Article de la Revue des Deux-Mondes. Avril
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pleurésie. En vain cherche-t-on à cacher ce danger, Mme Récamier le devine; une vive inquiétude la saisit; elle arrache le bandeau qui lui dérobe encore la lumière, quitte sa chambre pour arriver au lit de Ballanche, le soigne, l'encourage et le console. Il succombe la main dans la main qu'il chérit, en disant : « Je m'endormirai dans le sein d'une grande espérance et plein de confiance dans la pensée que votre souvenir et le mien vivront d'une même vie. »
C'est M. de Tocqueville qui est chargé de prononcer quelques paroles sur la tombe de Ballanche.
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Le 20 juin 1847.
« Mon cher ami , je ne suis pas sans inquiétude sur vos affaires ; il paraît certain que Lamartine , fidèle à lui-même, votera pour M. Vatout. Quant à M. Mole, j'ai frappé deux fois à sa porte sans pouvoir me la faire ouvrir. Rémusat prétend savoir qu'il n'ira pas à l'élection ; il lui est bien difficile, en effet, de sortir de la solitude dans laquelle il se tient , pour se présenter à une réu nion aussi publique.
« J'ai été hier, en votre honneur, voir Briffaut ; je lui
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ai peint très-vivement les chances de M. Vatout en lui montrant toutes les conséquences du fait les plus propres à l'animer. Il m'a paru, en effet, fort animé sur la question ; mais je n'ai jamais pu l'amener à dire qu'il irait, et je n'ai pas osé l'en presser directement , tant je trouvais qu'il ressemblait déjà à l'académicien dont vous serez bientôt appelé à prononcer l'éloge. Reste donc M. de Chateaubriand ; croyez qu'il est capital pour vous qu'il vienne ; faites de grâce tout ce qu'on peut dignement et utilement faire de ce côté ; ne me donnez pas la douleur de proclamer jeudi le nom de ce gros et pourtant si plat homme.
« Tout à vous.
« Alexis DE Tocqueville. »
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère l.
Mardi matin 1847.
« Mon cher ami,
« M. Guizot est venu solennellement hier à mon banc me demander si , lorsque viendra l'époque de votre présentation au roi , vous consentiriez à être présenté au
I. Dix neuvième lettre, imprimée dans le recueil Beaumont, deuxième volume.
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susdit prince. J'ai répondu de vos sentiments monarchiques et même dynastiques , et j'ai affirmé que vous accepteriez avec respect cette occasion d'entrer en communication directe avec Sa Majesté.
« M. Guizot n'a pas voulu me croire sur parole; il m'a prié de vous adresser la question et de faire connaître votre réponse ; écrivez-moi donc ou venez me dire deux mots aujourd'hui à la Chambre.
« Vous comprenez, du reste, que tout ceci n'est pas fait pour vous , dont les opinions politiques sont connues. C'est un précédent qu'on établit pour avoir plus tard un prétexte de refuser la sanction royale aux ennemis du prince et de l'État.
u Tout à vous.
« Alexis DE Tocqueville.»
De la duchesse de Mouchy à J.-J. Ampère. Vendredi, 17 juillet 1847.
ce Je suis venue à votre porte , monsieur, et comme on m'avait menacée de ne pas arriver jusqu'à vous , j'ai préparé ce petit mot, pour vous dire que passant un jour à Paris , je voulais vous voir : je n'oserais reparaître à Mouchy sans l'avoir essayé. Mais voyez un peu mon
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impertinence ! Vous savez bien que nous sommes trèsfiers de nos productions industrielles : eh bien ! monsieur, avec l'aide de Bénard, qui voudrait tant vous soigner encore, je suis venue à bout de faire faire sur vos mesures, par le tailleur de Mouchy, artiste distingué , un négligé d'étoffe de Mony. Il est pareil à celui de mon mari, et j'en ai offert à plusieurs amis qui ne s'en plaignent pas. Puis-je espérer que celui-ci aura le même sort, et qu'en vos jours de malaise, j'aime mieux dire de paresse, vous mettrez cette toilette en pensant à Mouchy, où vous deviez la trouver dans votre chambre ?
« Voilà bien des phrases pour vous dire que je vous envoyé une robe de chambre; mais ce souvenir m'a paru si étrange qu'il fallait plaider les circonstances atténuantes.
« Bonjour, monsieur, je n'en finirais pas si je vous disais tout le chagrin que nous avons de vous savoir souffrant; nous souffrons aussi, puisque nous n'aurons peut-être pas le plaisir de vous voir: vous savez si bien que nous en sommes dignes.
Jean-Jacques , encore une fois repris d'une irritation de larynx et toujours sous l'influence du mal persistant gagné en Egypte, va partir pour les Eaux-Bonnes.
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Mmo Récamier pendant ce temps-là fera une visite au château de Mouchy et un séjour à Saint-Éloi, en Normandie, tandis que les médecins enverront M. de Chateaubriand à Dieppe.
Au pied des Pyrénées, Ampère visitera la terre de Villemartin, habitée et chantée par son prédécesseur à l'Académie, et recueillera sur place les éléments de son discours de réception. De la ville de Tours , première étape de son voyage, il adresse un billet à Mme Récamier.
De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Tours, m juillet 1847.
«• J'espère, madame, que ces deux lignes écrites à la hâte seront assez à temps à Saint-Éloi pour vous souhaiter la bienvenue.
« Aujourd'hui je vous ai suivie avec une tendre anxiété sur votre route, et j'ai trouvé le soleil brûlant. Vous ne serez arrivée que demain , et moi je ne respirerai qu'en vous sachant dans le charmant cottage de famille, entourée de soins et d'une verdure qui, je l'espère, sera douce et salutaire aux yeux. Votre tristesse vous y suivra, hélas! mais du moins vous n'aurez près de vous
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que des cœurs. qui la comprendront et la partageront.
« Vous commencerez vos travaux sur cette chère mémoire, et bientôt vous pourrez me guider dans la pieuse tâche que j'entreprendrai.
« Adieu , madame , puisse ce temps pénible de l'absence nous donner à tous de la santé, de la force : il faut de la force pour vivre ; il faut vivre pour s'aimer.
« . J. Ampère. »
De J.-J, Ampère à Madame Récamier.
Cauterets (Hautes-Pyrénées) , jeudi , 29 juillet 1847.
« Aujourd'hui, madame, je vous écris non pour avoir une réponse, mais pour vous parler, pour vous dire dans ma solitude quelques mots de tendre affection. Dieu veuille que vous soyez encore à la campagne ! Dieu veuille qu'elle vous ait fait tout le bien que nous désirons, et que M. de Chateaubriand ne vous réclame pas trop vite. Mais si je ne sais où vous êtes , je sais bien les pensées qui vous poursuivent : vous êtes toute remplie du deuil et de la mémoire de l'ami qui ne peut se remplacer. Je m'associe bien intimement de loin à
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ces pensées, à cette douleur, dans la vie monotone que je mène. Je suis sans cesse avec votre souvenir et avec le sien ; j'attends impatiemment le moment où je pourrai m'occuper de lui avec vous ; ce moment avance bien lentement.
« Je suis obligé de prendre les eaux avec un redoublement de précaution , pour qu'au lieu d'un bienfait, elles ne deviennent pas un inconvénient et même un danger. Je n'entends pas parler de M. Cousin, à qui j'ai écrit aux Eaux-Bonnes. Ce dont je suis bien convaincu, c'est qu'il ferait une haute imprudence de s'y arrêter.
«J'ai trouvé ici la sœur d'Adrien de Jussieu; ce m'est une douce société.
« Après son départ je me plongerai dans le travail et la lecture. Je fuis toute distraction, toute liaison : quand on est loin de ses amis , il me semble qu'en étant seul on en est moins séparé.
« Adieu, madame, bien tendrement.
« J.-J. Ampère. »
Il y a quelques mois à peine, la généreuse affection de Mme Récamier pour Ballanche avait anéanti tout espoir de succès après une première opération. Une seconde vient d'être tentée, et M. Blandin, en envoyant sa ma-
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lade à la campagne, insiste pour qu'elle s'y repose longtemps ; mais l'isolement de M. de Chateaubriand à Paris abrège le séjour à Saint-Éloi, et la douloureuse préoccupation du déclin de son ami fait oublier à la convalescente sa propre vieillesse , ses ennuis et son infirmité. Décidée à ne pas ménager le reste de ses forces , elle déserte son salon et rompt avec les douces habitudes dont sa délicatesse croissante aurait un si impérieux besoin. C'est alors que Jean-Jacques revient plus que jamais à l'Abbaye-aux-Bois. Chaque jour il veut conduire lui-même Mme Récamier rue du Bac. Là, dans cette chambre solitaire , entre le paralytique et son ange gardien presque aveugle, Ampère passait des heures entières.
Qui dira les prodiges que sait inventer sa tendresse fidèle? Son cœur, encore plus ingénieux que son esprit, les renouvelle sans cesse en essayant de ranimer quelques lueurs d'une grande intelligence affaiblie. Pour comprendre ce dévouement que rien ne lasse, il faudrait, comme nous, l'avoir mis à l'épreuve dix ans plus tard.
M. Blandin laissait croire à Mme Récamier que tout espoir de recouvrer la vue n'était pas perdu pour elle. Ses amis voulaient partager cette illusion ; chaque matin un petit billet de Jean-Jacques venait demander le bulletin de la nuit.
«J'étais bien triste hier soir, madame, écrit-il à la date du 1 $ décembre, de vous avoir laissée sous l'impression d'un de ces points d'arrêts dans ce que nous
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considérons comme un progrès, hélas! bien lent, mais enfin un progrès. Je n'ose espérer beaucoup , mais j'espère cependant un peu ( à force de le désirer) que le voile aura recommencé à s'éclaircir; n'oublions pas que les oscillations sont malheureusement nécessaires pour arriver à une amélioration soutenue et définitive.
« J'ai préparé mon travail sur M. Ballanche et vais m'y mettre en cessant de vous écrire. Je veux pouvoir vous lire bientôt notre ouvrage. Je suis pénétré, en m'occupant de lui, d'un sentiment à la fois bien triste et bien consolant; j'espère que nous aurons réussi : il me semble qu'il est un lien entre nous , je vous retrouve en le retrouvant. »
De la vicomtesse de Noallles à J.-J. Ampère.
Mouchy, 8 janvier 1848.
ce Eh quoi! monsieur, c'est donc décidément M. Vatout qui va louer M. Ballanche! Je le prévoyais, et j'en suis surprise comme si je ne m'y étais pas attendue. Ne pouviez-vous donc troquer avec lui , et lui abandonner M. Guiraud? On m'avait chargée de vous solliciter pour cette élection, mais Bonar, à qui j'en ai parlé, m'a fait apercevoir que certainement M. de Beaumont passerait
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pour vous avant personne. Je vous ai donc épargné ma prière en faveur de M. de Saint-Priest, pour qui M. de Maillé m'avait demandé mon crédit auprès de vous : j'ai donc du crédit? Au moins on le croit , et j'en suis fière. Au cas où on aurait raison , j'en désire encore une preuve, c'est de tâcher de n'être reçu que le mois prochain : je reviens lundi, 3 1 janvier,
« J'espère trouver Mme Récamier un peu plus contente de sa vue. On m'écrit que M. de Chateaubriand est bien affaissé , hélas ! Les hommes de génie devraient , comme les rois , comme les belles femmes , n'avoir point de vieillesse.... Voyez nos sottises politiques : nous baissons, ce n'est que trop sensible. A propos de sottise, dois-je croire aux méchancetés des journaux pour un de nos amis qui a le malheur d'être ministre ? Que pensezvous de la mesure qu'il a prise relativement à M. Michelet? A-t-on raison contre lui? Il ne faudrait pas se mettre dans son tort.
« Je vous écris au milieu d'une neige admirable, qui couvre nos arbres de cristaux , et qui résiste à un beau soleil , dont notre salon est tout égayé. Au lieu d'aller me promener, je m'agite dans la bibliothèque avec mon bon curé; nous nous sommes enfoncés dans toutes les difficultés du classement : que n'êtes-vous là pour décider mille subtilités qui nous tourmentent?
« Mes enfants et petits-enfants vous envoyent mille tendresses.
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« Nous vous demandons trois billets pour votre réception.
De la vicomtesse de Noailles à J.-J. Ampère,
Paris, Ier mars 1848.
« Je rentre dans Paris , qu'on me dit plus tranquille que la banlieue , où les modes arrivent plus tard ; on y brûle tant qu'on peut , au moins autour de Saint-Germain! Consolez-moi de tant d'agitations en venant me voir si vous pouvez.
« Je ne sais si vous serez surpris d'apprendre que je suis portée à être républicaine. »
De M. de Barante à J.-J. Ampère.
Thiers (Puy-de-Dôme), 2 mai 1848.
« Cher confrère , vous aurez encore la bonté de me donner le bulletin , non point de la république, les journaux me suffisent pour être informé de son état fié-
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vreux , mais vous me direz comment est Mme Récamier, en quelle disposition elle se trouve, et si M. de Chateaubriand ne donne plus aucune inquiétude.
« Je ne pense pas que le cercle de l'Abbaye ait retrouvé cette conversation douce et animée qu'encourage la bienveillance de notre amie : pourquoi serait-on moins triste ? — Quelle vue peut-on avoir sur l'avenir, en présence de l'inconnu ? On avait jusqu'ici fait des révolutions contre tel ou tel gouvernement , cette fois on en fait une contre le sens commun. On veut créer une société, ce qui comporte la nécessité de créer l'homme de nouveau : car apparemment il y a dans toutes les sociétés humaines des principes nécessaires, immuables, innés, dérivant de ce qui est immuable et inné dans notre âme. Jamais on ne s'est proposé aussi impudemment de supprimer la liberté.
« Je crains de ne pouvoir m'associera votre confiance à moins qu'elle ne soit fondée sur l'inconséquence des événements.
« J'ai vu avec plaisir que vous conservez votre cours. Trouvez-vous des auditeurs qui aient l'esprit assez dégagé pour jouir du plaisir de vous entendre? Y a-t-il encore de telles choses que les lettres et les arts ? Les mettra-t-on en ateliers nationaux? Ce serait très-nécessaire pour rétablir l'égalité et réduire à néant cette maudite concurrence qui place le talent au-dessus de la médiocrité!
i $6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
« L'autre jour, notre confrère M. Hugo demandait pardon à un club de s'être servi du mot premier.
« Croyez, cher monsieur, à mon attachement dévoué.
« Barante. »
De la vicomtesse de Noailles à J.-J. Ampère.
Mouchy, 1 1 mai 1848.
« J'étais bien sûre que votre bon cœur s'associerait à la douleur du mien, et je comptais, j'ose le dire, sur la sympathie de Mme Récamier. Quelle perte que celle d'un ami de quarante ans !
« Après avoir été le compagnon des amusements de ma jeunesse, il* avait dévoué sa vie à la mienne, et nos existences étaient devenues inséparables.
« Il avait sa part dans tous mes sentiments ; mes enfants , mes petits-enfants , mes parents , devenaient les siens. Si vous aviez eu besoin de lui , il eût été dévoué à vos intérêts, parce qu'il savait que je vous aimais , et tout cela gaiement , sans exigence, sans inégalité. De-
i0 M. Anisson-Duperron.
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puis la mort de M. de la Bourdonnaye , il ne me restait que lui pour parler de notre passé. Ah ! la vie a de grandes amertumes! Aidez-moi, monsieur, à soutenir toutes ces peines, qui' me vieillissent et m'attristent, en me continuant votre aimable et secourable affection. Des amis plus jeunes, qui ont connu ceux qu'on pleure, ne prennent pas leur place, mais ils prennent quelque chose d'eux en les regrettant avec vous. Ne vous ennuyez pas d'une si triste mission, acceptez-la avec cette bonté qui donne tant de charme à vos autres mérites ; je voudrais que mon attachement en fût une suffisante récompense.
«L'élection nous occupe fort, comme vous pensez bien; elle eût été plus facile il y a deux mois.
A cette époque, Jean-Jacques accepte du gouvernement de la République la mission d'aller examiner en province les élèves d'une future École administrative (soins inutiles, car ce projet ne devait pas se réaliser).
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De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Bruxelles, mai 1848.
« Les chemins de fer ont produit des révolutions si extraordinaires dans la manière de voyager, qu'après avoir beaucoup consulté sur le meilleur moyen de se rendre de Douai à Metz , on a été unanime pour nous conseiller de prendre par la Belgique ; c'est donc de Bruxelles que je vous écris , madame ; nous y resterons quelques heures et serons demain soir à Metz, où j'espère trouver une lettre de M. David. Je suis bien impatient d'avoir de vos nouvelles, de celles de M. de Chateaubriand, de vous, madame, surtout de vous! Verrez-vous un peu mieux , comme on semblait pouvoir l'espérer avant mon départ?
« Nous passerons un bon été. Paris, je crois, sera plus calme. Non que je me sente bien rassuré sur l'avenir : l'Assemblée manque de consistance et d'initiative , je redoute un peu l'ivresse du succès, les excès des modérés et ies folies des gens raisonnables; mais enfin tout s'arrangera peut-être ! Je veux me donner le plaisir de ne pas parler aujourd'hui politique , mais académie ; je n'ai pas encore lu les Débats , le Constitutionnel a été suffisant. Nous nous sommes assez bien tirés de Quinet. Dans tout cela l'Abbaye n'a pas été effleurée : c'est
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ce que je voulais. Pour moi, les journaux ne me touchent guère. Ce ne sont pas les indifférents qui peuvent me faire de la peine ; je réserve soigneusement ce privilège pour ceux que j'aime.
« J'ai bien pensé à vous, madame, en arrivant à Bruxelles , où nous eûmes notre aventure de chemin de fer, aventure où je montrai, ce me semble, un assez beau sang-froid. A Malines, vous rappelez-vous de nos inquiétudes quand nous pensions que la vapeur nous reconduisait à la frontière? J'aime à retrouver ces souvenirs de voyage : en ce moment je me sens moins absent.
« Quand me disputerai-je sur la République avec Mme Mohl et M. le duc de Noailles? Bientôt! J'espère que je manque un peu rue du Bac , au moins comme trouble-fête. Adieu.
« J.-J. Ampère. »
De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Dijon , 14 juin 1848.
« M. David me pardonnera, madame, de vous adresser ces dernières lignes, au lieu de répondre au bulletin extrêmement intéressant que j'ai reçu de lui ici.
« Après cette absence, qui me semble avoir commencé
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il y a un temps infini, nous allons donc reprendre nos chères et tristes habitudes. Nous allons nous retrouver chaque jour rue du Bac, épiant quelques lueurs de cette grande intelligence affaiblie. Le soir vous rentrerez en possession de votre lecteur. Les voyages me donnent toujours de la force, ainsi j'espère vous rapporter une poitrine infatigable ; ils ont aussi pour moi un effet salutaire au moral. Il est trop vrai que, malgré ma parole animée et un certain entrain d'esprit, je roule bien souvent à part moi un cercle de pensées sombres. Quelque soin que je mette dans l'intérêt des autres à renfermer soigneusement toutes ces vapeurs', il se fait de petites fentes par où il en sort beaucoup plus que je ne voudrais. Il faut me pardonner ces explosions involontaires.
«Je vais tâcher d'être bon à quelque chose et de vous désennuyer de mon mieux en vous impatientant le moins possible.
« J'aurais aimé être auprès de vous pour l'anniversaire de l'irréparable perte que vous avez faite; il m'est doux de croire que le petit monument élevé par nous en commun à la mémoire de cet ami unique mêlera dans votre cœur un souvenir de moi au sien.
« Il m'est impossible, de loin, de rien comprendre à ce qui se passe ; je ne vois qu'une chose, c'est que la révolution de février avorte. J'avais rêvé que ce mouvement populaire pourrait être favorable à ceux qui souffrent : c'était encore une illusion. Il y a longtemps que je me
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croyais guéri des illusions en général, et des illusions politiques en particulier; j'espère cette fois n'y être plus repris. Il paraît qu'on va se donner à un prétendant quelconque. Quand l'ordre a triomphé, on va passer sous le joug d'une dictature , sans l'excuse du désordre matériel. Cette Assemblée ne fait rien , ne veut rien, ne peut rien. La même chose à peu près arrive en Allemagne. Après la crise, c'est un tiraillement plein de malaise, qui ressemble au mal de cœur après la tempête. Vis-à-vis de tout cela , mon intérêt pour le présent faiblit. C'est, diton, le jeune homme de Mme Salvage * qui a la chance du moment. La République aboutirait à cette parodie de l'Empire 1 Ce serait la charge du passé. J'espère que Thiers n'est pas là dedans; qu'il soit président plutôt, lui ou un autre; mais revenir à des princes, quand ils ne sont plus des principes, faire la restauration de l'illégitimité et de l'usurpation, c'est vraiment par trop reculer! Mais voilà bien de la politique ; je me suis laissé aller. « Adieu, adieu.
« J.-J. Ampère. »
Le 4 juillet 1848, M. de Chateaubriand achève de mourir. Jean-Jacques, le nouvel élu de l'Académie fran-