II
i io André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
faceront; et vous savez, monsieur, que j'ai chargé mes jeunes amis du soin de prolonger un peu ma vie.
« Nous parlons sans cesse de vous, à l'Abbaye-aux- Bois, avec Mme Récamier, par qui nous existons encore. Nous vous reverrons dans quelques mois ; nous espérons vos beaux récits. Je m'attendrirai en vous écoutant, comme le voyageur qui se retourne, et voit derrière lui le pays qu'il a traversé. Mais vous n'aurez retrouvé ni une feuille des oliviers, ni un grain des raisins que j'ai vus dans l'Attique. Je regrette jusqu'à l'herbe de mon temps : je n'ai pas eu la force de faire vivre une bruyère.
« Dites bien des choses, je vous prie, à M. Lenormant; j'espère que M. Mérimée aura retrouvé Colomba, avec les souvenirs d'un personnage romain qu'il a si bien rappelé.
« Permettez-moi, monsieur, de vous embrasser, en vous léguant mon bâton de pèlerin , comme Gauthier Sans avoir, le compagnon de Pierre l'Ermite.
« Chateaubriand. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 1 1
DeJ.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Malte, le 3 décembre 1841.
<c Comment se fait-il, mon bien cher ami, que ce ne soit que de Malte que je réponde à votre lettre d'Ancône ? Vous vous souvenez peut-être de ce que nous disions en nous promenant dans l'avenue de Tocqueville, que pour écrire il fallait non-seulement avoir le temps matériel de couvrir d'encre deux ou trois feuilles de papier, mais encore la liberté de se recueillir pour se mettre en communication de pensée avec ses amis. Or, si jamais j'ai été sevré de liberté, c'est dans ce voyage si constamment rempli par les impressions de l'âme et les fatigues du corps. Rome, Naples et leurs environs, vus de nouveau, pendant les ardeurs du mois d'août, avec Lavergne, à qui je tenais à montrer beaucoup en peu de semaines ; puis la Grèce , un coin de l'Asie Mineure , Constantinople, et, à travers tout cela, un travail sur la poésie grecque, que je voulais commencer sur les lieux et que j'étais forcé d'entremêler de lectures assez considérables, des courses de quinze jours à cheval, pendant lesquelles l'usage d'un lit, d'une table, d'une chaise, demeurait entièrement suspendu. La diversité et la nouveauté des objets, des pays, des mœurs, l'intérêt du présent partout, à côté de celui du passé ; tout cela
1 1 2 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
produisait chez moi un étourdissement qui n'étouffait pas votre souvenir, je vous jure. Un bout de vue pardessus les arbres, un phare, un bouquet de bois, me rappelaient Tocqueville, en Grèce ou en Asie Mineure. Un détail sur les gouvernements, sur la politique, à Athènes ou à Constantinople, me faisait apparaître devant les yeux un passage de votre livre, ou une phrase de votre conversation. Et cependant le soir, en descendant de cheval, je cherchais dans Homère une épithète qui peignît cette nature que je voyais après lui; je prenais des notes, je m'étendais sur un tapis, fumant la pipe ou le narghilé, je m'abandonnais au far nienîe oriental; et je ne vous écrivais pas, attendant le moment où je ne fusse pas bourré d'images apparues dans la journée et encore en désordre dans mon cerveau. Je n'ai commencé à respirer qu'en entrant en quarantaine, et je puis dire que j'ai éprouvé une sorte de plaisir à me sentir emprisonné, à n'avoir plus à aller, à voir, mais à me reposer l'esprit et le corps. Ce repos est loin d'être complet, car, à peine établi dans une vie sédentaire, la rage du travail m'a ressaisi; je rédige une partie de mes études sur la poésie grecque en Grèce; je prépare mon cours en étudiant Rabelais; et le chinois, dont j'ai jeûné pendant plusieurs mois et qu'il eût été impie de se rappeler en pays grec, a repris ses droits. Au moyen de tout cela, le temps passe vite, dans notre prison magnifique. Nous avons la vue de la terre et de la mer, je suis avec mes amis, je prétends que nous
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menons une vie de château; son seul inconvénient, c'est de nous arrêter. Nous sortirons d'ici le 1 1 , et ne partirons de Malte que le 16, car il faut attendre le bateau; sans ce retard je serais maintenant sur la route de Paris, où vous arriverez, j'espère, aussitôt que moi, vers la fin du mois. Quel plaisir de causer longuement de l'Orient, d'oublier un peu la petite politique, qui plus que la petite morale est ennemie de la grande. Le spectacle des tracasseries personnelles me paraît encore plus fait pour vous décourager, que le contraste de la vie paisible des champs , avec la vie agitée de Paris. Cependant, il faut que vous teniez bon et restiez dans cette mêlée ,afin de servir de votre caractère et de votre talent la cause des idées saines et des sentiments élevés. Quant à moi qui malheureusement trouve mes passions moins ardentes qu'elles ne l'étaient il y a quinze ans, j'ai senti dans ce voyage la passion du beau aussi vive que jamais, et par moments j'espère que Dieu me conservera assez de force et d'années pour faire aboutir à un ouvrage tous ces travaux, divers dans leur objet, mais dont la tendance a quelque unité. Cet espoir, peut-être ce rêve, me soutient, au milieu des tristesses de mon existence et de celles que me font éprouver tous les obstacles qui combattent le triomphe des idées que nous aimons. Voilà encore de fâcheuses affaires; en Grèce et à Constantinople il ne semble pas que la France ait l'attitude et l'influence qu'elle devrait y avoir;
1 14 André-Marie ei Jean-Jacques Ampère.
on s'accoutume à ne pas nous compter et à ne pas compter sur nous. Comment cela finira-t-il? Pendant ce temps l'Angleterre et la Russie ont des plans et les suivent avec une persévérance inflexible.
« Mais nous parlerons de tout, cet hiver, au coin de votre feu, avec nos excellents amis Beaumont et Corcelle. En attendant, si vous leur écrivez ou si vous les voyez avant moi, dites-leur de ma part toute sorte d'amitiés vraies; mais surtout dites à M™1* de Tocqueville combien j'ai été touché de son aimable et affectueux souvenir. Je me fais une grande joie , l'année prochaine, de ne pas aller plus loin que le département de la Manche, d'y avoir de bonnes causeries, d'y lire de l'allemand, d'y jouer au billard, et de mettre au service de vos intérêts électoraux tout l'avantage que pourra me donner, dans la question d'Orient, mon voyage à Constantinople.
« Adieu, très-cher ami, mille tendresses.
« J.-J. Ampère. »
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De Chateaubriand à J.-J. Ampère.
Lyon, 17 juin 1842.
« Je reçois à Lyon, monsieur, à la fin de ma course, la lettre si aimable que vous avez bien voulu m'écrire à Marseille. J'avais déjà quitté une tombe qui vous intéresse et à laquelle j'ai laissé une croix, j'espère que vous ne m'en voudrez pas. J'ai été reçu partout comme en triomphe, et en vérité je ne puis m'expliquer pourquoi je porte un nom si populaire, à moins que ce ne soit à cause que je suis chrétien, et le peuple a l'instinct de cette grande nation qui a rempli la terre et reconnaît un frère qu'il n'avait pas vu. J'ai fini ma course au golfe Juan, la nuit, sur ce rivage où Bonaparte a débarqué. J'aurais voulu que vous fussiez avec moi au bord de cette mer si paisible, sous ce ciel plus beau que celui de l'Italie même, en face de ces îles de Lérins où le monde chrétien commence en Occident, civilisation que Bonaparte a tuée sur ces mêmes bords. Je vous assure que vous auriez tiré bon parti de ces divers mondes et de ces diverses destinées.
« Je vais enfin vous revoir, monsieur. J'espère trouver notre petite société établie à l'Abbaye-aux-Bois, auprès de celle qui nous charme tous.
1 16 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
« A vous, monsieur, bien sincèrement et pour jamais.
« Chateaubriand. »
De M. Lenoir à J.-J. Ampère.
Paris, 22 juin 1842,
« Cher ami, je n'avais point de vos nouvelles, Mohl non plus; Mme Félix venait de partir pour Neuilly ; enfin Ballanche me dit que vous êtes un peu mieux, grâce au silence gardé depuis quelques jours. Continuez donc ce repos, souverain remède pour les douleurs du larynx.
« Vous m'aviez donné la fièvre en m'annonçant, vendredi dernier, qu'il y avait une cabale contre vous. J'ai été aux informations et M. Lenormant m'affirme que les 9,000 francs Gobert vous resteront cette année. Dieu soit loué, cher Jean-Jacques, cela accroîtra le petit capital pour les vieux jours.
a A la Ferté-sous-Jouarre, j'étais parvenu à obtenir une meilleure chambre pour le cousin, sans augmentation de pension, fixée à cinq cents francs par an; il avait fallu discuter longuement avec la supérieure à ce sujet, et payer d'avance trois mois, c'est-à-dire cent vingt-cinq francs. Cette affaire réglée me semblait assurer votre
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tranquillité au moins pendant quelque temps; mais voilà que ce matin je reçois une missive de la supérieure, laquelle m'apprend que M. de Soutières est encore une fois disparu. Attendons-nous à de nouvelles escapades. Quel affligeant animai !
« Lenoir. »
Cet affligeant animal est venu au monde avec un cerveau à l'envers, non pas complètement aliéné, mais assez extravagant pour attenter à chaque instant au repos et à la fortune des siens. Doué d'une certaine facilité et pourvu d'un entêtement indomptable, l'étude n'avait eu chez lui d'autres résultats que de favoriser les entreprises d'une imagination déréglée. Durant sa jeunesse, se servant de ses notions superficielles en chimie, il avait voulu faire de l'or ; dans son âge mûr, il demandait à l'algèbre le secret de gagner au jeu. Un extérieur grotesque, des allures maladroites, ahuries, empressées, gênantes, achevaient les agréments du personnage, mais n'altéraient en rien la confiance imperturbable qu'il avait en lui-même. Vraiment digne de figurer dans un roman comique , il était devenu maintes fois le héros d'aventures étranges, toujours insupportables et onéreuses à ceux qu'il nommait ses bienfaiteurs. Tantôt il suivait une troupe de comédiens ambulants qui exploitaient son
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physique et sa faconde intarissable ; tantôt il devenait la proie d'escrocs qui remmenaient de ville en ville, profitant de ses monomanies pour attirer les dupes et les dépouiller; devant un tapis vert les filous l'entouraient, vantaient sa science occulte, mystérieuse et certaine. Quand le tour était fait, le malheureux, abandonné par ceux dont il ignorait absolument les coupables desseins , appelait à son aide parents et amis. Mais ces derniers, à bout de patience et de générosité , ne répondaient plus. Un seul se laissait toucher encore , c'était André- Marie. Parmi les charges de la succession paternelle, le protectorat à exercer au profit du cousin n'était pas la plus légère; partout Jean-Jacques entendait parler de son persécuteur, dont les épîtres burlesques , interminables , traversaient les mers , le désert, et finissaient par arriver à destination. Cette prose, malgré les accès de mauvaise humeur qu'elle avait provoqués autrefois, faisait sourire le voyageur quand il s'en souvenait à quinze ans de distance.
Depuis 1 8 1 2 jusqu'en 1836, André-Marie continue à secourir ce paresseux incorrigible. Jean-Jacques l'assiste et le fait vivre jusqu'à son dernier jour, et enfin le ieT février 1848, il achète au cimetière de Montrougedeux mètres carrés de terrain pour fonder la sépulture de feu M. de Soutières, qui vient de mourir à soixante-dix ans, dans la maison de retraite de La Rochefoucauld,
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D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Tocqueville, 14 août 1842.
« Cher ami, vous dire qu'on vous désire à Tocqueville n'est rien vous apprendre de nouveau, et quelle que soit votre modestie, vous ne vous faites point d'illusion sur ce sujet-là. Quand y viendrez-vous ? Ma préférence, je l'avoue, serait que vous laissiez s'écouler le mois prochain; voici mes raisons : je n'ai pas voulu faire de visite avant les élections, mais j'ai promis d'en faire après. Une partie de septembre, je serai occupé à courir dans le Cotentin et autres lieux où ma domination s'étend. De plus, j'aurai certainement des voisins qui iront et viendront pendant ce moment-là, et j'aime à vous tenir tranquillement, avec un ou deux intimes, entre quatre murailles : c'est là ce que j'appelle jouir réellement les uns des autres. C'est l'été qu'il faut recevoir ses connaissances à la campagne ; mais, pour les vrais et bons amis, l'automne et même l'hiver, avec ses longues veillées au coin d'un grand foyer flambant, sont les saisons qui me plaisent. Si vous ne pouvez pas venir en octobre, venez le plus tôt possible. Ma femme ne me pardonnerait jamais mes théories sur l'amitié à la campagne, si le résultat était que vous ne vinssiez pas du tout, Ainsi, entendons-nous bien; mon
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•idéal le voici : c'est que vous veniez prendre chez nous un véritable quartier d'hiver; sinon, arrivez le plus vite possible. Souvenez-vous bien qu'à quelque époque que vous veniez, vous trouverez ici les gens qui vous apprécient le mieux. Là-dessus, je vous quitte en vous embrassant de tout mon cœur.
C( A. DE TOCQUEVILLE
Après des années de souffrances morales qui avaient amené chez la malheureuse Albine un affaiblissement mental, la pauvre femme succombe, très-jeune encore, au mois d'août 1842. Malgré les circonstances qui ont dû préparer Jean-Jacques à cette séparation, elle lui cause une vive douleur.
De M. Lenoir à J.-J. Ampère.
18 août 1842.
« Bien cher ami,
« Mon Dieu, que la vie est grave et sérieuse ! Que veut cette inexorable, cette exigeante Providence ? Pourquoi tant de coups redoublés sur quelques-uns? est-ce ainsi
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qu'elle veut marquer ses âmes d'élite ? En vérité, mon cœur est confondu3 et il en appelle toujours d'une bonté terrible à une bonté infinie et inépuisable. Réfugions-nous dans cette dernière qui doit être par delà toutes les sévérités, toutes les amertumes, tous les malheurs prodigués à la vie présente
Ah ! oui, cher ami, il ne reste plus que vous de toute cette famille, mais en grâce laissez-moi remplir une des lacunes que vous signalez. N'y ai-je pas quelque droit? Comptez-moi pour quelque ombre des vôtres. Du courage, du courage! Hélas! je vous recommande d'avoir ce que nous possédons en bien petite proportion.
« Le misérable Ride ne donne aucun signe de son abominable vie... Bien cher ami, je crois qu'il serait convenable que ce fût vous qui annonciez votre malheur à Mme Ampère. Prenez donc votre cœur à deux mains et écrivez à la marâtre.
« Lenoir. »
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De J. Mohl à J.-J. Ampère.
Stuttgard, 19 octobre 1842.
« Mon cher Ampère, il y a un siècle que j'aurais dû vous écrire, mais l'excès du far nlenle dont je me régale m'en a empêché; des maladies de famille et l'attente de mon frère, qui revient d'Ischia, me retardent encore. J'espère cependant rentrer au bercail vers la fin du mois. Si vous avez tenu bon à Paris, vous aurez dû jouir d'une température sublime; ici tous les puits étaient desséchés et le bétail périssait faute d'eau et de nourriture.
« Heureusement l'automne est aussi beau que possible, et la population est depuis quinze jours dans les vignes à récolter, à lancer des fusées et autres légumes de ce genre. Le tout se complète d'une soulographie générale, grâce au vin nouveau. Stuttgard est une ville cruellement littéraire, et j'ai subi hier un souper esthétique des plus raffinés. J'étais à côté d'une dame qui a versé pendant trois heures dans mon oreille un torrent d'apophthegmes, de jugements sommaires, de sentences et de sentiments que je ne pourrai digérer de longtemps.
« Le beau monde n'est pas aussi savant, mais en revanche, il est adonné à toutes les folies qu'il peut accumuler. Les élégantes m'ont développé leurs systèmes homœopathiques, hydrothérapiques, sympathiques, ma-
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gnétiques et autres. Elles croient aux esprits, au mauvais œil, aux présages de toute espèce, et j'ai eu soin de greffer sur leurs superstitions indigènes toutes les fantasmagories orientales de ce genre, dont je pouvais me rappeler dans le moment; de sorte que je les ai laissées terrifiées, à l'idée des malheurs qui les menacent à chaque instant, sans qu'elles s'en doutent. Il est curieux d'observer le contraste qu'il y a chez les gens de ce pays entre leurs opinions et leurs natures. Ils se plaisent aujourd'hui à des combinaisons parfaitement révolutionnaires et s'attendent paisiblement à un changement total de tout ce qui existe : si Dieu ou le diable veulent donner une secousse au monde, ils trouveront ce coin de l'Allemagne bien préparé, sans effervescence ni mécontentement. Le pays est prospère, le gouvernement doux et très-populaire; mais, je le répète, il y a néanmoins une conviction de l'instabilité des choses qui est singulière
« Dans d'autres endroits c'est différent ; on est réellement très-peu satisfait en Hanovre, en Bavière : ils souffrent des distractions asiatiques du roi ; à Baden, le grand-duc boit, et sait à peine ce que les ministres lui font signer.
« En littérature, je ne vois rien de nouveau qui pourrait vous intéresser. On écrit énormément sur l'histoire ; chaque ville fait la sienne, tirée de documents dont on ne s'est pas encore servi. On écrit la prose infiniment mieux qu'autrefois ; il n'y a pas de grands auteurs, mais
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la masse a fait des progrès que je n'avais pas soupçonnés. Les phrases sont plus courtes et mieux tournées. Le genre de Tieck et de Gœthedans la seconde moitié de sa vie est tombé en mépris, le genre ambitieux de Jean Paul et de son école est oublié, mais il ne paraît pas beaucoup de choses remarquables. Les journaux ont une tendance très-nationale et dangereuse pour l'état actuel et les trente principautés. Louis-Philippe est adoré et admiré. Il est singulier d'entendre à quel point le ton change'sur lui, aussitôt qu'on passe le pont de Kehl : c'est du noir au blanc. La disposition du pays est industrielle plus qu'en France, ce qui détermine une grande haine contre l'Angleterre; le système protecteur est très-populaire ici. La Prusse s'y oppose et le roi en souffre dans l'opinion publique ; on lui forcera la main, je n'en doute pas , quoique le congrès des douanes qui a eu lieu à Stuttgard pendant mon absence, n'ait rien produit. Les congrès scientifiques sont devenus une épidémie, il y en a de toutes les couleurs, et tant, qu'ils ne savent où tenir leurs séances, parce que les villes et les princes refusent de payer les frais.
« Julien m'abreuve de sa querelle et m'a envoyé son bouquin, que je n'ai pas lu et que je ne lirai pas. J'ai assez protesté contre cette manière de confectionner une grammaire, pour avoir le droit de me dispenser de l'ouvrir. La guerre entre ce Chinois et Pauthier dépasse toutes les prévisions ; ils sont si ardents et si longs à se
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réfuter que le journal y chavirera. Je ne sais où tirer l'échelle, car chacun veut le dernier mot. Je maudis le jour où cela a commencé. Pour mon propre compte, j'ai répondu à Quatremère, qui me menace d'une énorme réplique. C'est une maison de fous que la littérature orientale.
« Mignet m'a tiré une fameuse épine du dos en faisant rendre à Hogdson la croix, que nous lui avions fait donner, et qu'on venait de lui retirer par une stupidité de l'autre monde. Mais c'est tout un drame en cinq actes et des plus compliqués; les détails en rempliraient, comme dit Sancho, une peau de vache. En arrivant je serai sous une avalanche d'épreuves à moi et aux autres, qui finiront par me désespérer. Un jour je prendrai en toute hâte un grand parti et ne laisserai plus trace palpable de ma personne; ils corrigeront alors leurs épreuves tous seuls, ils se battront et même ils s'entendront; ils donneront des croix à tous les Américains qui leur plairont et je me frotterai les mains dans quelque coin, où l'art d'écrire est inconnu : je penche toujours pour les Cafres, il est vrai qu'ils commencent [horresco referens) à avoir des imprimeries pour se régaler d'A, B, C, d'almanachs, de bibles et de catéchismes. Tâchez seulement de ne pas courir le monde en ce temps-là, pour sauver de mes mains votre saint-frusquin, que je serais peut-être tenté d'aller porter aux Hottentots.
« Mohl. »
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« P. S. Je vous prie de dire à Mme Félix de réparer mon tapis avec les morceaux qu'elle possède, de raccommoder ma robe de chambre et de faire poser le tuyau de mon poêle. »
Au mois de décembre 1842, Jean-Jacques est élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres à la place de M. de Gérando.
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Bougy, 26 décembre 1842.
« J'ai lu hier dans le journal, mon très-cher ami , la nouvelle de votre élection. Je n'ai que faire de vous dire qu'elle m'a vivement réjoui : voilà un bon succès pour la forme et pour le fond , car il n'y a pas seulement majorité, mais majorité très-grande, si le journal dit vrai. Vous voilà plus pauvre de dix mille francs. Votre Académie, dont je disais beaucoup de mal avant qu'elle vous eût élu, ne vous aurait pas laissé jouir longtemps
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de cette rente si méritée cependant, elle vous l'eût enlevée sous peu, malgré le jugement du public. Vous avez donc bien fait de troquer cette position incertaine, contre un siège de l'Institut noblement gagné et obtenu avec les deux tiers des voix.
« Vous m'aviez, si je ne me trompe, promis de m'écrire ici. Je ne vous aurais jamais pardonné de ne l'avoir pas fait si vous aviez été battu, mais la joie de votre victoire efface toutes les autres impressions. Nous retournerons, je pense, à Paris, de mercredi en huit, 4 janvier. Je veux assister le lendemain à la présentation de M. Patin, et c'est là', mon cher confrère, que je vous serrerai la main pour la première fois, comme il convient de faire, quand on a l'honneur d'appartenir à un aussi grand corps que celui de l'Institut.
« On me remet votre lettre, je vois que j'avais tort de me plaindre, recevez au contraire mille remercîments pour tout ce que vous me dites de Tocqueville ; vous êtes bien bon d'aimer un peu notre vieille demeure et d'en garder un souvenir agréable. Vous n'avez à vrai dire qu'une seule bonne raison pour vous y plaire , c'est que vous savez qu'on aime à vous y voir. Ce charme manque souvent à nos plus beaux palais. Je n'ai pas besoin de vous répéter que ma femme a pris une très-vivê part à votre triomphe. Personne n'y a été indifférent ici, et l'article qui vous concerne a été lu à haute voix dans le salon , et accompagné de commentaires dont votre mo-
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destie aurait eu à rougir, mais dont votre cœur aurait été content.
« Mille amitiés.
« A. DE TOCQUEVILLE
De Chateaubriand à J.-J. Ampère.
Bourbonne, 17 juillet 1843.
« Vous êtes un flatteur, monsieur; heureusement que vous ne parlez que de ma jeunesse dont je ne me soucie plus. Il y a bien loin des jours des Martyrs aux jours de ma décrépitude. J'écrivais seul alors, je n'avais pas besoin d'interposer une main étrangère entre moi et mes amis. La visite des collégiens a recommencé, ils sont tous arrivés avec leurs régents en faisant une musique à rendre les gens sourds. Mais mon oreille française est dure.
« Mme Récamier a pris beaucoup trop au sérieux ce que je lui disais de mes douches : elles m'ont agité un peu dans le moment, mais je crois qu'elles me feront beaucoup de bien. Nous pourrons paraître dignement cet automne. Je voudrais, s'il était possible, ne plus me traîner comme je le faisais aux yeux de mes amis; j'étais honteux de la peine qu'ils en éprouvaient. J'espère bien-
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tôt partir pour la Chine avec vous; nous emmènerons Mme Récamier et le mandarin es lettres, le grand Ballanche. Allons, monsieur, je vous demande la permission d'être moins respectueux que vous et de vous embrasser tendrement. Les vieillards sont comme cela, ils ne voient pas qu'on se soucie fort peu de leur accolade paternelle.
« Je m'en vais sur mes coteaux revoir quelques alouettes avec lesquelles je me suis fort lié , leur faire mes compliments de cette belle matinée d'Italie dont nous jouissons aujourd'hui.
« Je veux vous prouver que je puis encore signer et non pas faire une simple croix.
« Chateaubriand. »
Depuis longtemps, épris de la science de Champollion, Jean-Jacques prémédite un voyage en Egypte et veut s'y préparer, dès l'année 1845, en allant étudier pendant ses vacances le langage hiéroglyphique dans les musées d'Italie. L'automne suivant, M. Villemain décide que M. Durand, médecin et artiste, le suivra sur le Nil. Cette délicate attention du ministre avait un double but.
Parmi les hommes éminents et bons que Jean-Jacques avait choisis pour amis', on est heureux de nommer Ozanam et de trouver ici mêlés aux vœux du départ ,
1 30 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
aux regrets de l'absence, des témoignages d'affection et de reconnaissance.
D'Ozanam à J.-J. Ampère.
Paris, le 12 novembre 1844.
« Monsieur et bien cher ami,
«Je viens vous apprendre la grande nouvelle. Enfin, samedi à deux heures, M. le ministre de l'Instruction publique a signé ma nomination1. Déjà la présentation du Conseil académique avait été unanime comme celle de la Faculté; il semblait donc que tout était fini. Et cependant, pour justifier ce que vous disiez si bien les alarmes du dernier moment, nous avons su que M. le Ministre ne voulait plus terminer l'affaire, et donnait ordre de poser l'affiche des cours avec ma qualification en blanc. Il a fallu que M. Leclerc y mît un zèle et une fermeté peu ordinaires et qu'il arrachât littéralement la signature. Enfin la chose s'est faite, exécutée hier par ma prestation de serment entre les mains du doyen, publiée aujourd'hui dans les journaux, portée à mes amis
1. Nomination d'Ozanam au Collège de France, à la chaire laissée vacante par la mort de Fauriel.
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. i 3 1
des quatre coins de la France par les organes de la publicité. Assurément nous attendions cette conclusion comme un grand bonheur, et toutefois il faut vous confesser que notre joie a été beaucoup plus vive encore que nous n'eussions pensé. Il est presque humiliant d'être si ému d'un avantage si temporel. Mais, dans le premier moment, cette fin mise à tant de craintes et de sollicitudes, cette sécurité naissante, ce sentiment de paix nous a touchés jusqu'aux larmes. J'étais si heureux de voir qu'une chère vie attachée à ma vie serait désormais assurée, autant que faire se peut humainement, contre les soucis et vicissitudes qui fatiguent les plus nobles cœurs; qu'un rang honorable et digne d'elle lui était donné, et qu'en même temps je me trouvais dans des conditions d'indépendance qui me permettraient de faire mon devoir sans crainte de soupçons mortifiants et d'interprétations menaçantes !
« Bientôt les félicitations de nos amis sont venues ajouter à la douceur de ces premiers moments; nous ne savons si nous sommes plus joyeux de notre succès que du plaisir qu'il fait à tant de gens de bien, à tant de personnes respectables, bonnes et dévouées. Je savais, et Dieu nous en avait fait faire l'expérience, qu'on avait besoin de ses amis dans la tristesse ; mais nous ne savions pas qu'on en eût tant besoin dans le bonheur. Nous nous en apercevons assez au vide que nous fait votre absence, et c'est pourquoi j'ai voulu vous dire
132 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
longuement et fraternellement, comme vous l'aimez, tout ce que nous avons ressenti dans une circonstance si grande. Il faut que vous jouissiez un peu de ce que vous avez fait : vous qui, après Dieu, êtes l'auteur de toute cette prospérité , vous qui m'avez pris comme un frère dans la maison de votre saint et glorieux père, qui m'avez mis en chemin, qui m'avez conduit d'épreuve en épreuve et de degré en degré jusqu'à cette chaire où je ne m'assieds que parce que le seul homme qui en fût vraiment digne n'a pas voulu s'y asseoir. C'est ainsi que la Providence miséricordieuse, dont les desseins paraissent si beaux quand on les voit d'un peu loin dans leur ensemble, me ménageait à Lyon, à l'âge de dix-huit ans, la connaissance de votre cousin, M. Périsse, qui voulait bien me faire faire quelques bonnes œuvres, afin que, par son entremise, je vous fusse adressé et que vous fissiez peu à peu, par vos exemples, vos conseils et enfin par votre généreux désintéressement, toute ma vocation littéraire. Je vois assez tout ce que m'imposent de si grands bienfaits. Vous m'aiderez à ne point m'en rendre indigne : je veux que vous n'ayez jamais à regretter votre ouvrage. Mais ce que je veux dès à présent, c'est que, à ce premier rendez-vous où vous allez trouver les lettres de vos amis, vous trouviez aussi mes tendres, mes chaleureux remercîments; c'est que durant cette navigation où toutes mes pensées vous accompagneront, le souvenir de la bonne action que vous avez faite ne
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vous quitte pas, et qu'il soit en vous comme l'une de ces bénédictions infiniment douces que le ciel répand dans les belles âmes.
« Adieu, monsieur et cher ami, que vous dire encore, sinon que nous vous aimons, non pas seulement Amélie et moi, mais mes frères, notre famille, tous mes amis qui savent et qui admirent ce que je vous dois.
« Votre ami, votre heureux ami,
« A. F. Ozanam. »
De Ballanche à J.-J. Ampère.
Jeudi, 26 novembre 1844.
« Mon très-cher bon ami,
« Mme Récamier a eu ces jours derniers quelques atteintes de névralgie. Hier elle allait incomparablement mieux. M. de Chateaubriand est dans l'état où vous l'avez laissé, c'est-à-dire bien, à ses jambes près. Mérimée a lu à M. Lenormant son discours de réception. Il est très-bien et court. Mérimée a raconté avec beaucoup d'intérêt cette première jeunesse toute capricieuse, qui faisait déjà pressentir l'écrivain fantastique, au milieu même des scènes les plus désolantes de ces temps
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odieux. Rien n'est encore fixé pour le jour des réceptions.
« Une intrigue de main de maître s'est organisée dernièrement. Il ne s'agissait de rien moins que de faire passer les Mémoires d'outre-tombe par l'ignoble filière du feuilleton. M. de Chateaubriand a revu son traité, dont il avait oublié toutes les stipulations. Or ce traité est une digue infranchissable : les spéculateurs en seront pour leurs manœuvres. J'ai eu hier l'occasion de voir M. Paulin; il m'a raconté tous les détails du succès scandaleusement européen du Juif errant. Toute la terre le dévore : il voyage plus rapidement que le choléra. Les éditions illustrées se multiplient sur tous les points du globe. Les signes de décadence vont trop vite. Les saturnales du feuilleton français envahissent le monde. Apportez-nous les palimpsestes de ces vieilles civilisations que vous allez étudier : cela nous distraira de nos regrettables fantaisies. Toutefois, au milieu de ce débordement dont les honnêtes gens gémissent, il se forme des oasis pures et salubres où nous nous réfugierons et où nous vous préparerons une agréable retraite.
« J'ai jeté ce soir de l'eau froide à pleine effusion sur l'enthousiasme de Mm* de Lajolais pour le Juif errant. Afinde vous donner uneidée de la férocité delà contagion, je vous dirai que l'honnête Mme Tastu est aussi sous le charme de la reine Bacchanale.
a M. Lenormant reprend son cours d'aujourd'hui en
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huit. M. Briffaut est retenu chez lui, avec des alternatives de souffrance et d'apaisement. Hélas! hélas! nous le visitons tant que nous pouvons ; c'est une vraie pitié de voir un si digne homme atteint d'un mal dont l'issue ne peut être que funeste.
« Vos lettres sont vivement attendues, et le temps viendra où ce sera vous que nous attendrons avec bonheur.
« Je vous embrasse tendrement.
« Ballanche. »
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Paris, 2 décembre 1844.
« Je ne veux pas, mon bon ami, laisser partir la lettre de Marie, sans ajouter un mot de mon côté. J'ai été trèscontrarié, le jour de votre départ, de ne pouvoir aller vous dire adieu et vous serrer la main. Tandis que vous vous enfoncerez dans la haute Egypte, on pensera souvent à vous dans la rue Castellane et on s'occupera de vos pérégrinations. N'êtes-vous pas un peu de la famille? Vous êtes du moins de cette famille intellectuelle et morale qui a pour lien les sentiments et les idées. En ce sens,
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je vous tiens pour un de mes parents et des plus proches. Que vous êtes heureux d'entreprendre un si beau voyage! Que j'envie votre sort et que je maudis le mien qui m'attache au centre de ce tourbillon au milieu duquel je trouve si peu de satisfaction véritable, tant de troubles, de misères, et loin duquel peut-être je ne pourrais plus vivre ! Le cœur humain est un problème dont nous n'aurons jamais le mot, et nous ne nous comprenons pas plus que tout ce vaste univers. Ne nous oubliez pas, je vous prie, en arrivant sur les rivages égyptiens; je dis nous, m'identifiant pour le moment au journal. J'ai mis l'autre jour dans cette feuille un article signé, que j'aurais voulu vous faire lire.
« Je finis, non sans vous souhaiter toutes les prospérités qu'un voyageur peut désirer.
« A. DE TOCQUEVILLE
Bien des merveilles à contempler, des hiéroglyphes à déchiffrer, à découvrir, attendaient Jean-Jacques dans ce voyage d'Egypte, qu'il devait prolonger et terminer fructueusement aux dépens de sa santé. « J'ai tenu bon, écrit-il , pendant qu'il est en quarantaine avant de rentrer à Paris, j'ai tout vu, je n'ai consenti à être atteint et je ne l'ai été sérieusement qu'après avoir accompli ma tâche. » Pour traverser une plaine brûlante
et arriver jusqu'aux tombeaux qu'il allait chercher, Ampère se faisait couvrir de laudanum et attacher sur sa monture, où la faiblesse ne lui permettait plus de se tenir sans aide. Héroïsme qui devait se payer par quinze mois de souffrances très-vives.
Plus tard, au coin du feu, racontant ses prouesses, il ne pouvait s'empêcher de sourire, en se rappelant les consolations philosophiques que lui offrait au plus fort de Pépreuve, son compagnon, le docteur Durand, décidément plus artiste que médecin. «Tout en retraçant avec un acharnement passionné la figure de Mm8 Sésostris, dont il était amoureux, ce bon et véridique docteur, disait Jean-Jacques, me confiait avec complaisance que sous le climat d'Egypte la dyssenterie ne se guérissait guère; mais qu'à tout prendre la vie ne valait pas grand'chose et qu'il était bien moins difficile d'en sortir qu'on ne croyait. »
En dépit des notes à mettre en ordre, et de tous les cabinets de lecture du quartier Latin, le temps fut long pour le malade, cloué dans sa chambre, sur son lit, ou sur un fauteuil. Il fallut, tout d'abord, renoncer aux chères habitudes de l'Abbaye-aux-Bois. L'âge et la santé de Mmc Récamier la rendaient sédentaire. M. Ballanche s'affaiblissait, M. de Chateaubriand sentait le poids des ans; ses jambes le soutenaient à peine, et son regard, toujours beau, semblait ne rien fixer avec intérêt: il s'ennuyait. La présence et le dévouement d'Ampère eussent
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été plus que jamais nécessaires ; son cœur le devinait, et cette pensée lui rendait insupportable les lenteurs de sa convalescence. Quelle distraction, charmante en effet, son esprit et sa mémoire rapportaient à ce monde en déclin ! Quel passe-temps doux et facile de changer ainsi de ciel et de climat, sans sortir de chez soi, dans ces récits variés et lointains ! Que de souvenirs s'enchaînaient aux souvenirs !
Au commencement d'août 1846, Jean-Jacques, installé au château de Mouchy, soumis à un régime encore sévère que surveille la maîtresse de la maison, relit et corrige ses articles sur l'Egypte qui vont paraître dans la Revue des Deux-Mondes.
Entre Mme la vicomtesse de Noailles, et sa fille Mme la duchesse de Mouchy, l'hospitalité doit paraître douce à Jean-Jacques ; car il est auprès de deux amies véritables; Tune et l'autre lui ont gardé, jusqu'à la fin de leur vie, une affection délicate et profonde.
En 1849, quand l'Abbaye-aux-Bois, devenue déserte, laissera sans foyer un homme désolé, la vicomtesse essayera de l'attirer sous son toit, dans un pavillon dépendant de l'hôtel d'Astorg. De cette personne remarquable, auteur d'une notice sur Mme la princesse de Poix, sa grand'mère, M. Ampère a tracé une esquisse frappante , dont nous détachons quelques lignes. « Douée pour les arts , dit-il, elle saisissait la ressemblance avec son crayon comme avec sa plume, en met-
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tant en relief le trait irrégulier; âme sincère, cœur généreux, jugement ferme, charmant esprit, rapide et droit, mêlé de verve et de bon sens. Caractère tout plein de vraie noblesse, de bonté vraie, dont on entendait l'accent entre deux saillies. »
De la vicomtesse de Noailles à J.-J. Amoère.
Mouchy, 23 août 1846.
« Vous êtes aimable , monsieur, de nous regretter un peu; il me paraît impossible qu'un lieu où vous occupez tant de place n'en ait pas une dans votre souvenir. Je me flatte que vos amis ont été satisfaits de l'état où nous vous avons rendu à eux; conservez-le, soyez prudent, pensez à moi quand vous serez à table , et que votre conscience me questionne. Prenez bien garde à l'humidité , surtout à Maintenon ; je voudrais être sûre que vous y trouverez le beau temps; ne vous laissez pas loger au rez-de-chaussée. Enfin continuez votre régime , et surtout continuez-nous votre amitié. Je ne vous cache pas que je me sens des droits sur vous depuis votre séjour ici , par l'intérêt qui s'est joint pour moi à mes vieux sentiments, et que j'ai besoin de vous suivre ab-
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sent , et de savoir comment vous vous portez et comportez.
« Nous avons revu hier Henri, qui vous regrette. Notre ami Bonar est encore à Paris , labourant sa pauvre vie dans les locomotives et les railroads ; mais n'est-on pas trop heureux quand on se compare aux habitants de cette vallée des environs de Rouen? Quelle horreur ! Je voudrais bien voir une trombe (de loin). Quel bizarre spectacle qu'une pyramide à l'envers qui se promène en zigzag !
« Parlez de nous , monsieur, à Mme Récamier et à son salon, dont le nôtre est souvent occupé.
«Je voudrais savoir M. Briffaut mieux portant , et vous aussi content de votre santé qu'avant la haute Egypte.
« Recevez encore une fois l'expression de nos vœux, avec celle de notre tendre et sincère amitié; je dis notre, car mes enfants veulent y être compris.
De J.-J. Ampère à M. Ballanche.
Vanteuil, 1846.
« Cher monsieur Ballanche, je serai content si par un de ces petits billets que vous écrivez si bien vous
m'apprenez que vous vous portez mieux, et que la santé de Mme Récamier est bonne. La lettre de M. David, assez satisfaisante sur ce point , m'a cependant fort troublé, en me représentant, sous des couleurs sombres, la disposition morale de l'Abbaye-aux-Bois. Il ne me parlait que d'accablement et de tristesse. On écrit ainsi d'après ce qu'on éprouve soi-même dans le moment, et celui auquel on s'adresse reste tourmenté d'une impression qui est peut-être changée, et qu'il continue à subir: c'est un des grands inconvénients de l'absence.
« M. de Chateaubriand ne se remontera-t-il pas, ne reprendra-t-il plus à quelque chose ? Je le désire vivement pour lui et pour Mme Récamier, qui porte tout le poids de ses abattements.
« Et vous, ne vous remettrez-vous point à un travail modéré dès que vos forces le permettront ? Vous avez certes le droit de vous reposer, votre œuvre est faite, cette œuvre est grande ; mais vous pouvez donner encore quelques coups de ciseau à la belle statue.
«J'espère que le passage de Mma Lenormant aura un peu ranimé la morte- saison. C'est une fatalité que ce moment soit celui où tout le monde se disperse ; mais comment faire ? Je ne pouvais et ne voulais pas me dispenser de venir à Vanteuil : c'eût été porter une atteinte sérieuse à des liens qui datent de mon enfance. Et en venant je sens un vrai déchirement. Que la vie est difficile ! Je ne puis non plus manquer à ma promesse don-
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née et renouvelée à Tocqueville, et de cela encore je ne jouirai certes pas sans mélange. Enfin dans quelque temps tout sera fini, et l'hiver ne nous séparera pas.
« Adieu, cher monsieur Ballanche, ai-je besoin de vous dire comment il faut parler de moi à Mme Récamier, après elle, à M. de Chateaubriand et à M. David?
« J.-J. Ampère. »
Avec l'année 1847 commence pour l'Abbaye-aux- Bois une succession de tristesses. Au mois de février, Mme de Chateaubriand est enlevée presque subitement. Jusqu'à cette époque, son mari, bientôt âgé de quatrevingts ans, avait pu se transporter dans le salon de la rue de Sèvres; mais aujourd'hui, la paralysie envahissante rend tous ses mouvements difficiles, son deuil récent assombrit ses pensées, augmente sa passion de la solitude; plus que jamais indifférent aux événements de ce monde, une seule chose l'intéresse encore, interrompt parfois ses longs silences, ranime sa physionomie éteinte : c'est la lecture de ses mémoires faite à haute voix devant un petit groupe d'intimes, Ballanche , M. de Noailles, Paul David, Louis de Loménie , Mme de Cafarelly et enfin Mme Récamier, exacte et pressée d'ar-
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river à ces rendez-vous sous la protection de Jean-Jacques.
« La porte s'ouvre, dit M. de Loménie1, voici d'abord la Béatrix du moderne Alighieri ; elle s'avance toujours belle de cette beauté immortelle et suave de la grâce, mais elle s'avance d'un pas timide, les bras un peu étendus en avant , car sur ses yeux, dont le regard était si doux , pèse un nuage que la main de l'art n'a pu dissiper encore. »
Il y avait loin de ces réunions graves et restreintes à celles dont parle Sainte-Beuve 2, quand le glorieux auteur du livre d'outre-tombe, entouré d'hommages, fatigué d'adulations, voyait s'incliner devant lui ces élus choisis parmi les talents d'élite, ces femmes habituées à briller entre toutes les plus brillantes renommées d'élégance.
Malgré les efforts courageux de Mme Récamier, il devient impossible de retarder davantage l'opération qu'elle doit subir. M. Blandin enlève une première cataracte , et d'abord tout semble réussir. Malheureusement , au moment critique de la convalescence , alors que le repos du corps et un grand calme d'esprit sont de nécessité absolue , le philosophe de l'Abbaye-aux- Bois , l'ami fidèle par excellence , est menacé d'une
1. Article sur Chateaubriand, inséré dans la Revue des Deux-Mondes en 1849.