au camp d'Eddis sur la route de Stora à Constantine, ce n'était point encore la poitrine qui paraissait attaquée ; la veille il avait pu gravir le pic de Bougie, à moitié chemin duquel la plupart de ses compagnons s'étaient arrêtés.

Cependant en 1850, peu de temps après sa sortie du ministère , des symptômes graves avaient effrayé

ses amis : les médecins n'y avaient point vu une maladie de poitrine déclarée, mais seulement un accident dangereux , qui , s'il ne reparaissait pas , pourrait ne laisser aucune trace ; et il n'avait pas reparu. Un hiver passé à Sorrente, un autre en Touraine, paraissaient avoir conjuré tout accroissement du mal ; mais il eût fallu toute autre chose. Il eût fallu, pour sauver cette précieuse vie, la transporter, non pas pour un hiver, mais pour des années, dans un pays méridional. 11 eût fallu surtout que, pour un temps indéterminé, il abandonnât le climat , meurtrier pour lui , de la Normandie. M m€ de Tocqueville le voulait, et l'en supplia mille fois ; il ne put s'y résoudre, et on le conçoit : car pour lui, quitter ce pays qu'il aimait tant, se transporter dans un pays étranger à tous ses intérêts, loin de ses amis et de ses livres, loin du mouvement intellectuel qui était toute sa vie, n'eût-ce pas été se condamner à une mort presque certaine et plus prompte peut-être que celle qui le menaçait ?

Quoique l'accident du mois de juin 1858 ne permît plus aucune illusion, Tocqueville s'en faisait encore. Cependant il se soumit au conseil que lui donnaient ses .médecins de se rendre en Provence ; et après avoir, malgré l'urgence, passé encore trois ou quatre mois à faire une provision de livres, de notes et de matériaux pour son ouvrage, qu'il espérait finir tout en se guérissant, il partit tardivement pour Cannes, où il arriva dans les premiers jours de novembre 1858.

Faut-il raconter ici ce triste séjour à Cannes, le long et cruel voyage qui le précéda, les crises qui le suivirent, se succédant plus graves de jour en jour, et au milieu desquelles Tocqueville conservait toujours l'espérance? On aurait la disposition de les décrire qu'on n'en aurait pas le pouvoir. Comment peindre en effet cette existence encore si animée, cette intelligence dans toute sa force, cet esprit toujours aussi brillant et aussi fécond, cette plénitude de vie que quelques jours seulement séparent du moment où tout cela ne sera plus?

Tocqueville, quand tout espoir de salut^était perdu, espérait encore ; et tout autour de lui semblait conspirer pour entretenir en lui cette confiance.

On entrait dans la saison où sous le ciel de la Provence tout renaît dans la nature. La petite villa où Tocqueville avait cherché un asile s'élève à une demilieue de Cannes , au milieu d'une forêt d'orangers et de citronniers. On ne saurait imaginer rien de plus charmant que ce lieu encadré dans la mer et les montagnes. Rien de plus enivrant que le parfum qui sort de ces bois embaumés et semble s'exhaler de la terre elle-même. Rien de plus splendide que le réveil de cette nature endormie. 11 semble que dans ce moment de renaissance générale et dans ces climats bienfaisants, alors que tout ce qu'il y a de plus faible et de plus infime dans le monde reprend à l'existence, il soit plus triste de voir la vie se retirer de ce qu'il y a de plus beau dans la création : une grande intelligence

unie à un noble cœur. Il semblé aussi qu'en présence de ce spectacle de la régénération universelle il soit impossible au plus découragé et au plus abattu de se soustraire à l'espérance de la vie.

La vie fuyait cependant et rapidement, en dépit de tous les soins et de tous les dévouements. Deux excellents médecins, le docteur Sève, de Cannes, et un ancien collègue, le docteur Maure, de Grasse, le visitaient sans cesse. Deux sœurs de charité, la sœur Valérie et la sœur Gertrude, étaient près de lui nuit et jour. Cette autre sœur de charité de toute sa vie, macjame de Tocqueville, ne le quittait pas. À force de soins on se prenait à partager ses espérances, et quelquefois, sous ce beau ciel, les images de deuil s'éloignaient pour faire place à de moins tristes pensées.

A quelques pas de la villa s'étend une allée de dattiers et de cyprès de laquelle on voit se dérouler d'un côté les premières chaînes des Alpes, et de l'autre la baie de Cannes, le golfe Juan et les îles Sainte-Marguerite. De là on voit la mer sans en sentir à peine la brise, qui n'arrive qu'à travers le parfum des fleurs, et attiédie par l'air chaud auquel elle se mêle. C'est là qu'appuyé sur le bras d'une sœur de charité, le pauvre malade venait tous les jours respirer cet air doux, regarder ce beau ciel, et recevoir les rayons de ce soleil vivifiant. Cette promenade de Tocqueville dans la petite allée 'de cyprès, sa marche lente et silencieuse, ce corps débile, ce visage pâle, ce regard profond et triste, image de sa pensée et de son âme, la figure

candide et simple de la pauvre sœur qui lui servait de soutien, une telle scène restera longtemps gravée dans la mémoire de tous ceux qui une seule fois en ont été les témoins.

Je l'ai dit, Tocqueville espérait.... et comment n'aurait-il pas repris à l'espérance quand tout autour de lui reprenait à la vie? aussi continuait-il toutes ses habitudes, ses projets d'avenir, ses travaux. Il lisait et se faisait lire, écrivait beaucoup de lettres, dévorait celles qu'il recevait en grand nombre. Il n'y a pas un de ses amis qui n'ait reçu de lui au moins une lettre dans le dernier mois de sa vie. La pensée des affaires publiques ne le quittait pas un instant. On était à la veille de la guerre d'Italie. Quelques étrangers illustres qui habitaient Cannes en ce moment, entre autres le baron de Bunsen 4 et lord Brougham, lui faisaient avec grand soin communiquer leurs courriers, auxquels il prenait un vif intérêt. Mais l'objet incessant de sa méditation, c'était la suite de son ouvrage sur la Révolution^ auquel il rapportait toutes ses lectures. La dernière fut celle des Mémoires du comte Miot de Mélitot, dont il faisait grand cas. En même temps que son esprit conservait toute son activité, son âme semblait acquérir plus de calme. Sa disposition devenait chaque jour plus douce et plus tendre, son caractère plus uni, sa pensée plus religieuse et plus résignée.

1 . Le baron de Bunsen, ancien ambassadeur de Prusse à Rome et à Londres, aujourd'hui membre de la chambre haute, auteur de plusieurs ouvrages très-remarquables, entre autres Rippolytus, les Signes du temps (die Zeichen von der Zeit), etc., etc.

Cependant, comme si ce n'eût pas été assez du mal qui lui était propre, à ce mal était venu s'en joindre un autre. Épuisée de fatigue, encore plus épuisée de douleur, madame de Tocqueville elle-même tomba ma-

lade Elle était atteinte de plusieurs maux à la fois,

entre autres d'une maladie des yeux pour laquelle il lui fut prescrit de se tenir constamment dans la plus profonde obscurité. Telle était cependant la tendre affection d'Alexis de Tocqueville pour sa femme, et l'impossibilité pour lui de vivre sans elle eLtoJn de sa présence, que celle-ci ne pouvant plus venir^asseoir près de son lit de douleur, ce fut lui qui parvint à se traîner près du sien. Mais la nuit profonde qu'il trouva dans la chambre de sa femme ne tarda pas à augmenter son mal ; car le grand jour lui était aussi nécessaire qu'à elle l'obscurité ; et cédant à une sorte d'instinct physique, il s'éloigna des ténèbres pour aller chercher ailleurs la lumière qui seule le ranimait : triste destinée de ces deux êtres nécessaires F un à l'autre, qui ne pouvaient plus se réunir ni se séparer. En effet, quelques instants après : « Chère Marie, » dit-il à sa femme en venant reprendre sa place auprès d'elle, « le soleil ne me fait plus de bien, si, pour jouir de sa « lumière, il faut que je cesse de te voir. »

Une autre fois, dans un moment de découragement, hélas ! trop légitime, le pauvre malade reconnaissait qu'il était venu trop tard dans le Midi, et avouait tendrement à sa femme le tort qu'il avait eu de ne pas suivre son conseil.

C'est au milieu de ces scènes désolantes que le mal allait toujours croissant et prenait chaque jour un aspect plus sombre. Le retour de la belle saison avait été en somme plus contraire que bienfaisant. Ce mouvement général de renaissance qui se produit alors dans toute la nature s'était bien fait sentir au malade, mais pour lui nuire, et n'avait agi sur le mal que pour lui donner une nouvelle impulsion : c'est ce que les médecins appellent, dans les maladies de poitrine, le travail dugpr intemps. L'affaiblissement et le dépérissement étaient manifestes pour tout le monde, excepté pour le malade lui-même, dont les illusions semblaient augmenter à mesure que le péril devenait plus imminent. A la fin de mars, le d r Maure ne conservait aucune espérance. Le d r Sève, quoique bien sombre aussi, croyait encore possible de traverser le printemps et l'été, et de gagner l'automne. Mais les vents glacés qui, à cette époque de Tannée, ont coutume de descendre des montagnes, et contre lesquels la baie de Cannes n'est pas complètement abritée, ayant sévi avec violence pendant plusieurs jours, on put prévoir que le dénouement fatal se précipiterait, et le 16 avril 1859, dans la soirée, Alexis de Tocqueville succomba à une syncope de quelques instants. Il n'était âgé que de cinquante-quatre ans. Il n'a point laissé d'enfants.

Il avait eu, en ce moment suprême, la consolation de se voir entouré de ses plus proches, auxquels l'avait toujours uni la plus tendre affection. Son frère aîné, le comte Hippolyte de Tocqueville, qui ne l'avait près-

que pas quitté depuis son arrivée en Provence, et venait d'être appelé en Normandie par des affaires urgentes ; son autre frère, le vicomte Edouard, et sa belle-sœur, la vicomtesse de Tocqueville; son neveu, le comte Hubert, s'étaient hâtés au premier avis qu'ils avaient' reçu d'accourir à Cannes. Le plus vieil ami de son enfance, celui dont l'attachement lui fut toujours si fidèle et'si secourable , Louis de Kergorlay , se^trouva à son lit de mort. Est-il besoin de dire qu'elle fut là aussi, la douce et digne compagne de toute sa vie, celle pour laquelle allait commencer une existence plus cruelle que la mort? elle était là, et c'est elle qui a reçu et recueilli dans son cœur son dernier soupir et son dernier regard. Trompé par les illusions que la correspondance du" malade lui avait fait partager jusqu'aux derniers moments, et retenu à Rome par des devoirs cruels, un autre ami, qui lui était bien cher et bien dévoué, J.-J. Ampère accourait sans inquiétude pour le présent, afin de passer quelque temps auprès de celui qu'il se faisait un si grand bonheur de revoir ; il venait à Cannes comme il eût été à Tocqueville. En débarquant à Marseille, il apprit l'affreuse nouvelle et eut la douleur de n'arriver à Cannes que pour assister à des funérailles. Enfin, il est encore un ami dont on n'a point parlé, et qui cependant était assez cher à Tocqueville pour'qu'un mois avant le jour fatal il l'eût mandé près de lui : c'est celui qui , empressé de se rendre à cet appel, a pu être ainsi témoin des tristesses dont il fait aujourd'hui le récit.

Tocqueville s'était éteint paisiblement sans aucune de ces cruelles angoisses que fait éprouver la vue immédiate de la mort, et en même temps, dans cette tranquillité morate d'un homme qui y est préparé, et pour lequel la fin de la vie n'apporte ni terreurs ni menaces. Quelle meilleure préparation à la mort qu'une existence toute passée à bien faire!

La fin de Tocqueville a été toute chrétienne, comme l'avait été sa vie. C'est à tort qu'on a parlé de conversion; il n'a point eu à se convertir, parce qu'il n'y avait jamais eu en lui la moindre trace d'irréligion.

Tocqueville avait toujours eu l'esprit agité par bien des doutes ; c'était la loi même de sa nature qui l'y portait. Mais au milieu des ses plus grands troubles, il n'avait jamais cessé d'être profondément chrétien ; il poussait jusqu'à la passion ce sentiment, qui faisait partie de sa foi politique ; car il estimait qu'il n'y a point de liberté possible sans les bonnes mœurs, et point de bonnes mœurs sans religion. Le christianisme et la civilisation n'étaient à ses yeux qu'une seule et même chose. Il croyait fermement que ce qu'il y avait de plus désirable pour le bien des hommes, c'était de voir intimement unis la foi religieuse et l'amour de la liberté; et il n'apercevait jamais sans une profonde douleur l'une de ces deux choses séparée de l'autre. Ah ! sans doute, si pour constater hautement son attachement à. cette religion sainte et son respect pour les règles qu'elle a établies, il eût eu quelque violence à se faire, if n'eût pas hésité à se Hmposer, plutôt que de

prêter, par son exemple, des armes à ceux qui ne contestent le dogme que pour échapper à la morale. Mais en se jetant aux pieds d'un ministre de paix et de miséricorde 4 , il ne fit que suivre l'élan de sa conscience; et un aveu de ses fautes, plus étendu et plus minutieux que ne le lui demanda la piété éclairée du prêtre, n'eût pas plus coûté à son orgueil que le repentir ne coûtait à son cœur.

Tocqueville avait témoigné, pendant sa vie, le désir qu'à sa mort ses restes fussent déposés dans le cimetière de la paroisse de Tocqueville. Ce désir était une loi sacrée ; la translation du cercueil contenant ses dépouilles mortelles a été accomplie suivant son vœu, dont son frère Hippolyte et son neveu Hubert ont été les pieux exécuteurs. On a passé sous le silence le récit de tous les hommages, même religieux, rendus à la mémoire de Tocqueville ; il est cependant une cérémonie qui, peut-être, eût mérité d'être décrite : c'est celle dont fut témoin la petite paroisse de Tocqueville lorsque le cortège funèbre , parti de Cannes, arriva sur Son territoire pour se diriger vers son cimetière, et où il n'y eut que des témoignages sincères et des douleurs vraies; le deuil de deux bons frères, celui d'un grand nombre d'amis absents représentés par deux amis bien dignes de ce privilège , Corcelles et Ampère 2 , les

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