Réélection à la présidence de Napoléon III
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 2 1 $
mes journées est un commentaire et une démonstration de votre ouvrage. Les changements sérieux survenus depuis vous tiennent surtout aux chemins de fers, qui s'étendent chaque jour et qui ont déjà tant influé sur le 'développement de l'Est, de l'Ouest, et dans la partie septentrionale de l'Union. Ce qui me paraît un changement plus profond, qui tend à transformer la politique fondamentale des États-Unis, c'est une disposition à se mêler des affaires de l'Europe qui commence à prévaloir. L'enthousiasme pour M. Kossuth a de l'importance comme démonstration de cette nouvelle tendance, si contraire à la direction ancienne. Il y a à ce sujet beaucoup d'exagération dans les journaux qui rêvent une croisade antiabsolutiste et parlent de bombarder Saint-Pétersbourg ; mais il y a aussi quelque chose de réel, et M. Sedgwick pense que ce nouveau principe dans la politique du pays ne saurait être non avenu. C'est une suite de la disposition qui a commencé avec la guerre du Mexique, mais cela augmente chaque jour et prend un caractère tout particulier.
« J'incline à ne pas être de votre avis sur l'avenir religieux des États-Unis. Je ne vois pas jusqu'ici cette propension à la philosophie et au catholicisme, mais c'est une question que j'ai encore besoin d'étudier beaucoup.
« Adieu, mon cher ami; mille hommages, je vous prie, à Mme de Tocqueville.
« J -J. Ampère. »
2 16 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
De J.-J. Ampère à Madame de Tocqueville.
Washington *2Q décembre 185 1.
« C'est à vous que j'écris, madame , vous pensez avec quelle inquiétude. Je suis tourmenté par les nouvelles qui nous arrivent, et dont les détails sont souvent contradictoires. Quand cette bombe a éclaté, vous imaginez bien que ma première pensée a été pour M. de Tocqueville. Je savais que nul ne serait plus ferme que lui et, par conséquent, plus exposé. J'ai vu qu'il avait été arrêté, puis, selon un journal, mis en liberté ; mais je ne sais si cette seconde nouvelle est exacte. Je souffre de sa douleur et songe à son indignation, à sa santé, que tout cela a pu exposer gravement, et je n'ai pas un moment de tranquillité.
« Le courrier pour la France venait de partir quand nous avons reçu nos lettres, de sorte que c'est aujourd'hui seulement que je puis vous adresser celle-ci. Je n'aurai de réponse que dans plusieurs semaines ; soyez du moins assez bonne, je vous en supplie, pour m'expédier quelques lignes à Charleston (Caroline du Sud) ; je ne respirerai pas jusque-là.
« Je suis resté ici bloqué par les rivières qui sont gelées.
« Il est bien cruel, dans ces moments-là, d'être loin
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 2 1 7
les uns des autres. En m'en allant j'espérais qu'il n'y aurait rien jusqu'à mon retour. A l'époque de la réélection, il y a dix jours, je le croyais encore. Je ne me suis pas trompé seul. Je ne vous enverrai pas de Washington des réflexions sur les événements de Paris, qui auront peut-être changé à l'heure où ma lettre arrivera. « Adieu, madame; une ligne, au nom du ciel, à Charleston. Bien à vous et à lui, de cœur, et avec un cœur bien inquiet et bien oppressé.
« J.-J. Ampère. »
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Nouvelle-Orléans, 23 janvier 1852.
« Je vous remercie tendrement, mon cher ami, de m'avoir écrit. Après ce qui vient de se passer, j'avais grand besoin d'être rassuré par vous-même, car un journal annonçait votre arrestation.
« Maintenant, je songe aux souffrances morales que vous éprouvez en voyant les idées de liberté vraie si étrangères à la France, aux partis qui la divisent, et la force brutale triomphant en décembre comme en février. Je crois, en effet, que sous le régime qui commence il 11. -13
2 1 8 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
n'y aura plus de place dans ce qui s'appellera une assemblée pour un ami sincère de la liberté; mais il y a pour vous mieux à faire que d'y figurer. Je me réjouis d'avance de vous regarder travailler, et de travailler près de vous à Tocqueville. Mon impression est que si quelque chose peut, dans l'avenir, rendre des chances à la monarchie constitutionnelle, c'est ce qui arrive aujourd'hui ; car cette monarchie se présentera comme un retour au bien. En présence d'un danger réel pour la société, la France peut se livrer à un maître qui la défend ; mais la lassitude vient tôt ou tard. Quoi qu'il en soit, heureux ceux qui, comme vous, peuvent attendre, en écrivant l'histoire, l'heure de la faire! Ici le public ne comprend pas, et s'en tire en assurant que les Français ne sont point mûrs pour un meilleur gouvernement. Les hommes politiques que j'ai vus à Washington, disent qu'il était peut-être nécessaire que les passions anarchiques fussent contenues par une dictature. Je ne suis vraiment pas fâché, dans un pareil moment, de sortir des États-Unis. Je crois y avoir appris quelque chose. J'ai été au nord, à l'ouest, et je suis au sud; j'ai vécu partout avec les personnes les plus distinguées, énormément causé, interrogé et reçu quantité d'informations. Je n'ai de malheur que pour la température.
« J'espère trouver la chaleur à la Havane, me chauffer au soleil et me reposer. Peut-être irai-je aussi à la Jamaïque avant de revenir faire mon cours au mois de
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 2 1 9
mai. Mille affectueux hommages à Mme de Tocqueville. Je vous embrasse de tout cœur.
« J.-J. Ampère. »
En effet, le voyageur, exact cette fois, rentre à Paris au mois d'avril 1852. Mieux que jamais accueilli par le public du Collège de France, après avoir terminé sa brillante et dernière leçon, il s'empresse de courir en Normandie écrire son voyage d'Amérique, en comparant ses impressions avec celles de son hôte.
Au commencement de janvier 1853, la santé de M. de Tocqueville est atteinte de nouveau, une pleurésie menace encore sa poitrine et le retient à Paris, confiné dans sa chambre, pendant une partie de l'hiver. Au printemps, le convalescent va s'établir en Touraine, pour recevoir assidûment les soins du docteur Bretonneau. Jean-Jacques, qui cette année-là n'a pas abandonné sa chaire de littérature,, va de temps en temps retrouver son ami à Saint- Cyr.
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Paris, 16 juin 1853.
« Mon cher ami,
« J'ai bien besoin de respirer, et de respirer avec vous, l'air des champs.
« Je viens de donner de suite deux articles, dont l'un était en grande partie à faire, et l'autre à compléter par beaucoup d'étude (la partie scientifique de Washington). En même temps, les sujets que je traite à mon cours m'obligent à un grand travail. Je dors très-peu et tombe de fatigue ; je crains de ne pas voir lever le soleil aux Trétorières. J'y ai cependant aussi de grands projets; j'y finirai mon livre avec mes notes, et j'y écrirai le Mexique, pour obéir à Mme de Tocqueville. Mais ici, j'ai à lire au comité historique, le 1er juillet, ce rapport sur un recueil de poésies populaires françaises, qui a pris la tournure d'un ouvrage, et m'a beaucoup occupé. Je ne regrette pas de m'en être chargé, car, sans cela, ce qui peut être, je crois, un monument de l'esprit national, et une collection à opposer à celles des Anglais et des Allemands en ce genre, serait devenu en d'autres mains un moyen de publication industrielle ou, qui pis est, une collection de chansons à la gloire de l'Empire. Cela et l'article sur Cuba me retiendra jusqu'au 1 5 juillet loin
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 221
de vous. Alors, par exemple, rien ne pourra m'arrêter.
« J'ai dîné hier avec l'ambassadeur de Turquie, qui est fort belliqueux. — Mais on croit maintenant que l'empereur de Russie entrera dans les Principautés, et qu'alors on traitera. Ce qui ne me paraît pas triomphant.
« Amitiés de cœur, mon cher ami, et mille hommages affectueux à Mme de Tocqueville.
De Madame la duchesse de Mouchy à J.-J. Ampère.
Dieppe, 17 juillet 1853.
« Je vous remercie de votre lettre, cher monsieur Ampère, et je suis charmée que votre cours soit fini. Vous allez respirer à Tocqueville pendant cette chaleur si malsaine à Paris. Ce séjour de votre ami n'est pas très-loin de Dieppe : pourquoi ne viendriez-vous pas retrouver des souvenirs qui vous sont chers , et me sont bien précieux , car je n'oublie pas que c'est ici que je vous ai connu , et j'aimerais à vous y revoir encore ?
(c Vous voulez bien vous rappeler mes chants , mais vous savez qu'il y a des oiseaux qu'on appelle des inséparables: quand ils restent seuls, ils ne chantent plus.
222 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
C'est mon histoire. A Dieppe comme partout, je regarde le passé, j'en vis, pour supporter le présent. Vous ne sauriez croire combien je retrouve le souvenir de ma mère chérie, même en ce lieu. Je lis sur les visages des bonnes gens qui nous connaissaient l'étonnement de me voir dépareillée. Ils ont pitié de moi , et ils ont bien raison!
« Il faut que je vous remercie encore du plaisir que j'ai eu à relire Hilda. C'est charmant ; et puis quel style! J'aurai de la peine à aimer autant l'Amérique que cette jeune esclave.
a II y a beaucoup de monde sur cette plage. Je voulais en profiter, mais je suis un peu sauvage. Ma robe, et surtout mon chagrin, l'expliquent.
« Adieu, cher monsieur Ampère ; je n'ose pas vous demander de m'écrire souvent. Avec vous ma devise sera toujours cette célèbre
Poco spera, nulla chiede.
« N'oubliez pas cependant que je n'ai jamais trouvé personne d'aussi aimable que vous , excepté ma mère.
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 22}
De 7. -7. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Paris, 15 juillet 1853.
« Cher ami 7
« La Havane a paru ce matin , je vous porterai cela avec la Nouvelle-Orléans.
« J'espère vous trouver en plein travail, et entendre quelques bonnes lectures. Je me fais une grande joie de retrouver cette vie de Tocqueville transportée aux bords de la Loire. Nous n'aurons ni la mer ni le Capelier ; mais j'aurai de bonnes promenades , de bonnes soirées avec vous et Mme de Tocqueville , et Black lui-même sera là pour compléter l'illusion.
« Je ne sais plus rien de la politique , parce que tout le monde est absent ; mais il me semble que l'affaire s'engage plus directement entre la Russie et les puissances alliées.
« Je viens d'éprouver encore un grand chagrin: j'ai perdu Adrien de Jussieu , un ami d'enfance ; je vois chaque jour une famille désolée. Nous parlerons de lui ensemble.
« Adieu , et à bientôt.
« J.-J. Ampère. »
224 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
Après son séjour à Saint-Cyr, Jean-Jacques, repris d'un accès de nostalgie romaine, se disposait à repartir pour l'Italie, quand il apprend la mort d'Ozanam. Depuis 185 1, trois existences qui lui sont chères viennent de se rompre. C'est d'abord la vicomtesse de Noailles, souvenir vivant de l'Abbaye-aux-Bois, qui disparaît; puis l'ami d'enfance, Adrien de Jussieu, son premier compagnon de voyage, de promenades et d'études, le discret confident de ses amours à vingt ans ; savant modeste, tendre, narquois philosophe, rimeur joyeux dans sa correspondance, «Adrien, cinquième héritier de la dynastie des Jussieu, membre de cette famille de Vanteuil, d'un autre temps, comme dit Ampère, alliant la simplicité des mœurs et des vertus antiques aux plus rares qualités du cœur et de l'esprit)). Ce dernier a été prématurément enlevé aux siens il y a quelques mois , et voilà qu'aujourd'hui il faut se séparer d'Ozanam , jeune commensal de la maison de son père, dont il a protégé la carrière et va servir la mémoire en aidant à publier ses œuvres.
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Dimanche soir, 3 octobre 1853.
« La lettre que nous avons reçue ce matin de vous, mon cher ami , nous a vivement affligés. La mort de
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 225
M. Ozanam laisse un grand vide parmi les gens de talent et lés gens de bien. Que d'hommes de mérite disparaissent!
« Je ne sais si c'est parce que je commence à prendre les travers de la vieillesse, mais il me semble que tout médiocre que nous soyons , nous valons encore mieux que ceux qui doivent nous suivre.
« Je vois que votre voyage est un peu retardé , et je m'en afflige. Maintenant que vous n'êtes plus avec nous, je vous souhaiterais à Rome. Au milieu de l'effrayante accumulation d'occupations dont vous nous parlez , vous êtes en vérité trop aimable et trop bon de songer à nos lectures. Le Juif sera très-agréable à Mme de Tocqueville. Quant à un livre anglais, ce n'est qu'un besoin très-secondaire , car nous ne lisons presque jamais tout haut en cette langue. Notre plus grand besoin est d'avoir des voyages intéressants , traduits ou écrits en français.
« C'est après le départ de mon père que j'ai résolu de mettre enfin la main à l'œuvre, de cesser de fouiller dans les vieux papiers, de fermer les livres et de tâcher d'écrire.
« Je suis plein d'anxiété sur le point de savoir comment je me tirerai de cette première et décisive épreuve. C'est maintenant seulement que je vais commencer ce livre dont je parle depuis dix ans bientôt. Existe-t-il réellement? Pourrai-je le faire? Je croyais, au début , le voir
2 iG André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
clairement ; il me semble aujourd'hui que je l'aperçois au milieu d'un nuage qui s'épaissit de plus en plus.
« J'ai réuni pour ce premier chapitre, qui réellement doit être le germe de tout l'ouvrage, prodigieusement de notes, de documents, d'idées secondaires.
« Mais je vois de moins en moins l'idée neuve et mère qui doit se trouver dans cet amas de paperasses. Je me sens las d'avance.
«Je vais faire pourtant un grand effort; priez Dieu qu'il soit productif : car, en vérité , je ne sais ce que je ferais de mon temps et de ma vie si j'échouais dans cette entreprise.
« Dites-nous quel jour a paru ou doit paraître dans es Débats votre article sur M. Ozanam. Tout ce qui est écrit par vous nous plaît et charme notre solitude.
«Adieu, cher ami; encore une lettre, je vous prie, avant de quitter Paris. Surtout des nouvelles d'Italie, et pensez que nos regards vous suivent avec une affection toute fraternelle.
« Mille amitiés de cœur.
« A. DE TOCOJJEVILLE. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 227
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Saint-Cyr, ce 18 novembre 1853.
« Nous avons reçu, il y a deux jours, une lettre de Florence, mon cher ami ; je vous laisse à juger si elle a été bien accueillie.
« Mais, avant tout, que je vous dise le plaisir que nous a causé la lecture de votre article sur M. Ozanam, qu'on regrette encore bien plus après vous avoir lu. Cette notice est un chef-d'œuvre, vous n'avez rien fait de mieux; c'est intéressant, c'est touchant; le cœur et l'esprit se sont mis à l'œuvre pour produire ce petit écrit, et ont agi de concert, sans se nuire. Combien vous faites aimer l'homme dont vous parlez, et qu'on est heureux de rencontrer après soi des amis qui fassent si bien valoir votre mémoire! Vous avez beaucoup augmenté le regret que j'éprouvais déjà de n'avoir pas connu M. Ozanam, et vous me montrez que sa perte est encore plus regrettable que je ne pensais
« J'ai fini, il y a trois jours, toutes les lectures préparatoires que je m'étais imposées avant de tenter de créer moi-même quelque chose.
« J'ai renvoyé aux bibliothèques de Paris tous les livres qu'elles m'avaient prêtés, et, pour ne pas succom-
228 André-Marie ei Jean-Jacques Ampère.
ber à la tentation de lire davantage, je n'ai fait aucune demande nouvelle d'ouvrages.
<c Me voilà donc, cette fois, au bord du grand fossé!
« Vous ne vous attendez pas, sans doute, que je vous donne des nouvelles publiques ou autres. Je suis maintenant, que l'hiver a éloigné les amis voyageurs, l'homme le plus ignorant de ce qui se passe. Je vois, comme tout le monde, que les affaires deviennent graves en Orient, plus graves que je ne pensais qu'elles deviendraient, en considérant l'humeur peu guerrière des nations de l'Europe et de leurs chefs. Mais il en est des peuples et des rois comme des simples particuliers, parmi lesquels on a vu l'orgueil engagé faire battre tant de poltrons. Je ne comprends rien, je vous l'avouerai, à l'attitude de notre gouvernement dans cette question : il fait trop, s'il veut en définitive laisser écraser les Turcs, et pas assez, s'il entend les sauver. S'il veut les abandonner, après qu'ils aurontété vaincus, c'est une insigne faiblesse et une grande inconséquence; s'il veut les soutenir, il était moins dangereux de le faire quand leurs forces étaient encore entières, que quand elles sont déjà détruites.
« Je vais vous adresser cette lettre à Florence, où vous devez, me dites-vous, rester jusqu'au mois prochain. Je me doutais bien que vous trouveriez là des trésors ; Florence était, plus encore que Rome, la véritable capitale intellectuelle de la fin du moyen âge. Je vois
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 229
que vous y rencontrez, en même temps que des livres et des manuscrits, d'anciennes connaissances, entre autres cette belle fille de Goethe qui était restée brillante dans votre mémoire, et que vous revoyez vieille, blanche et malingre. Les gens qu'on revoit après tant d'années sont, comme des bornes qui vous montrent le chemin déjà parcouru , vilain spectacle ! Mais vous avez bien mieux à faire que des réflexions chagrines.
« Vous avez entrepris de traiter un des sujets les plus intéressants du monde, et vous faites ce qui était nécessaire pour le traiter avec supériorité : il y a dans cette vue de quoi vous laisser regarder philosophiquement les cheveux blancs de Mme de Goethe.
« Nous occupons toujours agréablement notre imagination du voyage d'Allemagne. De plus' en plus acharnés à l'étude de la langue , nous avons repris ce cuistre joufflu notre professeur. C'est décidément un idiome abominable.
« Adieu. Mille amitiés très-tendres du ménage.
« Vous avez beau vous en aller au bout du monde, ma pensée vous ramène sans cesse près de nous.
« A. DE TOCQUEVILLE
2 30 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
Souvenirs écrits à Rome en 1861. — « En quittant Tours, où j'avais passé avec Tocqueville la fin de l'automne, je me rendis d'abord à Florence. Là je vous manquai de quelques jours ; mais ta famille vint bientôt à Rome. J'allai la recevoir chez Cerni, place d'Espagne. Une semaine plus tard elle s'établit via Babouino, dans un appartement plein de meubles dorés, de lustres et de glaces, splendeurs qui faisaient sourire ces dames, parce qu'on y manquait du nécessaire. La via Babouino, malgré sa physionomie insignifiante et son nom grotesque, est une de celles que j'aime le mieux ici. C'est là, en face de l'église grecque, que demeurait Mmc Récamier en 1823. J'y ai vécu avec Ballanche, le plus ancien ami de mon père qui m'avait tenu sur ses genoux à Polémieux, avec Dugas-Montbel, le duc de Laval^ si bon pour moi, Guérin, Léopold Robert, Schnetz, Delécluze, etc.
« Mlle Amélie, devenue veuve de M. Lenormant, était là aussi ; elle et moi sommes à peu près aujourd'hui les seuls débris de cette Abbaye-aux-Bois alors transportée en Italie, abbaye qui fut ma famille , ma patrie pendant près de trente ans.
« De cette année 1853 à 1854 datent les véritables souvenirs de mon intimité avec M. et Mme C¥*\ Je prenais déjà un grand plaisir à me réunir à eux, leur cordialité faisait tout pour m'attirer ; ils accueillaient mes amis comme les leurs, et recevaient avec une bonté par-
faite ce pauvre Alexis de Jussieu, que j'avais trouvé sur le bateau à vapeur , venant à l'étranger, selon son habitude, chercher la fortune sans la rencontrer, Alexis, toujours bon, expansif, facile, d'une faiblesse de cœur souvent mal placée, mais généreuse. En l'entretenant alors de ce temps du Jardin des Plantes où s'était passée notre enfance, de nos camarades dispersés ou disparus, je pouvais parler avec lui de mes relations nouvelles; jouissant de tout avec une sérénité que je ne connaissais plus depuis longtemps, je ne songeais qu'à la nature, aux arts, à étudier à fond l'histoire romaine, tout en m'occupant de la Renaissance. »
D'Alexis de Tocqueviile à J.-J. Ampère.
Saint-Cyr, janvier 1854.
ce Ma femme , cher ami , voulait absolument remplir ses huit pages et ne me laisser rien , tant elle prenait goût à la conversation ; mais je réclame ma part. Comme, en mari discret, je n'ai pas lu sa lettre, je ne sais ce qu'elle contient ; mais j'imagine qu'elle vous donne des
232 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
nouvelles de nos santés et de notre genre de vie. Je ne vous en parlerai donc pas. J'ajouterai seulement, quant à mes travaux, que cette fois je suis entré en plein dans mon sujet.
« J'ai fait, ou plutôt ébauché, le premier chapitre du livre , celui dont l'objet est de montrer quel a été le but véritable de la Révolution ; quels sont les traits particuliers qui caractérisent cette révolution parmi les grandes agitations des hommes. J'ai déjà entamé le second chapitre , où je vais rechercher ce qui fait que cette révolution générale a commencé en France plutôt qu'ailleurs ; ce qui lui a donné, chez nous, les traits particuliers qui la distinguent, au milieu de toutes les révolutions qui sont sorties d'elle.
« C'est un grand sujet; mais qu'il est difficile! De temps en temps , je me sens aussi content de moi-même et aussi charmé de mon œuvre que pourrait l'être un sot, ce que j'espère pourtant ne pas être. Dans d'autres moments je suis au fond d'un abîme de désespoir. C'est dans ce chapitre que se place le produit de l'immense travail entrepris depuis un an; cette montagne de notes m'accable et m'étouffe. Je ne sais comment m'y prendre pour choisir entre tous ces faits et pour en faire sortir les idées générales qu'ils renferment. Je suis tenté de dire, comme ce pauvre Chénier: «Il y a pourtant là quel- « que chose. »
« Vous ne m'avez jamais plus manqué. C'est à pré-
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 2 3 $
sent que j'aurais sans cesse un conseil à vous demander, sans cesse à vous prier de me dire le point précis où les faits cessent d'intéresser pour fatiguer l'esprit du lecteur, ce qu'il en faut mettre pour faire comprendre les idées générales, ce qu'il y faut mêler d'idées générales pour qu'ils fassent réfléchir. Tout l'art est là , et vous êtes un de ses maîtres !
« Je ne suis pas le seul qui soit content de votre beau et bon travail sur la vie de M. Ozanam. Corcelles m'en a écrit l'autre jour; il était charmé : en lui, l'homme de goût, le libéral ; et, ce qui est plus rare , le catholique, étaient satisfaits. Je vous fais connaître ce suffrage parce qu'il compte.
« Écrivez-nous, cher ami: vos lettres, qui nous sont agréables à recevoir partout, réjouissent ici notre solitude.
<( Je finis, mais non sans vous embrasser deux fois en l'honneur du jour de l'an.
« Alexis. »
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqucville.
Rome, 19 mars 1854,
«Je serai bien heureux de vous retrouver en Allemagne. Ce voyage aura un intérêt fort actuel , car ce pays
^34 André-Marie et Jean- Jacques Ampère,
me paraît destiné à jouer un rôle important dans les événements qui se préparent et dont l'attitude que prendra surtout l'Autriche déterminera, je crois, en grande partie le caractère. Les symptômes des terreurs parisiennes que vous me signalez m'arrivent ici de tous côtés, et, comme vous, je les trouve une bien juste expiation pour ceux qui ont voulu le repos à tout prix et qui sont fort étonnés des chances d'agitation qu'ils se sont données. Les Français passent pour le peuple le plus brave de la terre; mais c'est aussi le plus capable défaire, par excès de peur, d'énormes sottises. Dieu veuille qu'il retrouve un jour ses qualités naturelles ! Cette alliance anglofrançaise est une chose bien étrange : d'un côté on semble oublier complètement le passé, et de l'autre glisser bien légèrement sur le présent. Tout cela est-il sincère? Peut-il être durable? Ou, si c'est un jeu joué, qui est-ce qui se moque ici de l'autre , comme dit Figaro ? En attendant, le présent étant , je cherche dans le passé le sentiment du beau, dont je veux essayer d'écrire l'histoire. Ces jours-ci j'ai fait une excursion qui m'a reporté au milieu des monuments les plus anciens qui soient probablement en Europe, aux murs appelés cyclopéens, d'une ancienne cité pélasgique. Ceux d'Allatri sont au nombre des débris les plus imposants que j'ai eu l'occasion de contempler. Des restes semblables se trouvent en Grèce et en Asie Mineure; on ne peut les attribuer qu'à ce peuple de Pélasges , déjà disparu quand corn-
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 2} $
mence l'histoire grecque , et dont on ne connaît ni la langue, ni la religion, ni les lois. Quelle chose singulière qu'un peuple capable de bâtir de telles fortifications pour défendre des villes considérables, n'ait laissé que cette trace solitaire, mais gigantesque! Cette course dans les montagnes du pays des Volsques et des Herniques , habitées par des populations que le contact des étrangers n'a pas modifiées, m'a extrêmement intéressé.
« Toute la terre semble s'être donné rendez-vous à Rome cette année; ce n'a été que bals, concerts, routs, l'un entraînant l'autre, et les invitations amenant les invitations. Je respire un peu depuis le carême et me hâte d'oublier tout cela : car une voiture vous mène en une heure au désert , dans cette campagne de Rome qu'on préfère presque à Rome même ; j'y passe la moitié de mes journées, ce qui fait un peu de tort aux bibliothèques.
« Adieu; nous avons devant nous l'Allemagne et un hiver de Paris ensemble, avec nos bons amis : Beaumont et Corcelles. Celui-ci est bien heureux de n'être pas au Vatican : car il serait exposé à rencontrer chez Sa Sainteté M. de Saint-Arnaud, qu'on attend pour demain, venant prendre la bénédiction du pape avant sa croisade pour les Turcs. Tout ce qui se passe est si plein de bizarrerie ! Heureusement la place me manque ; ainsi point de commentaires.
a Je veux seulement, madame, mettre sous votre
2^6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
protection (car je n'ose solliciter directement l'académicien) Lavergne, qui se présente à l'Académie des sciences morales et politiques, et qu'en bonne conscience je crois un esprit supérieur à ses concurrents. Cela dit, j'y joins de bien sincères amitiés pour vous, madame, et pour Alexis l'expression de ma vive et tendre affection.
« J.-J. Ampère. »
De M. de Sacy à J.-J. Ampère.
Paris, 15 avril 1 8 ç 4.
« Mon cher ancien camarade,
« Eh bien! voilà ce que c'est que d'être un coureur, un vagabond, un juif errant. Vous n'aurez pas le plaisir de voter pour moi à l'Académie française, ou de me refuser votre suffrage si vous jugez que des articles de journaux ne sont pas un titre suffisant d'académicien. Comment ! il y a deux places vacantes à l'Académie, et vous ne viendrez pas pour vous procurer la jouissance de voir en suppliants à vos pieds deux grandes puissances : un évêque et un journaliste, ce dernier bien déchu, il est vrai ? Voyons ! m'auriez-vous donné votre voix, monsieur ? J'ai écrit autant que saint Thomas d'Aquin. Je pourrais
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 257
former de mes œuvres quelque chose comme trente volumes in-folio imprimés à deux colonnes. N'est-ce rien ? Sans compter que j'aime les lettres de tout mon cœur, et que je donnerais mes trente volumes pour un petit morceau bien simple, bien délicat, comme il en est sorti de votre plume. Hélas! je sais bien qu'il ne restera pas une ligne de moi; et, ce qui est pire, tout ce que j'aimais, tout ce que j'ai défendu pendant mes belles années, a péri. Aujourd'hui me voilà presque vieux, fatigué, épuisé, avec des yeux détestables qui me refusent le plus souvent leur service. Je demande à me reposer dans un fauteuil d'académicien. Allez, cène sera pas pour longtemps: ma santé est pitoyable! Ne voyez-vous pas comme je suis voûté ? comme j'ai la voix cassée ? Ne craignez pas qu'une fois nommé j'entonne le Gloria in excelsis en Sixte-Quint. Non, non, ancien camarade, je resterai toujours un pauvre diable de journaliste, n'en pouvant plus, écrasé par les événements et par une santé débile, mais heureux et fier, je l'avoue, d'être devenu votre confrère.
« Voilà une lettre qui ne sent pas trop le candidat. Vous la pardonnerez à notre vieille familiarité.
<( Oui ou non, vous savez bien que je suis et que je serai toujours votre très-cordial ami et serviteur.
« De Sacy. »
238 André- Marie et Jean-Jacques Ampère.
Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « C'était le temps des excursions étrusques, des visites archéologiques aux ruines, aux murs pélasgiques , le moment des piqueniques dans la campagne romaine, avec Mme Sartoris et sa sœur Fanny Kemble1, surnommée le Turban à cause de l'abus qu'elle faisait de cet ornement.
« Sur la via Appia, par un jour splendide, devant les montagnes revêtues de leur brillant azur, les promeneurs descendaient de voiture sur ces dalles antiques, et parmi les tombeaux (les tombeaux étaient encore pour nous des objets qui amusaient notre curiosité).
« La première fois que nous rencontrâmes l'abbé Aulanier, ce fut sur cette route ; il s'y trouvait avec des amis communs et m'aborda sans préambule, en me disant: « Cette campagne est belle, mais j'aime encore mieux les environs de Ninive. » Ce début m'étonna : j'y crus apercevoir une envie un peu pressée de poser pour un grand voyageur ; son ton doucereux, ses déclarations de tendresse exagérées, ne me plaisaient guère; cependant je ne tardai pas à me sentir attirer vers lui, quand je fus accoutumé à ce qui me choquait d'abord. Mais, sous le rapport de la science et des sentiments, nous lui prê tâmes tous, pendant quelques années, une perfection idéale dont il fallut terriblement rabattre. On l'appelait alors en riant le Dictionnaire passionné, faisant du même