‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 13 sur 33 · EXTRAITS · texte numérisé non relu

EXTRAITS

DU

Le manuscrit du voyage en Sicile forme un volume petit in-ft°, de 350 pages. Pour donner au lecteur une idée de ce premier essai littéraire d'Alexis de Tocqueville, nous en citons au hasard quelques fragments, extraits textuellement du manuscrit; nous les donnons sans réflexions ni commentaires.

Tocqueville était parti de Naples avec son frère Edouard dans les premiers jours de mars 1827. Pour son début en mer, il rencontra une violente tempête.

« Le vaisseau, dit-il, que nous montions, était un petit brigantin de 75 tonneaux

« Nous cheminions lentement, ayant devant les yeux

f • Voir la Notice, page 3.

le superbe spectacle de la baie de Naples , l'oreille frappée des derniers bruits de vie qui s'élevaient de cette populeuse cité ; le rivage d'Herculanura passa devant nous. Bientôt nous aperçûmes la colline qui cache Pompéia. Il était déjà nuit, quand nous nous trouvâmes près des rochers de Caprée. Le lendemain en nous réveillant, nous avions encore en vue ces rochers escarpés ; nous les eûmes toute la journée ; ils semblaient nous poursuivre comme un remords.

« Cette île ressemble au repaire d'un oiseau de proie ; c'est la vraie demeure d'un tyran. C'est là que Tibère attirait ses victimes de toutes les parties de l'empire romain ; mais c'est de là aussi, et cette idée console, qu'accablé par les infirmités d'une honteuse vieillesse, désabusé de tout, même des jouissances qu'il avait cru trouver dans la vue des douleurs humaines, et dégoûté de ses monstrueux plaisirs, il laissait échapper enfin la vérité du fond de son âme farouche. C'est de Caprée qu'est datée cette lettre adressée au sénat dans laquelle il disait : « Pourquoi « vous écrire, pères conscrits? Qu'ai-je à vous dire? « Que les dieux me lassent périr plus misérablement « qu'ils ne le font, si je le sais. »

« Vers le soir, au calme qui nous avait arrêtés succéda un vent d'ouest, et on commença à louvoyer. Le matin, les terres n'étaient plus en vue. Nous luttâmes toute la journée contre un vent contraire. La mer grossissait déjà par degrés. Le soleil venait de se coucher ; j'étais assis dans la cabine, la tête appuyée sur

VOYAGE EN SICILE. Mi

ma main, je parcourais des yeux Phorizon; un nuage noir le couvrait de temps en temps. Je voyais au loin se détacher sur cette teinte sombre l'écume des vagues. Je prévoyais la tempête sans croire qu'elle fût si près de nous. Cependant nous commencions à enfon»- €cr profondément dans les vagues et l'écume sautait de toutes parts sur le pont. Bientôt des éclairs sillonnèrent le ciel, et la tempête s'annonça par un tonnerre sourd et lointain. Je me rappelle que bien des fois je me suis plu à contempler pendant la nuit les approches d'un orage. Je trouvais quelque chose de sublime et d'attachant dans ce calme qui le précède, dans cette espèce de recueillement et d'attente de la création entière au moment de la crise qui se prépare, mais quiconque n'a pas assisté à ce même spectacle sur une mer sans rivages ignore la scène la plus terrible que puisse présenter la nature.

« Quand les premiers coups de tonnerre retentirent, l'agitation régna un instant sur le vaisseau. La voix du capitaine se faisait entendre de la poupe , et le cri monotone des matelots annonçait un changement de manœuvre. Le vent augmentait avec une rapidité terrible. Le tonnerre s'approchait. Chaque éclair illuminait un moment l'étendue, puis nous nous retrouvions plongés dans l'obscurité la plus complète. Les vagues bouillonnaient autour de nous avec une énergie dont je n'avais pas d'idée. On eût dit une immense chaudière en ébullition. Je me rappellerai

toute ma vie l'impression profonde que j'éprouvai, i. 9

lorsque, dans un moment de calme, j'entendis un certain nombre de voix sourdes répéter les répons d'un psaume à côté de moi* Je cherchai d'où partaient ces voix, et je vis qu'elles s'élevaient de dessous une voile où s'étaient réfugiés dix ou douze pauvres passagers. Quel est le philosophe si sûr de ses systèmes, qui n'eût été tenté de faire comme eux à la vue de cette terrible manifestation de la toute-puissance divine ?

« Déjà l'orage était presque sur nos têtes. Plusieurs fois nous avions vu le tonnerre tomber dans la mer assez près de nous ; à chaque instant nous craignions de sombrer. Tout à coup une vague nous prend en travers et nous jette entièrement sur le côté. La lame renverse les bancs, pénètre dans les cabines ; des cris affreux s'élèvent de toutes parts ; et un chien, qui s'était réfugié ^ntre des tonnes, poussa un hurlement qui forma l'accord le plus lugubre qu'on puisse imaginer. L'alarme fut vive, mais ne dura qu'un instant ; le vaisseau se remit sur sa quille. Une pluie épouvantable ôta à l'orage une grande partie de son danger; et quoique la mer fût encore très-agitée, chacun crut pouvoir chercher le repos au milieu de torrents d'eau dont on était inondé. La nuit parut sans doute longue à tous. Pour nous, lorsqu'après deux heures d'un sommeil interrompu à tout moment par les violentes agitations du vaisseau et par le bouillonnement du vent dans les cordages, nous nous réveillâmes tout à fait, nous sentîmes que la mer était bien loin d'être calmée. Cependant, comme le soleil se levait étince-

lant, je crus que nous étions hors d'affaire et, tout joyeux, je mis la tête hors de notre case : les matelots, les uns, accrochés aux cordages, d'autres, appuyés sur les mâts, paraissaient absorbés dans la contemplation d'un seul objet. Une inquiétude générale se peignait dans leurs traits, et l'immobilité de leur contenance était plus formidable que l'agitation de la nuit. J'examinai alors le ciel : à l'ouest, un vent impétueux paraissait faire voler sur nos têtes un énorme nuage chargé de pluie, et je vis clairement qu'un nouvel orage s'annonçait. Je cherchai alors à découvrir ce qui frappait ainsi dans le lointain la vue de l'équipage; enfin, à travers le brouillard, je vis s'élever les formes vagues de hautes montagnes, qui, courant du nord au midi, nous barraient notre chemin, tandis que l'orage qui commençait, et la mer dont la fureur augmentait de moment en moment, nous poussaient de ce coté. Je me traînai sur le pont, car nulle créature vivante n'eût pu y marcher un instant sans être lancée à la mer, et en m'accrochant à chaque objet, je gagnai enfin la barre du gouvernail ; le capitaine la tenait lui-même; je lui demandai s'il croyait qu'il y eût du danger. Cet homme me regarda d'un œil farouche et me répondit : Credo cosi : je le crois bien, d'une voix rude, et refusa d'ajouter un mot. Comme je retournais à la cabine, un vieux matelot me prit par la manche et me dit, en grinçant des dents : « C'est votre rage de « partir qui nous a fait quitter le port. Vous allez « voir dans un instant ce qui va en résulter pour vous

« et pour nous. » La nuit, j'avais vu ces mêmes hommes pleins de courage et d'espérance : ils sautaient alors d'un cordage à l'autre et, placés entre l'eau et le feu, criaient en passant : È niente, signori, una burasca : ce n'est rien, Messieurs ; c'est une bourrasque. Mais cette fois, je l'avoue, je crus que nous étions perdus sans ressource. Je rentrai dans la case ; je fis part à Edouard de l'état des choses, ajoutant qu'il fallait nous préparer à saisir les moindres chances de salut, quoique je n'en visse guères. Dans cet instant, un matelot vint faire une quête pour les âmes du purgatoire. Nous nous rappelâmes alors la religion dans laquelle nous étions nés et vers laquelle on avait dirigé nos premières pensées ; nous fîmes une courte prière et puis nous ngus assîmes à la porte de la cabine. Je croisai mes bras sur ma poitrine et je me mis à repasser dans mon esprit le peu d'années que j'avais déjà vécu. J'avoue franchement que dans ce moment où je me croyais près de paraître devant le Juge suprême, le but de l'existence humaine me semblait tout différent de ce que je l'avais jugé jusque-là. Les entreprises que j'avais considérées jusqu'à cet instant comme les plus importantes me paraissaient alors infiniment petites, tandis qu'au contraire la grande figure de l'éternité, s'élevant à vue d'œil, faisait disparaître tout le reste derrière elle. Je regrettai alors amèrement de n'avoir pas en ma puissance une de ces consciences préparées à tout événement ; je sentais que ce secours eût mieux valu que le courage humain contre un dan-

ger avec lequel on ne pouvait se débattre, et au-devant duquel on ne pouvait marcher. Mais le plus rude moment fut celui où je vins à penser à ceux que nous laissions dans ce monde. Quand je me représentai l'instant où la voix publique porterait l'annonce de , l'événement jusqu'à leurs oreilles, je sentais que les , larmes me venaient aux yeux, €t je me hâtai de m'occuper d'autre chose, pour ne point perdre des forces dont je croyais être sur le point d'avoir besoin. Le nuage fondit sur nous avec une grande impétuosité ; les vagues devinrent d'une grosseur énorme, en peu de minutes nous vîmes passer devant nouj|tplusieurs îles. J'appris alors que l'orage nous avait jetés pendant la nuit à quarante lieues de notre route, au milieu de l'Archipel de Lipari. »

Le vaisseau qui était frété pour Palerme n'y peut arrivera cause des vents contraires; mais on parvient enfin en vue d'un petit port, celui d'Olivieri.

« .... On peut croire, dit Tocqueville, que nous avions une terrible impatience de quitter cette misérable

maison de bois où nous avions passé de si tristes heures. Mais comme dans ce pays, où les mesures de police sont multipliées contre les voyageurs en proportion de ce qu'elles le sont peu contre les voleurs de toute espèce, il semble qu'on se soit fait une étude d'entraver la circulation le plus possible, on nous déclara qu'il fallait rester sur le vaisseau jusqu'au lendemain midi,

heure où il plairait aux douaniers de venir nous visiter. ...»

. «. . Le 12 mars, la visite étant faite, nous abordons enfin sur une petite plage voisine. Nous sautâmes sur le gazon en nous écriant gaiement : Enfin, Sicile, nous te tenons.

« Nous nous mîmes aussitôt à parcourir la terre qui était devant nous. Jamais coup d'œil plus délicieux ne s'offrit à de pauvres gens qui croyaient encore sentir sous leurs pas le pont tremblant d'un vaisseau. On ne voyait pôïnt sur la plage ces longues bandes de sable aride qui attristent le regard sur les bords de l'Océan et qui sont, du reste, si bien d'accord avec le ciel brumeux de ses rivages. Là le flot venait baigner le gazon. A trente pas du rivage on apercevait des aloës d'une grandeur énorme, des figuiers des Indes en longues lignes et des arbustes en fleur. Nous avions laissé l'hiver en Italie. Ici le printemps avec toutes ses couleurs et tous ses parfums se présentait à nos regards. A deux portées de fusil, un village s'élevait à travers les oliviers et les figuiers d'Europe. Sur une colline verte en face étaient les ruines d'un château. Ensuite la vallée remontait rapidement au milieu de la verdure et des fleurs, et formait un triangle assez étendu vers le midi. C'est ainsi que la Sicile s'offrit pour la première fois à nous sur la plage d'Olivieri »

« . .Là nous commençons à apprendre que ce n'est ni la beauté, ni la richesse naturelle d'un pays qui fait le bien-être de ses habitants. La première chose qui nous frappe, c'est l'absence absolue de vitres. Ceci est sans exception »

« . . Le 13 mars, avant le'jour, nous nous mîmes en route. La caravane était ainsi formée : un soldat le fusil à la main, le poignard attaché à la ceinture, et un bonnet de coton sur la tête, ouvrait la marche, monté sur un cheval vigoureux

Après lui nous venions à la file, les uns en selle, les autres juchés assez mal sur quelques parties des bagages. Trois jeunes paysans nu-pieds, au teint cuivré des Maures, couraient sans cesse de la tête à la queue pour hâtpr le pas de nos mulets, en poussant de temps en temps ce cri sauvage qui n'est connu qu'en Sicile, et en répétant à chaque instant leur jurement favori de kasso. ...»

La caravane parcourt ainsi une partie de l'île et arrive à Palerme.

« . . .La première chose qu'on aperçoit en approchant de la ville est le mont Pellegrin dont la masse carrée et isolée abrite Palerme des vents du nord-

ouest, et rend le sirocco plus terrible. Il y a quinze ans, le peuple croyait, dit-on, que si Napoléon se rendait maître de la Sicile, il ferait jeter cette montagne dans la mer. Rien au monde ne peint mieux peut-être l'espèce de pouvoir surnaturel que cet homme avait su acquérir sur l'esprit de ses contemporains.

«... Le 17 mars, nous quittons Palerme. . . .

«... Après avoir marché deux heures dans ces solitudes, le guide nous fit signe de regarder quelque chose qui s'élevait au loin sur une colline. Nous fûmes remplis d'étonnement en y apercevant debout et isolé un temple grec dans sa plus entière conservation. Là était Segeste. Quelque habitués que nous fussions, depuis notre entrée en Italie, à contempler des ruines de tous les temps et de toutes les formes, et à concevoir par un terrible exemple la fragilité des choses humaines, il ne nous était pas encore arrivé de rencontrer ainsi tout à coup au milieu d'un désert le cadavre d'une grande cité. Jamais impression n'avait été si pleine et si entière. Nous nous arrêtâmes immobiles; nous tâchions de grouper autour de ces restes superbes de la magnificence antique d'autres temples, des palais, des portiques. Nous eussions voulu aussi rendre au sol cette fertilité qui fit Segeste si puissante dès ses premières années ; et puis, nous nous réjouissions de ne point voir de petites maisons modernes

auprès de ce colosse antique

«... Bientôt nous parvînmes sur les bords escarpés d'un torrent. C'est le Xanthe ; plus loin coule le Simoïs. Pourquoi ces noms troyens, les ruines de cette ville troyenne, et, en général, lés souvenirs qui tiennent à cette antiquité classique nous intéressent-ils davantage que ceux qui se rattachent à des temps plus modernes, ou même à des événements qui nous touchent de près?

«... En quittant Selinonte, nous marchons tantôt sur des grèves, tantôt nous traversons des vallées sans arbres ni habitants. .'

«... On peut dire avec vérité, quoique cela paraisse difficile à croire au premier abord, qu'il n'y a pas de villages en Sicile, mais seulement des villes et même en assez grand nombre. On est fort surpris, après avoir traversé une solitude presque complète pendant huit ou dix lieues, d'entrer tout à coup dans une ville de vingt mille âmes, qu'aucune grande route, qu'aucun bruit extérieur ne vous annonce de loin. C'est là que s'est retiré le peu d'industrie et de bienêtre, comme la chaleur dans un corps paralytique se retire peu à peu vers le cœur. Il n'est pas impossible de donner une cause à ce singulier état de choses. Les seuls grands propriétaires fonciers de la Sicile sont les nobles et surtout les communautés ; ces deux classes d'hommes sont) bien éloignées dé toute idée d'amélio-

ration et se sont habituées depuis longtemps au chiffre de revenus qu'ils doivent avoir. Les nobles les dissipent à Palerme ou à Naples, sans songera leurs biens de Sicile autrement que par les quittances qu'ils y envoient. Il y en a même un grand nombre, nous a-t-on dit, qui n'ont jamais été visiter leurs terres. Quant aux moines, race éminemment routinière de sa nature, ils mangent tranquillement ces mêmes revenus, sans songer à les augmenter. Cependant le peuple, qui n'a que peu ou point d'intérêt dans la terre et dont les récoltes sont sans débouchés, quitte peu à peu la campagne. On sait quel petit nombre d'habitants suffit pour mal cultiver une immense étendue de terrain. Les environs de Rome en font foi.

« Celui qui visiterait par mer les côtes de la Sicile pourrait facilement la croire riche et florissante, tandis qu'il n'est pas de pays plus misérable au monde; il la jugerait peuplée, tandis que ses campagnes sont désertes et resteront telles jusqu'à ce que le morcellement des propriétés et l'écoulement des produits donnent au peuple un intérêt suffisant pour y rentrer. . . »

Après avoir traversé Siacca et Sicaliana, les voyageurs marchent vers Girgenti

«... Arrivés à ce point, on voit l'immense enceinte que formaient les murs de Girgenti (Agrigente) . Nous jugeâmes qu'elle ne devait pas avoir moins de cinq à six lieues de tour. Presque tout ce qui reste

d'antiquités est rangé sur cette muraille naturelle qui regarde la mer. Nous vîmes d'abord le temple de Junon Lucine dont plusieurs colonnes et la frise sont abattues. Nous passâmes ensuite au temple de la Concorde. Celui-ci est ce que j'ai jamais rencontré de plus extraordinaire pour la conservation. Rien n'y manque, fronton, frise, intérieur; le temps a tout respecté. 11 a fait plus, il lui a donné une couleur admirable; et nous le voyons plus beau, sans doute, que ceux qui le bâtirent il y a deux mille cinq cents ans à peu près. Ces temples ressemblent absolument èî celui de Segeste, sinon qu'ils sont plus petits ; c'est le même module de colonnes, la même simplicité de lignes, la même disposition dans les accessoires.

« C'est une chose extraordinaire que les Grecs, qui avaient une imagination si changeante, n'aient jamais eu l'idée de varier en rien le système d'architecture qu'ils avaient une fois adopté. Je ne sais si je me trompe, mais je crois voir là une force de conviction dans la foi du beau et du grand qui ne saurait appartenir qu'à un peuple si particulièrement doué pour exceller dans tous les arts.

« Toujours sur la même ligne que ces temples, mais plus loin, sont les restes de Jupiter Olympien. Ces restes sont très-remarquables en ce qu'ils annoncent un édifice plus vaste qu'aucun de ceux que nous a laissés l'antiquité. En général, les Grecs et même les Romains, qui avaient tant de grand dans le génie et dans la manière de traiter les choses de ce monde, n'ont ja-

mais donne dans le goût du gigantesque en fait d'arts. Ils jugeaient avec raison qu'il est plus difficile de faire très-beau que faire très-grand, et presque impossible de faire tout à la fois très-beau et très-grand. . . »

Nos voyageurs se rendent de Girgenti à Catane, en traversant la fertile plaine des Lestrigons.

« Arrivés à Catane, continue Tocqueville, nous voulions partir le soir même pour Nicolosi, et tenter dans la nuit la grande ascension de l'Etna. « . . . . nous partîmes à quatre heures pour Nicolosi »

«... En sortant de la ville, on traverse quelques champs cultivés; puis on entre dans une lave, vieille, mais encore inculte et horrible. C'est de là que Catane se voit le mieux au milieu des bosquets et des laves qui l'entourent

« Bientôt on quitte les laves, et on se

trouve alors sans transition, au milieu d'un pays enchanté qui vous surprendrait partout, et qui vous ravit en Sicile. Ce sont des vergers continuels entremêlés de cabanes et de jolis villages; ici aucune place perdue : partout un air de prospérité et d'abondance. Je remarquai dans la plupart des champs du blé, de la vigne et des arbres fruitiers croissant et prospérant ensemble. Je me demandais, tout en marchant, d'où pouvait provenir cette grande prospérité locale. On ne peut l'attribuer à la richesse seule du sol, puisque la Sicile entière est un pays très-fertile qui demande

même moins de culture que la plupart des autres pays. La première raison que je trouvai de ce phénomène est celle-ci : l'Etna étant placé entre deux des plus grandes villes de la Sicile, Catane et Messine, trouve de ces deux côtés un écoulement de produits qui n'existe pas dans le centre ni sur la côte méridionale. La seconde raison, que j'admis avec plus de difficulté, finit bientôt par me paraître plus concluante. Les terres qui environnent l'Etna, étant sujettes à des ravages épouvantables , les seigneurs et les moines s* en sont dégoûtés et le peuple y est devenu propriétaire. Maintenant la division des biens y est presque sans bornes. Chacun a un intérêt dans la terre, quelque petit qu'il soit. C'est la seule partie de la Sicile où le paysan possède.

« Mais maintenant d'où vient que ce morcellement •extrême des propriétés* que tant de gens sensés considèrent en France comme un mal, doive être regarde comme un bien et un grand bien en Sicile? Il est facile de le concevoir.

« Je comprends, en effet, que dans un pays trèséclairé où le climat porte à l'activité , où toutes les classes ont envie de s'enrichir,' comme en Angleterre, par exemple, l'extrême morcellement de la propriété puisse nuire à l'agriculture, et par conséquent à la prospérité intérieure, parce qu'il ôte de grands moyens d'amélioration et même d'action à des gens qui auraient la volonté et la capacité de les utiliser; mais au contraire, quand il s'agit de stimuler et de

réveiller un malheureux peuple à moitié paralysé pour lequel le repos est un plaisir, chez lequel les hautes classes sont engourdies dans leur paresse héréditaire ou dans leurs vices, je ne connais pas de .moyen plus efficace que le morcellement des terres. Si donc j'étais roi d'Angleterre, je favoriserais la grande propriété, et si j'étais maître de la Sicile, j'encouragerais de tout mon pouvoir la petite; mais n'étant ni l'un ni l'autre , je reviens au plus vite à

mon journal.

« Il faisait nuit quand nous arrivâmes à

Nicolosi :.......

« À onze heures du soir, on frappe à

notre porte pour nous dire de nous apprêter

« Notre premier soin dès que nous fûmes dehors fut d'examiner l'état du ciel. Nous reconnûmes avec une grande joie que le vent était tombé et qu'on apercevait les étoiles; la lune seule nous manquait complètement. Une obscurité profonde nous environnait. Cependant nous ne tardâmes pas à découvrir que nous traversions de vastes plaines de sable volcanique où le pied de nos mulets s'enfonçait profondément. Quelque temps après, il nous sembla que nous nous engagions dans les détours d'une vaste coulée de lave. Enfin nous abordâmes la région des bois

« Ici nous entrâmes tous dans un profond silence. Cette marche nocturne au milieu d'une des forêts les plus antiques du globe, les effets bizarres que produisait notre lanterne sur les troncs noueux des chênes,

les souvenirs delà fable qui semblaient s'agiter autour de nous, et jusqu'au bruissement des feuilles à travers lesquelles nous marchions; tout cela nous jetait dans un monde autre que le réel

« Enfin nous parvînmes au pied du dernier cône de l'Etna. Nous en apercevions les moindres détails, et déjà nous croyions toucher au cratère. Nous nous abusions en cela, comme on va voir. 11 faut encore une heure pour parvenir à ce point que nous pensions si près de nous, et une heure de la marche la plus fatigante que j'aie jamais faite de ma vie. On grimpe d'abord l'espace de vingt minutes environ sur une pente de glace couverte d'aspérités très-pointues et très-glissantes, et où il est difficile d'appuyer le pied. Ensuite on passe sur le dernier monticule formé par la chute successive de la cendre et dont l'inclinaison, par conséquent, est très-rapide. Sur ce sol mouvant et inc\iné comme un toit, on ne peut faire un pas sans enfoncer profondément et reculer souvent de plus d'une toise. J'avais déjà éprouvé le désagrément d'une pareille marche en visitant le Vésuve. Mais ici c'était bien autre chose : à la difficulté d'avancer sur un pareil chemin se mêlait celle de respirer à une semblable hauteur; et ces deux inconvénients s'augmentaient l'un par l'autre. Nous nous trouvions alors à environ 1,700 toises (plus de 10,000 pieds) au-dessus de Catane. L'air était rare et cependant point léger. Les émanations volcaniques le chargeaient de miasmes

sulfureux. Tous les dix ou quinze pas il fallait s'arrêter. Nous nous jetions alors sur la cendre, et, pendant quelques secondes, nous sentions dans la poitrine des battements extraordinaires. Ma tête était serrée comme si on l'eût renfermée dans une calotte de fer. Edouard m'avoua qu'il n'était pas sûr d'arriver au haut.

« Nous faisions une de ces pauses forcées, quand le guide, frappant dans ses mains, s'écria avec un accent que je crois encore entendre : il sole, il sole (le soleil) . Nous nous tournâmes subitement vers l'orient : le ciel était chargé de nuages, et cependant le disque du soleil, semblable à une meule de fer ardente, se faisait jour à travers les obstacles, et se montrait à moitié au-dessus de la mer de la Grèce. Une teinte rougeâtre et violette était répandue sur les flots, et faisait paraître comme ensanglantées les montagnes de la Calabre, qui s'étendaient en face de nous. C'était un spectacle comme on n'en voit qu'une fois dans isa vie, une de ces beautés sévères et terribles de la nature qui vous font rentrer en vous-même et vous écrasent de votre petitesse. Il se mêlait à cette grandeur quelque chose de triste et de singulièrement lugubre. Cet astre immense ne jetait qu'une lumière douteuse autour de lui. 11 semblait se traîner vers le haut du ciel plutôt qu'il n'y montait. C'est ainsi, nous disions-nous, qu'il se lèvera sans doute le dernier jour du monde.

« Ce spectacle nous rendit la force dont nous commencions à manquer. Nous fîmes des efforts extraor-

VOTÀGE EN SICILE. U5

dinaires et en peu d'instants nous parvînmes sur les bords du cratère. Nous n'y jetâmes les yeux qu'avec

une sorte d'effroi Une fumée blanche comme

la neige tourbillonnait et s'agitait avec bruit dans la profondeur qu'elle nous cachait; elle montait jusqu'au bord de l'énorme coupe, et puis s'arrêtait, redescendait, remontait encore; il ne s'en échappait qu'une petite quantité , mais c'était assez pour former un nuage qui occupait une partie du ciel, et au milieu duquel nous nous trouvions souvent malgré nous.

o À peine le soleil s'était-il élevé au-dessus des flots de la mer que nous l'avions vu s'enfoncer dans une ligne de nuages. Bientôt il en sortit étincelant. .

« De toutes parts la mer s'étendait autour de nous, et la Sicile fuyait en pointe devant nos yeux.

« L'ombre de l'Etna se projetait jusque dans les environs de Trapani, et couvrait l'île presque en totalité par l'immense cône qu'elle formait. Mais cette ombre n'était point immobile. Comme un être animé on la voyait s'agiter sans cesse. Elle se resserrait de moments en moments, et, dans sa marche rétrograde, découvrait à chaque instant des cantons tout entiers. L'île nous paraissait plutôt raboteuse que montagneuse. Au milieu de ses collines sans nombre on voyait serpenter une ligne bleue : c'était un fleuve ; une petite plaque blanche faisait reconnaître un lac; quelque

chose de brillant au soleil annonçait une ville. Quant i. 40

aux pauvres humains, il eût fallu, pour les apercevoir, posséder l'œil de celui qui créa avec la même facilité un insecte et l'Etna. • . .

« .... La voilà donc enfin, nous disions- nous, cette Sicile, le but de notre voyage, le sujet de nos entretiens depuis tant de mois, la voilà tout entière sous nos pieds. En tournant sur nous-mêmes, nous pouvons la parcourir en un instant; nous en touchons des yeux tous les points; presque rien ne nous en échappe et elle est bien loin d'occuper l'horizon. Nous venions d'Italie; nous avions foulé la cendre des plus grands hommes qui furent jamais et respiré la poussière de leurs monuments; nous étions pleins des grandeurs de l'histoire. Mais autre chose encore parlait ici à l'imagination : tous les objets que nous apercevions, toutes les idées qui venaient s'offrir en foule à notre esprit, nous reportaient aux temps primitifs. Nous touchions aux premiers âges du monde, à ces âges de simplicité et d'innocence où les hommes n'étaient point encore attristés par le souvenir du passé, ni effrayés du vague de l'avenir; ou, contents du bonheur présent, confiants dans sa durée, ils recueillaient ce que la terre leur donnait sans culture; et près des dieux par la pureté du cœur, ils en rencontraient encore à chaque pas la trace et vivaient, en quelque sorte, parmi eux ; c'est ici que la fable nous montre les premiers hommes. C'est ici la patrie des divinités de la mythologie grecque. Près de ces lieux, Pluton enleva Proserpine à sa mère; dans ce bois oii nous venions de passer, Cérès suspen-

dit sa course rapide et, fatiguée de ses vaines recherches, elle s'assit sur un roc et, quoique déesse, pleura, disent les Grecs, parce que elle était mère. Apollon a gardé les troupeaux dans ces vallées ; ces bosquets qui s'étendent jusque sur le rivage de la mer ont retenti de la flûte de Pan ; les nymphes se sont égarées sous leurs ombres et ont respiré leur parfum. Galatée y fuyait Polyphème, et Acis, près de succomber sous les coups de son rival, charmait encore ces rivages et y laissait son nom. . . . « Dans le lointain on aperçoit le lac d'Hercule et les rochers des Cyclopes. . . « Terre des dieux et des héros ! Pauvre Sicile ! que sont devenues tes brillantes chimères? » 1

Quelques jours après, Tocqueville quittait la Si— -oile pour aller visiter les îles de Lipari, et surtout le volcan de Stromboli. Arrivé en ce lieu, il le parcourt et le décrit ; mais quand il veut retourner en Sicile , il est retenu à Stromboli par un vent contraire. Cet obstacle dure plusieurs jours, et dans ce lieu désert , où il se trouve comme enchaîné sans savoir combien de jours durera sa captivité, il éprouve des impressions diverses qu'il décrit ainsi

« H y avait, dit-il, dans. notre position sur ce rocher brûlant au milieu de la mer, et séparé du monde entier, une idée d'abandon et d'isolement qui, pesant de tout son poids sur notre imagination, l'oppressait.

« Quand nous fûmes un peu remis de cette impres-

sron, nous songeâmes à occuper nos loisirs : car c'est ce dont nous manquions le moins, et alors nous aurions donné pour rien le temps que souvent on voudrait acheter si cher

« Un jour, j'étais assis daus le sable, la tête sur mes mains, les yeux dirigés vers la pleine mer, tournant et retournant à plaisir les plus tristes pensées. Je voyais une barque s'avancer depuis longtemps; elle m'importunaitparce qu'elle était remplie de gens qui chantaient à haute voix en s' approchant. C'était une pauvre famille de pêcheurs, mari, femme et enfants; il y avait réunies là au mains trois générations. Tout le monde ramait ; bientôt on eut gagné le rivage. Le père et les plus âgés sautèrent à l'eau et tirèrent la barque sur la grève. Dans ce moment, je vis sortir d'une des huttes de la côte un enfant de deux ou trois ans, deminu ; il accourait, se traînant sur les pieds et sur les mains, et poussant de grands cris de joie ; cet enfant devint aussitôt l'objet de l'attention générale; une femme de moyen âge qui descendait en ce moment de la barque ne l'eut pas plutôt aperçu qu'elle vint à lui, le reçut dans ses bras et l'y éleva aussitôt, en le couvrant de caresses et en lui disant mille choses que je ne comprenais point. Bientôt tout le monde s'occupa de lui ; chacun lui adressa son mot ; on le passait de mains en mains ; les hommes déposaient devant lui le poisson et lui en faisaient toucher l'écaillé ; les enfants lui offraient tous quelques bagatelles de la campagne

qu'on venait d'accomplir et il n'y a pas jusqu'aux plus petits qui, après être parvenus à grand'peine à lui passer dans le bras un collier de coquillages, ne se retirassent tout joyeux. C'était sans doute le dernier né de la famille.

« Jamais de ma vie, comme dans ce moment, je n'ai compris l'horreur de l'exil et la réalité de ces instincts de la patrie qui vous ramènent de si loin vers elle en dépit de tous les obstacles et de tous les dangers. Le souvenir de la France et de tout ce que ce mot renferme fondit alors sur moi comme sur une proie. Je me sentis transporté d'un désir si ardent de la revoir que pour aucune chose je n'en éprouvai jamais de semblable, et je ne sais ce que je n'aurais pas sacrifié à la perspective de me trouver tout à coup sur ses rivages. On ne conçoit pas plus le bien-être de la patrie, quand on vit dans son sein, qu'on ne conçoit le bonheur quand on l'éprouve. Mais éloignez -vous ou soyez malheureux, et puis laissez faire le souvenir. Vous apprendrez alors à apprécier les choses à leur juste valeur ; ou plutôt vous n'apprendrez rien, car toutes ces choses ne sont si belles que parce qu'elles n'existent plus pour vous. Tout a ses tristesses sur une terre étrangère, souvent jusqu'au plaisir même. Au contraire, tout ce que vous ne remarquez pas chez vous, tout ce que l'habitude vous avait rendu indifférent, insipide, ennuyeux même, tout cela vous revient dans l'exil, non pas tel que vous l'éprouviez dans votre patrie , mais plein de couleurs, plein de vie, tout rempli de charmes

que vous n'apercevez qu'alors ; et ce qui n'a pu faire que vous soyez heureux a maintenant assez de pouvoir pour vous rendre misérable.

« Je me rappelle qu'avant l'époque dont je parle, songeant aux chances de la prison à laquelle l'expérience des quarante dernières années a prouvé qu'il n'était pas ridicule de se préparer d'avance, j* étais parvenu à me faire une idée presque agréable de ce lieu si redouté. Je me figurais qu'un homme renfermé avec des livres, du papier et des plumes, devait trouver des moyens faciles de faire couler doucement les heures. De plus la vie civile est si occupée qu'il y a une foule d'études qu'on ne peut vraiment faire qu'en prison. Et là-dessus je m'étonnais que tant de gens qui, y ayant passé des années, auraient dû écrire des volumes, en soient sortis sans y avoir rien fait.

« Le séjour de Stromboli me donna l'explication de ce phénomène, et me prouva que je me trompais. Quoique le temps fût notre plus grand ennemi, nous ne pûmes jamais nous déterminer à le combattre par l'occupation. En effet, dans le tableau séduisant que je m'étais formé de la prison, je n'avais pas mis en ligne de compte la préoccupation de l'avenir, la longueur indéfinie du présent, et surtout le manque d'intérêt positif. On ne dit point à l'esprit : Travaille, comme on dit à un manœuvre : Bêche ou pioche. Il lui faut une cause, un motif pour qu'il se mette en mouvement, et l'avenir d'un prisonnier peut être trèséloigné comme il peut finir demain. A quoi bon corn-

VOYAGE EN SICILE.* m

mencer ce qu'on n'est pas sûr de finir, ce qui ne sera peut-être jamais utile ni agréable à soi plus qu'aux autres? Et puis, le temps vous écrase par la lenteur de sa marche ; une longue perspective d'heures et de jours semblables vous décourage. En toute chose il faut un effort pour commencer. Cet effort, pourquoi le faire plutôt maintenant que dans un moment, aujourd'hui plutôt que demain? Qui vous presse? Où est l'excitant? L'ennui, cette espèce d'ennui si pénétrant qui ne naît pas seulement de l'oisiveté, mais aussi d'une situation pénible, engourdit toutes les facultés , abat le cœur, éteint l'imagination , et, en définitive, on meurt comme l'avare au milieu de ses richesses. . . »

Cependant, au moment même où les voyageurs se croient à jamais enchainés par un mauvais sort sur le rocher de Stromboli, un vent favorable vient les délivrer et leur permet de continuer leur voyage.

En un certain endroit de son récit, Tocqueville imagine de mettre en scène deux personnages plus ou moins imaginaires, un Sicilien .(don Ambrosio) et un Napolitain (don Carlo) , dont il fait le portrait et raconte la conversation, et dans le dialogue desquels on peut apercevoir le résumé de ses propres impressions sur Naples et la Sicile

» Ils étaient, dit-il, tous deux dans la

force de l'âge, mais, du reste, ils différaient telle- ,

ment entre eux, qu'on eût pu croire que l'Océan les avait vus naître sur des rivages opposés

« Ce qu'on apercevait tout d'abord dans le premier (don Ambrosio) donnait sur-le-champ l'idée d'une nature dégradée. On y voyait un tel mélange de force et de faiblesse, de courage et de pusillanimité, d'orgueil et de bassesse, que le cœur était pénétré de pitié à sa vue; une impression chagrine et mécontente se peignait sans cesse dans ses yeux, et cependant, à la vivacité de son regard, à l'esprit qui y brillait de temps à autre, on jugeait que les accents du plaisir ou les élans de la joie ne lui auraient point été étrangers, s'il avait cru pouvoir s'y livrer sans inquiétude. Je doute que la physionomie de cet homme eût exprimé la bonté, dans quelque temps que le ciel l'eût fait naître; mais la longue patience à laquelle il semblait avoir été soumis avait amassé sur son âme comme un fardeau pesant d'indignation et de colère qui l'oppressait d'autant plus qu'il paraissait ne voir dans l'avenir nulle espérance de s'en décharger jamais.

« Quelque opinion défavorable qu'on dût concevoir à la vue de cet homme, l'abord de son compagnon repoussait encore davantage. Chez lui, pas un trait, pas un mouvement, pas un mot qui n'annonçât cette corruption joyeuse, la pire et la plus hideuse de toutes.

« Au milieu de la dégradation du premier, quelque chose de la dignité naturelle à l'homme restait encore debout. Cette dignité manquait absolument au second;

son regard exprimait en même temps la présomption et la faiblesse. En un mot, c'était un enfant, mais un enfant dépravé.

« Un point de rapport existait cependant entre ces deux hommes ; tous deux semblaient avoir fait de Ja duplicité une longue habitude ; mais chez le premier» c'était plutôt encore un fruit amer de la nécessité et de la servitude ; on pouvait croire que le second ne trompait que parce que la fourberie était le moyen le plus court et le plus commode d'arriver au but.

« Ces deux hommes si différents n'en étaient pas moins nés sous le même ciel, sujets du même monarque, soumis aux mêmes lois.

a Peu après que nous nous fûmes approchés, le Napolitain (don Carlo) prit la parole :

« Qu'est-ce ceci, don Ambrosio, diWl à son compagnon d'un ton railleur? ou je me trompe fort, ou il me semble que nous allons entrer sur un chemin battu. Si cette vaste plaine n'était point inculte, on pourrait presque commencer à se croire dans un pays civilisé. »

« Le Sicilien ne répondit rien, et l'autre reprit :

« Avouez qu'il faut, comme moi, être bien pressé par la nécessité ou tourmenté comme ces étrangers par le démon des voyages pour abandonner le délicieux rivage de Naples, et venir se perdre ainsi dans vos déserts. — Don Carlo, répondit le Sicilien d'un air sombre et contraint, n'entamons point, je vous prie, un semblable sujet, qui, de sa nature, ne saurait être agréable ni à l'un ni à l'autre de nous.

Vous savez que la Sicile n'a point toujours été ce qu'elle est à 'présent. Il fut un temps éloigné de nous sans doute, où une seule de nos villes contenait plus d'habitans que n'en renferme l'île entière dans ces jours de misère et de deuil. Alors les Siciliens marchaient à la tête de la race humaine, Nos vaisseaux couvraient jusqu'aux rivages de l'Océan. Nos arts, notre imagination et nos mœurs civilisaient nos voisins; la fertilité de nos champs et le courage de nos soldats étaient célèbres dans tout l'univers ; l'or coulait à grands flots dans nos heureuses cités. . . »

« Don Ambrosio fut interrompu en cet endroit par un éclat de rire du Napolitain, il se mordit les lèvres et se tut.

« Oui, il y avait quelque chose de vrai dans tout cela du temps de Denys le Tyran, répliqua son compagnon. . . Mais pourquoi faire tant de bruit d'avantages que vous n'avez plus. . . Il y a deux ou trois mille ans en effet, vos campagnes étaient florissantes, mais elles sont aujourd'hui désertes et inhabitées; vos villes étaient grandes et riches, mais maintenant elles sont petites et misérables. Vous couvriez la mer de vos vaisseaux, et vos ports se comblent en ce moment. Vous brillâtes jadis par les arts et les dons de l'esprit, mais à présent les simples commodités de la vie vous sont étrangères; et quel pays au monde est plus ignorant que la Sicile? Enfin vous n'avez plus de soldats; trop heureux si vous trouviez assez de bras pour cultiver vos champs ! »

« L'orage qui se formait depuis longtemps dans le cœur du Sicilien éclata à ces dernier mots : Il est trop dur, s'éeria-t-il, de voir les auteurs de nos derniers désastres se glorifier à notre face du fruit de leurs abominables travaux. A qui s'en prendre des malheurs inouïs qui nous accablent? Qui accuser de la décadence successive et de la ruine totale de tout un peuple? Qui? si ce n'est vous. Et c'est vous qui venez aujourd'hui jouer avec nos ruines, plaisanter au milieu d'un désert que vous avez fait, et insulter aune misère qui est votre ouvrage!!. . . Depuis que la Sicile est tombée sous votre puissance, non par la conquête que vous en avez faite, mais qu'un autre en avait fait pour vous ; depuis que des traités l'ont remise à votre empire, avons -nous jamais trouvé en vous, je ne dirai point des concitoyens, tels que cependant pour nous vous eussiez dû vous montrer toujours, mais des maîtres qui voulussent leur propre bien et le désirassent dans le nôtre. Sans le triste exemple que nous donnons, serait-il possible d'imaginer que durant une longue succession d'années on adoptât envers tout un peuple un système d'oppression si désastreux tout à la fois pour le sujet et pour le prince, qu'enfin l'un soit devenu inutile à l'autre,

% et le second au premier

« N'êtes-vous pas vous-même, répliqua vivement le Napolitain, vos plus cruels oppresseurs? Jamais tyrannie, en admettant qu'elle existe, trouva-t-elle sous sa main de plus vils instruments? Sont-ce des Na-

nous relever de notre bassesse et nous rendre nos antiques vertus. Nous ne défilons point, il est vrai, à vos revues, mais on ne nous a jamais vus prendre la fuite avant que Pépée fût hors de son fourreau. Quel est le malheureux qui n'aimerait pas mieux labourer le champ de ses pères qu'être soldat parmi vous? Dénaturée par l'oppression, cette force cachée ne se révèle plus que par des crimes ; pour vous, vous n'avez que des vices. En nous refusant la justice , en faisant mieux, en nous la vendant, vous nous avez appris à considérer l'assassinat comme un droit.

« Un temps viendra peut-être où les intérêts politiques se croisant de nouveau en Europe, les rois ne se croiront plus obligés à se soutenir mutuellement. Un jour la France ou l'Angleterre nous tendront une main secourable, et nous ouvriront leurs bras. Nous vous flattons, Napolitains ! . . . mais alors ne vous trouvez point isolés parmi nous !... »

« Un silence profond suivit ces derniers mots. L'audace qui animait un momfent avant le regard de don Carlo avait disparu. Il traversa le chemin, s'approcha du Sicilien et lui dit quelques mots à demi voix et d'un air caressant. A cet aspect, celui-ci fut pénétré de surprise. Mais bientôt mesurant l'imprudence de ses discours à l'effet qu'ils produisaient sur son compagnon, il parut effrayé à son tour. Nous le vîmes sourire d'un air forcé» et tourner en plaisanterie ce qui venait de lui échapper. Ainsi ces deux hommes divisés par des pas-

sions ennemies se réunissaient en un sentiment commun : la peur

Arrivé au terme de ce récit, dont nous ne donnons ici que de courts fragments, Tocqueville finit par l'expression d'une pensée qui mérite d'être rapportée. Sous la forme la plus simple et la plus modeste, il touche du doigt le point le plus essentiel à toute existence humaine, et se classe, par ce seul mot, parmi les hommes destinés à donner plus tard à leur vie une valeur et un but.

« On s'étonnera peut-être, dit-il en finissant, que nous ayons pu supporter aussi longtemps une pareille manière de vivre, agissant beaucoup, dormant peu et ne prenant jamais un vrai repos.

« La seule explication que je puisse donner de ce phénomène, est celle-ci : nous le voulions, non pas à peu près et de la manière dont on veut, par exemple, en général, le bien du prochain, mais fermement et résolument. Le but, il est vrai, ne répondait pas à l'effort, et c'était, de notre part, du luxe de force et de ténacité. Mais si ce but était futile, nous y marchions comme s'il ne l'eût pas été et nous arrivions. Pour moi, et c'est ainsi que je veux finir ce journal, je ne demande à Dieu qu'une grâce : qu'il m'accorde de me retrouver un jour voulant de la même manière une chose .qui en vaille la peine. »

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