‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · Sur Ballanche · texte numérisé non relu

Sur Ballanche

176 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

sous lequel nous vivons a le mérite de nous débarrasser des publications médiocres. Il semblerait que les auteurs secondaires soient découragés par l'impossibilité de lutter avec les préoccupations politiques. Je m'arrangerais bien de cet état de choses, s'il pouvait m'enlever entièrement à cette situation énigmatique où nous ne cessons de nous agiter. Ceux, qui désiraient tant Vinconnu ont satisfaction. J'avoue que la mienne est trèscalme, et que je ne puis dominer ma répugnance pour cette fricassée d'empire et de république où nous barbotons. Je suis encore à comprendre ce que c'est qu'un républicain bonapartiste, parti nouveau qui me semble un composé du désordre et de l'arbitraire.

« Ne viendrez-vous pas vous reposer un moment ici après votre bataille académique, dont l'issue, grâce à vous, sera, j'espère, une victoire? Vous nous charmeriez, ne l'oubliez pas; accordez-nous-le, à titre de bonne œuvre.

« Tout notre salon vous remercie de vos souvenirs e vous aime avec moi. Bonar s'offre à vous amener ici après l'élection. Que ce serait joli!

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 177

De M. Dartigues * a J.-J. Ampère.

Nice, 8 janvier 1849.

« Vous avez beau être membre de deux académies,

professeur de belles-lettres, bibliothécaire, etc., etc ,

je vous tiens, cher monsieur, pour un fort mauvais écrivain, au point de vue de M. Prudhomme. Imaginezvous que votre lettre ne m'a été remise qu'hier : les employés de la poste n'avaient pu déchiffrer l'adresse, et ils la gardaient comme curiosité calligraphique. Enfin le directeur, sachant que j'avais fait le voyage d'Egypte, m'a soumis vos hiéroglyphes, et j'ai, à grand renfort de méditations, reconnu mon cartouche. Je souhaite bien du plaisir aux Ampère de la postérité si, le sens de votre écriture se perdant, ils ont à le retrouver sur vos caractères.

« Moi, qui sais en détail l' immense fortune que vous possédez, je suis tout heureux de vous savoir du pain assuré, et je me borne à rire au nez de ceux qui me disent ou m'écrivent que vous avez, en dehors de vos places, quinze mille livres de rente. Si je vous les lègue, moi ou un autre, vous les aurez ; mais de votre fait, les

l. M. Dartigues, voyageant sur le Nil avec J.-J. Ampère, avait tendrement soigné son compagnon pendant la première période d'une longue maladie.

amasser! Louis Blanc deviendra un économiste, et Caussidière un élégant cavalier, avant que vous vous transformiez au point de combiner deux idées qui ressemblent à la plus innocente spéculation d'argent. Enfin, quoi qu'en disent les jaloux, vous tenez ce modeste nécessaire, qui vous permettra maintenant de laisser reposer votre gorge.

« La liberté est bien un peu écornée, mais patience, gardez cette situation, de grâce, et n'allez pas faire de mauvais coup! Nous irons en Chine quand le hasard, ce grand faiseur de surprises, nous y conduira; en attendant, je vous serre la main bien cordialement.

« Dartigues. »

De Madame la vicomtesse de Noailles à J.-J. Ampère.

Mouchy, 7 février 1849.

« Je vous félicite et je nous félicite tous de l'heureux début de votre cours, monsieur. J'ai été ravie de voir que votre généreux appui donné à M. Lerminier n'avait pas nui à vos succès, et j'en ai pris bonne opinion de votre auditoire. Je me flatte que la religion de Robespierre ne fait plus de prosélytes; ceux qui persévèrent n'en sont que plus ardents, à ce qu'il me semble, et nous

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. \ 79

devons nous attendre à une agonie qui sera dure à passer. Plus cette Chambre se voit près de sa dissolution, plus elle grince des dents. Elle ne veut pas accoucher, mais les circonstances marchent : qu'en arrivera-t-il? Ce ne sera sûrement pas une souris. Je ne suis point de ceux qui voudraient que ce fût une monarchie; il nous faut encore la république longtemps, et quand ce serait toujours, cela ne me ferait nulle peine, pourvu qu'elle ne soit ni démocratique ni sociale.

« Raphaël m'a d'autant plus intéressée que je connais l'héroïne, indirectement, par des aventures très-peu héroïques, et dont le hasard fait que je ne puis douter.

(c Comment ne nommez-vous pas M. de Cormenin jeudi? Une assemblée qui veut avant tout du style ne peut pas trouver un plus piquant spécimen du genre qui a immortalisé les Provinciales. Ce serait mon choix, mais je crois que vous tournez au Nisard; ses titres ne sont point à mon usage ; on les dit très-respectables.

« Adieu , tout notre salon veut vous être rappelé : curé, docteur, etc. Moi, je voudrais vous espérer. Dites, de grâce, à Mme Récamier notre joie des progrès de sa vue.

180 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

Le 1 1 mai 1 849, Mme Récamier est enlevée à ses amis par une attaque de choléra foudroyante. Treize ans plus tôt, Jean-Jacques, dans sa douleur filiale, avait trouvé un refuge près d'elle; aujourd'hui, tout est perdu pour lui.

De Madame la vicomtesse de Noailles à J.-J. Ampère.

Mouchy, 13 mai 1849.

« Ah! monsieur, quel coup! quelle désolation! Comme je pense à vous. Votre nom a été le premier que j'ai prononcé quand j'ai lu cet affreux journal.

<f Croyez-moi , je vous en prie , bien digne de partager cette douleur si juste. Laissez-moi vous faire une prière. Est-ce que vous êtes forcé de ne pas quitter Paris? S'il y a moyen pour vous d'être libre, venez donc ici, je vous en supplie; nous y sommes seuls. Moi, je suis triste aussi pour mon compte ; venez, venez trouver des cœurs qui vous comprennent, des amis qui voudraient hériter de quelques parcelles de cette immense affection dont l'objet vous est si cruellement enlevé.

« Nous retardons notre retour à cause de cette fatale épidémie. Je voudrais faire de Mouchy un lazaret pour tous ceux que j'aime. Je le mande à mon beau-frère,

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 181

qui sent bien vivement vos regrets , qui en a de grands lui-même, et qui n'en a pas? Cette admirable personne ne manquait son effet sur qui que ce soit. Quant à moi, je n'étais bien que chez elle et près d'elle. Où peut-on se plaire après avoir connu son salon ?

« Venez , encore une fois , venez parler d'elle avec nous; venez, mon cher ami (ce mot m'échappe, je le sens si bien!), venez recevoir les expressions si vraies des sentiments que nous vous avons voués, mais qui semblent doublés par l'intérêt que vous inspirez dans ce triste moment.

De M, Thiers à J.-J. Ampère,

13 mai 1849.

« Mon cher Ampère ,

« Je sympathise fort avec votre chagrin, qui doit être profond : car je sais que Mme Récamier était pour vous toute votre famille.

« A notre âge, les douleurs sont amères : il n'y a

plus cet avenir infini où l'on place tant de choses quand

on est jeune. Mais faisons comme les bons soldats qui

serrent leurs rangs à mesure que la mort y fait des vides.

1 82 André-Marie ei Jean-Jacques Ampère.

Serrons-nous donc , venez nous donner le temps que vous ne devez plus à des amis perdus.

« Vous trouverez auprès de nous des idées et des sentiments conformes aux vôtres et un grand désir de vous posséder tout à fait; ajoutez l'habitude au goût.

« Adieu. Ces dames me chargent de vous parler d'elles, et je ne suis que leur fidèle interprète en vous écrivant ce que contient cette lettre.

« Tout à vous de cœur,

«Thiers. »

De M. Emile Deschamps à J.-J. Ampère.

Versailles, lundi 14 mai 1849.

« Monsieur,

« Je n'ai su que trop tard ce que je devais, hélas! apprendre toujours trop tôt , et je n'ai pu aller rendre les derniers devoirs à l'excellente et adorable femme pour qui nous avions tous autant de vénération passionnée que d'admiration. C'est ce que j'ai écrit à Mme Lenormant dès hier soir. Mais vous, monsieur, que Mme Récamier aimait et appréciait si particulièrement et avec une si glorieuse préférence, permettez-moi de venir la pleurer un moment avec vous sans témoin, et de vous remercier, au nom de tous, du charme et des douces

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 183

consolations dont vous avez entouré les chagrins et les maux de ses dernières années. Je l'avais vue quatre ou cinq jours avant celui qui devait être le dernier pour elle. Je lui parlai de vous, car je tenais à lui être le plus agréable possible, et elle me répondit que depuis sa cruelle séparation de MM. Ballanche et de Chateaubriand, elle tenait encore au bonheur, à la vie du cœur, par M. Ampère, en qui survivaient les plus chers et les plus glorieux objets de ses affections. Je vous répète ces paroles que vous avez entendues souvent, sans doute, mais elles motivent ma démarche auprès de vous, monsieur, et m'excusent de choisir un confident de ma peine dans celui pour qui elle venait de me confier sa prédilection suprême.

« Vous me permettrez encore, monsieur, d'aller causer un moment avec vous du sujet qui me fait écrire trop longuement peut-être , mais Mme Récamier avait été si bienveillante à mon égard , que j'ai presque des droits moi-même à quelques consolations, et où les chercher mieux qu'auprès de vous ?

« Votre tout dévoué en toutes choses,

« Emile Deschamps. »

Quand des crises violentes troublaient son existence, Jean-Jacques, par un mouvement instinctif, changeait de

1 84 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

lieu. Fuir Paris, la société, les indifférents, rompre avec les choses, les hommes, les habitudes, lui parut encore cette fois l'unique moyen d'engourdir et de contenir sa douleur. Ce n'est plus l'intérêt d'une course studieuse qui le pousse à un départ précipité pour retourner à Rome : son cœur aurait eu besoin de se raffermir. A cette heure, il voulait des spectacles inconnus, et rien de ce qui pouvait provoquer chez lui de déchirants retours.

Le docteur Roulin, son ancien compagnon de route en Italie, devait le retrouver en Espagne. Avant de traverser tes Pyrénées , Ampère se réfugie tout d'abord au château de Barante, où vit le souvenir de Mme de Staël et celui de Mme Récamier.

Quelques notes sur un carnet indiquent seules le chemin que fait Jean-Jacques en Espagne et permettent de le suivre dans les villes où il passe plutôt en courant qu'en regardant.

Interrogé par M. Ozanam à propos d'un itinéraire à suivre pour aller en Andalousie, Jean-Jacques termine ainsi sa réponse, datée de Lisbonne :

« J'ai vu un certain nombre de choses merveilleuses et aussi frappantes qu'il fallait qu'elles le fussent pour me frapper, car je n'étais pas d'humeur à m'en prendre aux détails. Il me fallait une suite de grands coups, et des intervalles vides pour retrouver une tristesse que je voulais bien étourdir par moments, mais non pas abandonner

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 18$

« Je vais chercher maintenant Péblouissement de Londres, cette extrême civilisation après l'absence de civilisation d'un pays où la plus longue route est de huit lieues. J'attends quelque chose de ce contraste ; je ne vois pas au delà. Je ne sais le temps court ou long que je resterai en Angleterre. Je crains Paris, où cependant je sens que j'ai de bons et vrais amis, surtout en vous écrivant.

« J.-J. Ampère. »

Avant de s'embarquer à Southampton pour revenir en France, le voyageur adresse une lettre à Mme de Tocqueville.

De J.-J. Ampère à Madame de Tocqueville.

Glasgow, 9 septembre 1849,;

« Quand je vous ai écrit d'Espagne, j'étais loin de me douter, madame, que je viendrais ici. Je n'avais qu'une volonté, qu'un besoin, celui d'aller devant moi, quitter un lieu où chaque moment de la journée me rappelait ce que j'avais perdu.

« J'ai trouvé un compagnon de voyage, un ami dont la tristesse allait à la mienne, et je suis parti pour l'Espagne.

« Arrivé à Cadix et ne pouvant encore supporter la

1 86 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

pensée du retour, j'ai pris le bateau à vapeur qui m'a conduit en Angleterre ; d'Angleterre je suis allé en Ecosse, Je viens de faire une course dans les montagnes, ce qui vous explique pourquoi je n'ai pas répondu plus tôt à la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. J'ai été très-touché de ce souvenir. Bien qu'atteint au plus profond de mon cœur et de ma vie, je sens encore tout ce qu'il y a de consolant à inspirer un peu d'affection, et surtout à en ressentir. Au milieu de mon chagrin j'ai joui de loin des succès d'un ami dont je suis fier, succès sérieux qui se sont produits dans des circonstances difficiles et périlleuses, et qui lui ont permis de montrer à la fois les qualités de l'intelligence et celles de l'âme. Vous avez eu aussi les vôtres, madame, et au fond de l'Ecosse les journaux anglais m'ont appris que Mme de Tocqueville avait fait à merveille les honneurs du salon des Affaires étrangères, dans la grande réunion du Peace congress. Cela m'a été fort doux, et il y a bien peu de choses qui me soient douces.

« L'espérance de retrouver M. de Tocqueville et vous m'aide à supporter la pensée d'un retour dont je suis effrayé.

« J.-J. Ampère. »

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 87

En effet, que va devenir Jean-Jacques ? Que fera-t-il de cette mélancolie cachée sous les saillies de son esprit, sous le charme delà gaieté de son caractère, sous les satisfactions vives de la science ?

Comment échapper désormais à cette couvée d'idées sombres dont il nous a fait plusieurs fois confidence ? Le travail aura toujours pour lui un immense intérêt, mais son cœur blessé ne guérira qu'en aimant davantage.

Le lien qui l'unit à M. de Tocqueville va se resserrer plus étroitement que jamais.

De M. de Barante à J.-J. Ampère.

Janvier 1850.

ci Monsieur et cher confrère ,

« J'avais espéré que vous reviendriez par le même chemin, que vous prendriez encore étape en Auvergne. Mais le désir de voir et l'humeur inquiète l'ont emporté et vous avez ajouté l'Océan et deux ou trois royaumes à votre itinéraire, de sorte que je ne sais quand je vous reverrai. Peut-être sera-ce à Paris: nous avons le projet d'y passer quelques semaines cet hiver. Je voudrais que vous placiez dans vos habitudes annuelles un séjour dans notre retraite. Vous y travailleriez tout à votre aise

1 88 Andyé-Marie et Jean-Jacques Ampère.

et nous deviserions en nous promenant. Allez-vous écrire vos voyages de l'année dernière? Je suis content que vous ayez été en Angleterre, ce que j'en sais me donne estime, admiration et envie. Je conçois que vous y soyez devenu un peu conservateur, vraiment vous ne l'étiez pas assez. Votre bienveillante imagination vous donnait goût à une société idéale, les conditions de l'ordre vous semblaient grossières et brutales. Les honteux essais que nous venons de faire vous avaient causé un grand dégoût, mais vous gardiez encore quelque espérance que des honnêtes gens sauraient mieux s'y prendre. Vous aurez vu en Angleterre comment honorer le passé et respecter le présent, ce qui ouvre la meilleure et la plus sûre voie pour le perfectionnement. Vous retrouverez notre pauvre France toujours sans lendemain, et ne sachant pas même quel est celui qui pourrait lui convenir : lorsqu'on a laissé tomber un gouvernement par frondeuse indifférence , à plus forte raison on n'a pas en soi de quoi en établir un autre.

« Votre retour à Paris sera triste. Hélas! vous ne serez plus le secrétaire de la correspondance qui nous a mis en rapport , mais il y aura toujours une pensée commune entre nous deux.

« Adieu. Croyez à mon sincère attachement et conservez-moi le vôtre.

« Barante. »

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 189

D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Tocqueville, ce 26 juin 1850.

« Cher ami,

« Votre lettre me montre qu'il faut ajourner à peu près d'un mois la réalisation de nos désirs. Je m'afflige de ce retard , et me console pourtant en songeant que si vous nous faites attendre, c'est pour nous satisfaire plus complètement. Je vous aurais possédé tout entier à présent, parce que je suis seul ; mais je vous aurai longuement dans cinq semaines. Le mal et le bien se compensent. Ma femme se trouve à merveille, et moi assez bien. Je jouis singulièrement du lieu que j'habite, tant vieux et laid qu'il soit. J'ai décidément un faible pour ces prairies, ces haies vives, et tout ce labyrinthe humide et vert qui m'environne: je suis calme et je m'y repose; j'y supporte l'isolement et l'oisiveté avec une facilité et même un agrément qui me surprend un peu. Je suis étonné de la faculté que j'ai acquise, de vivre sans agitation et presque sans travail. Je me demande si cela tient à ce que je suis plus sage; j'ai bien peur que cela s'explique tout simplement parce que je suis plus vieux. J'ai vu quelquefois les hommes devenir différents de ce qu'ils étaient, mais rarement se corriger, et je crois qu'on fait d'ordinaire honneur à la volonté de ce .qui devrait être attribué à l'âge.

u. II.

« N'imaginez pourtant pas, mon cher ami, que je vive absolument comme les habitants de nos prairies. Je griffonne un peu tous les matins. Je vous montrerai, mais à vous seul, ce travail à votre arrivée, si d'ici là il prend une forme qui puisse le rendre digne d'être mis sous vos yeux. J'y trouve l'occupation de quelques heures, et non la préoccupation constante de toute ma journée, comme dans mes sérieux travaux d'autrefois. Quanta la politique, je ne la lis point, je n'en parle jamais, je n'y pense guère: que ne puis-je l'oublier tout à fait! Mais cela est impossible; je sens que ma chaîne est momentanément détendue, et non brisée.

« Adieu, mon cher ami, venez le plus tôt possible, et en attendant, écrivez-nous souvent. Vous ne trouverez point de correspondants qui reçoivent vos lettres avec plus de plaisir et qui vous aiment davantage.

« A. DE TOCQUEVILLE

D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Tocqueville, 19 juillet 1850.

« Cher ami, je vous demande pardon de vous écrire encore, mais je suis comme ces gourmets qui, n'ayant

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 191

qu'une bouteille de bon vin, veulent du moins la boire à leur aise, et au moment qui leur plaît le mieux. Je viens d'apprendre, d'une source que je crois certaine, que le Conseil général ne sera convoqué que le 6 août ; cela nous donne beaucoup de marge. J'espère donc qu'en vous pressant, vous pourrez voir vos momies en Hollande, et venir passer au moins quinze jours ou trois semaines avec nous à Tocqueville. En partant pour le Conseil général, je vous mènerais dans ma voiture jusqu'à Saint-Lô, ce saint à moitié chemin de la Bretagne. Faites ainsi, je vous prie, car il peut faire une telle température en septembre que je sois obligé de déguerpir pour aller dans un climat plus hospitalier, et alors, que deviendraient nos projets?

« Je vous embrasse de cœur, ma femme en dit autant, en dépit des convenances.

« A. DE TOCOJJEVILLE. »

De M. de Humboldt à J.-J. Ampère.

Potsdam, ce 29 août 18J0.

« Comment vous remercier assez vivement, mon cher et illustre confrère, de ce souvenir d'amitié qui date de

192 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

si loin, et qui se lie aux souvenirs de ce père dont vous agrandissez le nom par de si beaux travaux , de Mme Récamier et du chantre des Martyrs ?

« Je vous attends de pied ferme dimanche au château de la ville. C'est un sacrifice de temps qui vous coûtera moins , nos « robes noires » ayant prohibé votre culte d'Isis les jours fêtés par les chrétiens. Il est tout naturel que Lepsius et ses belles découvertes absorbent tout votre intérêt; je désirerais cependant que vous vissiez un jeune homme de talent , qui a poussé bien loin les études démotiques, et s'est trouvé honoré de persécutions dues à l'absolutisme égyptien. Je parle de M. Bruzick, qui, à l'âge de dix-huit ans, a déjà offert des marques de sagacité et d'une érudition linguistique très-solides.

« Vous ne direz rien de cet alinéa de ma lettre à mon confrère M. Lepsius.

« Agréez, je vous supplie, mon excellent ami, l'hommage de mon affectueux attachement et de ma haute considération.

« Humboldt. »

De Madame la vicomtesse de Noailles à J.-J. Ampère.

Mouchy, 27 septembre 1850.

« En revenant ici d'une petite course que j'aurais bien aimé faire avec vous, monsieur, j'ai trouvé votre lettre de Vienne.

« Vous voilà donc retrouvé! Vous avez été visiter votre vieille amie l'Allemagne, où l'on voit à peu près les mêmes misères que chez nous, car il me semble que nous donnons toujours la mode des sottises.

a Je vais porter avec fierté de vos nouvelles à tous ceux qui, moins heureux que moi, n'en savent pas encore. Mon beau-frère et le duc de Noailles sont les premiers à en désirer; je me flatte que dans le courant du mois d'octobre nous finirons par être réunis à Mouchy, pour enlever encore un bon moment à ce temps si odieux et si fatigant. Vous avez ouï parler, sans doute, de la satisfaction avec laquelle quelques légitimistes sages ont rencontré au bord du Rhin un jeune prince qu'ils ont pu enfin observer à leur aise, et qu'ils ont trouvé tel qu'on n'osait se le représenter. Et puis voilà qu'après avoir conçu des espérances bien éloignées, mais qu'on se flattait de conserver pour de meilleurs jours, voilà une grosse bêtise, signée Barthélémy, qui vient nous tomber sur la tète, que tout le monde se renvoie, que

194 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

personne ne peut réparer. Il n'y a que notre pauvre parti pour s'abîmer ainsi de lui-même.

« Adieu. Je ne suis pas toujours contente de ma santé ; mais je me trouverai bien en vous revoyant.

M. de Tocqueville vient de subir de si profondes et de si cruelles émotions , en s'occupant directement des affaires du gouvernement de son pays , que sa santé est altérée ; un séjour dans le Midi lui devient indispensable. Les deux amis, qu'une suite de combinaisons manquées a séparés trop longtemps, se donnent rendez-vous à Palerme au commencement de l'hiver ; pour réaliser ce projet et reconquérir sa liberté, Jean-Jacques renonce à sa place de bibliothécaire en faveur de M. Daremberg.

Plus que jamais épris de la science de Champollion, le voyageur s'arrête au musée de Florence en rentrant en Italie.

De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.

Rome, 27 novembre 18J0.

« Je suis resté en route plus longtemps que je ne pensais, mon très-cher ami, retardé d'abord par ce coup

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 195

de vent qui vous a été si contraire, et par la rencontre dans cette ville de Livourne si dénuée de toutes ressources intellectuelles , d'une collection qui m'a retenu six jours , couché sur la poussière et les araignées , à transcrire des hiéroglyphes. Ce ne sont pas seulement des notes que je prends, mais des textes. J'en suis où on en était avant l'imprimerie, obligé de copier les manuscrits. Comme il s'agit ici de manuscrits de pierre, la chose est encore plus nécessaire, car il n'y a aucun moyen de les emporter. Enfin j'approche du but. Après Rome et Naples, j'aurai tous les matériaux déjà en grande partie déchiffrés et classés dans ma tête, pour commencer mon travail , dont les conclusions naîtront naturellement des monuments.

a C'est là ce que je ferai près de vous. Sera-ce à Naples ou à Palerme? Naples est bien tentant, il n'y a pas de mer à traverser, cette mer qui vous a tant fatigués tous deux; mais on me dit que le climat de Palerme est infiniment meilleur. Avertissez-moi ici de ce que vous aurez décidé, car les recherches ne vont pas vite à Rome, et j'en suis toujours aux négociations pour arriver au Vatican. J'espère qu'elles ne tarderont pas à réussir, et aussitôt je me mettrai à la besogne avec cette ardeur qui m'est naturelle et que double l'envie d'être plus tôt près de vous. Je ne vois qu'enchantement dans ce bon temps passé ensemble, travaillant, causant, faisant quelques promenades au soleil , sur des chemins bordés d'aloès ,

196 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

jouissant le premier de quelques pages précieuses, écluses sous ce beau soleil, près de cette mer étincelante, voyant votre santé et celle de Mme de Tocqueville raffermies.

« Je m'arrête sur une si douce perspective, et sors en finissant pour aller hâter le moment où cette perspective se rapprochera , et où je me trouverai moi-même dans le tableau.

« Bien à vous de cœur.

« J.-J. Ampère. »

D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Naples, le 29 novembre 1850.

«• Mon cher ami , ma femme montre une répugnance si grande pour se remettre en mer que je me décide à ne point la rembarquer. Reste donc la question de savoir où nous passerons l'hiver. Le lieu qui me paraît le plus indiqué est Sorrente. Vous le'' connaissez ce lieu ; il est charmant. J'y ai vu plusieurs appartements garnis trèsagréables, et d'un prix raisonnable. Notre désir serait, dans quelques jours, d'aller nous établir là , et d'y louer une maison pour un mois , bail que nous continuerions ensuite si l'endroit nous plaisait réellement. Ce que je

voudrais savoir maintenant, c'est si cette idée vous agrée? Voulez-vous que nous fassions préparer une chambre dans la maison que nous habiterons? vous convient-il de vivre avec nous? Je suis convaincu, et je ne crois pas me faire illusion par le plaisir que je trouverais à cette existence commune , que vous vivriez à meilleur marché de cette manière que d'aucune autre. Je ne sais si je me trompe , mais il me semble que nous pouvons passer là trois mois plus agréables que la plupart de ceux qui se sont écoulés pour vous et pour moi depuis longtemps. La société manquera , mais nous aurons des livres à la maison, et au dehors des promenades admirables et sans nombre.

« Répondez, je vous prie, le plus tôt possible. Je vous embrasse de tout mon cœur.

« A DE TOCQUEVILLE

D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Sorrente, 13 décembre 1850.

« Le délai que vous nous fixez est bien long, et j'ai presque autant murmuré, en lisant votre lettre, contre les lenteurs de l'administration romaine que je le faisais

198 Andrc-Marie et Jean- Jacques Ampère*

en parcourant les dépêches de Corcelles ou de Rayneval, il y a dix-huit mois.

« J'attends aujourd'hui même de Naples mes caisses parmi lesquelles se trouve celle des livres ; je me fais une fête d'en tirer les ouvrages, fort divers, que j'y ai mis. Il y a un peu de tous nos grands auteurs, et j'espère me remettre, en les lisant, de l'ennui que m'a causé, depuis trois semaines, la conversation des diplomates et la littérature des journaux. Quant à vous, qui respirez avec délices la poussière des papyrus et l'odeur des momies, vous mépriserez peut-être des œuvres qui ne datent que d'un siècle ou deux seulement. Je n'en crois rien pourtant, car vous avez le rare privilège de vous intéresser à toutes choses, et de regarder avec une égale curiosité, tantôt littéraire et tantôt savante , tout ce qui vient de l'homme.

« A bientôt, écrivez-moi, et dites-nous surtout que vous arrivez. Je vous embrasse tendrement.

« A. DE TOCOJJEVILLE. ))

De Madame la vicomtesse de Noailles à J.-J. Ampère.

Mouchy, 15 septembre 1850.

« Cher bibliothécaire, j'ai besoin de vous remercier tout de suite de votre bonne lettre de Rome. Je corn-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 199

mençais à être inquiète Vous ne me donnez point

d'adresse, ce qui aurait l'air de ne pas vouloir être trop importuné de réponses. N'importe, je risque le paquet, et renvoie le mien à cet aimable valet de chambre que nous voyons toujours avec plaisir. Je pense qu'il garde le logis jusqu'à ce que votre générosité vous en chasse. Je vous avoue que je n'aimais pas cette longuignole d'appartement dégingandé et sans vue. Je ne puis vous blâmer, autant que bien d'autres, de vous en éloigner. Je vous connais, je vous conçois, et je vois d'ici que vous serez mieux ailleurs. Quel malheur que la rue d'Astorg soit si loin du pays Latin ! Quel plaisir il y aurait à vous posséder! Mais voyons, pourquoi pas? N'en disons rien, mettons cuire ce projet, comme disait Mme de Sévigné. En attendant, je songe avec bonheur à cette liberté qui vous permettra de donner à vos amis et entre autres à Mouchy, l'année prochaine, autant de temps que nous vous en demanderons. Quel délice de vous y tenir, par le beau temps ou le mauvais, entouré de livres et d'amis auxquels vous conterez ce que vous me mandez aujourd'hui !

« Le sort précaire du beau pays où vous êtes fait peine et me rappelle le nôtre. Je trouve tout ici plus vague que jamais ; nous n'avons à nous féliciter que d'un sentiment de paresse générale qui saisit tout le monde, et qui a le mérite de nous faire tendre au repos. Je le trouve sensible, même chez les socialistes ; malheureu-

200 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

sèment je crois que c'est reculer pour mieux sauter aux futures élections ; ce qui est humiliant, quoi qu'il arrive, c'est la déplorable médiocrité dont tout est envahi. Le reste de l'Europe attrape cette triste maladie ; le besoin d'un homme un peu distingué se fait généralement sentir, et où y en a-t-il? Le Président est à présent fort mécontent de la formation d'une réunion des amis de l'ordre chez M. Mole. Je ne sais s'il préfère celle que préside M. Thiers, et deux ou trois autres que j'oublie. Les fractions sont plus nombreuses que jamais, et, en fin de compte, ce sera, je crois, encore Napoléon qui gagnera la partie, à cause de cette quantité de divisions.

« Faites des hiéroglyphes, c'est plus sage que tout cela; mais ne nous oubliez pas.

«Nous nous ennuyons sans vous; ne manquez pas au rendez-vous de l'année prochaine.

ce N. N. »

En 1 86 1 et 1862, pendant ses derniers séjours à Rome, une des occupations de Jean-Jacques était de mettre en ordre de touchantes lettres qu'on réservait à une enfant trop jeune encore pour comprendre l'intérêt que cette lecture aurait un jour pour elle.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 201

Aux réflexions inspirées par cette correspondance, il mêlait des souvenirs personnels, et racontait ainsi une partie de sa propre existence. Arrivé à cette période de notre tâche, nous citerons de temps en temps quelques pages de ces notes ou commentaires, afin de suivre Jean-Jacques dans le monde nouveau où. il va entrer jusqu'à la fin de sa carrière. Ici se place une sorte d'introduction que nous abrégerons, comme le reste, quand le récit deviendra trop intime

Souvenirs écrits à Rome en 1861. — « Moi, si jaloux de ce que j'appelais ma liberté, mon indépendance; moi, qui conservais l'intention formelle de voyager toujours et de vivre seul, j'ai associé mon sort à celui de tes parents. . .'

Aujourd'hui 25 février i86i.« Me voici encore à Rome, continuant à relire ces lettres destinées à faire arriver l'âme de celle que tu as perdue jusqu'à la tienne. En formant ce précieux recueil, je n'ai rien retranché, pas même les bonnes paroles qui me concernent; j'ai laissé sous tes yeux des jugements trop favorables que la bienveillante amitié porte sur moi: j'en suis fier de ces juge-

202 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

ments, parce qu'ils sont les témoignages d'une affection qui a été un des honneurs de ma vie, et que je voudrais espérer être aimé de toi, en souvenir de l'attachement qu'ont eu déjà pour moi deux générations de ta famille.

« En revenant dans cette ville, je me sentais effrayé et attiré tout ensemble ; je savais bien les grandes amertumes qui m'y attendaient, cependant j'éprouvais un douloureux attrait à rentrer dans ce cadre où j'ai été tour à tour si heureux et si malheureux.

« La première fois que j'entendis parler de ton grandpère, ce fut chez M. Thiers, après 1848, à propos d'un coup de fusil tiré en son intention sur Mignet, au moment où celui-ci venait de passer la grille de M. C..., place Saint-George ; et se dirigeait vers la maison de son ami. A ce propos donc, M. Thiers racontait qu'on avait envoyé sept balles, toujours en son intention, dans la fenêtre de M. C... son voisin. Ce nom, prononcé ainsi devant un indifférent, c'était celui de tes parents; cet indifférent, c'était moi.

« Vers 1838, je fis une rencontre que les circonstances ne m'ont pas permis d'oublier depuis. Achevant ma course dantesque en Toscane, je trouvai au monastère des Camaldules Edouard Bertin et Delaroche. C'est là que ma liaison a commencé avec le premier, nous devînmes intimes à Rome, où ma passion pour cette ville

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 203

me ramenait toujours, passion irrésistible, mais vraiment singulière, n'ayant jamais été artiste, alors moins archéologue que je ne le suis devenu.

« Ce fut à Rome, en 1850, qu'Edouard Bertin me mit en rapport avec ta famille, pendant ces deux mois qui précédèrent mon départ pour Sorrente J'avais donné ma démission de bibliothécaire afin d'aller passer l'hiver auprès d'un ami souffrant, et séduit par la pensée de léguer la succession de cette place à Daremberg. On jeta les hauts cris en apprenant ce coup de tête, qui était un coup de cœur, sans mérite, du reste, la liberté de voyager à mon gré me paraissant le bien suprême que je devais conserver à tout prix. Comme je me suis applaudi de ce parti! Sans cette bienheureuse démission, je ne vous aurais peut-être jamais connus.

« J'étais alors à une époque où je me reposais d'agitations, de froissements, d'inquiétudes qui m'avaient fait beaucoup souffrir. Ce repos m'empêchait de regretter la jeunesse passée, la vie de mon cœur semblait comme épuisée, je n'avais pas même le pressentiment de cette amitié si vive pour Tocqueville que mon séjour près de lui allait développer. Tout entier aux projets illimités de travaux, de courses lointaines, amoureux des hiéroglyphes, je commençais à rêver l'Amérique, toutes les études m'intéressaient, la politique me passionnait, le monde m'animait. J'avais des goûts, des relations sans nombre, quelques amis, mais au fond point de liens,

d'attaches sérieuses à rien. Je m'en félicitais, car une triste expérience me laissait croire que le seul bonheur possible pour moi était dans cette disposition d'âme et d'esprit.

« C'est à la villa Ludovizi que Mme Edouard Bertin m'a présenté à ses bons amis les C... Nous marchâmes tous dans ce beau lieu à travers une grande allée droite, bordée de cyprès, inondée de lumière. Qui m'eût dit que je commençais alors la première de ces innombrables promenades que je devais faire plus tard avec les tiens ? Le soir même de cette matinée, j'accompagnai les Bertin chez Mme C..., à l'hôtel d'Allemagne. Ces dames firent de la musique. Mlle L. C... chanta, cette personne si distinguée, d'une distinction si à part, et charmante d'un charme qui n'appartenait qu'à elle...,.

«Après quelques semaines de connaissance, je me souviens d'avoir été frappé des soins que les membres de la famille C... prodiguaient à Bastiat mourant. Chacun à leur tour se succédait près de lui, pendant les heures si longues de ses pénibles journées. Le pauvre malade, avec un courage stoïque, essayait, sans y réussir, de cacher sa faiblesse et une partie du mal qui le torturait. Après le déjeuner, qu'il ne pouvait plus prendre en commun, M,le C... lui jouait du piano ou lui lisait quelques pages. Quand le temps s'adoucissait, je voyais Mmc C... l'emmener en voiture au soleil, tandis que nous allions parcourir les galeries, les églises, le Forum, ou regarder

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 205

les horizons dans la campagne. Bien des petits faits de cette année me reviennent en tête : d'abord, la gaieté malicieuse de MUe L... qui, riant déjà de mes distractions, assurait qu'en venant visiter sa mère, un matin, je Pavais prise, elle, pour un jeune garçon d'hôtel en lui remettant ma carte. Je me rappelle le bavardage du bon docteur N..., les histoires interminables du capitaine***, le violon de M. Sturler, le portrait qu'il fit du commandant, l'originalité amusante de ce bon commandant, qui appelait imperturbablement toute espèce de peinture des Andréa Delsarte, prétendant que c'était la seule manière de généraliser un peu ses impressions artistiques en Italie; puis l'enthousiasme qu'il inspirait à une veuve anglaise, âgée de 4$ ans, laide, mais disposée, disaiton, à offrir son douaire considérable à un officier français.

« Par une belle journée de décembre, nous allâmes tous ensemble faire la course de Longheza. Je n'y allais pas, comme hier, pour chercher l'emplacement du Collatin, avec Rosa et Bénouville, mais uniquement pour jouir, en si aimable compagnie, de l'air, du soleil et de la beauté unique de ce pays romain. J'ai revu ce lieu tout de silence, dont je goûtais tant la poésie, mais qui ne m'inspirerait plus aujourd'hui un chapitre de Christian , de ces pages que j'avais passé la nuit à écrire, et que nous lisions le lendemain dans nos chères promenades. »

206 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

Pendant que Jean-Jacques et Alexis de Tocqueville sont à Sorrente , heureux d'être ensemble , empruntons encore à Ampère le récit de ce bonheur si court, qu'il retraçait à Rome en 1859', quelques semaines après une perte irréparable :

« Ce mot de Sorrente a soudain évoqué un souvenir délicieux et poignant auquel je ne puis , quoique je fasse, m'arracher sans lui donner une larme; souvenir des temps heureux, supplice durable de l'existence qu'ils ont un moment embellie et dont on ne voudrait cependant pas les effacer; souvenir qui fait répéter vingt fois par jour ces vers de Dante si profondément vrais :

Nessun maggior dolore

Che recordarsi del tempo felice

Nella miseria.

« Il faut me reporter à ces moments pendant lesquels j'ai pénétré dans l'âme de cet illustre et cher ami : car mon devoir est d'y faire pénétrer le lecteur avec moi, et si je parviens à retracer quelques traits de sa physionomie que je cherche à peindre, c'est à ces moments mêmes où il me fut donné de vivre auprès de lui que je les devrai.

« Nous habitions une maison située au-dessus de la route, un peu avant Sorrente, sur les premières pentes

Page 1