Mm0 Butiler, fille de l'acteur Kemble
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coup aliusion à son érudition et à ses protestations d'amitié exaltée. Nous visitions les catacombes de Saint- Alexandre avec de Rossi. Visconti nous accompagnait à Ostie : là on conduit tout d'abord les étrangers à cette place où saint Augustin reçut le dernier baiser d'adieu de sainte Monique. Pour assister aux fouilles dirigées par l'antiquaire romain , nous partîmes un matin en nombreuse compagnie. Schnetz et quelques artistes étaient de la partie. Un déjeuner, préparé par les soins de Mme C¥**, attendait les voyageurs : j'entends encore les vives saillies de ces dames provoquées par la munificence toute italienne d'un certain grand seigneur, principe de ***, qui dans un élan de générosité déclare tenir absolument à fournir quelque dolci à ce repas champêtre. « La brioche manque, je l'apporterai. » Effectivement, après l'avoir commandée pour le compte de Mme C**% chez son pâtissier, il l'apporta. De ces épisodes comiques, de ces gaietés d'enfants heureux , je me souviens beaucoup mieux que des antiquités d'Ostie...
« Ce matin je me suis mis à avancer au hasard, à rôder autour de la place du Peuple , quartier le plus antiartistique de Rome; mais dont j'avais fait le centre de ma vie, à côté de mes amis : la via Babouino, le palais Gaetano, s'offraient subitement à moi et m'envoyaient au cœur toutes les douceurs d'un passé perdu.
<c Au Corso , en face de la place Colonne, je revoyais
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la fenêtre où nous avions tous livré si joyeusement une bataille de bonbons et de fleurs pendant la semaine du carnaval. Pour ta mère, le plus gentil bouquet de la fête c'était toi déguisée sous le bonnet de la nourrice bourguignonne, avec ta cape rouge et tes souliers à bouffettes. A Ripetta je reconnaissais l'appartement des Bertin. Puis, gagnant la promenade des bords du Tibre, j'aperçus le grand pin parasol qui s'élève à mi-côte du Monte Mario , à la villa Mélina, cet endroit de la colline où la voiture s'arrêtait pour laisser aux promeneuses le temps de jouir de la vue. Je passai devant Saint-Jean de Latran , où nous ramenait si souvent le coucher du soleil à Y Ave Maria; puis je voulus aller à la villa Albani m'asseoir sous le portique de marbre , aux pieds de l'Agrippine. Dans une des salles du Casino, je contemplai longtemps ce petit bas-relief d'Orphée , chefd'œuvre de l'art antique, devant lequel nous revenions toujours avec attendrissement.
« A la fin de cette journée je repris lentement le chemin du Capitule , où je suis logé , en traversant le Forum", si souvent visité , raconté à ceux que j'aimais , et je gravis la roche Tarpéienne pour rentrer dans ma chambre solitaire.
« Dans les jours rigoureux de l'hiver, Saint-Pierre était la seule promenade qui fût permise. Celle-ci me plaisait beaucoup, car ce lieu est intéressant par tous les
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temps: admirable quand la clarté l'inonde, et magnifique encore sans l'éclat du soleil. Nous entrions par la porte de côté, en soulevant une lourde portière. Je vois le bénitier où l'on trempait ses doigts; voilà les bobèches allumées autour du tombeau de l'Apôtre, où chacun allait s'agenouiller et faire une courte prière.
« J'y ai prié aussi; mais quelle différence entre la foi profonde , simple et soumise, que j'avais sous les yeux , et la mienne !
. « Au nombre des relations intimes que nous retrouvions le soir chez Mmc C*** étaient M. Barbet de Jouy; homme de cœur, doué d'un sentiment exquis pour l'art, sa femme, excellente et fidèle amie, le jeune Geoffroy- Saint-Hilaire, M,le de Stamp, la naïve Danoise; Janina, si originale dans son culte inexorable, et militant pour la vérité, qui lui faisait mépriser absolument le qu'en-dirat-on. La physionomie de cette aimable fille rappelait celle du phoque; son esprit réjouissait parfaitement notre compagnie lorsque sa franchise ne la consternait pas trop.
« Je me souviens d'un certain « pas tant que vous « croyez » que son flegme du nord répondait à toutes nos questions.
« Madame votre mère, lui disait-on, paraît aimer
« beaucoup les arts. — Pas tant que vous croyez, bien
« plus les artistes que les arts. »
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« A l'arrivée du courrier, elle apprend un jour en notre présence la mort d'une tante. « Ah, mon Dieu ! voici « qui va vous faire bien du chagrin ! » observe Mme L**\ « — Pas tant que vous croyez: j'ai tant de parents! »
« Un jour, dans le salon de la via Babouino, son père, le baron de Stamp , vermeil comme une peau rouge , sous des cheveux d'un blanc de neige , peu versé dans l'idiome français, s'embrouilait, s'agitait en essayant imprudemment la description de son pays. L'assistance, mal à l'aise, cherchait à tendre une perche hospitalière au malheureux naufragé, tandis que sa fille, stoique, d'un imperturbable sang-froid, au beau milieu de cette laborieuse narration, s'écrie tout à coup : « Oh! je vois « bien que j'ai trop vanté] le génie de mon père, il « n'a que celui des jardins.... »
« Adieu, dit Janina à ses amis en quittant Rome, je « vous aime, et me rappellerai de vous longtemps; mais « toujours, je n'ose le promettre. »
«Ce caractère, où l'affectation n'entrait pour rien, nous intéressait.
« Le 4 mai , entraînée par une ardeur voyageuse , ta famille quittait Rome pour retourner en France par la route la plus longue. »
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De J.-J. Ampère à Madame C*"\
Rome, 18 mars 1854.
uMerci mille fois, madame, d'avoir rempli votre promesse.
« Franchement, malgré les charmes de Venise , j'apprends sans regret que vous allez directement à Côme, la ligne droite étant la meilleure quand il faut avant tout ménager une santé délicate.
« A mon tour, je vous donnerai des nouvelles de M. C***, avec qui, grâce à l'aimable idée de nos jeunes amis, Gumery, Baudry, etc., nous avons passé une dernière journée à la villa Pamphili. Après déjeuner , il a été fort question des absentes. Depuis ce moment, qui continuait encore un peu les bonnes habitudes de la rue Babouino, nous sommes, Hébert et moi, comme des corps sans âme ; nous faisons peine à voir dans son atelier, tandis que la charmante petite figure de Crescenza semble toute triste aussi d'être, loin de vous.
« Aujourd'hui, il y a eu béatification d'une Française; en bon compatriote, j'ai assisté à cette cérémonie, qui avait un peu, comme toujours, l'inconvénient de rappeler certaines solennités plus profanes. Cependant, le fond de l'église Saint-Pierre illuminé, le moment où le portrait de la sainte s'est dévoilé, où l'on s'est mis à genoux en
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chantant le Te Deum, et où le canon de Saint-Ange a retenti, ce moment a produit un grand effet.
« Votre humeur contre les Étrusques ne m'a point indigné, et je l'ai trouvée très-piquante et très-gaie. S'il s'était agi d'antiquités égyptiennes, je n'aurais pas pris la chose si philosophiquement.
« J'ai ravi Y Académie en faisant part à ceux qui composaient la partie de Frascati des gracieux souvenirs que vous avez bien voulu conserver de cette charmante promenade. J'ai donné, comme vous le faites, une place à part à Hébert dans ces souvenirs ; il en est digne.
« Notre course à Véies a été retardée jusqu'ici par la santé de l'abbé Héry, mais nous partons sans faute demain matin. Je dirai à cet aimable abbé que vous parlez de lui, et cela lui sera fort agréable.
« Je ne sais point de nouvelles que vous n'ayez apprises par les journaux. L'Académie française va nommer ou a déjà nommé Mgr Dupanloup et M. de Sacy, un évêque et un journaliste. Ce sera, je crois, deux beaux choix. Valto personnaggio qui figure dans un certain dossier vient d'échouer à l'Académie des sciences.
« Le cardinal Lambruschini est mort, et, le cardinal Antonelli, qui n'est que diacre, va se faire prêtre pour hériter de quelques postes dont le défunt était investi.
« J'espère que vous avez été contente de Pérouse et d'Assise et que Mlle Madeleine a été le modèle de la
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voyageuse, recueillie et silencieuse; qu'elle n'aura pas laissé trop bruyamment se trahir ses impressions.
« Je regrette bien de n'avoir pas été enlevé. Peut-être le tête-à-tête prolongé de la route m'aurait-il fait faire quelques progrès dans les bonnes grâces de cette mademoiselle, en attendant qu'elle puisse apprécier les vieux académiciens comme ils le méritent.
« Présentez,, je vous prie, à Miae L*** nos affectueux hommages, et recevez l'expression particulière du sentiment d'attachement bien vrai que j'ai pour les trois générations delà rue Babouino.
« J.-J. Ampère. »
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Saint-Cyr, 20 mai 1854.
« Je veux d'abord vous parler de ce qui m'intéresse par-dessus tout, du voyage d'Allemagne.
« Si je ne vous savais depuis longtemps le meilleur et je plus aimable des amis, votre lettre dernière nous l'aurait appris, et la façon dont vous faites dépendre vos projets des nôtres nous touche plus que je ne puis le dire.
« Je ne veux pas cependant accepter la chose préci- ". 14.
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sèment dans les termes où vous l'offrez. Sérieusement, vous nous affligeriez si nous nous apercevions que vous avez sacrifié vos affaires à notre plaisir.
« Nous avons gardé, comme programme, les deux séjours de Bonn et de Dresde. Nous comptons donc nous rendre à Bonn vers le 1 5 juin et y rester au moins jusqu'au 1 5 juillet.
« Je veux vous parler de la séance académique. Vous savez déjà par les journaux que l'évêque d'Orléans et Sacy ont été nommés : le second a passé sans obstacles; mais le premier a été l'objet de l'opposition la plus vive de la part des amis du gouvernement. Il était amusant de voir l'agitation de Nisard et de Sainte-Beuve; le dévouement moins actif mais non moins sincère de Lebrun et de Mérimée; et enfin, le petit troupeau famélique que vous connaissez marchant sous la conduite de ces bergers. On n'a pu déterminer personne de marque à se mettre sur les rangs contre l'évêque, de sorte qu'on s'est borné à tâcher de rendre l'élection impossible. Ils ont réuni treize voix dans ce but, ce qui est plus que je ne croyais, et leur but a failli être atteint par le retard de deux des nôtres, qui, pleins d'ardeur cependant, ne sont arrivés qu'à trois heures passées. Enfin nous l'avons emporté du premier tour, et nous nous sommes réjouis de ce petit succès, puisque nous n'avons pas de plus grandes victoires.
« Ce qui me chagrine, c'est que je n'aurai rien à vous
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lire. Il y a presque un demi-volume de fini. Tous les chapitres en sont bâtis, mais deux mois de travail au moins seront encore nécessaires pour que l'ouvrage soit présentable. Nous nous bornerons donc, en Allemagne, à deviser révolutions et surtout révolution française chez les Allemands.
(.< Adieu, bien cher ami.
« A. DL TOCQUEVILLE
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Bonn, ce 21 juin 1854.
« Mon cher ami,
« Nous avons loué hier un petit appartement meublé situé près du Rhin et en face du jardin de l'Université, dans Coblentzer strasse ; je n'ai pas besoin de dire à un vieil habitant de Bonn comme vous où cela se trouve.
« Nous aurons là une promenade charmante, à notre porte, et du bon air. Si ma femme se sent bien remise au bout de cinq à six semaines, peut-être irons-nous à Heidelberg et à Francfort; dans le cas contraire, j'irai sans elle ; car, ayant entrepris ce voyage dans un but sérieux , il faut sacrifier tout à l'utile, et l'utile me paraît être de visiter plutôt deux ou trois lieux où j'aurai le
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loisir d'étudier bien à fond les hommes et les choses que de parcourir superficiellement beaucoup de pays.
« Nous avons eu hier une aventure qui nous a précipités tout à coup en pleine société allemande et universitaire. J'avais été le matin faire connaissance avec l'aimable et bon Brandis. Là, j'apprends que Bunsen, se rendant à Heidelberg, vient de descendre chez lui, reste un jour, et part le lendemain. Brandis nous presse de venir, ma femme et moi, passer la soirée avec lui. J'accepte, me figurant qu'il s'agit d'un petit comité : c'était l'Université en masse; les femelles aussi bien que les mâles. A neuf heures il a fallu s'attabler à un immense souper, où nous n'avons touché à rien, mais où les indigènes ont mangé comme des Allemands du XVIe siècle.
« Tout ce monde-là a été d'une amabilité extrême, mais on nous a présenté successivement tant de personnes que nous étions étourdis en sortant et que nous avions la tête pleine d'un chaos dont nous n'avons jamais pu sortir depuis. J'espère que peu à peu nous nous débrouillerons et arriverons à nous faire une idée claire de toutes ces physionomies et de tous ces noms. En somme, nous avons été enchantés de notre soirée. Je vais tâcher maintenant de revoir tous ces gens-là et de tirer d'eux tout ce que je pourrai. Mais quelle misère de ne pas savoir la langue! car en être au point où j'en suis , qui consiste à déchiffrer assez aisément une page
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 249
allemande, c'est n'avoir encore qu'un instrument de travail propre à rien. Aussi, vais-je m'appliquer à le perfectionner.
« J'ai été frappé de ce que vous me dites sur la difficulté que vous trouvez maintenant à causer avec des Anglais. Que cela est vrai pour moi aussi! et combien nos manières de sentir restent semblables, malgré le temps et l'espace. Cette complète sympathie qui existe entre nous sur toutes les choses principales est, en vérité, une consolation qui m'est précieuse : car au fond je suis bien triste. Je ne puis changer cette manière d'être en changeant de lieu et j'éprouve qu'on quitte plus facilement la France que les pensées qu'elle a fait naître. Ce temps, quoi qu'on fasse, est lourd à supporter; le même événement qui a ôté un homme comme moi à la vie active, lui a enlevé en partie les moyens de se passer d'elle. Quel courage ou quel plaisir prendre à écrire, en effet, quand on sent que le public échappe et qu'on reste presque seul avec des opinions et surtout des passions qu'il abandonne. Mais que faire? Le mieux est donc de n'en pas parler, à moins qu'on ne rencontre un ami de votre espèce, espèce rare assurément.
« Adressez votre première lettre à Bonn, où nous sommes pour plus d'un mois. Adieu, mon bon ami; je vous embrasse.
« A. DE TOCQUEVILLE
2 jo André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Au milieu de juillet, je suivis Hébert à Subiaco, lieu sauvage où l'artiste poëte aimait à aller chercher des modèles. Ce fut pendant ce petit voyage, sur la route de Tivoli , tandis que les chevaux se reposaient, que je lus à Hébert, au pied de la cascade, les premières lignes de YHistoire romaine à Rome ; il me dit alors franchement que mon tableau de la campagne romaine le laissait froid. Cette critique m'a été fort utile : sans elle je n'aurais pas pris, dès le principe, le ton qui convenait à ma composition, et tout l'ouvrage s'en serait ressenti. En descendant du rocher de Subiaco, je revins à Rome passer encore quelque temps, attendant le signal de Tocqueville pour aller le rejoindre en Allemagne. Sa santé et celle de sa femme, toujours chancelante, retardèrent notre rendez-vous, et ce ne fut qu'au mois de septembre que j'allai le retrouver à Wildbad.
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
vienne, Ier septembre 1854.
(( N'était le bras de Mnie de Tocqueville, mon cher ami, et les contrariétés que ce malheureux et douloureux rhumatisme a apportées à votre voyage, je serais
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au comble de la joie. La course ensemble dont vous me parlez, la visite à Heidelbergetà M. Bunsen, est ce que j'aurais pu rêver. Ne vous tourmentez point à mon sujet. Je suis parti de Rome le jour où j'ai eu terminé mon travail, mais pas un jour avant. M'arrêter un instant dans une université allemande pour me mettre au courant des travaux récents de ce pays, des publications qui se rapportent à mon sujet, me sera très-utile, et nulle part je ne puis le faire plus vite qu'à Heidelberg, où M. Bunsen sera un centre qui abrégera la besogne, et me mettra de suite en contact avec tout le monde. Il est vrai que ma passion pour Rome m'y aurait peut-être fait rester encore sans motif sérieux, ce qui aurait été une sottise, cet été (choléra à part) étant un des plus malsains qu'on y ait vus depuis longtemps. J'y devenais un phénomène : non-seulement il n'y avait plus d'étrangers, mais parmi les Romains tout ce qui pouvait fuir avait décampé.
« J'ai vu Ancône, Trieste, que je ne connaissais pas. Le chemin de fer qui traverse la Styrie est une ravissante promenade, et le passage du Semmerin une merveille, où l'industrie et le pittoresque se rencontrent comme peutêtre cela ne leur est arrivé nulle part. De plus, je viens d'aller à Pesth voir les Madgyars. J'ai trouvé là dans le musée, en bijoux, parures, armures, etc., toute l'expression artistique de cette curieuse renaissance transportée d'Italie en Hongrie au XVe siècle par le roi Mathias Corvin, ce qui est un des épisodes les plus eu-
2$ 2 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
rieux de mon sujet. Vienne même a des collections qu'il était bon pour moi de revoir en ce moment; je ne regrette donc pas la route la plus longue. Probablement ce qui augmente un peu l'enchantement de tout cela, c'est la perspective de vous embrasser dans quelques jours.
« Voici mon itinéraire. Je pars demain dimanche à sept heures du matin par le bateau du Danube. Je serai mardi soir à Ratisbonne. De là, à Nuremberg, une des villes d'Allemagne qui a reçu les influences de l'Italie. Ainsi je pourrai être d'aujourd'hui en huit à Francfort. Ne vous pressezpas si vous, ou Mme de Tocqueville, étiez malade.
« Je suis accoutumé àm'établir et à travailler partout. Si par impossible vous étiez encore arrêtés en route, j'aurais un grand regret, vous aussi un peu, j'espère, mais vous ne pourrez avoir aucun remords. Mille bien tendres amitiés au ménage.
Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Au retour de ce voyage d'Allemagne, pendant lequel j'avais poursuivi vainement mon cher de Tocqueville, je m'arrêtai avec lui un instant chez son père, aux environs de Compiègne (ce fut à Clairoix que j'écrivis le premier article de mon Histoire romaine dans la Rem des Deux-Mondes) , avant de revenir à Paris prendre mes quartiers d'hiver
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et travailler à la publication des œuvres d'Ozanam. Je faisais là une bonne action, j'obéissais à mon cœur en m'occupant de la mémoire d'un homme éminent, mais cela aurait pu se faire l'été suivant, et il y aurait eu dans ma vie de bien heureux souvenirs de plus.
« Emprisonné dans la rue de Fleurus, je perdis ainsi une saison dont j'aurais pu jouir à Rome. C'eût été autant de gagné pour les progrès d'une intimité précieuse avec les tiens, et je n'aurais pas le regret d'en avoir goûté la plénitude si tard. »
A la fin de l'automne, Jean-Jacques rentre à Paris, laissant M. de Tocqueville à Clairoix, où il va passer l'hiver pour ne pas exposer sa poitrine délicate au climat trop rigoureux de sa chère Normandie.
DeJ.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Mardi matin 1854.
« Cher ami, l'ouverture de mon cours a été fixée au 6 décembre ; très-heureusement, car mon travail avec Mmo Ozanam avance lentement. Ce travail minutieux est fort difficile, précisément par la conscience qu'on apporte à n'y rien mettre du sien. Il serait beaucoup plus aisé et plus rapide si l'on se donnait un peu de li- 11. 15
berté. Du reste, il me fournit à tout moment l'occasion d'admirer, dans l'auteur de ces leçons, une vigueur extrême d'expression et un mouvement de pensées que nous tenons à conserver, en le dégageant de quelques négligences.
« Tout en faisant ce travail, je classe pour mon cours l'effroyable masse de petits papiers qui s'y rapportent.
« J'écrirai à Compiègne une petite introduction pour le premier volume de l'œuvre d'Ozanam, et je causerai avec vous de mon cours ; j'espère vous trouver en pleine composition.
« J.-J. Ampère. »
De 7. -7. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Dimanche, 17 décembre 1854 .
<( Cher ami, le grand événement a eu lieu, et, malgré la concurrence que me faisait une séance de l'Académie où parlaient Mignet et M. Guizot, la salle était plus que pleine. Les dames n'ont pu tenir toutes dans l'enceinte qui leur était destinée; quelques-unes se sont réfugiées chez les gentlemen.
« Je me suis lancé assez résolument dans mon nouveau système. J'ai parlé à l'auditoire; j'ai tâché de eau-
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ser avec lui. Il m'est revenu qu'on avait remarqué ce changement. M. Hochet, un des adversaires de ma première manière, m'a dit que c'était ma meilleure leçon. Voilà ce que c'est que de passer, auprès de chers amis, quelques jours à la campagne, d'avoir de bonnes conversations et d'écouter de belles lectures. Cela électrise et l'on se tire d'affaire devant le public. Je pense déjà au jour où je retrouverai tout cela, et surtout la suite des chapitres. Je souhaite que tout le reste vaille ce que j'ai entendu. Ce sera un fameux livre, allez! C'est du moins ma conviction, très-arrêtée, et on ne m'ôtera pas de l'idée que je m'y connais un peu.
« Adieu; je demande des nouvelles du bras de Mme de Tocqueville. Mille amitiés.
« J.-J. Ampère. »
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Vendredi matin 1854.
« Je vous écris deux mots, mon cher ami, tout en préparant mon cours, qui réussit mieux que jamais, grâce au parti que vous m'avez fait prendre.
« Confiîeor quia peccavi : j'ai égaré, hélas ! que d'égarements dans ma coupable vie ! la note des livres que
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vous voulez que je demande aux bibliothèques, renvoyezla-moi le plus tôt possible. En même temps, donnez-moi des nouvelles de vos travaux et des rhumatismes de Mme de Tocqueville.
« J'ai vu hier Mmc Fillimore, qui dit avoir une cassette précieuse où elle met vos lettres.
« Voilà Baour-Lormian mort. Il me semble que si l'on nomme, avant et après M. de Broglie, les deux candidats littéraires qui se partageront à peu près également les voix cette fois-ci, on fera sagement ; mais, il faut que le duc de Broglie se présente, et, quoi qu'en disent Cousin et M. Pasquier, je n'en suis pas absolument sûr. Rencontrant l'autre jour un ami de M. Falloux, j'ai dit que celui-ci ferait bien de ne pas mettre dans l'embarras M. de B. en faisant une démarche aujourd'hui à l'Académie. J'espère qu'on le lui aura redit; du reste, point de nouvelles.
« A bientôt; mille bonnes amitiés.
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Ce samedi 1854.
« Mon cher ami, nous avons été enchantés de ce que vous nous dites du Collège de France. C'était un
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peu difficile de modifier une ancienne méthode, et je n'étais pas sans inquiétude sur le résultat de l'entreprise ; bien que je vous eusse conseillé de la tenter. Mais l'esprit vigoureux et souple à la fois change facilement d'attitude à tout âge. Maintenant que vous venez d'entrer dans la voie du lais s er~ aller , continuez à y marcher et votre succès grandira à mesure que vous y ferez des progrès.
« Je vous renvoie la note que vous avez perdue ; je vous prie très-instamment de ne pas l'égarer une seconde fois, parce que je viens de passer une demi-heure à la rechercher dans mes vieux papiers. Vous êtes en vérité un grand pécheur.
« A. DE TOCQUEVILLE
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Mardi matin 1855.
« Voilà enfin le temps qui semble s'amollir ; je voudrais bien, cher ami, qu'il s'adoucît tout à fait, un peu pour moi, beaucoup pour vous.
«■ J'ai repris ma vie de coureur, mais toujours craignant le mal de gorge; bien décidé cependant, s'il
est possible, à faire mon cours deux fois par semaine, pour ne pas provoquer la clameur du pouvoir.
« Nous avons fait notre triste élection à douze voix seulement de minorité. J'ai entendu le discours, étant du bureau; on peut être indiscret sous le sceau de l'amitié et à distance. Le discours de Berryer m'a paru plus sage que brillant : l'éloge de la légitimité y est très-explicite, mais amené naturellement par l'histoire de la royauté de Saint-Priest. S'il le dit comme il peut dire, le discours pourra faire de l'effet, mais il en a besoin. Pour Salvandy, il a comme toujours des traits heureux, des développements un peu longs, des choses risquées. Son ardeur de néophyte l'avait entraîné si loin que, dans un passage, M. Guizot a réclamé pour 1830, et dans un autre, nous tous, contre une espèce de justification des ordonnances.
« M. Thiers, que le sort, dans sa malice, avait aussi nommé de la commission, s'est excusé; la complication eût été trop complète ! Pendant ce temps-là, Pongerville admirait, et, le lendemain de son élection, il était à l'Académie des inscriptions, à côté de M. Guizot, pour porter au ministre l'annonce de son élection. M. de Salvandy a, du reste, promis des suppressions. Scribe lui disait : « Votre discours est une ville où il y a de « beaux palais, mais ils sont trop cachés par les mai- « sons. y>
« Rien de nouveau ici que les bruits de départ pour
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la Crimée qui commencent à reprendre consistance. « Adieu, mon cher ami; mille amitiés de cœur.
« J.-J. Ampère. »
D'Alexis de Tocqueville à J.-J, Ampère.
Paris, ce samedi matin 1855.
« Je vous envoie, mon cher ami, la notice en question. Soyez l'arbitre absolu de son sort, décidez et tranchez. La famille Lepeltier, qui me l'a demandée, désire la Revue des Deux-Mondes; mais peut-être qu'il y aurait un peu de prétention à mettre ce petit écrit dans la Revue? — Je n'en sais rien. J'ai fait ce portrait aussi rapidement que vous dessinez les vôtres, en deux heures, mais non pas avec la sûreté de main que le bon Dieu et l'expérience vous ont donnée en ce genre. Dans ce qui est la peinture de l'homme moral que j'avais à représenter, il ne peut manquer ,de se rencontrer de cette sorte d'originalité qui se trouve dans un dessin fait exactement d'après nature, et auquel l'imagination n'a rien ajouté. Mais dans les accessoires il y a peut-être des common places; je vous prie de couper sans hésitation et en ami. Enfin je m'en rapporte à vous; j'aurais dû me borner à ce seul mot.
260 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
<( Je me suis applaudi d'avoir fait, hier soir, la connaissance de M. Macleons, dont j'avais si souvent entendu parler. Ce n'est pas seulement un des Américains les plus agréables que j'aie jamais rencontrés, mais un des plus françaisement agréables.
« Cette relation nouvelle s'est faite dans un livre, bien entendu, car vous savez que je suis prudemment resté toute la soirée d'hier au coin de mon feu , comme il était sage de le faire par une froide nuit de mars.
« Je vous embrasse, à bientôt. Je suis toujours de l'avis de La Fontaine : « qu'un véritable ami est une douce chose ».
« A. DE TOCQUEVILLE
Souvenirs écrits à Rome en 1862. — a A la fin de mai 1855, je reçus une lettre de Rome :
ce Mon cher monsieur Ampère , m'écrivait-on , nous « comptons au nombre des vrais plaisirs du retour, celui « de vous revoir et de renouer le fil d'une des plus douces « intimités que nous ayons connues. Nous vous parlerons, <( alors, tout à notre aise, de l'intérêt avec lequel nous « avons lu à Rome, votre Histoire romaine; en attendant, « il faut vous dire presque brutalement que rien n'est plus « charmant, parce que rien n'est plus vous-même, et
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ce qu'aucune de vos œuvres ne reflète peut-être aussi fidè- « lement les dons si rares et si divers de votre esprit.
(( Sous l'impression du second article, nous avons fait « hier une promenade dans la Rome du Vélabre et du « grand cirque; la semaine prochaine ce sera, j'espère, le « tour de Véies.
<.( Ma mère, comme tant d'autres, est sous le charme « de ces pages de la Revue. Grâce à vous, mon cher mon- « sieur, sa connaissance topographique des lieux devient « tellement précise, qu'elle ne demande plus que trèsce rarement de revenir par l'Acqua-Accetosa lorsque nous « sommes à la porte Saint-Jean.
« L'Académie, plus que jamais éprise du camarade ce absent, s'arrête avec délice à la pensée de le retrouver « prochainement. M. Hébert explore la montagne depuis « une quinzaine de jours; votre lettre est allée l'y rejoin- « dre. Nous commençons à craindre que notre ami ne ce rencontre à San-Germano, ou dans les environs, quelce ques nouveaux prétextes de chefs-d'œuvre qui le re- « tiennent loin de Paris. Vous pouvez, sans doute, à préce sent admirer Crescenza.
« Hier, on a chanté à Saint-Louis un Te Deum à l'oc- « casion du coup de pistolet manqué, il y avait peu d'ace mateurs libres, on ne voyait que des épaulettes... »
« Tous les pensionnaires de l'Académie, que j'appelais en riant ce les camarades », avec une bonne grâce héréditaire pour moi, m'invitaient au déjeuner tradition-
nel de Castel-Fusano. J'y suis retourné cette année pour ne pas refuser ni blesser ces aimables garçons. J'ai pu alors sentir et mesurer l'effet de la tristesse sur mon esprit. Il n'y a pas bien longtemps encore , j'apportais à cette réunion d'artistes ma part d'entrain juvénile ; ce jour-là, cette jeunesse elle-même qui m'entourait, me fêtait, m'a semblé terne,'sans vrai gaieté. Schnetz,lebeau brun de 1825, le sauvage amant des brigands, m'apparut comme une ruine dans cette belle forêt de pins, où nous étions venus si souvent
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
Paris, 9 juillet 185 j.
« Cher ami,
« Je vous remercie tendrement de vos bons soins d'amitié, qui vous font exiler, à mon intention, ces voisins ailés qui avaient pris possession de mon empire.
« Je n'ai pas encore pu joindre Lavergne ; M. Guizot m'a dit qu'il n'avait pas eu une voix parmi les nouveaux membres. Je ne comprends pas comment il a pu être nommé; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il Ta été. Pour la réception de Sacy, le public y était renforcé de soixante-
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 26]
dix invités, grâce à M. Fortoul qui a tout simplement exigé de Pingard un égal nombre de billets. On a lu dans les Académies, avant moi, un rapport à l'empereur dans lequel il abandonne* mais ce me semble en fait seulement, toutes les innovations non encore mises à exécution, sauf pour la commission du prix Montyon; on a l'air de trouver cela un succès : le temps où nous vivons étant donné, c'est possible, et je ne demande pas mieux que de triompher.
« J'espère qu'après les premiers jours d'installation, vous allez vous remettre au travail, et que je vous trouverai tout entier dans votre œuvre. En attendant la grande lecture, adieu, mon cher ami, mille amitiés à vous, et des hommages affectueux à Mme de Tocqueville.
« J.-J. Ampère. »
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Tocqueville, ce 12 juillet 1855.
« Cher ami,
« Tous mes travaux intérieurs ont absorbé mon temps ; je n'ai pu donner une minute ni, ce qui est pire, une pensée à mon œuvre, ce qui fait que je m'y sens comme
264 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
étranger maintenant; et j'aurai, je crois, assez de peine à m'y remettre.
« Vos corbeaux ont abandonné la partie quand ils ont vu que décidément la patrie ne leur donnait que des coups de fusil. Mais quelquefois, le matin, ils rôdent encore à une grande hauteur en croassant: c'est leur manière de faire de l'opposition; elle vaut bien, entre nous soit dit, celle de l'Académie. J'espère que vous viendrez bientôt appuyer l'autorité, et mettre l'hydre de l'anarchie en fuite. Ah ! mon cher Ampère, qu'on fait bien d'aimer ses amis et de se plaire avec eux par le temps qui court! car hors de là on trouve bien peu de satisfaction à vivre. A propos de cela, je vous garde un recueil de lettres qui, depuis quinze jours, nous sont écrites par les Corcelles et les Beaumont, afin que vous voyez de vos propres yeux, ce qu'on pense et dit de vous à d'autres. Je crois que cette lecture vous fera plaisir, parce que vous y sentirez la sincérité et l'affection véritable.
« Adieu; mille et mille amitiés de cœur.
ce A. DE TOCQUEVILLE. »
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
20 juillet 1855.
« Cher ami,
« J'ai fini l'impression du livre de l'Amérique ; je me suis permis de vous le dédier et de citer un fragment de Pépître que je vous ai adressée autrefois. J'espère que cela ne vous déplaira pas.
« Je vais passer à Tocqueville un temps meilleur que amais, car c'est une progression ; chaque fois que je vous retrouve je vous aime davantage.
« A vous de tout cœur.
« J.-J. Ampère. »
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville»
Samedi, 21 juillet 1855.
« Mon très-cher ami,
« Vous recevrez une caisse de livres peut-être avant moi, et, ce qui est beaucoup plus important, un paquet contenant les manuscrits philosophiques de mon père, dont je veux m'occuper à Tocqueville.
« J'arriverai le plus tôt possible, comme une pilule
266 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
contre le spleen, mais je ne me flatte pas de valoir celle du docteur Bretonneau contre les maux d'estomac. Ce cher docteur, j'ai appris une curieuse histoire de ses dernières amours. Je vous conterai tout cela.
« Mille hommages d'amitié, je vous prie, à Mme de Tocqueville. Vale et me ama.
C'est en 184$, alors que J.-J. Ampère allait en Egypte, que M. de Loménie le remplaçait pour la première fois dans la chaire du Collège de France. Depuis cette époque jusqu'en 1 864, l'auteur de la Galerie des Contemporains illustres devait suppléer son titulaire pendant quatorze ans.
Heureux d'avoir aidé un homme de cœur et de talent au commencement de sa carrière, Jean-Jacques, dix ans plus tard, achevait son œuvre en contribuant au mariage de celui qu'il estimait chaque jour davantage. « Quand j'ai dû choisir un suppléant pour la chaire de littérature au Collège de France, écrivait M. Ampère à un ami intime, quelques années avant sa mort, j'ai tenu beaucoup à ce que M. de Loménie voulût bien accepter ces fonctions. J'avais en son talent, en son savoir et en son caractère une confiance égale ; cette confiance n'a pas été trompée. Il a mené la vie d'un parfait galant
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 267
homme. L'excellent Ballanche me disait autrefois : « Ce « jeune de Loménie est devenu un écrivain d'un ordre « élevé, un professeur qui a le plus légitime succès. » A ces paroles, j'ajoute aujourd'hui: s'il veut, il sera membre de l'Académie française, quand il aura fait Mirabeau, Qu'il se hâte donc, et me donne le plaisir de le voir assis bientôt à mes côtés. »
De J.-J. Ampère à Madame. C**.
Tocqueville, par Saint-Pierre-Église, 1 S 5 5 . « Madame ,
« J'espère être à Rome avant le milieu du mois prochain , et la perspective d'y rencontrer la rue Babouino et la place Saint-Georges augmente pour moi beaucoup le charme de ce voyage, ce que je n'aurais pas cru possible. J'espère qu'Hébert y sera et que nous retrouverons les belles promenades, les soirées intimes, et, par-dessus tout, le raffermissement de la santé de madame votre filîe. Comment a-t-elle supporté ce qu'elle a fait déjà de pérégrinations ?
« Nous avons eu ici et nous avons encore, après quelques jours de bourrasque, un temps admirable. Je suis avec des amis que j'aime tendrement, et vous savez que
268 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
cette vie-là est fort de mon goût. Entre la république romaine et V empire , que je ne veux reprendre qu'à Rome, j'ai placé quelques intermèdes de travail. D'abord des madrigaux sur la situation, qui vous scandaliseront peut-être par leur fadeur , et que je vous confierai dans la campagne romaine, un jour où vous n'aurez pas invité M. Mangin ' à venir avec nous. Et puis, ce que je ne vous lirai pas, de peur de vous ennuyer, mais ce à quoi j'attache un grand prix : mon exposition des idées de mon père sur la philosophie , que je veux placer en tête des fragments qu'il a laissés sur la Métaphysique. C'est un devoir pour moi de les publier, et de tâcher de mettre le lecteur en état de les comprendre. Je terminerai cette besogne ici et la publierai à mon retour. Puis, si mon ami de Loménie, qui va épouser Mlle Lenormant, veut bien se dépêcher de se marier, je serai son témoin, et, après avoir donné ma bénédiction à lui et à sa charmante femme, je m'embarquerai pour Civita-Vecchia. Imaginez que cet infortuné, au moment où il va faire un mariage qui le rend parfaitement heureux , est nommé du jury. 0 Scribe! n'y aurait-il pas un vaudeville à faire de cela? Du reste, il n'est pas étonnant que je pense à votre spirituel ami, car j'ai apporté ici son Théâtre pour en orner la bibliothèque de Tocqueville , et le soir nous lisons, ou plutôt je lis, un ou deux de ses vaudevilles ou
i . Préfet de police à Rome.
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 269
une de ses comédies. Cela nous ravit comme si nous ne les connaissions point, malgré l'insuffisance de la troupe, que je représente à moi seul, et l'absence de sujets chantants.
« Cela me fait penser que peut-être j'entendrai quelquefois cet hiver chanter Mme L**\
(( Adieu, madame, mes plus sincères respects, mes plus affectueux hommages. Adieu, madame, à bientôt.
« J.-J. Ampère. »
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.
« Ai-je besoin de vous dire, mon très-cher ami, combien j'étais triste de vous quitter. J'ai éprouvé un pénible sentiment en me voyant isolé sur la grande route, au lieu de me sentir dans cette bonne intimité d'amitié de famille à laquelle vous et Mme de Tocqueville m'aviez accoutumé.
« Je suis arrivé à Broglie vendredi, à trois heures après midi, par un reste de beau temps qui m'a permis de juger que le pays est charmant et le parc magnifique.
« On m'a tout de suite parlé de vous , questionné sur votre ouvrage , et , sans entrer dans aucun de ces
270 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
détails qui déflorent un livre avant son apparition , j'ai pu m'exprimer avec l'accent d'un homme qui en était rempli.
« Corcelles est venu nous joindre samedi ; il est toujours le meilleur et le plus affectueux des hommes. Il repartira trop tôt pour entendre la fin de ma lecture philosophique. Du reste, ce mot philosophie a tout de suite éveillé chez lui l'appétit de tout autre chose que les sensations, le moi et les rapports.
« M. de Broglie, son fils, M. Doudan, m'ont paru contents de l'exposition et très-frappés du fond des idées. Cette dernière impression , celle naturellement à laquelle je tiens le plus, ne peut qu'aller en augmentant.
« J'ai fait une petite scène en diligence; j'ai lu ici les madrigaux, qui ont attendri tous les cœurs. Quant aux nouvelles, on n'en sait pas plus que nous n'en savions ; on explique la baisse par la perspective d'une guerre qui commence , au lieu d'être prête à finir. Les paysans sont inquiets sur les subsistances, et disent : « Le règne « est dur. »
« Jamais je ne m'étais senti mieux emboîté , mieux engrené dans votre vie à tous deux. Il en résulte que jamais je ne me suis senti plus disloqué après la séparation.
« Adieu; mille amitiés bien intimes.
« J.-J. Ampère. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 271
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocquevllle.
Marseille, Ier octobre 1855.
« Je ne veux pas quitter la France sans vous envoyer, mon très-cher ami, mes plus tendres adieux. Il n'y a certainement pas dans cette France un coin qui me soit aussi cher que celui que vous habitez, vers lequel se tournent plus souvent mes regrets et mes projets. Je revois votre cabinet si recueilli, le salon si lumineux et si gai ; la tour, ma chère tour; et même le billard de Tocqueville; je revois tous ces environs charmants, que j'aimais tant à parcourir, en fumant mon cigare, et en causant avec vous, quand l'amour de Mlle Willy pour les lapins ne venait pas attirer votre attention et la détourner un moment des plus graves discussions de la métaphysique, ou des plus profonds aperçus politiques. Je pense à ce que vous m'avez lu, et la distance est un peu comme le temps, elle met les choses en perspective. Je puis vous assurer, en toute sincérité, que la perspective est aussi favorable à votre œuvre que la vue rapprochée.
« J'ai passé à Paris les jours les plus occupés et les plus agités: préparatifs de voyage et de mariage, un article pour les Débats à imprimer, etc.. J'ai même trouvé le moyen d'aller, à dix lieues de Paris, entendre la
272 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
lecture du discours de réception de Legouvé, et lui lire près de quatre actes. Il tenait beaucoup à sa lecture et moi à la mienne : moi , étant pour lui un vieil académicien ; lui, un auteur dramatique expérimenté à consulter. Son discours est spirituel, honnête et brillant; il aura, je crois, un grand succès. Il m'a donné quelques bons conseils, je les suivrai. J'avais lu les trois premiers actes de cette pièce à M. Albert de Broglie et à sa femme, dans un compartiment de chemin de fer, où nous étions seuls; ils ont ri, surtout lui, ma foi! de très-bon cœur.
« Je suis resté hier une bonne journée à Lyon avec ma famille et les amis d'Ozanam; ici, je n'ai trouvé personne de connaissance, et n'ai fait qu'une visite au tombeau de mon père, qui compte dans mon besoin de prendre de temps en temps la route d'Italie. Arrivé ce matin, je repars cette nuit; vingt-sept heures après, lundi de très-bonne heure, je serai à Civita-Vecchia. J'espère que cette rapidité tentera un jour Mme de Tocqueville. En attendant, écrivez-moi à Rome. Tout à vous.
c< J.-J. Ampère. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 273
De Madame la duchesse de Mouchy à J.-J. Ampère.
Mouchy, mercredi, 3 octobre 1855.
« Vous n'êtes peut-être plus en Normandie , cher monsieur Ampère; mais cependant c'est là que j'adresse ma lettre, on saura sûrement vous la faire parvenir. Vous serez bien aimable de me donner de vos nouvelles, car je pense « qu'il ne faut pas laisser pousser de l'herbe « sur le chemin de l'amitié ».
« Je suis ici dans une grande solitude, qui convient également à mes goûts et à mes deuils. Je vis du passé; mes enfants, de l'avenir; vous voyez qu'il y a peu de place pour le présent, et la prise de Sébastopol , n'assurant pas la paix, ne m'a pas causé de grands transports.
« La visite du duc de Noailles , qui m'a donné huit jours, a été une douce distraction. J'ai beaucoup aimé son discours sur les prix de vertu ; il a trouvé moyen de réveiller l'intérêt du morceau par ce trait final sur l'armée. En tout, cette brave armée est le seul point sur lequel les yeux et les cœurs soient d'accord. Dieu veuille que sa bravoure ne soit pas mise à de trop longues épreuves.
« Je suis assez inquiète de notre hiver : la misère est grande, les lauriers ne sont pas du blé, et on ne peut se
274 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
nourrir de gloire. Les travaux extravagants permettrontils de faire les sacrifices nécessaires pour soulager les pauvres? En attendant, on prépare un berceau aux Tuileries : ce malheureux berceau qui n'est jamais devenu un trône , quoiqu'il ait contenu quatre fois l'espoir de la France ! On prétend même que le petit Marrasty a passé quelque temps , sous cette bonne république que nous aimions un peu.
« Adieu, cher monsieur Ampère, écrivez-moi si cela ne vous ennuie pas trop; et puis, écrivez-nous de ces jolies choses que vous écrivez si bien, car ce qu'il y a de plus aimable après vous, ce sont vos œuvres.
« Mille amitiés.
A cette époque, Jean-Jacques va faire plus ample connaissance avec un jeune ecclésiastique, élève d'Ozanam , qu'il n'a jusqu'ici aperçu qu'un instant. Entre le savant littérateur et le prêtre dont nous parlons, malgré les différences d'âge, de carrière et de situation, quelques rencontres passagères devaient suffire pour développer le germe d'un sentiment sérieux et durable.
Tous ceux qui ont eu le privilège d'approcher l'abbé Perreyve, garderont à jamais le souvenir de ce regard d'aigle, lumière éclatante d'une âme toute pleine d'à-
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 27$
mour et de charité, de dévouements enthousiastes, d'admirations inépuisables pour la justice et la liberté. Courageux et fort contre les douleurs de sa propre vie, compatissant jusqu'à la faiblesse devant les maux et les épreuves d'autrui , il sut conserver une fermeté invincible dans la pratique du bien.
Ce remarquable et pieux jeune homme, déjà chéri du père Lacordaire, adresse une lettre à M. Ampère, et sollicite de sa bienveillance quelques renseignements sur Rome.
De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.
1 1 décembre 185 j.
« Monsieur,
« Vous me pardonnerez de n'avoir point oublié qu'en venant à Pise je me rapprochais de vous ; permettezmoi aussi de vous dire que le désir de retourner à Rome, bien fort déjà dans mon cœur pour tant de raisons , l'est encore davantage par l'espoir de vous y retrouver, et de vous entretenir peut-être sur quelqu'un ck ces chemins qu'on n'oublie jamais.
« Un jour de cet été, monsieur, rue de Fleurus, vous m'avez promis une leçon d'histoire romaine à Rome ; voilà qui valait la peine de faire tout exprès le voyage. Mais la Providence a disposé toutes choses elle-même,
et j'espère, monsieur, vous réclamer ma leçon dans un mois. Cependant je ne suis pas seul à discuter mes projets, et c'est pourquoi je voudrais, avant de quitter Pise, avoir un renseignement sur la température romaine. Je n'ai sans doute pas la prétention d'apprendre ce qu'elle deviendra dans l'avenir; mais, par exemple, monsieur, à Tinstant où vous lisez cette lettre quel temps avezvous? Et si vous me faites l'honneur de me répondre, ce jour-là que dira l'atmosphère ?
« Il est clair que si alors on grelotte dans un pied de neige, c'est un mauvais précédent; ceci va donc à vous demander une réponse, et je sais que c'est vous demander beaucoup, car vous ne pouvez donner rien de plus précieux que votre temps. Cependant je sais aussi votre indulgente bonté qui aura pitié d'un jeune et infortuné compatriote, sans relations à Rome avec personne, qui meurt d'impatience sur les quais de l'Ârno, et a le plus vif désir de savoir que le ciel de Rome est doux.
« Un de mes soutiens ici a été de trouver si vivante et si honorée la mémoire de votre ami. Je la rencontre partout, cette chère mémoire : dans la conversation des personnes qui l'ont connu et par conséquent aimé dans cette ville, où il a souffert ; dans les salles de la bibliothèque où je vais travailler dans une petite chambre voisine du cabinet de M. Fermer, à une place qu'on m'a offerte par un excès d'honneur, après qu'elle a été occupée par M. Ozanam et par vous; enfin; dans le nom
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 277
même des lieux et des choses, sur les dalles sculptées du Campo santo, le long du Dôme, sur le banc où il aimait à s'asseoir sur la place d'Antignano, partout!
« J'avais besoin de retrouver ce souvenir aimé, étant loin des miens, souffrant et triste de l'interruption de ma carrière et de mes études; il m'a vraiment fortifié. Le travail que j'ai pu reprendre, malgré des repos involontaires, a rétabli autour de moi l'atmosphère d'une vie plus satisfaite d'elle-même; j'ai repris quelque foi dans l'avenir, mais tout cela demande à être consacré, sanctifié à Rome; je suis sûr que je m'y porterai mieux. Ah ! monsieur, quelle force d'attraction dans ce coin de terre, et quelle orientation de nos âmes vers lui ! Ne craignez vraiment de ma part aucun abus de vos bontés, je serai discret et rare, j'en prends l'engagement, j'y serai fidèle; et je compte plus sur ma bonne fortune que sur mes démarches pour avoir la joie de vous rencontrer sous l'arc de Titus ou sous les murs du Colisée.
« Je prie Dieu de vous conserver en bonne santé, monsieur, de vous rendre heureux dans vos travaux, et de vous préparer, après ce long voyage , un doux retour.
« Daignez agréer l'assurance de ces désirs avec l'expression de mon très-humble et très-respectueux attachement.
« Henri Perreyve. »
278 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Que de tristes choses, mon enfant, s'étaient passées pour les tiens pendant ce long été où j'avais vécu loin d'eux! Tous ces événements, je ne les ai connus qu'après coup, car nos existences n'étaient pas encore ce qu'elles sont devenues depuis, rapprochées, j'ose dire confondues.
« J'étais arrivé à Rome avant tes parents, croyant presque les y trouver déjà. Ce fut à cette époque que j'écrivis César; j'avais été ramené à faire des vers, à ce premier goût de ma jeunesse, par mes boutades politiques à Tocqueville. Je venais de commencer une comédie, Le Pot-au-feu y que je finis en chemin de fer, en bateau à vapeur, et sur le perron de Saint-Jean de Latran. Je me liai alors intimement avec Baudry, Gumery, Hébert, etc., et j'attendais, avec eux, ce retour des C*** toujours souhaité, toujours retardé et auquel nous crûmes un instant qu'il fallait renoncer. Enfin une bienheureuse dépêche donna le signal et, le 26 décembre, mes jeunes amis et moi suivions, le cœur bien léger, la route de Pontemolle pour aller à votre rencontre. La grande voiture verte se voyait de loin, les grelots de poste s'entendaient, nos exclamations de joie s'y mêlaient , bientôt les bonjours se croisèrent , les mains se pressèrent. On t'embrassait, Madeleine, en remarquant la pâleur de ta mère qui témoignait encore de la crise qu'elle venait de traverser.
« Votre installation était préparée, pour la seconde
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 279
fois, au palais Mignanelli
D'Alexis de Tocqueville à J,-J. Ampère»
Tocqueville, 27 décembre 1855.
«• J'ai reçu hier, cher ami, votre lettre du 17. Elle a été lue à haute voix par le chef de la communauté, au coin du feu, et le ménage l'a trouvée très-intéressante, il en fait ses tendres remercîments à Herr Ampère et le prie de croire qu'il n'est point oublié dans les vœux qu'on forme, à cette époque de l'année, pour ses amis. Mais que vous souhaiter que vous n'ayez déjà? Beaucoup de talent, beaucoup de succès, beaucoup d'amis et beaucoup de santé, notez ce dernier point-ci. Assurément vous êtes déjà parmi les heureux de ce monde, et ce que peuvent désirer de mieux et pour vous et pour eux ceux qui vous aiment, c'est que vous restiez précisément tel que vous êtes.
« Ce que vous me racontez de la prodigieuse activité de votre esprit me charme et m'inquiète. Quelle que soit la grande facilité que Dieu vous a donnée, craignez d'en abuser et de fatiguer, sans vous en apercevoir, sinon
280 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
Fange, au moins la bête dont l'ange a besoin. Vous me paraissez, depuis un an, à l'état de volcan intellectuel. Cette sorte de surexcitation, jointe à l'admirable sûreté de goût que vous avez acquise, vous rend, à mon avis, très-supérieur à ce que vous avez jamais été. Mais il faut faire vie qui dure ; garder sa force et ménager sa verve, pour que l'une et l'autre ne finissent pas par se lasser. Ceci dit pour l'acquit de ma conscience, j'ajoute que je meurs d'envie de vous voir achever tous les travaux dont vous me parlez, et surtout d'en voir le résultat. C'est ce qui arrivera, j'espère, l'an prochain, si Dieu nous prête vie
« Vous avez vu que M. Mole était parti. Sa mort va clore un des derniers salons où l'on causât. Avec lui nous avions l'aristocratie qui aimait les idées et les lettres; avec d'autres, nous avons celle qui aime les équipages, les belles livrées, les grands noms, les titres, les saintes œuvres, tout cela mêlé et pétri ensemble. Mauvais mélange! dont je ne m'approcherai guère...
« La mort de M. Mole semble assurer l'élection de Falloux. Je crois bien que je ne pourrai m'empêcher de voter comme on me le demande, malgré une certaine répugnance instinctive. On a beau me dire que ce dévotlà marche à part du grand troupeau et montre des sentiments plus indépendants que le reste, il n'en a pas moins ce fumet de sacristie qui m'est si désagréable à
André-Marie et Jean- Jacques Ampère. 28 1
sentir par le temps qui court. On m'assure que le gouvernement, qui règne partout, excepté à l'Académie, a le projet cette fois d'en enfoncer les portes en y faisant entrer Troplong. Il ne pouvait choisir un plus parfait drôle. Je connais si bien nos faiblesses, que si le gouvernement veut faire de cela une grosse affaire, je ne réponds pas qu'il ne forme une majorité. Si telle chose arrivait et que vous fussiez absent, il faudrait vous pendre!
« Vivez en attendant, réjouissez-vous, pondez des œufs d'or tous les matins, et aimez-nous un peu, en retour de la très-vive affection que nous avons 'pour vous.
« Je vous embrasse du fond du cœur.
(( A. DE TOCQUEVILLE. h
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère,
Tocqueville, Ier février 1856.
« Je vous écris encore de Tocqueville, cher ami, mais c'est in extremis, car je quitte ce lieu ou plutôt je m'en arrache demain. Je pars seul, ma femme reste encore ici une huitaine de jours, afin de terminer des travaux nécessaires. Je suis rappelé de force à Paris, par la nécessité de décider si je dois ou non publier cet hiver. 11. 16.
282 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
« Je regrette ce que je quitte et je m'effraye de ce que je vais trouver. Hors de la vie publique, j'ai entièrement perdu l'habitude des agitations de l'esprit, et l'idée de m'y enfoncer de nouveau me fait peur. J'ai tellement pris goût à mon obscurité, que la pensée de reparaître, après plus de vingt ans, comme auteur, devant le grand public, me cause une terreur abominable, dont je suis très-honteux. Car c'est une grande faiblesse de s'en laisser ainsi imposer par la masse, quand on ne fait pas plus de cas que moi de la plupart des individus qui la composent ; mais ce sentiment est plus fort que ma volonté. Qui va avoir le temps de s'intéresser à une lecture au milieu de toutes les fanfares qui célébreront la proclamation de la paix et la naissance d'un fils? (Car dans la position où se trouve le père, il naît immanquablement un fils, quoi qu'en puisse dire la nature.) Chaque jour amène quelque esprit dans les environs de mon sujet, bien des faits qui étaient entièrement neufs il y a deux ans, scientifiquement du moins, ne le sont déjà plus.
« Pourriez- vous me donner des idées sur le titre? En désespoir de cause, je prendrai simplement la Révolution. Mais c'est bien vague et bien peu indicatif de la nature particulière de l'puvrage.
« Nous avons passé un hiver véritablement délicieux; la température n'a presque pas cessé d'être fort douce, peu de vent; en un mot, un dehors qui faisait har-
André- Marie et Je an- Jacques Ampère. 283
monie avec le dedans. Vous trouverez les alentours du château bien changés, l'air et le soleil entrent partout. Plusieurs belles promenades, et une entre autres que vous aviez déjà indiquée vous-même, près de la maison, derrière une haie exposée au midi et qui défend du vent du nord. Marie s'occupe à rembourrer cette haie d'une foule de petits arbustes. C'est là que nous cheminerons, j'espère, souvent tous les trois, dans nos vieux jours, et, qu'en attendant ce temps, nous causerons l'automne prochain de ce que vous nous aurez fait à votre retour d'Italie.
« Adieu, pour aujourd'hui.
« A. DE TOCOJJEVILLE. »
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Paris, 17 février 1856.
(( J'ai sauté hier un grand fossé, cher ami, je vous l'écris en peu de mots et à la hâte; j'ai signé mon traité avec un éditeur et nous commençons à imprimer demain
<c Rien de nouveau ici ; vous avez pu voir dans les journaux avec quelle sorte de férocité ces misérables juges ont puni les perturbateurs du cours de Nisard...
284 André -Marie et Jean-Jacques Ampère.
« Je ne sais si par la comparaison Sainte-Beuve se trouve relevé, mais il est venu causer avec moi l'autre jour à l'Académie avec plus d'aisance que de coutume. Nous avons parlé de vous; il m'en a dit des choses ingénieuses et vraies. Vous êtes, assurait-il, l'homme qui a le mieux saisi les grandes lois du monde littéraire. Vous avez pu faire de petites erreurs de détail, mais vous avez ouvert les grandes routes et établi les longues chaussées qui doivent conduire désormais. Il vous reproche seulement de ne pas compléter votre œuvre, la Renaissance surtout lui tient au cœur. Il sait que vous n'avez qu'une dernière main à mettre à ce grand ouvrage pour le terminer, il vous supplie de le faire, car l'œuvre est importante et la vie est courte. Il ne faut pas qu'une pareille chose disparaisse avec vous...
« Telle fut sa conversation, qu'il finit en me priant, avec une ardeur qui semblait sincère, de vous demander, non en son nom (bien des choses nous séparent maintenant, dit-il), mais au mien et dans l'intérêt général, de profiter de votre séjour à Rome pour achever ce travail. J'ai cru que cette conversation méritait de vous être rendue.
« La réception de Legouvé n'aura lieu que le 28. Il a lu l'autre jour son discours chez la duchesse de Rozan; il a été fort applaudi. L'éloge des femmes couronne l'éloge d'Ancelot.
« Il paraît que le duc de Broglie ne sera pas reçu
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 285
avant la fin de mars. Il est prêt pourtant, mais Nisard, qui doit le recevoir, demande du temps. L'Académie, dit-il, doit comprendre les préoccupations pénibles qui
remplissent son âme
« Les élections ne peuvent pas avoir lieu avant avril. Ne pouvant nous plier, ne voulant pas nous briser, le gouvernement daigne en ce moment chercher à nous corrompre. Vous avez vu les 30,000 francs de traitement d'Empis! Adieu, je suis pressé et n'ai que le temps de vous embrasser de tout mon cœur.
« A. DE TOCOJJEVILLE. »
Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Ce sentiment, qui a pour ainsi dire traversé ma vie, qui se rattache à toutes les phases qu'ont parcourues mon esprit, mon imagination, mon cœur, cet amour pour Rome se réveillait plus enthousiaste que jamais. J'avais aimé ce lieu, d'abord pour la rêverie, puis pour l'étude; je l'avais senti de toutes manières, contemplé sous tous ses aspects, en m'occupant d'étudier à fond l'histoire romaine et la Renaissance. Je voulus faire alors de cette ville, de ses souvenirs, de ses monuments, de ses horizons, de sa vie de tous les jours, le cadre d'un roman où je mis tout ce que j'avais éprouvé de doutes et de passion in-
286 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
sensée à Fépoque de mes orageuses tristesses de jeune homme. Je l'ai écrit sous le charme de mes dernières et de mes plus profondes affections, j'y ai retracé nos impressions communes de la nature, des arts, de nos promenades poétiques, j'y ai anticipé, hélas ! des douleurs que je ne prévoyais point et que je me serais gardé de peindre si je les avais prévues. De ce roman, dont je faisais un chapitre dans une nuit, j'allais lire quelques pages à mes amis, aux pieds de la nymphe Ëgérie, ou sous les pins de la villa Pamphili, à la grotte de la villa Volkonska, au ponte MamolOj sur les bords du lac de Némi. Une de ces lectures que je n'oublierai pas, parce qu'elle attendrit ces dames, se fit au rocher des Nasons ; puis enfin, la dernière, à la villa Borghèse, sous le portique de la petite chapelle, pendant qu'Hébert dessinait un croquis destiné à ta mère. »
De J.-J. Ampère à Alexis de Tocquevllle.
Rome, 30 avril i8j6.
« Mon bien cher ami, j'espère que vous étiez sûr, que, malgré mon vif désir de parler de votre livre, je vous conseillerais de profiter de la bonne volonté de M. Villemain. Son talent a un éclat et son nom une im-
portance dont il serait déraisonnable de ne pas profiter, pourvu qu'on soit absolument sûr que la malice qui fait partie de cet esprit charmant ne sera pas ce jour-là de la partie. Mais il me paraît avoir pour vous un attachement et une admiration sincères. J?espère donc, dans l'intérêt du livre, que la chose est arrangée maintenant.
« Si vous trouvez un journal où je puisse parler à mon tour, dites-le-moi, et l'article sera fait immédiatement. Dans tous les cas, envoyez ici les feuilles ; je pourrai en rendre compte dans la presse piémontaise : cela aidera à faire connaître l'ouvrage en Italie, où il est bien nécessaire de répandre des idées de vraie liberté. En un mot, faisons tout ce qui peut être utile à notre publication, car j'y prends autant d'intérêt que vous.
« Je vous embrasse et attends vos instructions. Mille amitiés de cœur.
« J.-J. Ampère. »
De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.
Rome, 8 mars 1856.
« Monsieur,
« Ces pauvres pages partaient aujourd'hui pour Sorèze. Malgré le grand avantage de vos corrections si
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justes et si indulgentes, je n'avais pu me résoudre à envahir encore vos heures, doublement précieuses, pour le travail et pour le repos. Mais Mme Ozanam en a ordonné autrement. Je mets à son compte toute l'indiscrétion qu'il peut y avoir à vous soumettre ce second article , moins digne encore que le premier d'être lu par vous: il y a de la monotonie, des redites presque inévitables.
« Je vous prie, monsieur, de me traiter comme un écolier que je suis, et de me critiquer. J'ai peut-être cette seule qualité littéraire, que j'aime les critiques; les vôtres seront toujours d'inappréciables leçons pour moi, que je recevrai avec reconnaissance. Je veux profiter, du moins, de ce petit billet pour vous écrire ce que je n'oserais pas vous dire, c'est que je suis bien heureux de vous mieux connaître et que cette joie sera un des plus chers souvenirs de mon voyage. Croyez, monsieur, que je n'abuserai pas de votre bienveillance et que je ne serai jamais vis-à-vis de vous un de ces fantômes d'auteurs hérissés de manuscrits, qui lassent les meilleures volontés par le désir incessant de montrer leurs œuvres. ,
« Votre respectueux,
« Henri Perreyve. »
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De Vabbè Perreyve à J.-J. Ampère.
Rome, 15 mai 1856, du couvent de Saint-Eusèbe.
« Monsieur,
« J'aurai le bonheur d'être ordonné sous-diacre samedi prochain, vers huit heures et demie du matin, à Saint-Jean de Latran ; c'est l'ordre qui m'engage toute la vie.
« Vous m'avez montré un trop affectueux intérêt pour que j'aie pu faire un pas si décisif sans vous en prévenir directement, et sans vous dire que je serais heureux si vous pouviez consacrer un moment à cette solennité, si pleine pour moi d'émotions graves et douces.
« Vous excuserez, dans tous les cas, le sentiment qui me fait vous écrire ce petit mot, témoignage du plus respectueux et du plus sincère attachement.
« Henri Perreyve. a
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Paris, juin 1856.
« Le liséré noir de ce papier vous préparera à une bien cruelle nouvelle, mon bon ami. Nous avons perdu notre h. 17
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excellent père. Il s'est éteint doucement lundi dernier, dans nos bras, sans même avoir la connaissance de son péril, en ce même lieu où il avait été si heureux de vous recevoir il y a trois ans. Nous avons été appelés soudainement auprès de lui, dimanche, par le télégraphe. La nuit d'avant il avait eu une crise violente qui avait mis sa vie en danger; quelques heures auparavant il paraissait en parfaite santé. Lorsque nous sommes arrivés il semblait guér: ; il avait toute sa tête et, suivant son habitude, ne s'occupait que de nous. C'est en causant tranquillement avec ses enfants qu'en deux minutes il a été emporté. Nous avons rapporté nousmêmes, avant-hier, ses chères dépouilles dans la sépulture de la famille. Vous n'avez connu de mon père que les dehors, mon ami ; vous ignoriez quelle était l'étendue et la délicatesse de sa tendresse pour nous, et en particulier pour moi. Elle l'a porté jusqu'à défendre par son testament, à ceux d'entre nous qui ne seraient pas bien portants à l'époque de sa mort, d'accompagner son corps. Aucun, Dieu jnerci, n'a été obligé de lui obéir! Le service s'est fait à Clairoix ; toute la population s'est réunie là, autour du cercueil, quoique personne n'ait été invité. Les principaux habitants ont voulu le porter euxmêmes à l'église, et ils voulaient le rapporter jusqu'à Compiègne, d'où nous devions partir avec lui. Nos vives instances ont pu seules les en empêcher. Vous pouvez imaginer sans peine que ce simple convoi de village était
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plus touchant, et prouvait plus en faveur de celui qui faisait naître ces témoignages spontanés et désintéressés, que les plus magnifiques cérémonies dans une église de Paris.
« Une circonstance bien cruelle pour moi, c'est d'être obligé de laisser paraître mon livre. Il était prêt, et le libraire qui Ta acheté croit ses intérêts compromis à attendre. Je n'ai pas voulu cependant qu'on le publiât avant la semaine prochaine.
Nous retournerons bien vite dans notre pauvre et cher Tocqueville, que mon père devait visiter une dernière fois cet été même. Nous y serons environnés de son souvenir ; c'est là qu'il faut me répondre et surtout qu'il faut venir dès 'que vous le pourrez, car votre tendre amitié nous est plus nécessaire que jamais.
« Nous vous embrassons.
« A. de Tocqueville. »
De J.-J. Ampère à A. de Tocqueville.
« Je comprends combien la nécessité de faire paraître votre livre vous est pénible en ce moment, mais vous n'y pouvez rien. Il faut donc se résigner et ne penser qu'au bien qu'il produira et à l'honneur qu'il ne
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peut manquer de faire à vous et à votre pays. Ce sera une protestation éloquente et opportune de la raison et de la liberté contre la niaiserie et le servilisme qui courent.
<( Vous devinez que je suis pressé de vous revoir. Je comptais attendre la Saint-Pierre et passer ici le commencement du mois de juillet, mais comme il faut m'arrêter un peu à Florence, où j'ai promis solennellement à Capponi d'aller concerter avec lui un article sur une publication historique , je me suis décidé, en recevant votre lettre, à partir de suite.
« Adieu, mille amitiés plus tendres que jamais.
« J.-J. Ampère. »
Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Il ne s'agissait plus, dès à présent, entre la famille C*** et moi, d'une rencontre passagère, pleine d'attrait, mais à laquelle ne s'attachaient pas encore des idées bien arrêtées d'avenir; il y avait au fond de nos cœurs de sérieux engagements d'une amitié durable, et la certitude de ne jamais redevenir étrangers les uns aux autres.
« Hébert, Gumery et Baudry venaient tous trois fréquemment dîner au palais Mignanelli. La jeunesse de mes
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nouveaux amis me rendait la mienne. Rome était moins pour moi un objet d'études que de contemplations et de découvertes toujours pittoresques. Gumery, plus avancé que Baudry pour ses envois de l'Académie, nous suivait souvent dans nos parties de campagne. Ces parties étaient délicieuses. Je me souviens surtout de celle de la villa Adriana, où se trouvait Amaury Duval, artiste d'un talent si délicat et si fin; exaspéré par l'exploitation du forestière à Rome, blessé dans son exclusivisme par les chefs-d'œuvre mêmes du Vatican; grand ennemi des courants d'air : enveloppé jusqu'aux oreilles de paletots, d'écharpes, de cache -nez; ne tolérant que la nature en Italie et déclarant que la peur de s'enrhumer l'empêchait seule de se faire paysagiste.
« Pendant notre déjeuner, fait et servi à l'abri d'un vieux pan de mur, à cette place qu'on nomme la Bibliothèque, au-dessus de la vallée dite de Tempe, l'atmosphère, d'abord un peu brumeuse, s'éclaira bientôt pour nous montrer, au moment du départ, le mont Janvier tout radieux... Puis vint ensuite l'excursion à la villa d'Est, cette halte au bruit de la cascade qui se précipite sous les grands cyprès; la course à la villa Mandragcne, au lac Albano, à la fête de Grotta-Ferrata, à la belle forêt de Castel-Fusano,où MmeOzanam, sa fille et l'abbé Perreyve nous accompagnaient. Je n'ai oublié aucun détail de ma journée. Nous cheminions à travers une route bordée de hautes bruyères en fleurs ; M,ne L*** et
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l'abbé Perreyve marchaient en avant, s'occupant avec complaisance de la petite Marie Ozanam, caressant les tresses blondes qui tombaient sur ses épaules et lui cueillant des branches de bruyère rose et blanche que l'enfant rassemblait en bottes. Plus loin, au bout de l'allée , sur le sable brillant de la plage, nous regardions le soleil se coucher à l'horizon, avant de retourner à Rome. Le temps était souvent gris cette année-là, mais qu'importait la lumière du ciel? elle était dans nos cœurs!...
« Bien souvent à la villa Borghèse, nous allions nous asseoir sous la voûte de ce petit temple orné de débris antiques, après avoir marché le long du grand mur pour nous réchauffer comme des lézards au soleil. C'est là qu'une après-midi je défendais contre les douces plaisanteries de Mme L et les vives épigrammes de
Mme C cet excellent M. D...., déclarant qu'on le
traitait trop légèrement. Ma partialité cependant ne m'empêchait pas toujours de prendre lâchement mon chapeau et de m'enfuir à son arrivée, ce que ta petite maman me faisait remarquer, prétendant prouver par mon exemple combien il était plus facile d'admirer son éloquence que de l'affronter.
« Dans les jardins de l'Académie, nous cherchions aussi un abri à l'ombre des myrtes qui protègent contre le froid pendant l'hiver et garantissent du soleilpendantl'été.Nous regardions les pins parasols s'élever au milieu des chênes verts irréguliers et clair-semés de la villa Borghèse ; nous
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voyions ce pan de mur solitaire de Rome qui fait un coude au delà de la grande prairie, au-dessus duquel s'é-* lancent, entre les tours, les pointes des cyprès de la villa Ludovizi. Quelquefois nous montions sur le belvédère du Bosco, dans le petit pavillon ouvert qui est en haut. Hébert et ces messieurs nous suivaient là de temps en temps ; nous causions avec cette verve que la satisfaction de l'âme communique à la pensée, que l'intimité rend si facile et qu'entretenait l'inépuisable entrain de l'esprit de Mme C..., courant bride abattue et retombant, sans cesse à travers ses aimables écarts, sur un point fixe : sa fille.
« Mon Dieu, que la vie était douce, que les heures passaient légères ainsi! Comme nous jouissions, sans y penser, de cette vue magnifique dont les beautés nous pénétraient de toutes parts, de tous côtés! L'abbé Aulanier troublait, seul, un peu notre enthousiasme, en répétant avec une exactitude et une mémoire désespérantes les noms de chaque village, de chaque villa qui se découpait au loin , illuminée par un soleil ardent.
« Dans ce lieu aujourd'hui, j'ai contemplé cette vue qui est, hélas! toujours belle, mais je ne la retrouve plus! Je la voyais bien mieux en la regardant moins; je la sentais bien autrement à travers des cœurs amis.
« A la villa Pamphili, je me reporte en esprit à cette place où nous faisions de longues stations. Toi, mon
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enfant, à côté de la bonne Mary, tu allais, tu venais, tu bondissais, gazouillais comme un petit oiseau échappé, cueillant des pâquerettes, des anémones qui fleurissaient autour de nous, en criant, joyeuse: « Maman, maman, regarde, c'est la fête de l'herbe! » Tandis que nous t'empêchions de t'approcher des cygnes, qui se promenaient sur le gazon, au bord de l'eau, et que ton grand-père te voyant fuir à dix pas de distance en souriant et le provoquant, oubliait un instant les craintes de l'avenir et se laissait aller au bonheur présent.
« A cette époque, malgré le charme attaché au foyer de la famille C'**, ce n'était qu'à mon corps défendant que je devenais son commensal régulier. Pendant longtemps, je me suis réservé certains dîners chez le restaurateur, que Mme L*** appelait en riant « le rival ». C'était, disait-elle, « pour maintenir le principe». Effectivement, je n'abandonnai le principe qu'à la dernière extrémité; quand la tristesse fut à jamais entrée dans cette chère maison, je consentis à m'y asseoir à table deux fois par jour
« A la fin de cet hiver, j'appartenais donc tout entier à mes amis C***. Je nepouvais plus m'en séparer longtemps, sans être désormais malheureux. En attendant l'année suivante qui devait nous réunir encore en Italie, je comptais aller les rejoindre aux Pyrénées.
« Le 25 mai 18 $6, après leur départ, j'allai, par un ciel voilé et le cœur très-serré, me promener sur les bords
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du Tibre, commencer le premier chapitre de mon roman. Je fis l'histoire du père Géronimo, prenant pour modèle Pabbé Aulanier, tel que je le concevais alors, comprimant des débordements de passion et d'énergie que je lui prêtais bénévolement. Avant la fin de cette journée, j'entrai chez Passini pour l'achèvement de cette aquarelle où l'on avait eu la bonne pensée de me placer, crayonnant mes petits papiers au portique d'Octavie...
« Les élèves de l'Académie partirent bientôt pour Paris. A mon tour je fus à Sienne passer quelques jours avec le père Pendola, religieux éminent et bon; là je reçus encore l'invitation de rentrer en France par les Pyrénées. Mem L*** m'écrivait: «On retrouve Paris plus « fiévreux que jamais. Les esprits sensés s'effrayent à « bon droit d'un pareil débordement d'agiotage et de « spéculation; mais le grand nombre n'y voit qu'une <( prospérité sans exemple , et en reporte toute la gloire « au chef de l'État. La chance de Napoléon tourne au u merveilleux, Sa Majesté fait triomphe de tout , et se (.< popularise jusqu'ici par les désastres autant que par a les succès. Trop de gens malheureusement se rési- « gnent à l'apothéose, et, pour entendre résonner la « sainte corde de l'indignation, il faut aujourd'hui cher- « cher longtemps; elle ne vibre plus que faiblement, et a le scepticisme envahit bien des âmes douées de senti- « ments bons et honnêtes.
« Nous avons demandé à M. Lemoinne raison du i«. 17.
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« silence de M. Rigaud1. A cela il a répondu que son « vertueux collègue avait passé l'hiver à passer des exa- « mens. Ceci est un danger que les auteurs ne courront « jamais avec notre ami John ,•"•-«
« Vous reconnaîtrez le climat de Paris et le manque « absolu de nuance qui le caractérise quand je dirai « que nous avons sauté, en vingt-quatre heures, d'un « froid vif à une chaleur tropicale; beaucoup de perce sonnes se sont enrhumées au passagej moi par exercice pie et la signorina Madeleine, qui tousse encore d'une « grosse voix à fendre l'âme.
ce Hébert et l'ami sculpteur nous voient souvent; tous « deux vous aiment tendrement, et me chargent de vous « le dire. J'ajoute à ce message, cher monsieur Ampère, « l'assurance de notre inaltérable affection et de la joie « profonde que nous éprouverons tous à vous revoir. »
M. Ampère répondait à cette lettre avant de quitter Florence.