Le vénérable curé de Cannes
S. Ampère, en quittant Cannes, où il avait eu la douleur de ne trouver qu'un cercueil, avait eu du moins ta consolation de ramener à Paris M"* de Tocqueville; il voulut avoir encore celle d'assister en Normandie à ces dernières funérailles.
larmes d'une population immense accourue spontanément, jalouse d'adresser ses bénédictions à l'homme illustre qui, pour elle, n'était que l'homme de bien; et enfin , cette grande et sainte douleur , dont on ose à peine parler, qui, dans ce moment, remplissait à elle seule le pauvre château de Tocqueville, et à laquelle tout le monde pensait... C'est dans ce lieu modeste et paisible que Tocqueville a voulu que le plus simple emblème de sa foi, une croix de bois, marquât sa place parmi les morts. S'il est vrai cependant que ce soient le génie et la vertu qui font la vraie gloire, on peut dire que l'humble cimetière du petit village de Tocqueville contient les restes d'un grand homme.
En apprenant sa mort, le duc de Broglie a dit : « La « France ne produit plus d'hommes pareils. » C'est le jugement de la France; ce sera aussi celui de l'Europe. La renommée de Tocqueville allait déjà trèsloin et très-haut; on ose prédire que chaque jour elle s'étendra et s'élèvera encore.
On a essayé de peindre l'écrivain, le publiciste et l'homme d'État ; mais qui peindra l'homme même, son cœur, sa grâce, la poésie de son âme et en même temps sa raison ; cette âme si tendre, cette raison si ferme, ce jugement si fin et si sûr; cet esprit si profond et si lucide, jamais commun, jamais excentrique, toujours original, toujours sensé; en un mot, tout ce qui faisait de lui une nature d'élite et un homme à part? Tocqueville n'avait pas seulement beaucoup d'esprit; il avait les divers genres d'esprit; il était aussi
spirituel dans sa conversation que dans ses livres ; il racontait aussi bien qu'il écrivait ; il possédait un autre talent peut-être plus rare : c'était celui de savoir aussi bien écouter que bien dire. Doué d'une activité infatigable et presque maladive, il excellait dans l'emploi de son temps. Il trouvait le temps de tout faire , et n'omettait jamais ni un devoir ni une convenance. On a dit plus haut qu'il avait beaucoup d'amis , il a connu un bonheur plus grand encore, celui de n'en perdre jamais un seul. Il eut aussi un autre bonheur : c'est de savoir si bien les aimer tous, que nul ne se plaignit jamais de la part qui lui était faite, tout en voyant celle des autres. Il était aussi ingénieux que sincère dans ses attachements; et jamais, peut-être, nul exemple ne prouva mieux que le sien combien l'esprit ajoute de charmes à la bonté.
Quelque bon qu'il fût, il aspirait sans cesse à devenir meilleur; et il est certain qu'il se rapprochait chaque jour de la perfection morale qui lui paraissait le seul but digne de l'homme. Il trouvait, <5haque jour, plus solennel et plus imposant le grand problème de la destinée humaine : aussi apportait-il chaque jour, dans tous ses sentiments et dans tous ses actes, quelque chose de plus pieux et de plus reconnaissant envers Dieu et ses bienfaits. Il sentait plus de respect pour l'homme, pour ses droits, pour sa vie, et pour celle de tous les êtres créés. Il s'élevait ainsi à une humanité plus haute, plus délicate et plus pure. Le rang des hommes lui faisait moins; leur valeur per-
sonnelle plus. II était plus patient, plus résigné, plus laborieux, plus attentif à ne rien perdre de cette vie qu'il aimait tant , et qu'il avait le droit de trouver belle, lui qui en faisait un si noble usage ! Enfin il est permis de dire, à son honneur, qu'à une époque où chacun tend à concentrer son regard sur soi-même, il n'a pas eu d'autre but que celui de poursuivre les vérités utiles à ses semblables, d'autre passion que celle d'accroître leur bien-être et leur dignité.
C'est par là, c'est par cette ambition rare qu'il vivra dans le souvenir des hommes ; car l'humanité enregistre le nom de ceux qui l'ont honorée et agrandie.
Tocqueville a laissé éparse dans ses manuscrits une pensée qui semble résumer à elle seule toute son existence :
« La vie n'est pas un plaisir, ni une douleur, mais « une affaire grave dont nous sommes chargés et qu'il « faut conduire et terminer à notre honneur. »
Gustave de Bbaumont.
Beamnont-la-Chartre, mai 1860.