‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 17 sur 33 · Mot à mot : maison de bûches ou de troncs d'arbres · texte numérisé non relu

Mot à mot : maison de bûches ou de troncs d'arbres

Ainsi que le champ qui l'environne, cette demeure rustique annonce une œuvre nouvelle et précipitée. Sa longueur excède rarement 30 pieds. Elle est large de 20, haute de 15. Ses murs, ainsi que le toit, sont formés de troncs d'arbres non équarris, entre lesquels on a placé de la mousse et de la.terre pour empêcher le froid et la pluie de pénétrer dans l'intérieur de la maison. A mesure que le voyageur s'approche, la scène devient plus animée; avertis par le bruit de ses pas, des enfants qui se roulaient dans les débris environnants se lèvent précipitamment, et fuient vers l'asile paternel comme effrayés à la vue d'un homme, tandis que deux gros chiens à demi sauvages, les oreilles droites et le museau allongé, sortent de la cabane et viennent en grondant couvrir la retraite de leurs jeunes maîtres.

C'est alors que le pionnier paraît lui-même à la porte de sa demeure. Il jette un regard scrutateur sur le nouvel arrivant, fait signe à ses chiens de rentrer au logis , et lui-même se hâte de leur en donner l'exemple sans témoigner ni curiosité ni inquiétude.

Parvenu sur le seuil de la log-hou.se, l'Européen ne peut s'empêcher de promener un œil étonné sur le spectacle qu'elle présente.

11 n'y a en général à cette cabane qu'une seule fenêtre, à laquelle pend quelquefois un rideau de mousseline; car dans ces lieux, où il n'est pas rare de manquer du nécessaire, le superflu se trouve souvent. Sur le foyer de terre battue pétille un feu résineux

qui, mieux que le jour, éclaire le dedans de l'édifice. Au-dessus de ce foyer rustique, on aperçoit des trophées de guerre ou de chasse : une longue carabine rayée, une peau de daim, des plumes d'aigle. A droite de la cheminée est étendue une carte des États-Unis que le vent, en s'introduisant entre les interstices du mur, soulève et agite incessamment. Près d'elle, sur un rayon solitaire de planches mal équarries, sont placés quelques volumes dépareillés : là se rencontre une Bible dont la piété de deux générations a déjà usé la couverture et les bords, un livre de prières, et parfois un chant de Milton ou une tragédie de Shakspeare. Le long du mur sont rangés quelques sièges grossiers, fruit de l'industrie du propriétaire : des malles au lieu d'armoires, des instruments d'agriculture et quelques échantillons de la récolte. Au centre de l'appartement s'élève une tahle boiteuse dont les pieds, encore garnis de feuillage, semblent avoir poussé d'eux-mêmes sur le sol qu'elle occupe. C'est là que la famille entière se réunit chaque jour pour prendre ses repas. On y voit encore une théière de porcelaine anglaise, des cuillers le plus souvent de bois, quelques tasses ébréchées et des journaux.

L'aspect du maître de cette demeure n'est pas moins remarquable que le lieu qui lui sert d'asile : des mus* des anguleux, des membres effilés, font reconnaître au premier coup d'œil l'habitant de la nouvelle Angleterre. Cet homme n'est pas né dans la solitude où

il habite : sa constitution seule l'annonce. Ses premières années se sont passées au sein d'une société intellectuelle et raisonnante. C'est sa volonté qui Ta jeté au milieu des travaux du désert pour lesquels il ne semble point fait. Mais si ses forces physiques paraissent au-dessous de son entreprise, sur ses traits, sillonnés par les soins de la vie, règne un air d'intelligence pratique, de froide et de persévérante énergie qui frappe au premier abord. Sa démarche est lente et compassée , sa parole mesurée et son apparence austère. L'habitude, et plus encore l'orgueil, ont donné à son visage cette rigidité stoïque que ses actions démentent. Le pionnier méprise, il est vrai, ce qui agite avec le plus de violence le cœur des hommes : ses biens et sa vie ne suivront jamais les chances d'un coup de dé ou les destinées d'une femme ; mais pour acquérir l'aisance il a bravé l'exil , la solitude et les misères sans nombre de la vie sauvage, il a couché sur la terre nue, il s'est exposé à la fièvre des bois et au tomahawk de l'Indien. Il a fait cet effort un jour, il le renouvelle depuis des années, il le fera vingt ans encore peut-être sans se rebuter et sans se plaindre. Un homme capable de semblables sacrifices est-il donc un être froid et insensible ? Et ne doit-on pas au contraire reconnaître en lui une de ces passions de cerveau si ardentes, si tenaces, si implacables?

Concentré dans ce but unique de faire fortune, l'émigrant a fini par se créer une existence tout individuelle ; les sentiments de famille sont venus se fondre

QUINZE JOURS AU DÉSERT. m

eux-mêmes dans un vaste égoïsme , et il est douteux que dans sa femme et ses enfants il voie autre chose qu'une portion détachée de lui-même. Privé de rapports habituels avec ses semblables, il a appris à se faire un plaisir de la solitude. Lorsqu'on se présente au seuil de sa demeure isolée, le pionnier s'avance à votre rencontre , il vous tend la main selon P usage > mais sa physionomie n'exprime ni la bienveillance ni la joie. Il ne prend la parole que pour vous interroger* C'est un besoin de tête et non de cœur qu'il satisfait ; et dès qu'il a tiré de vous la nouvelle qu'il désirait apprendre, il retombe dans le silence. On croirait voir un homme qui s'est retiré le soir dans sa demeure, fatigué des importuns et du bruit du monde. Interrogez-le à votre tour, il vous donnera avec intelligence les renseignements dont vous manquez ; il pourvoira même à vos besoins, il veillera à votre sûreté tant que vous serez sous son toit ; mais il règne dans tous ses procédés tant de contrainte et de sécheresse, vous y apercevrez une si profonde indifférence pour le résultat même de vos efforts, que vous sentez se glacer votre reconnaissance. Le pionnier cependant est hospitalier à sa manière , mais son hospitalité n'a rien qui vous touche, parce que lui-même semble en l'exerçant se soumettre à une nécessité pénible du désert : il voit en elle un devoir que sa position lui prescrit, non un plaisir. Cet homme inconnu est le représentant d'une race à laquelle appartient l'avenir du nouveau monde : race inquiète, raisonnante, aventureuse, qui fait froii. *3

dément ce que l'ardeur des passions explique seule; nation de conquérants qui se soumettent à mener la vie sauvage sans se jamais laisser entraîner par ses charmes , qui n'aiment de la civilisation et des lumières que ce qu'elles ont d'utile au bien-être, et qui s'enferment dans les solitudes de l'Amérique avec une hache et des journaux ;

Peuple immense qui , comme tous les grands peuples, n'a qu'une pensée , et qui marche à l'acquisition des richesses, unique but de ses travaux, avec une persévérance et un mépris de la vie qu'on pourrait appeler héroïque , si ce nom convenait à autre chose qu'aux efforts de la vertu;

Peuple nomade que les fleuves et les lacs n'arrêtent point, devant qui les forêts tombent et les prairies se couvrent d'ombrages, et qui, après avoir touché l'océan Pacifique, reviendra sur ses pas pour troubler et détruire les sociétés qu'il aura formées derrière lui.

En parlant du pionnier, on ne peut oublier la compagne de ses misères et de ses dangers. Regardez à l'autre bout du foyer cette jeune femme qui , tout en veillant aux apprêts du repas , berce sur ses genoux son plus jeune fils. Comme l'émigrant, cette femme est dans la force de l'âge ; comme lui , elle peut se rappeler l'aisance de ses premières années. Son costume annonce même encore un goût de parure mal éteint. Mais le temps a pesé lourdement sur elle : dans ses traits flétris avant l'âge et ses membres amoindris,

il est facile de voir que l'existence a été pour elle un fardeau pesant. En effet, cette frêle créature s'est déjà trouvée en butte à d'incroyables misères. A peine entrée dans la vie , il lui a fallu s'arracher à la tendresse <îe sa mère, et à ces doux liens fraternels que la jeune fille n'abandonne jamais sans verser des larmes, alors même qu'elle les quitte pour aller partager l'opulente demeure d'un nouvel époux. La femme du pionnier, enlevée en un moment et sans espoir de retour à cet innocent berceau de sa jeunesse, a échangé contre la solitude des forêts les charmes de la société et les joies «du foyer domestique. C'est sur la terre nue du désert .qu'a été placée sa couche nuptiale. Se vouer à ses devoirs austères, se soumettre à des privations qui lui .étaient inconnues, embrasser une existence pour laquelle elle n'était point faite, tel fut l'emploi des plus belles années de sa vie, telles ont été pour elle les «douceurs de l'union conjugale. Le dénûment, les souffrances et l'ennui ont altéré son organisation fragile, mais non abattu son courage. Au milieu de la profonde tristesse peinte sur ses traits délicats, on remarque .sans peine une résignation religieuse , une paix profonde , et je ne sais quelle fermeté naturelle et tranquille qui affronte toutes les misères de la vie sans les ^craindre ni les braver.

Autour de cette femme se pressent des enfants deminus, brillants de santé, insouciants du lendemain, véritables fils du désert. Leur mère jette de temps en -temps sur eux un regard plein de mélancolie et de

joie. À voir leur force et sa faiblesse , on dirait qu'elle s'est épuisée en leur donnant la vie et qu'elle ne regrette pas ce qu'ils lui ont coûté.

La maison habitée par les émigrants n'a point de séparations intérieures ni de grenier. Dans l'unique appartement qu'elle contient , la famille entière vient le soir chercher un asile : cette demeure forme à elle seule comme un petit monde. C'est l'arche de la civilisation perdue au milieu d'un océan de feuillages» Cent pas plus loin, l'éternelle forêt étend autour d'elle son ombrage et la solitude recommence.

Ce n'est que le soir et après le coucher du soleil que nous arrivâmes à Pontiac. Vingt maisons trèspropres et fort jolies, formant autant de boutiques bien garnies, un ruisseau transparent, une éclaircie d'un quart de lieue carrée , et alentour la forêt sans bornes : voilà le tableau fidèle de Pontiac qui , dans vingt ans peut-être , sera une ville. La vue de ce lieu me rappela ce que m'avait dit un mois avant, à New- York, M. Gallatin : c II n'y a pas de village en Àmé- « rique, du moins dans l'acception qu'on donne chez. « vous à ce mot. » Ici , les maisons des cultivateurs sont toutes éparpillées au milieu des champs. On ne se réunit dans un lieu que pour y établir une espèce de marché à l'usage de la population environnante. On ne voit dans ces prétendus villages que des hommes de loi , des imprimeurs et des marchands.

Nous nous fîmes conduire à la pjus belle auberge de Pontiac (car il y en a deux), et l'on nous introdui-

sit, comme de coutume, dans ce qu'on appelle le barroom; c'est une salle où l'on donne à boire, et où le plus simple comme le plus riche commerçant du lieu viennent fumer, boire et parler politique ensemble, sur le pied de l'égalité extérieure la plus parfaite. Le maître du lieu, ou le landlord, était, je ne dirai pas un gros paysan , il n'y a pas de paysans en Amérique, mais du moins un très-gros monsieur qui portait sur sa figure cette expression de candeur et de simplicité qui distingue les maquignons normands. C'était un homme qui , de peur de vous intimider, ne vous regardait jamais en face en vous parlant , mais attendait , pour vous considérer à son aise, que vous fussiez occupé à. converser ailleurs; du reste, profond politique, et, suivant les habitudes américaines, impitoyable questionneur. Cet estimable citoyen, ainsi que le reste de l'assemblée, nous considéra d'abord avec étonnement. Notre costume de voyage et nos fusils n'annonçaient guère des entrepreneurs d'industrie , et voyager pour voir était une chose absolument insolite. Afin de couper court aux explications, nous déclarâmes tout d'abord que nous venions acheter des terres. A peine le mot fut-il prononcé, que nous nous aperçûmes qu'en cherchant à éviter un mal nous nous étions jetés dans un autre bien plus redoutable.

On cessa, il est vrai, de nous traiter comme des êtres extraordinaires, mais chacun voulut entrer en marché avec nous. Pour nous débarrasser d'eux et de leurs fermes, nous dîmes à notre hôte qu'avant de rien

conclure nous désirions obtenir de lui d'utiles renseignements sur le prix des terrains et sur la manière de les cultiver. Il nous introduisit aussitôt dans une autre salle, étendit avec la lenteur convenable une carte du Michigan sur la table de chêne qui se trouvait au milieu de la chambre et, plaçant la chandelle entre nous trois, attendit dans un impassible silence ce que nous avions à lui communiquer. Le lecteur, sans avoir l'intention de s'établir dans l'une des solitudes de ÏAinérique, peut cependant être curieux de savoir comment s'y prennent tant de milliers d'Européens et d'Américains qui viennent chaque année y chercher un asile. Je vais donc transcrire ici les renseignements fournie par notre hôte de Pontiac. Souvent depuis nous avons été à même de vérifier leur parfaite exactitude.

« Il n'en est pas ici comme en France, nous dit notre hôte après avoir écouté tranquillement toutes nos questions et mouché la chandelle. Chez vous la maind'oeuvre est à bon marché et la terre est chère. Ici l'achat de la terre n'est rien, et le travail de l'homme hors de prix : ce que je dis afin de vous faire sentir que pour s'établir en Amérique comme en Europe il faut un capital, bien qu'on l'emploie différemment* Pour ma part, je ne conseillerais à qui que ce soit de venir chercher fortune dans nos déserts à moins d'avoir à sa disposition de 150 à 200 dollars (800 à 1,000 francs). L'acre, dans le Michigan 4 , ne se paie jamais

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