‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 15 sur 33 · Voir la Notice, page · texte numérisé non relu

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core emprisonnés la main de l'homme courent et se perdent en liberté, la nature a semé pêle-mêle, et avec une incroyable profusion, les germes de presque toutes les plantes qui rampent sur la terre ou s'élèvent audessus du sol.

Sur nos têtes était étendu comme un vaste dôme de verdure. Au-dessous de ce voile épais, et comme au milieu des profondeurs humides du bois, l'œil aperçoit une immense confusion : une sorte de chaos, des arbres de tous les âges, des feuillages de toutes les nuances, des herbes, des fruits, des fleurs de mille espèces, entremêlés, enlacés dans les mêmes lieux. Là des générations d'arbres se sont succédé sans interruption depuis des siècles, et la terre est couverte de Iq^wdébris. Les uns. semblent abattus d'hier; d'autres, déjà à moitié enfoncés dans la terre, ne présentent plus qu'une écorce vide; d'autres enfin 'sont réduits en poussière et servent d'engrais à leurs derniers rejetons. Au milieu d'eux mille plantes diverses se hâtent de se faire jour à leur tour. Elles se glissent entre ces cadavres immobiles, rampent sur leur surface, s'introduisent sous leur écorce flétrie, soulèvent et dispersent la poudre de leurs débris. C'est comme une lutte entre la mort et la vie. Quelquefois il nous arrivait de rencontrer un arbre immense que le vent avait déraciné , mais les rangs sont si pressés dans la forêt que souvent malgré son poids il n'avait pu se faire jour jusqu'à la terre. 11 balançait encore*ses rameaux desséchés dans les airs.

Il régnait un silence solennel au milieu de cette solitude. . . On n'y voyait que peu ou point de créatures animées, t'homme y manquait, et cependant ce n'était point là un désert. Tout au contraire y montrait dans la nature une force de production inconnue ailleurs. Tout y était activité; l'air y paraissait imprégné d'une odeur de végétation. Il semblait qu'on entendît comme un bruit intérieur qui révélât le travail de la création + et qu'on vît circuler la sève et la vie par des canaux toujours ouverts.

C'est au milieu de ces imposantes solitudes, et à la clarté d'un jour douteux, que nous marchâmes pendant plusieurs heures, sans entendre d'autre bruit que celui que faisaient nos chevaux en foulant sous leurs pieds les feuilles entassées par plusieurs hivers, ou en se frayant péniblement un passage à travers les branches desséchées qui couvraient Je chemin. Nous gardions nous-mêmes le silence ; notre âme était remplie de la grandeur et de la nouveauté du spectacle. Enfin nous entendîmes retentir les premiers coups de hache qui annonçaient au loin la présence d'un Européen, des arbres abattus, des troncs brûlés et noircis, quelques plantes utiles à la vie de l'homme semées au milieu d'un mélange confus de cent débris divers, nous guidèrent jusqu'à l'habitation du pionnier. Au centre d'un cercle assez restreint que le fer et le feu avaient tracé autour d'elle s'élevait la grossière demeure du précurseur de la civilisation. C'était comme l'oasis au milieu du désert.

Après nous être entretenus quelques instants avec l'habitant de ce lieu, nous reprîmes notre course, et une demi-heure après nous arrivions à une cabane de pécheur bâtie sur les bords mêmes du lac que nous venions visiter.

Le lac Onéida est situé au milieu de collines peu élevées et au centre de forêts encore respectées. Une ceinture d'épais feuillages l'environne de toutes parts, ses eaux mouillent les racines des arbres qui viennent se réfléchir dans sa surface transparente et tranquille; la cabane isolée d'un pêcheur s'élevait seule sur ses bords. Du reste nulle voile n'apparaissait sur toute son étendue ; on ne voyait pas même de fumée s'élever au-dessus de ces bois, car l'Européen, sans avoir encore pris complètement possession de ses rives, s'en est déjà rapproché d'assez près pour en exiler la. tribu nombreuse et guerrière qui lui avait jadis donné son nom.

A un mille environ du rivage sur lequel nous étions placés, se trouvaient deux îles de forme ovale et d'égale longueur. Ces îles sont couvertes d'un bois si épais qu'il cache entièrement la terré qui le porte ; on dirait deux bosquets flottant paisiblement sur la surface du lac.

Aucune route ne passe auprès de cet endroit. On ne voit point dans ces contrées de grands établissements d'industrie, ou de lieux célèbres par leur beauté pittoresque. Ce. n'était cependant pas le hasard qui nous avait conduits près de ce lac sojfitaire.

11 était au contraire le but et le terme de notre voyage.

Il y a bien des années, il m'était tombé sous la main un livre intitulé : Voyage au lac Onéida* L'auteur y racontait qu'un jeune Français et sa femme, chassés de leur pays par les orages de notre première révolution, étaient venus chercher un asile dans l'une des îles que le lac environne de ses eaux. Là, séparés de l'univers entier, loin des tempêtes de l'Europe, et rejetés par la société qui les avait vus naître, ces deux infortunés vivaient l'un pour l'autre, se consolaient mutuellement dans leur malheur.

Ce livre avait laissé une trace profonde et durable dans mon âme. Que cet effet sur moi fût dû au talent de l'auteur, au charme réel des événements ou à l'influence de l'âge, je ne saurais le dire , mais le souvenir des deux Français du lac Gnéida n'avait pu s'effacer de ma mémoire. Combien -de fois ne leur avais-je pas envié les tranquilles délices de leur solitude ! Le bonheur domestique, les charmes de l'union conjugale, l'amour lui-même se confondaient dans mon esprit avec l'image de l'île solitaire où mon imagination avait créé un nouvel Éden. Cette histoire contée à mon compagnon de voyage l'avait vivement ému à son tour. Il nous arrivait souvent d'en parler, et nous finissions toujours par répéter, soit en riant, soit avec tristesse : Il n'y a de bonheur dans le monde que sur les bords du lac Onéida. Lorsque des événements qu'il nous était impossible de prévoir nous eurent poussés tous deux en Amérique, ce souvenir nous revint avec plus de

force. Nous nous promîmes d'aller visiter nos deux Français, s'ils existaient encore, ou du moins de parcourir leur demeure. Admirez ici l'étrange pouvoir de l'imagination sur l'esprit de l'homme : ces lieux sauvages, ce lac silencieux et immobile, ces îles couvertes de verdure, ne nous frappaient point comme des objets nouveaux ; au contraire, il nous semblait revoir un lieu où c'était passée une partie de notre jeunesse.

Nous nous hâtâmes d'entrer dans la cabane du pêcheur. L'homme était dans les bois, une femme âgée l'habitait seule ; elle vint en boitant nous recevoir sur le seuil de sa demeure. — Comment nommez-vous cette île verte qui s'élève à un mille d'ici dans les eaux du lac? lui dîmes-nous. — Elle se nomme l'Ile du Français, répondit-elle. — Savez-vous ce qui lui a fait donner ce nom? — On m'a dit qu'elle avait été ainsi nommé à cause d'un Français qui, il y a bien des années, vint y fixer sa demeure. — Était-il seul? — Non, il avait amené avec lui sa jeune épouse. — Habitentils encore cet endroit? — II y a vingt et un ans, lorsque je vins m'établir en ce lieu, les Français n'étaient plus dans l'île; je me rappelle que j'eus la curiosité d'aller la visiter. C'était encore alors un beau lieu que cette île qui d'ici vous paraît si sauvage ; l'intérieur en était cultivé avec soin; la maison des Français était placée au milieu d'un verger, entourée de fruits et de fleurs, un grand cep de vigne rampait sur ses murs et l'environnait alors de toutes parts, mais elle tombait déjà en ruine faute d'habitants. — Qu'étaient donc de-

venus les Français? — La femme étant morte, l'homme avait abandonné l'île,. et on ne sait ce qu'il est devenu depuis. — Pouvez-vous nous confier le canot qui est amarré à votre porte pour traverser la partie du lac qui nous sépare de l'île? — Bien volontiers ; mais il y a loin à ramer, et le travail est rude pour des gens qui n'y sont pas accoutumés; et d'ailleurs que pouvez-vous voir de curieux dans un lieu qui est redevenu sauvage ?

Comme nous nous hâtions, sans lui répondre, de pousser la nacelle à l'eau : — Je vois ce que c'est, ditelle, vous voulez acheter cette île. Le sol y est bon, et la terre n'est pas encore chère dans notre canton. — . Nous lui répondons que nous sommes des voyageurs. — Alors, reprit-elle, vous êtes sans doute les parents du Français, et il vous a chargés de visiter son héritage? — Encore moins, nous ne savons pas même son nom. — La bonne femme secoua la tête avec incrédulité, et nous, faisant manœuvrer les avirons, nous commençons à nous avancer rapidement vers l'île du Français.

Nous gardions pendant cette petite traversée un profond silence. Notre cœur était plein d'émotions douces et pénibles. Plus nous approchions, moins nous comprenions que cette île eût pu être habitée jadis, tant ses abords étaient sauvages. 11 semblait que nous fussions les jouets d'un récit mensonger. Enfin nous parvenons jusqu'à son rivage et, nous glissant sous les branches immenses que les arbres projetaient sur le

lac, nous commençons à pénétrer plus avant. Nous» traversons d'abord un cercle d'arbres séculaires qui semblent défendre les approches du lieu. Au delà de ce rempart de feuillages, nous découvrons tout à coup* un autre spectacle. Un taillis clair-semé et une jeune futaie remplissaient tout l'intérieur de l'île. Dans lesforêtst[ue nous avions parcourues le matin nous avionssouvent vu l'homme luttant corps à corps contre la nature et parvenant , quoique avec peine , à lui enlever son caractère énergique et sauvage pour la plier à ses lois. Ici, au contraire, nous voyions la forêt reprenant son empire, marchant de nouveau à la conquête du désert, bravant l'homme et faisant rapidement disparaître les traces passagères de sa victoire.

Il était facile de reconnaître qu'une main diligenteavait jadis défriché le lieu occupé maintenant au centre de l'île par la jeune génération d'arbres dont j'ai parlé. On n'y rencontrait point de troncs vieillis et étendus sur des débris. Tout au contraire y sentait la jeunesse. Il était visible que les arbres environnantsavaient poussé des rejetons au milieu des champs* abandonnés; des herbes avaient crû sur le lieu qui portait autrefois la récolte de l'exilé ; des ronces et des plantes parasites étaient venues reprendre possession de leur ancien domaine. À peine de loin en loin retrouvait-on la trace d'une clôture ou la marque d'un champ» Pendant une heure nous cherchâmes inutilement à travers le feuillage des bois et parmi les broussailles qui

embarrassaient le sol quelques vestiges de la demeure abandonnée. Le lieu champêtre que la femme du pêcheur venait de nous décrire, le gazon, le parterre, les fruits, ces produits de la civilisation qu'une tendresse ingénieuse avait introduits au milieu d'un désert, tout avait disparu avec les êtres qui l'avaient habité ; nous allions renoncer à notre entreprise, lorsque nous apercevons un pommier à moitié mort de vieillesse; ceci commença à nous mettre sur la voie. Près de là une plante que nous prîmes d'abord pour une liane montait d'abord le long des plus hauts arbres, s'entrelaçant à leurs troncs élancés ou pendant comme une guirlande de feuillage à leurs rameaux ; en l'examinant de plus près, nous reconnûmes un cep de vigne. Alors nous pûmes juger avec certitude que nous étions sur l'emplacement même choisi, il y a quarante ans, par nos deux malheureux compatriotes pour en faire leur dernier asile. Mais à peine, en creusant l'épais lit de feuilles qui couvre le sol, pûmes-nous retrouver quelques débris tombant en poussière, et qui, dans peu de temps, auront cessé d'exister. Quant aux restes mêmes de celle qui n'q, pas craint d'échanger les délices de la vie civilisée contre un tombeau dans une île déserte du nouveau monde, il nous fut impossible d'en découvrir la trace. L'exilé a-t-il laissé ce précieux dépôt dans son désert? l'a-t-il, au contraire, porté jusqu'aux lieux où lui-même a été finir sa vie? C'est ce que personne n'a pu nous apprendre.

Peut-être ceux qui liront ces lignes ne concevront-

i'iO COURSE AU LAC ONÉIDA.

ils pas les sentiments qu'elles retracent, et les traiteront-ils d'exagération ou de chimère? Je n'en dirai pas moins que c'est le cœur plein d'émotions, agités de craintes et d'espérances; que c'est animés d'une sorte de sentiment religieux que nous nous livrions à ces recherches minutieuses et que nous poursuivions les traces de ces deux êtres dont le nom, la famille et en partie l'histoire nous étaient inconnus, et qui n'avaient pour les recommander à nous que d'avoir éprouvé dans ces mêmes lieux des douleurs et des joies auxquelles tous les cœurs s'intéressent, parce qu'elles ont leur principe dans tous les cœurs.

Voici un malheureux que la société humaine a froissé; ses semblables l'ont rejeté, banni, forcé de renoncer à leur commerce et de les fuir dans le désert. Un seul être s'est attaché h ses pas, l'a suivi dans sa solitude, est venu panser les plaies de son âme et substituer aux joies du monde les plus pénétrantes émotions du cœur. Le voilà réconcilié avec sa fortune. Il a oublié les révolutions, les partis, les villes, son rang, sa famille. Il respire enfin. Sa femme meurt. La mort vient la frapper, et elle l'épargne. L'infortuné! que peut-il devenir? Va-t-il rester seul au désert? Rentrera-t-il dans une société où il est oublié depuis longtemps? Il n'est plus fait ni pour la solitude, ni pour le monde. Il ne saurait plus vivre ni avec les hommes, ni sans eux; ce n'est ni un sauvage, ni un homme civilisé ; il n'est rien qu'un débris semblable à ces arbres des forêts d'Amérique que le vent a eu la

force de déraciner et non d'abattre. Il est debout, mais il ne vit plus.

Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir visité ses moindres débris et écouté le silence glacé qui règne maintenant sous ses ombrages, nous reprîmes la route du continent.

Ce n'est pas sans regret que je vis s'éloigner ce vaste rempart de verdure qui avait su défendre pendant tant d'années tes deux exilés contre le plomb de l'Européen et la flèche du sauvage, mais qui n'avait pu dérober leur chaumière aux coups invisibles de la mort. . . .

Écrit sur le steajoboat the Superior, août 1831.

Une des choses qui piquaient le plus notre curiosité «en venant en Amérique, c'était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne; et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques-unes de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes les plus sauvages que de se plier à ce que les blancs appellent les délices de la vie sociale. Mais il est plus difficile qu'on* ne croit de rencontrer aujourd'hui le désert. A partir de New-York, et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. Nous parcourions des lieux célèbres dans l'histoire des Indiens; nous rencontrions des vallées qu'ils ont nommées; nous traversions des fleuves qui portent encore Je nom de leurs tribus, mais partout la hutte du sau-

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