‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 13 sur 30 · Notice d'Ampère sur M. de Tocqueville, 2 juin ; S · texte numérisé non relu

Notice d'Ampère sur M. de Tocqueville, 2 juin ; S

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de la montagne. D'un toit en terrasse, l'on voyait à droite Naples et le Vésuve ; à gauche, l'œil plongeait dans des vallons remplis d'orangers dont les fruits étincelaient au soleil, et d'où sortaient des dômes, des clochers, de blanches villas : c'était une perspective enchantée. Que de choses bonnes", fines et élevées, je lui ai entendu dire sur cette terrasse !

« Puis nous faisions de longues promenades à pied , dans la montagne : car, tout frêle qu'il était, il était très-grand marcheur, et pour suivre la ligne droite, qui semblait sa direction naturelle, il franchissait au besoin une haie, un fossé, un mur. Parfois nous nous arrêtions dans quelque bel endroit, ayant en face de nous la mer, et le ciel de Naples sur nos têtes. Alors, essoufflés, nous nous reposions quelques moments, et les entretiens recommençaient

« Son inépuisable esprit, qui n'était jamais plus actif et plus libre que dans ces moments-là, allait sans précipitation, sans secousse, mais avec un mouvement doux et varié, d'un sujet à un autre. Tous ces sujets se succédaient sans effort , depuis les considérations les plus hautes jusqu'aux remarques les plus ingénieuses , jusqu'aux anecdotes les plus piquantes , qu'il racontait avec un enjouement aimable et une malice sans fiel. Toujours d'un naturel parfait, il avait, au sein de la plus grande familiarité, un besoin d'élégance et de perfection dans le langage dont il ne pouvait se départir. Il parlait

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aussi bien pour un ami sans prétentions que dans les salons, où je l'ai vu si gracieux avec les femmes, qu'à l'Académie, où ce qu'il disait avait un caractère de propriété, de convenance, de modération, qui ne se démentit jamais. Assis sur un rocher, dans la montagne de Sorrente, on aurait pu écrire, et que'n'ai-je écrit tout ce qui lui échappait dans l'abandon de l'amitié! Il avait horreur de la phrase; mais je ne lui ai jamais entendu commencer une phrase sans l'achever.

« Nos promenades se terminaient en faisant, des larges violettes qui croissaient au bord des chemins , un gros bouquet pour Mrae de Tocqueville, retenue sur sa terrasse, où une faiblesse de santé la confinait. Elle était heureuse de ces courses, dont le succès était un symptôme toujours plus rassurant. J'admirais en elle cette sérénité constante que la souffrance n'altérait pas , cette égalité d'une âme forte , et je les bénissais : car je sentais combien ces qualités étaient nécessaires à son mari, dont l'âme ardente, disposée à des irritations généreuses, sujette à des abattements mélancoliques, avait tant besoin d'être calmée et soutenue. »

Ces joies profondes et douces, goûtées en commun, finissent trop tôt : le Collège de France réclame son professeur. Obligé de retourner à Paris, Jean-Jacques emporte avec lui son butin hiéroglyphique et, ce qui vaut bien mieux, des souvenirs de cœur ineffaçables.

De Sorrente et de Naples un double adieu, confié

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presque en même temps aux marirani qui partent des deux rives , va répéter à l'ami qui s'éloigne et à celui qui reste le témoignage de bien tendres regrets.

Souvenirs écrits à Rome en février 1 86 1 . — « Après l'hiver de Sorrente, je ne m'arrêtai à Paris qu'un instant, le temps d'y terminer mon cours et d'y voir quelques amis; puis j'allai m'embarquer pour l'Amérique, à Southampton, le ! $ août. »

La première nouvelle que le voyageur reçoit de France en arrivant à New-York lui cause un véritable chagrin. Mliie la vicomtesse de Noailles a succombé le 1 3 septembre. «Sa pensée vous suivait au delà des mers, écrivait M. Causse à Jean-Jacques; elle aimait à parler du plaisir qu'elle éprouverait à vous revoir. L'idée que Mouchy s'offrait à vous, au milieu de vos courses vagabondes, comme une espèce de home, la charmait. Au mois de mai dernier, lorsqu'elle a été malade , dans un entretien dont sa santé était le sujet, vous m'avez exprimé en termes pleins d'effusion l'attachement que vous aviez pour elle. Je lui ai répété vos propres paroles, et cette indiscrétion, que vous me pardonnerez, l'a rendue bien heureuse. »

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D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Paris, 6 octobre 185 1.

« Nous avons eu une grande joie l'autre jour, mon cher ami , en recevant votre première lettre , datée de Boston. Nous commencions non pas précisément à être inquiets, mais à nous étonner de ne pas avoir de vos nouvelles. Nous en tenons enfin et elles sont excellentes. Vous avez fait un bon voyage , vous êtes content de ce que vous voyez, voilà qui va bien ! Que je serai curieux, au retour, de vous faire causer sur les pays que vous êtes occupé à parcourir ; de savoir ce que vous avez vu de même ou autrement que moi, ce qui est changé depuis vingt ans non-seulement dans l'aspect superficiel et marériel, mais dans le fond : car il est impossible que le tempérament même du peuple ne s'altère pas au milieu d'une si rapide croissance.

« Mais ce n'est pas de l'Amérique dont vous avez envie en ce moment d'entendre parler, c'est de la France, de vos amis, de vos connaissances. Quant à la politique, rien de nouveau ou de marquant à vous en dire. L'élection inconstitutionnelle du président me paraîttoujours l'événement déplorable et inévitable; point de concurrent jusqu'à présent qui paraisse sérieux. La candidature du prince de Joinville est encore à l'état d'em-

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bryon et il ne m'est pas bien démontré qu'elle arrive à terme. Du reste, le monde parlementaire est mort; Paris est désert, et il se passerait quelque chose dans les souterrains de la politique, que je n'en saurais rien.

« Votre fugue est encore peu connue; elle jette dans le plus profond étonnement tous ceux qui l'apprennent, comme si l'Amérique était à trois mois de la France, et qu'il s'agît pour vous de visiter les Antipodes.

« Villemain m'a demandé si vous aviez des chagrins; j'ai répondu que je ne vous connaissais que le chagrin de ne pas connaître l'Amérique. Mérimée m'a paru un peu vexé de n'avoir pas appris par vous votre nouveau voyage; je crois que vous ferez bien de lui écrire. Du reste, je dis à tout le monde, que je n'en ai rien su moimême, et que c'est d'Angleterre seulement que vous m'avez confié vos résolutions et demandé des lettres. Je garde pour moi la distinction que votre amitié m'a accordée, et me borne à vous en savoir gré sans m'en vanter.

« Il est probable que votre absence sera constatée officiellement par la lecture qu'un autre fera de vos beaux vers1 à la séance solennelle du 2$ courant.

« Nous avons pensé à vous en apprenant la mort de la vicomtesse de Noailles, qu'on vous a sans doute annoncée, et qui, j'en suis sûr, vous a affligé. Il paraît

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