Épître à M. de Tocqueville
qu'elle a été enlevée presque subitement. La duchesse de Maillé, que nous connaissions beaucoup, a été frappée mortellement par une catastrophe affreuse : elle a été brûlée!
« Pardon de vous envoyer de si tristes bulletins à travers l'Atlantique, mais la vie n'en est-elle pas semée?
« Il me tarde bien de savoir de quel côté vous allez diriger vos pas. Les États-Unis me sont si connus, et encore si présents, que vous ne sauriez aller nulle part que je ne puisse facilement vous suivre en imagination.
« Adieu, cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur, ma femme vous envoie encore mille vœux affectueux.
«A. DE TOCQUEVILLE
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueviile.
New-York, 7 novembre 1851.
« Mon cher ami ,
« Je suis revenu ici il y a quelques jours, après une excursion d'environ mille lieues, qui de Québec m'a mené dans l'Illinois et à Cincinnati. Je suis arrivé extrêmement intéressé, mais passablement fatigué de mon voyage, souffrant à la fois de tous mes maux : de la gorge et des entrailles. Je n'ai donc pas hésité à me re-
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 2 1 3
poser cet hiver, d'autant plus que quelques jours de froid anticipé m'ont prouvé combien cette température m'était contraire.
« J'ai eu ici quelques moments fort tristes : je n'avais pas retrouvé M. Sedgwick, que je croyais à la campagne, et dans ce moment m'est arrivé une nouvelle qui m'a causé un profond et sérieux chagrin : la mort de la vicomtesse de Noailles, pour laquelle j'avais un véritable attachement.
« J'ai fait ici plusieurs connaissances et rencontres intéressantes. Je suis allé à Albany porter votre lettre à M. Spencer; il a été sensible à ce souvenir, et m'a comblé des marques d'un empressement tout à votre intention. J'ai eu très-beau temps sur l'Hudson, et suis satisfait de cette excursion, comme de toutes les parties de mon voyage. Je venais chercher ici des idées et des notions nouvelles : j'en ai trouvé plus encore que je ne m'y attendais. La curiosité de mon esprit, tournée vers un ordre de faits nouveaux, s'en rassasie avec délices.
« Je n'ose vous demander de m'écrire, je sens combien vous devez être absorbé par les circonstances actuelles.
« Cependant un mot me serait bien doux.
« Adieu, mon cher ami, je vais me diriger par Philadelphie et Washington vers le Sud. Partout et toujours, à vous de cœur.
« J.-J. Ampère. »
214 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
De 7.-7. Ampère à Alexis de Tocqueville.
New-York, 12 novembre 185 1.
« A peine ma lettre était-elle partie, mon cher ami, que la vôtre m'est arrivée. Je vous en remercie extrêmement, sachant combien vous devez être assombri et préoccupé.
« Depuis que vous m'avez écrit il s'est passé un événement qui change peut-être quelque chose à la certitude déplorable dont vous me parlez *. Mais je suis trèspeu au fait de la situation, étant si loin et ne lisant point de journaux français: ils sont très-rares ici. A\a Readingroom, qui est un cercle très-bien monté en revues anglaises et journaux américains, on ne reçoit que la Presse, et une fois par mois !
« En revanche, je cause avec des hommes distingués, ou bien informés du moins, dans tous les genres ; chaque jour j'apprends beaucoup. Et moi aussi j'aurais bien du plaisir à m'entretenir de tout cela avec vous, à parler de ce qui a changé. Rien au fond, je crois : empire de la majorité, énergie des efforts individuels, puissance de l'association pour faire ce qui, ailleurs, se fait par le gouvernement , tout cela subsiste sur les points essentiels. Chaque objet que je vois, chaque incident de