‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 16 sur 33 · Voir la Notice, page · texte numérisé non relu

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vage avait fait place à la maison de l'homme civilisé, les bois étaient tombés, la solitude prenait une vie.

Cependant nous semblions marcher sur les traces des indigènes. Il y a dix ans, nous disait-on, ils étaient ici; là, cinq ans; là, deux ans. Au lieu où vous voyez, la plus belle église du village, nous racontait celui-ci, j'ai abattu le premier arbre de la forêt. Ici, nous racontait un autre, se tenait le grand conseil de la confédération des Iroquois. — Et que sont devenus les Indiçns? disais-je. — Les Indiens, reprenait notre hôte, ils ont été je ne sais pas trop où, par delà les grands lacs ; c'est une race qui s'éteint ; ils ne sont pas faits pour la civilisation , elle les tue.

L'homme s'accoutume à tout, à la mort sur les champs de bataille, à la mort dans les hôpitaux, à tuer et à souffrir. Il se fait à tous les spectacles. Un peuple antique, le premier et le légitime maître du continent américain, fond chaque jour comme la neige aux rayons du soleil, et disparaît à vue d'œil de la surface de la terre. Dans les mêmes lieux et à sa place, une autre race grandit avec une rapidité plus surprenante encore ; par elle les forêts tombent, les marais se dessèchent; des lacs semblables à des mers, des fleuves immenses s'opposent en vain à sa marche triomphante. Les déserts deviennent des villages, les villages deviennent des villes. Témoin journalier de ces merveilles, l'Américain ne voit dans tout cela rien qui l'étonné. Cette incroyable destruction, cet accroissement plus surprenant encore, lui paraissent la marche habituelle

des événements de ce monde. Il s'y accoutume comme à l'ordre immuable de la nature.

C'est ainsi que, toujours en quête des sauvages et du désert, nous parcourûmes les trois cent soixante milles qui séparent New-York de Buffalo.

Le premier objet qui frappa notre vue fut un grand nombre d'Indiens qui s'étaient réunis ce jour-là à Buffalo pour recevoir le paiement des terres qu'ils ont livrées aux États-Unis.

Je ne crois pas avoir jamais éprouvé un désappointement plus complet qu'à la vue de ces Indiens. J'étais plein des souvenirs de M. de Chateaubriand et de Cooper, et je m'attendais à voir dans les indigènes de l'Amérique des sauvages sur la figure desquels la nature aurait laissé la trace de quelques-unes de ces vertus hautaines qu'enfante l'esprit de liberté. Je croyais rencontrer en eux des hommes dont le corps avait été développé par la chasse et la guerre, et qui ne perdaient rien à être vus dans leur nudité. On peut juger de mon étonnement en rapprochant ce portrait de celui qui va suivre.

Les Indiens que je vis ce jour-là avaient une petite stature ; leurs membres, autant qu'on en pouvait juger sous leurs vêtements, étaient grêles; leur peau, au lieu de présenter une teinte de rouge cuivré, comme on le croit communément, était bronze foncé, de telle sorte qu'au premier abord elle semblait se rapprocher beaucoup de celle des mulâtres. Leurs cheveux noirs et luisants tombaient avec une singulière roideur sur

leurs cous et sur leurs épaules. Leurs bouches étaient en général démesurément grandes, l'expression de leur figure ignoble et méchante. Leur physionomie annonçait cette profonde dépravation qu'un long abus des bienfaits de la civilisation peut seul donner. On eût dit des hommes appartenant à la dernière populace de nos grandes villes d'Europe, et cependant c'étaient encore des sauvages. Aux vices qu'ils tenaient de nous se mêlait quelque chose de barbare et d'incivilisé qui les rendait cent fois plus repoussants encore. Ces Indiens ne portaient pas d'armes, ils étaient couverts de vêtements européens ; mais ils ne s'en servaient pas de la même manière que nous. On voyait qu'ils n'étaient point familiarisés à leur usage, et qu'ils se trouvaient comme emprisonnés dans leurs replis. Aux ornements de l'Europe ils joignaient les produits d'un luxe barbare, des plumes, d'énormes boucles d'oreilles et des colliers de coquillages. Les mouvements de ces hommes étaient rapides^t désordonnés, leur voix aiguë et discordante, leur regard inquiet et sauvage. Au premier abord, on eut été tenté de ne voir dans chacun d'eux qu'une bête des forêts à laquelle l'éducation avait bien pu donner l'apparence d'un homme, mais qui n'en était pas moins resté un animal. Ces êtres faibles et dépravés appartenaient cependant à l'une des tribus les plus renommées de l'ancien monde américain. Nous avions devant nous, et c'est pitié de le dire, les derniers restes de cette célèbre confédération des Iroquois dont la mâle sagesse n'était pas moins

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connue que le courage, et qui tinrent longtemps la balance entre les deux plus grandes nations de l'Europe.

On aurait tort toutefois de vouloir juger la race indienne sur cet échantillon informe, ce rejeton égaré d'un arbre sauvage qui a crû dans la boue de nos villes. Ce serait renouveler Terreur que nous venions de commettre nous-mêmes, et que nous eûmes l'occasion de reconnaître plus tard.

Le soir nous sortîmes de la ville, et, à peu de distance des dernières maisons, nous aperçûmes un Indien couché sur le bord de la route. C'était un jeune homme. Il était sans mouvement, et nous le crûmes mort. Quelques gémissements étouffés qui s'échappaient péniblement de sa poitrine nous firent connaître qu'il vivait encore et luttait contre une de ces dangereuses ivresses causées par l'eau-de-vie. Le soleil était déjà couché; la terre devenait de plus en plus humide. Tout annonçait que ce malheureux rendrait là son dernier soupir, à moins qu'il ne fût secouru. C'était l'heure ou les Indiens quittaient Buffalo pour regagner leur village; de temps en temps un groupe d'entre eux venait à passer près de nous. Ils s'approchaient, retournaient brutalement le corps de leur compatriote pour le reconnaître et puis reprenaient leur marche sans tenir aucun compte de nos observations. La plupart de ces hommes eux-mêmes étaient ivres. 11 vint enfin une jeune Indienne qui d'abord sembla s'approcher avec un certain intérêt. Je crus que c'était la femme ou la sœur du mourant. Elle le considéra atten-

m QUINZE JOURS AU DÉSERT.

tivement, l'appela à haute voix par son nom, tàtason cœur et, s'étant assurée qu'il vivait, chercha à le tirer de sa léthargie. Mais comme ses efforts étaient inutiles, nous la vîmes entrer en fureur contre ce corps inanimé qui gisait devant elle. Elle lui frappait la tête, luitortillait le visage avec ses mains, le foulait aux pieds. En se livrant à ces actes de férocité, elle poussait des cris inarticulés et sauvages qui, à cette heure, semblent encore vibrer dans mes oreilles. Nous crûmes enfin devoir intervenir et nous lui ordonnâmes péremptoirement de se retirer. Elle obéit, mais nous l'entendîmes, en s'éloignant, pousser un éclat de rire barbare.

Revenus à la ville, nous entretenons plusieurs personnes du jeune Indien. Nous parlons du danger imminent auquel il est exposé; nous offrons même de payer sa dépense dans une auberge. Tout cela est inutile. Nous ne pouvons déterminer personne à s'en occuper. Les uns nous disaient : Ces hommes sont habitués à boire avec excès et à coucher sur la terre; ils ne meurent point pour de pareils accidents. D'autres avouaient que probablement l'Indien mourrait; mais on lisait sur leurs lèvres cette pensée à moitié exprimée : Qu'est-ce que la vie d'un Indien? C'était là le fond du sentiment général. Au milieu de cette société si jalouse de moralité et de philanthropie, on rencontre une insensibilité complète, une sorte d'égoïsme froid et implacable lorsqu'il s'agit des indigènes de l'Amérique. Les habitants des Etats-Unis ne chassent pas les Indiens à cor et à cris ainsi que

faisaient les Espagnols du Mexique. Mais c'est le même instinct impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race européenne.

Combien de fois, dans le cours de nos voyages, n'avons-nous pas rencontré d'honnêtes citadins qui nous disaient le soir, tranquillement assis au coin de leur foyer : Chaque jour le nombre des Indiens va décroissant ! Ce n'est pas cependant que nous leur fassions souvent la guerre, mais l'eau-de-vie que nous leur vendons à bas prix en enlève tous les ans plus que ne pourraient faire nos armes. Ce monde-ci nous appartient, ajoutaient-ils; Dieu, en refusant à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a destinés par avance à une destruction inévitable. Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses.

Satisfait de son raisonnement, l'Américain s'en va au temple où il entend un ministre de l'Évangile lui répéter que les hommes sont frères, et que l'Être éternel, qui les a tous faits sur le même modèle, leur a donné à tous le devoir de se secourir.

Le 19 juillet, à dix heures du matin, nous montâmes sur le bateau à vapeur VOhio, nous dirigeant vers Détroit, une brise très-forte soufflait du nordouest et donnait aux eaux du lac Érié l'apparence des vagues de l'Océan. A droite s'étendait un horizon sans bornes; à gauche nous serrions les côtes méridionales du lac dont souvent nous nous approchions jusqu'à la portée de la voix. Ces côtes sont parfaite-

ment plates, et diffèrent de celles de tous les lacs que j'avais eu l'occasion de visiter en Europe. Elles ne ressemblaient pas non plus aux bords de la mer : d'immenses forêts les ombrageaient et faisaient autour du lac comme une ceinture épaisse et rarement interrompue. De temps en temps, cependant, le pays change tout à coup d'aspect. Au détour d'un bois on aperçoit la flèche élégante d'un clocher, des maisons éclatantes de blancheur et de propreté, des boutiques. Deux pas plus loin la forêt primitive, et en apparence impénétrable, reprend son empire et réfléchit de nouveau son feuillage dans les eaux du lac.

Ceux qui ont parcouru les Etats-Unis trouveront dans ce tableau un emblème frappant de la société américaine. Tout y est heurté, imprévu. Partout Pextrême civilisation et la nature abandonnée à ellemême se trouvent en présence et en quelque sorte face à face. C'est ce qu'on ne s'imagine point en France. Pour moi, dans mes illusions de voyageur, et quelle classe d'hommes n'a pas les siennes? je me figurais toute autre chose. J'avais remarqué qu'en Europe l'état plus ou moins retiré dans lequel se trouvait une province ou une ville, sa richesse ou sa pauvreté, sa petitesse ou son étendue, exerçaient une influence immense sur les idées, les mœurs, la civilisation tout entière de ses habitants, et mettaient souvent la différence de plusieurs siècles entre les diverses parties du même territoire.

Je m'imaginai qu'il en était ainsi, et à plus forte

raison dans le nouveau monde, et qu'un pays peuplé d'une manière incomplète et successive comme l'Amérique devait présenter toutes les conditions d'existence et offrir l'image de la société à tous les âges. L'Amérique était donc, suivant moi, le seul pays où l'on pût suivre pas à pas toutes les transformations que l'état social fait subir à l'homme, et où il fût possible d'apercevoir comme une vaste chaîne qui descendît d'anneau en anneau depuis l'opulent patricien des villes jusqu'au sauvage du désert. C'est là, en un mot, qu'entre quelques degrés de longitude je comptais trouver encadrée l'histoire de l'humanité tout entière. Rien n'est vrai dans ce tableau. De tous les pays du monde l'Amérique est le moins propre à fournir le spectacle que j'y venais chercher. En Amérique; plus encore qu'en Europe, il n'y a qu'une seule société. Elle peut être riche ou pauvre, humble ou brillante, commerçante ou agricole; mais elle se compose partout des mêmes éléments. Le niveau d'une civilisation égale a passé sur elle. L'homme que vous avez laissé dans les rues de New- York, vous le retrouvez au milieu des solitudes de l'ouest: même habillement, même esprit, même langue, mêmes habitudes, mêmes plaisirs. Rien de rustique, rien de naïf, rien qui sente le désert, rien même qui ressemble à nos villages. La raison de ce singulier état de choses est facile à comprendre. Les portions de territoires les plus anciennement et les plus complètement peuplés sont parvenus à un haut degré de civilisation. L'instruction y a été prodiguée à pro-

fusion ; l'esprit d'égalité y a répandu une teinte singulièrement uniforme sur les habitudes intérieures de la vie. Or, remarquez-le bien, ce sont précisément ces mêmes hommes qui vont peupler chaque année le désert. En Europe, chacun vit et meurt sur le sol qui Ta vu naître. En Amérique, on ne rencontre nulle part les représentants d'une race qui se serait multipliée dans la solitude après y avoir vécu longtemps ignorée du monde et livrée à ses propres efforts. Ceux qui habitent les lieux isolés y sont arrivés d'hier; ils y sont venus avec les mœurs, les idées, les besoins de la civilisation. Ils ne donnent à la vie sauvage que ce que l'impérieuse nécessité des choses exige d'eux ; de là les plus bizarres contrastes. On passe sans transition d'un désert dans la rue d'une cité, des scènes les plus sauvages aux 4 tableaux les plus riants de la vie civilisée. Si la nuit vous surprenant ne vous force pas de prendre gîte au pied d'un arbre, vous avez grande chance d'arriver dans un village où vous trouverez tout, jusqu'aux modes françaises et aux caricatures des boulevards. Le marchand de Buffalo et de Détroit en est aussi bien approvisionné que celui de New- York. Les fabriques de Lyon travaillent pour l'un comme pour l'autre. Vous quittez les grandes routes, vous vous enfoncez dans des sentiers à peine frayés ; vous apercevez enfin un champ défriché, une cabane composée de troncs à moitié équarris, où le jour n'entre .que par une fenêtre étroite; vous vous croyez enfin parvenu à la demeure du paysan américain : erreur. Vous péné-

trez dans cette cabane qui semble l'asile de toutes les misères , mais le possesseur de ce lieu est couvert des mêmes habits que vous ; il parle le langage des villes. Sur sa table grossière sont des livres et des journaux ; lui-même se hâte de vous prendre à part pour savoir au juste ce qui se passe dans la vieille Europe, et vous demande compte de ce qui vous a le plus frappé dans son pays. Il vous tracera sur le papier un plan de campagne pour les Belges 1 , et vous apprendra gravement ce qui reste à faire pour la prospérité de la France. On croirait voir un riche propriétaire qui est venu habiter momentanément, et pour quelques nuits, un rendez-vous de chasse. Et dans le fait la cabane de bois n'est pour l'Américain qu'un asile momentané, une concession temporaire faite à la nécessité des circonstances. Lorsque les champs qui l'environnent seront entièrement en produit, et que le nouveau propriétaire aura le loisir de s'occuper des choses agréables à la vie, une maison plus spacieuse et mieux appropriée à ses besoins remplacera le log-lwuse et servira d'asile à de nombreux enfants, qui un jour aussi pourront se créer une demeure dans le désert.

Mais pour en revenir à notre voyage, nous naviguâmes donc péniblement toute la journée en vue des côtes de Pensylvanie et plus tard de celles del'Ohio. Nous nous arrêtâmes un instant à Presqu'île, aujourd'hui Érié.

l. A l'époque de ce voyage, la France faisait l'eutj éprise qui a abouti à la fondation du royaume de Belgique.

Le soir, le temps étant devenu favorable, nous nous dirigeons rapidement vers Détroit en traversant le milieu du lac. Le matin suivant, nous étions en vue de la petite île appelée Middle sister, près de laquelle le commodore Parry a remporté, en 1814, une célèbre victoire navale sur les Anglais.

Peu après, les côtes unies du Canada semblaient se rapprocher rapidement, et nous vîmes s'ouvrir devant nous la rivière de Détroit et paraître dans le lointain les murailles du fort Malden. Ce lieu, fondé par les Français, porte encore des traces nombreuses de son origine. Les maisons y ont la forme et la position de celles de nos paysans; au centre du hameau s'élève le clocher catholique surmonté du coq. On dirait un village des environs de Caen ou d'Evreux. Tandis que nous considérions, non sans émotion, cette imagfe de la France, notre attention fut détournée par la vue d'un singulier spectacle. A notre droite, sur le rivage, un soldat écossais montait la garde en grand uniforme. Il portait ce costume que les champs de Waterloo ont rendu si célèbre : le bonnet à plumes, la jaquette, rien n'y manquait; le soleil faisait étinceler son habit et ses armes. A notre gauche , et comme pour nous fournir un contraste, deux Indiens tout nus, le corps bariolé de couleurs, le nez traversé par un anneau, arrivaient au même instant de la rive opposée. Ils montaient un petit canot d'écorce dont une couverture formait la voile. Abandonnant cette frêle embarcation à l'effort du vent et du courant, ils s'élancèrent comme

un trait vers notre vaisseau, dont en un instant ils eurent fait le tour, puis ils allèrent tranquillement pêcher près du soldat anglais qui, toujours étincelant et immobile, semblait placé là comme le représentant de la civilisation brillante et armée de l'Europe.

Nous arrivâmes à Détroit à trois heures. Détroit est une petite ville de 2 à 3,000 âmes, que les jésuites ont fondée au milieu des bois en 171 0, et qui contient encore un très-grand nombre de familles françaises.

Nous avions traversé tout l'État de New-York et fait cent lieues sur le lac Érié ; nous touchions, cette fois, aux bornes de la civilisation ; mais nous ignorions complètement vers quel lieu il fallait nous diriger. S'en informer n'était pas chose aussi aisée qu'on peut le croire. Traverser des forêts presque impénétrables, passer des rivières profondes, braver les marais pestilentiels, dormir exposé à l'humidité des bois : voilà des efforts que l'Américain conçoit sans peine s'il s'agit de gagner un dollar, car c'est là le point. Mais qu'on fasse de pareilles courses par curiosité, c'est ce qui n'arrive pas jusqu'à son intelligence. Ajoutez qu'habitant d'un désert il ne prise que l'œuvre de l'homme. Il vous enverra volontiers visiter une route, un pont, un beau village; mais qu'on attache du prix à de grands arbres et à une belle solitude, cela est pour lui absolument incompréhensible.

Rien donc de plus difficile que de trouver quelqu'un en état de vous comprendre. — Vous voulez

voir des bois, nous disaient en souriant nos hôtes, allez tout droit devant vous, vous trouverez de quoi vous satisfaire. Il y a précisément dans les environs des routes nouvelles et des sentiers bien percés. Quant aux Indiens, vous n'en verrez que trop sur nos places publiques et dans nos rues; il n'est pas besoin pour cela d'aller bien loin. Ceux-là au moins commencent à se civiliser et sont d'un aspect moins sauvage. Nous ne tardâmes pas à reconnaître qu'il était impossible d'obtenir d'eux la vérité en les attaquant de front, et qu'il fallait manœuvrer.

Nous nous rendîmes donc chez le fonctionnaire chargé par les États-Unis de la vente des terres encore désertes dont se compose en partie le district de Michigan. Nous nous présentâmes à lui comme des gens qui, sans avoir une volonté bien arrêtée de fonder un établissement dans le pays, pourraient cependant avoir un intérêt éloigné à connaître le prix des terres et leur situation. M. le major Biddle, c'étaft le nom du fonctionnaire, comprit cette fois à merveille ce que nous voulions faire, et entra immédiatement dans une foule de détails que nous écoutâmes avec avidité. — Cette partie-ci, nous dit-il, en nous montrant sur la carte la rivière Saint-Joseph, qui, après de longues sinuosités, va se décharger dans le lac Michigan, me paraît la plus propre à répondre à votre dessein : la terre y est bonne, on y a déjà établi de beaux villages, et la route qui y conduit est si bien entretenue que tous les jours des voitures publiques

la parcourent. — Bon ! disons- nous en nous-mêmes, nous savons déjà par ou il ne faut pas aller, à moins que nous ne voulions visiter le désert en poste. — Nous remercions M. Biddle de ses avis, et nous lui demandons avec un air d'indifférence et une sorte de mépris, quelle était la portion du district où, jusqu'à présent, le courant des émigrations s'était fait le moins sentir. — Par ici, nous dit-il, sans attacher à ses paroles plus de prix que nous ne paraissions en mettre à notre question, vers le nord-ouest. Jusqu'à Pontiac, et dans les environs de ce village, il a été fondé depuis peu <f assez beaux établissements. Mais il ne faut pas penser à se fixer plus loin : le pays est couvert d'une forêt presque impénétrable qui s'étend sans bornes vers le nord-ouest, où l'on ne rencontre que des bêtes fauves et des Indiens. Les États-Unis projettent d'y ouvrir incessamment une route, mais elle n'est encore que commencée et s'arrête à Pontiac ; je vous le répète, c'est un parti auquel il ne faut pas songer. Nous remerciâmes de nouveau M. Biddle de ses bons conseils , et nous sentîmes déterminés à en prendre tout juste le contre-pied. Nous ne nous possédions pas de joie, de connaître enfin un lieu que n'avait pas encore atteint le torrent de la civilisation européenne. Le lendemain, 23 juillet, nous nous hâtons de louer deux chevaux i comme nous comptons les garder une dizaine de jours, nous voulons déposer dans les mains du propriétaire un certain prix; mais il refuse de le recevoir, disant que nous paierons à notre retour. Il

était sans inquiétude. Le Michigan est entouré de tous les côtés par des lacs et des déserts. Il nous lâchait dans une espèce de manège dont il tenait la porte. Après donc avoir acheté une boussole ainsi que des munitions, nous nous mettons en chemin le fusil sur Tépaule avecautant d'insouciance de l'avenir, etlecœur aussi léger que deux écoliers qui quittent le collège pour aller passer leurs vacances sous le toit paternel.

Si en effet nous n'avions voulu voir que des bois, nos hôtes de Détroit auraient eu raison de nous dire qu'il n'était pas nécessaire d'aller bien loin ; car à un mille de la ville la route entre dans la forêt pour n'en plus sortir; le terrain sur lequel elle se trouve est parfaitement plat et souvent marécageux. De temps en temps on rencontre sur son chemin de nouveaux défrichements. Comme ces établissements ont entre eux une parfaite ressemblance , soit qu'ils se trouvent au fond du Michigan ou à la porte de New- York, je vais tâcher de les décrire ici une fois pour toutes.

La clochette que le pionnier a soin de suspendre au cou de ses bestiaux pour les retrouver dans l'épaisseur du bois annonce de très-loin l'approche du défrichement. Bientôt on entend le retentissement de la hache qui abat les arbres de la forêt et, à mesure qu'on approche, des traces de destruction annoncent plus clairement encore la présence de l'homme: Des branches coupées couvrent le chemin , des troncs à moitié calcinés par le feu ou mutilés par le fer tiennent cependant debout sur votre passage. On continue sa mar-

che, et l'on parvient dans un bois dont tous les arbres semblent avoir été frappés de mort subite? au milieu de Tété leurs branches desséchées ne présentent plus que l'image de l'hiver. En les examinant de plus près, on s'aperçoit qu'on a tracé dans leur écorce un cercle profond qui, arrêtant, la circulation de la sève, n'a pas tardé à les faire périr. C'est en effet par là que débute ordinairement le planteur. Ne pouvant pas la première année couper tous les arbres qui garnissent sa nouvelle propriété, il sème du maïs sous leurs branches et, en les frappant de mort, il les empêche de faire ombre à sa récolte.

Après ce champ, ébauche incomplète, premier pas de la civilisation dans le désert, on aperçoit tout à coup la cabane du propriétaire ; elle est en général placée au centre d'un terrain plus soigneusement cultivé que le reste, mais ou cependant l'homme soutient encore une lutte inégale contre la nature. Là, les arbres ont été coupés, mais non arrachés ; leurs troncs garnissent encore et embarrassent le terrain qu'ils ombrageaient autrefois; autour de ces débris desséchés, du blé, des rejetons de chêne, des plantes de toute espèce, des herbes de toute nature croissent pêle-mêle et grandissent ensemble sur un sol indocile et encore à demisauvage. C'est au centre de cette végétation vigoureuse et variée que s'élève la maison du planteur, ou, comme on l'appelle dans le pays, la log-house*.

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