‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 17 sur 30 · Rédacteur du Journal des Débats · texte numérisé non relu

Rédacteur du Journal des Débats

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. lyy

De J.-J. Ampère à Madame L**\

Sienne, 30 juin 1S56.

« Je comptais, madame, ne répondre que de Florence à la gracieuse lettre que j'ai reçue à Rome, pour vous donner des nouvelles de l'abbé P***; mais restant trois ou quatre jours à Sienne, je ne veux pas les passer sans vous écrire.

« J'ai trouvé ici le père Pendola, que je voulais voir seulement pour lui parler d'Ozanam. Mais ce père Pendola, qui est un homme d'un grand mérite, et en même temps un aimable et excellent homme , m'a persuadé de rester ici , pour assister aux fêtes populaires de Sienne qui ont lieu à l'époque de la Saint- Pierre, et il m'a loge dans son collège, où j'ai une vue magnifique et une grande tranquillité.

« J'ai employé ce premier jour à célébrer, moi aussi , celui qui est l'objet de l'admiration universelle ; je vais passer les autres à écrire sur le beau livre de Tocqueville et à voir les courses. Ces courses sont remarquables par le lieu où elles se font, à la place de Sienne, une de celles qui ont le plus gardé la physionomie du moyen âge.

« L'esprit du moyen-âge est singulièrement vivant dans ces divertissements. Chaque quartier^ de la ville

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a son cheval; l'ardeur que chacun apporte à le voir triompher est vraiment incroyable. Ce sont des trépignements frénétiques, des prières délirantes adressées au cheval de sa contrée ou au saint dont on implore la protection. Les parents qui ne sont pas de la même contrada se querellent et quelquefois se battent. On a vu des époux se séparer pendant les fêtes, parce que, n'étant pas de la même conîrada, ils ne pouvaient plus se supporter. Tout cela vaut donc la peine d'être regardé, quand ce ne serait pas un commentaire frappant de la passion pour les différentes factions et les diverses couleurs du cirque dans l'histoire romaine.

a J'ai vraiment respiré en vous sachant à Paris, quoique le rhume m'ait contrarié; je serai bien heureux d'apprendre qu'il a disparu.

« Je n'ai pas d'inquiétude sur César, mais un petit mot sur son sort me serait agréable.

« Je me fais une grande joie, madame, de cette visite aux Pyrénées. Soyez assez bonne pour ne pas oublier tout à fait Rome, et veuillez me garder un petit coin dans ce souvenir comme dans l'aquarelle de M. C**% pour laquelle, par parenthèse, j'ai posé écrivant des petits papiers.

« Adieu, madame, de bien tendres hommages et mille amitiés autour de vous.

« J.-J. Ampère. »

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D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Tocqueville, 9 juillet 1856.

<( Quoique je vous aie écrit, il y a bien peu de jours, à Florence, cher ami , je veux vous remercier encore de la lettre que j'ai reçue hier. Avec quel bon cœur vous vous associez à ce que vous considérez comme mon succès dans cette grande entreprise! comme vous jouissez de ce que vous trouvez bien dans mon œuvre ! En vérité, vous êtes un ami rare, il n'y a pas de circonstance de ma vie qui ne m'apporte une nouvelle démonstration de cette vérité; aussi chaque jour enracine-t-il davantage notre affection. Je crois que nous pouvons sans exagération Fappeler fraternelle.

« Je vous supplie, cher ami, d'écrire avec la plus grande précaution à l'endroit de la politique; je sais qu'on trouve, en mauvais lieu, votre opposition bien prononcée, et vous me désespéreriez si vous vous faisiez une affaire à mon occasion. Je vous recommande donc, pour moi, si ce n'est pour vous, de ne rien dire qui puisse paraître trop vif au gouvernement français. La prière que je vous adresse en cette circonstance, je vous la renouvelle dans toute autre ; il ne faut pas donner à nos maîtres la joie de pouvoir nous saisir sur un terrain qui paraîtrait favorable noiv-seulement à leurs dignes

amis, mais à cette foule qui , quoique peu bienveillante pour eux, n'aime pas cependant la vue d'une opposition trop directe , et craint bien moins la servitude que le bruit.

« Le calme de Tocqueville commence à se communiquer un peu à mon esprit, mais ce lieu ne sera complètement agréable que quand vous l'habiterez. Je vous embrasse de cœur.

« A. de Tocqueville. »

Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « J'allais partir de Florence, quand survint ma nomination de directeur à l'Académie française, et en même temps l'occasion de rendre un service à Loménie, pour un sujet de prix à maintenir au concours.

« Ces circonstances me jetèrent dans de vives perplexités, qu'augmentait encore la conduite délicate de mon suppléant qui, en dépit de ses propres intérêts, avait travaillé de toute sa puissance à me délivrer d'un honneur académique. Malgré cet incident, j'étais bien résolu à ne pas renoncer à mon voyage des Pyrénées. »

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De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.

Paris, mercredi, 8 août 1856.

« Vous aurez peut-être vu dans les journaux ce qui me consterne : je suis du jury pour la session qui commence le 16. J'ai appris cela, cher ami, hier à l'Institut, où le brigadier qui me cherchait depuis quatre jours m'a apporté ce triste papier. Tout le monde me dit qu'on ne peut se faire changer de session, cela m'a désolé. Je venais de recevoir votre chère lettre si pleine de joie; j'ai eu peu de surprises aussi désagréables dans ma vie. Enfin rien ne m'empêchera de partir au commencement de septembre, et j'espère que, cette fois, il ne me tombera pas une nouvelle tuile sur la tête. Je n'avais pas besoin de celle-là pour me faire prendre Paris en grippe, et un pays où l'on est obligé de remplir des devoirs que se sont imposés des peuples qui avaient des droits.

« Je viens de vous envoyer mon article; il eût été plus long, mais quand je l'ai conçu et commencé, je le croyais destiné à un journal quotidien. Il me semble cependant que le sujet et le caractère du livre y sont nettement indiqués.

« Si je n'avais pas été aussi contrarié hier, j'aurais encore mieux joui du plaisir que m'a fait une décision de l'Académie qui a spontanément décerné à l'unanimité, au

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livre posthume d'Ozanam, un prix de 3,000 francs, fondé par M. Bordin pour un ouvrage de haute littérature.

« Cousin est aux Pyrénées. Mignet, que j'ai vu hier, a beaucoup insisté pour que je vous parle de lui.

« Si vous pouvez vous procurer la Revue du 1 5, vous y trouverez un article de moi sur l'Histoire d'Italie, qui peut-être vous intéressera.

« Mais je ne puis, en vous écrivant, penser à autre chose qu'à cet affligeant retard ; je me voyais déjà à Tocqueville, si bien toujours, encore mieux cette fois, grâce aux soins d'une bonté et d'une amitié charmantes ; vous lisant ceci et cela. Voici tout renvoyé au mois prochain !

« Adieu, très-cher ami.

« J.-J. Ampère. »

Souvenirs écriû à Rome en 1862. — ce Une lettre venait me rappeler, le 8 août, qu'on m'attendait en Béarn.

« Nous venons de finir le beau livre de M. de Tocce queville, disait ta mère; j'aime mieux vous en parler ce que de vous en écrire.

ce J'ai été bien sensible à votre lettre et à l'affectueuse

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« pensée qui la dictait. Elle nous a trouvés complètement « installés dans notre existence campagnarde et solitaire. « Dans cette vie parfaitement libre et souvent con- « templative,une large part est faite au souvenir des ab- « sents, et il nous est bien doux d'espérer que celui auquel « nous tenons le plus sera bientôt ici. Depuis que j'ai la « certitude de vous recevoir, mes yeux sont devenus pour « ce pays d'une exigence singulière; je le regarde tout « différemment que par le passé, et me suis aperçue l'autre « soir, avec un sentiment de plaisir indicible, que votre « soleil s'y couchait, parfois splendidement, comme à « Saint-Jean de Latran. Ceci me ramène tout naturelle- « ment à l'Italie, et au désir fixe que nous avons de vous 0 y retrouver l'hiver prochain. Il me semble quelagrosse « difficulté du cours étant vaincue, les autres obstacles ne « peuvent manquer de s'aplanir. J'avoue, du reste, que « sur ce point mon esprit est absolument prévenu et qu'en « dépit de ses allures habituelles de modération, je n'ai pu u encore lui faire envisager la probabilité d'un désappoîn- « tement. Tout mon entourage est à l'unisson de ce que « j'éprouve, et pense comme moi que Rome sans vous n'est « plus Rome. Songez ànos regrets de chaque jour, je puis « dire même de chaque heure, qui viendraient décolorer les « choses que nous aimons le mieux et attrister tout l'enc semble de notre vie! Notre pauvre foyer serait mécon- « naissable, et pour ma part je ne réponds même pas « que la santé vienne s'y asseoir. Espérons donc, cher

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« monsieur, et dites que nous n'avons pas tort de le faire !

« Vous serez fort surpris de trouver chez moi l'abbé « Hery, de retour de Saint-Sauveur, où ses fins bas de soie, « son élégant manteau et son aimable esprit ont eu un vrai « succès. )>

« Nous sommes heureux des bonnes nouvelles qui viennent de nos académiciens. Je les félicite du voisinage de l'Institut, puisque c'est le vôtre, et ne doute pas que cette circonstance ne contribue beaucoup à les acclimater au séjour de Paris.

« Mille souvenirs à ces deux messieurs ainsi qu'au cher maître Hébert, dont les œuvres charmantes me font très-douce compagnie dans la pièce où je me tiens ici tous les jours.

« Adieu, cher monsieur Ampère, croyez à mes plus vrais sentiments d'inaltérable affection.

« Votre coucher de soleil à Saint-Jean de Latran. M'y voici encore aujourd'hui devant cet horizon! les montagnes ont ce beau ton bleu que leur donne le soleil, par un jour éclatant de tramontane ; la place a toujours cet aspect solitaire et abandonné que je chantais, il y a trente-sept ans, dans des vers adressés à Mme Récamier sur la bénédiction du Pape. »

« Depuis, je me suis arrêté là bien souvent, le cœur léger et vide, ne songeant qu'à la nature. Plus tard, j'y suis venu avec mes amis, heureux, jouissant de cette vue plus vivement encore qu'autrefois. J'y suis venu avec une

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malade qui ne pouvait plus descendre de voiture , « regardant tout cela, disait-elle, sans avoir la force d'admirer ». J'y suis venu avec une mère que je suivais un instant dans sa marche fébrile, essayant de réveiller l'entrain de son esprit pour l'étourdir. J'ai eu le courage d'y supporter le spectacle et l'aveu de sa douleur

D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Tocqueville, août 1856.

« Cher ami, les B**f sont partis depuis deux jours. Le commerce du mari est aussi agréable que peut l'être en ce moment celui d'un Anglais pour des gens de notre opinion; mais la femme, avec quelques-unes des bonnes qualités de son pays, en possède aussi les défauts. Elle est sensée, élever, honnête, raide, dédaigneuse et toute pétrie de préjugés anglais et aristocratiques. Sous quelle latitude ne vous est-il pas arrivé de rencontrer cette Anglaise-là ou sa pareille? Elle a fait, du reste, de son mieux pour être aimable.

« Nous laissons aller notre imagination jusqu'à l'idée de vous posséder, au moins, trois mois de suite. Une

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seule chose nous inquiète, votre cours. A mesure que je prends des années, notre intimité me devient plus nécessaire; j'imagine que cela tient à ce que je découvre de jour en jour combien votre amitié est un bien précieux. Elle n'a que des agréments et pas de ces côtés faibles qui se font souvent voir dans les affections les plus tendres. Tâchez d'apporter ici quelque grosse besogne qui nonseulement vous occupe, mais vous passionne, pour que votre entrain, comme cela est arrivé souvent, me gagne. J'éprouve un embarras extrême à ressaisir mon grand sujet, je ne sais plus par quel bout le prendre, et j'ai un désir sans égal d'en causer avec vous, pour que l'horizon s'éclaircisse et me montre enfin le chemin qui doit conduire à mon but. Je ne me console pas de ne point avoir vu paraître l'article de M. de Loménie; il me semble qu'il eût rattaché ce nouveau livre à la Démocratie, ce qui m'aurait été particulièrement agréable. Car l'unité de ma vie et de ma pensée est la chose au monde que je tiens le plus à bien conserver aux yeux du public; l'homme y est aussi intéressé que l'écrivain. « Adieu, cher ami.

(( A. DE TOCQUEVILLE

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De M. l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.

Paris, 24 août 18J6.

<( Monsieur,

« Que doit faire un jeune ecclésiastique pour lequel vous avez eu trop de bontés, et qui ne se consolerait pas de quitter Paris sans vous avoir vu? Le plus sûr moyen serait, peut-être, en ce moment, de se livrer à quelque méfait qui l'amènerait devant le jury, mais il répugne à cette extrémité, ou du moins il hésite

« Cependant, très-cher monsieur, en vérité, il veut vous voir ; faites-lui la grâce de lui indiquer le jour, l'heure et le lieu auxquels il pourrait espérer vous rencontrer, même très-tard, même très-tôt, même très-loin; il est exact, il sera discret, il sera content.

« Je vous prie d'accepter d'avance l'expression de la vive joie que j'aurai, monsieur, à vous embrasser. Vous savez d'ailleurs les sentiments de ma très-respectueuse affection.

a Henri Perreyve. »

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De Madame la duchesse de Mouchy à J.-J. Ampère.

Mouchy-le-Châtel, 27 août 1856.

a Il est vrai que je suis mieux, cher monsieur Ampère, mais c'est surtout depuis que j'ai reçu votre lettre; elle est faite pour guérir tous les maux. Je ne savais où vous chercher, et j'allais vous adresser quelques lignes chez Mme Lenormant; au lieu de cela, c'est hôtel de Valois. Par parenthèse, permettez-moi une prière, et daignez m'exaucer. Vous êtes toujours en l'air à Paris , veuillez donc descendre en hôtel garni, rue d'Astorg. Hélas ! vous le savez, il y a toujours eu de la place, mais il n'y en a que trop aujourd'hui dans ma pauvre maison. Vous savez peut-être que je passe l'hiver à Versailles près d'une pension où je mets mes fils ; je ne serai donc pas chez moi, et mon voisinage n'est pas un obstacle, s'il en est un. De grâce, venez habiter une chambre qui vous attend ; tout est prêt pour vous recevoir. Mes gens partageront ma joie de vous avoir sous mon toit ; en même temps que je vous le demande j'ai écrit, et on vous attend.

« Je voudrais bien vous prier aussi de venir ici, mais je n'ose pas ; mes travaux me privent de la bibliothèque, outre le reste, et se présenter devant vous sans livres , est-ce possible ? Je ne suis pas de force à les remplacer, et je ne veux pas vous dégoûter de moi et de

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Mouchy. Si la santé me revient un peu, l'année prochaine, tout sera digne de vous : terrasses, sculptures, etc.

« J'ai bien regretté que mes enfants vous aient manqué de si peu, et ils ont déjà senti ce qu'ils perdaient. Ce sont des garçons très-intelligents; je vais tâcher d'en faire des hommes ; en m'acheminant vers Saint-Cyr, Versailles est la première étape. C'est un grand sacrifice que je fais là, mais les affections sont plus ou moins des causes de souffrance , et je pense que cette famille littéraire dont vous parlez est la seule qui ne donne que des joies sans mélange. Il est vrai que ne l'a pas qui veut.

« Votre histoire de gendarmes est délicieuse, racontée par vous; mais que ne rendriez-vous pas aimable ? Les gendarmes même n'y résisteraient pas.

« Adieu donc; j'espère adresser ma première lettre à M. Ampère, rue d'Astorg, 10; et là, et partout, mille assurances de mon amitié.

De J.-J. Ampère à Madame la duchesse de Mouchy.

Samedi, 30 août 1856.

« Que vous êtes toujours bonne et gracieuse pour moi, madame! Je ne saurais vous dire combien je suis touché,

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je dirais presque attendri, de cette proposition de m'accueillir sous votre toit, dans cette maison de la rue d'Astorg qui, elle aussi , a pour moi bien des souvenirs. Ne m'en voulez pas si je ne puis en profiter ; à part mon vilain caractère qui m'empêche de jeter l'ancre nulle part , ma nature de chat sauvage fait que je ne suis bien que dans la région des toits et des gouttières, n'ayant aucun domicile fixe , vaguant toujours. Par parenthèse, notez que j'ai condamné l'autre jour un voleur qui avait été accusé de vagabondage ; c'est une grande lâcheté à moi de n'avoir pas demandé pour ce fait les circonstances atténuantes. Je suis donc un chat sauvage; on ne peut rien faire pour ces méchantes bêtes-là. De plus, la rue d'Astorg est trop loin de mon centre de travail, l'Institut et la bibliothèque de l'Institut. Je me suis logé en face de l'autre bibliothèque, à côté de la chambre où sont mes livres et mes manuscrits; je ne puis m'éloigner de là. J'espérais ainsi m'être rapproché de vous, et voilà que cet hiver vous serez à Versailles ; c'est vous qui vous éloignez. Mais les voyages ne m'effrayent pas, et j'en ferais volontiers de bien plus grands si vous étiez au bout de la route.

« Je vais encore siéger dans ce vilain jury ; vous ne sauriez croire l'expérience que j'ai acquise depuis huit jours en matière de forfaits. Il y a une classe de la société qui a singulièrement baissé dans mon estime, ce sont les témoins. Mais je ne puis pas dire que la

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moyenne des jurés se soit beaucoup élevée à mes yeux.

« Avant-hier, après avoir puni le crime au Palais, j'ai été récompenser la vertu à l'Académie française. Il y a quelque temps, j'avais été abordé par une solliciteuse qui aspirait à ce prix, mais ne paraissait pas connaître à fond la matière.

« Adieu, madame la duchesse ; je voudrais vous faire sourire, vous désennuyer au moins, pour prix, bien insignifiant sans doute, de cette bienveillance si pleine de charmes dont vous me donnez encore une preuve que je n'oublierai pas.

« J.-J. Ampère. »

Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Après mon premier séjour à Tocqueville, je touchais à la réalisation de mes projets ; j'allais aller faire une visite aux Pyrénées lorsque je reçus de fâcheuses nouvelles.

« Cher monsieur Ampère, m'écrivait Mmc C*¥*, l'ex- « trême chaleur a décidément beaucoup éprouvé ma fille. « Aussitôt que ses forces le permettront, nous aviserons « aux préparatifs d'un nouveau départ. Dieu veuille « que les mille devoirs qui vous accablent ne contrarient « pas vos projets d'Italie; la perspective de vous retrou- « ver là est la seule compensation au chagrin de ne pas « vous recevoir ici. »

3 14 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

« Cette lettre, qui m'inquiétait en me rendant malheureusement ma liberté, me fit repartir immédiatement. Mais, avant de retourner à Tocqueville , je devais m'arrêter en route chez M. d'Haussonville. »

De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.

Hôtel de Valois, jeudi matin.

'< Je^suis arrivé avant-hier soir de Gurcy, mon cher ami, où l'on m'avait envoyé votre lettre. J'y ai entièrement refondu, augmenté, adouci un peu, et je crois fortifié mon article sur Auguste. Je. Pai remis à Buloz; j'attends aujourd'hui qu'il l'ait lu pour savoir ce qu'il en pense à un certain point de vue. Je serai tout entier, jusqu'à mon départ pour l'Italie, dans mes empereurs. Sitôt Auguste paru, je ferai imprimer Tibère; après quoi je commencerai mes petites pérégrinations normandes qui aboutiront chez vous.

« Je vous avais bien dit que je n'espérais pas vous revenir avant le commencement de novembre. M. de Broglie ne sera à Broglie que le 20 ; si j'y fais des lectures et que je m'arrête quelques jours chez Beaumont et Corcelles, cela m'entraînera au moins jusqu'à la fin d'octobre.

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« J'ai vu à Gurcy deux personnes qui m'ont chargé de vous dire toute leur admiration : c'est Jules de Lasteyrie et M. Doudan, homme d'esprit et de goût s'il en fut.

« Je vais toujours me pavanant du succès de mon ami . Dites-moi, je vous prie, si vous voulez tout Bûchez et Roux, ou une partie.

« Mille et mille tendres amitiés.

« J.-J. Ampère. »

D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Jeudi matin... 1856,

« Cher ami, venez donc au plus vite, en homme qui est espéré, dans les deux sens que ce mot exprime dans notre patois : on espère son ennemi mortel, c'est-à-dire qu'on l'attend ; on espère son meilleur ami, c'est-à-dire qu'on se flatte qu'on va avoir le plaisir de le voir. On vous attend et on vous espère.

« Vous trouverez votre gîte prêt. Nous pensons que vous serez plus chaudement et plus commodément, l'hiver, au premier étage de la tour qu'au second. C'est là que sera d'abord votre chambre ; libre à vous de grimper dans votre juchoir, si cela vous fait plaisir.

« Tout à vous de cœur; ne nous oubliez pas auprès de vos hôtes.

« A. DE TOCOJJEVILLE. »

D'Albert de Broglie à J.-J. Ampère.

Broglie, 8 décembre 1856.

« Cher monsieur Ampère,

« Je m'adresse à vous et à l'extrême bienveillance que vous m'avez toujours témoignée, comme à celle de votre hôte actuel , pour vous demander un petit renseignement.

« Vous connaissez et vous avez approuvé le but du Correspondant : détacher la religion catholique d'une solidarité qui la déshonore, et la remettre en accord avec tous les progrès, toutes les idées généreuses, toutes les vertus des temps modernes, vis-à-vis desquelles elle est restée jusqu'ici dans une trop grande défiance. Nous avons déjà mis sous la protection de ce recueil, et à plusieurs reprises, la liberté politique ; nous voudrions faire aujourd'hui quelque chose d'analogue pour la question de l'esclavage, dont on a depuis trop longtemps abandonné le monopole aux protestants. Nous voudrions avoir dans

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un numéro prochain un travail sur la situation de l'Amérique, à ce point de vue, à propos des romans de Mme Stowe. Ce travail serait destiné à exprimer, au nom des catholiques libéraux de France, la sympathie que leur inspirent les efforts faits par les amis de la liberté, même sous un autre drapeau religieux que le leur. Quand cet article n'aurait aucune couleur religieuse proprement dite, son insertion seule dans le Correspondant lui en donnerait une : d'autant plus que VUnivers, à l'affût de toutes les mauvaises causes, pour se mettre sous la protection de l'Église, a déclaré l'autre jour que les sympathies des catholiques devaient être assurées à M. Buchanan, comme représentant du parti conservateur de l'Amérique.

« Vos relations avec l'Amérique, celles de M. de Tocqueville et de ses amis , avec les personnes qui se sont le plus occupées de l'esclavage , vous feraientelles connaître quelqu'un qui voudrait se charger d'écrire sur ce sujet avec connaissance de cause ? Je répète que la couleur religieuse ne serait pas nécessaire , parce que l'importance de la démarche résulterait de l'insertion du travail dans un journal dont le catholicisme est l'étiquette. Si la personne qui s'en acquitterait voulait même éviter ce qu'il y a de trop étroit dans les engagements qui paraissent résulter de la collaboration du Correspondant, rien ne serait si aisé que de mettre , comme nous l'avons fait aux communications de M. Villemain (qui 11. 18

$ 1 8 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

avait ce scrupule}, que le travail est communiqué à la rédaction par une personne qui lui est étrangère.

« Je suis content , par occasion, de vous indiquer ce moyen de collaboration indirecte ; car j'ai été pressé bien souvent de vous citer l'exemple de Villemain, et de vous demander, au nom de l'alliance de la religion et de la liberté , quelques miettes de cette table splendide que vous nous avez servie à Broglie. Vous devriez songer à nous, djat Buloz en avoir un moment d'humeur. N'avezvous pas vu la généreuse indignation du ministre de l'instruction publique contre le monopole intellectuel de la Revue des Deux-Mondes, dans le journal de ce matin ? Ne voudriez-vous pas avoir aussi un accès de cette indépendance, qui sied si bien aux serviteurs d'un régime de liberté comme le notre?

« Mille pardons de cette importunité; nous sommes encore sous le charme des souvenirs du mois dernier. Veuillez parler de moi à M. de Tocqueville, et croire à tous mes sentiments distingués et dévoués.

« Albert de Broglie. »

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De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.

Samedi, 10 février 1857.

« Cher ami, l'excellente vie que j'ai menée à Tocqueville se continue par le regret. Je refais en esprit ces journées, ou plutôt cette journée, dont chaque moment était un vif plaisir, dans l'habitude , ce qui n'appartient qu'à la parfaite amitié. A dix heures et demie, je songe au déjeuner qui nous réunissait: puis, je passe avec vous deux dans le salon; nous parcourons les lettres et les journaux ; je joue la partie de billard avec Mme de Tocqueville; vient ensuite la promenade de propriétaire, en compagnie des petits chiens; on va travailler; on se retrouve à dîner; on lit l'abbé Hue, ou bien la troupe ordinaire paraît sur le théâtre du Vaudeville. Quelquefois nous poussons une petite pointe à Rome, pour aller méditer sur les avantages de l'empire romain, et je vais finir cette bonne journée dans ma tour. Hélas ! tout cela est bien loin! et mes heures bourrées et oisives de Paris ne ressemblent guère à celles-là. Cependant j'ai eu du plaisir à être si bien reçu; M. Guizot m'a emmené dîner chez lui; le premier jour, j'y ai trouvé M. et Mme Reeve.

« M. Hippolyte, avec qui j'ai fait bien bonne route, vous aura dit mes énormes étourderies : lunettes perdues, billet de bagages perdu , et de plus (c'est la confession

320 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

de Scapin), j'ai emporté le troisième volume de Perthès. Je le remettrai à qui vous m'indiquerez. Il n'est pas trèsintéressant.

« Adieu, bien cher ami, je partirai le plus tôt possible. Mille amitiés, et des meilleures.

Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Le 7 février je débarquai à Civita et le jour même j'étais au palais Gaetano, dans l'appartement qu'occupait la famille

D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Tocqueville, 21 février 1 S 57.

« Je suis sûr qu'aujourd'hui, cher ami, vous promenant par le plus beau temps du monde, dans la campagne romaine , vous dites beaucoup de mal de notre affreux climat de France , et que votre esprit se reporte avec mépris sur le lac de boue qui nous entoure. Eh bien ! vous vous trompez; nous jouissons ici, depuis une semaine, de la plus charmante température de mai, sèche

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 321

et douce ; un bon soleil pendant la journée, et un ciel étincelant d'étoiles pendant la nuit. Il est vrai que vos beaux jours ne cesseront point, tandis que notre mois de mai redeviendra février

« Je conçois que vous n'ayez pas trouvé les Senior à Rome , ils ne quittent point cette année l'Angleterre. « J'ai été si bien rôti, l'aft dernier en Egypte, me mande « Senior, que je ne sens pas la nécessité de revoir le « soleil. »

« J'ai reçu, il n'y a pas longtemps, une lettre de Reeve. Vous l'avez tant charmé dans la courte entrevue que vous eûtes ensemble chez M. Guizot, qu'il veut absolument que je lui donne cet été le moyen de vous retrouver; à cela, j'ai répondu que, s'il venait nous voir à cette époque, j'oserais presque vous promettre. Ne me faites point mentir.

« J'espère qu'en ce moment vous vous tirez mieux que moi du métier de faiseur de livres. Ce n'est pas que je ne me sois remis au travail avec une certaine énergie, mais l'espace que je laisse derrière moi en avançant me paraît si peu de chose comparé à celui que je vois en avant, qu'il me semble que je reste immobile. Que faitesvous, vous qui avez l'art de faire beaucoup, vite et bien , et qui surtout avez reçu du ciel ce don de verve éternelle, qui rend le travail fructueux pour le public et si doux à l'auteur?

322 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

« Rappelez-moi particulièrement au souvenir de mon pauvre parent, M. de Blacas, et de sa femme; celle-ci est une charmante personne, pleine d'esprit et très-jolie, comme vous avez pu voir. Ses envieux prétendent qu'elle est parfois capricieuse, mais je ne doute pas que son caprice ne soit de vous plaire. Je ne vois rien et ne sais rien; je ne connais que mon trou. Mais là, du moins, se trouvent réunies deux personnes qui s'entendent sur presque tous les points, et sur nul autre plus, que dans leur tendre amitié pour vous.

« A. DE TOCQUEVILLE

D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Tocqueville, 14 mars 1857.

« Vous voyez, cher ami, quelle peine nous avons à nous arracher de ce pauvre Tocqueville. Chaque jour nous y attache davantage et nous fait trouver de nouveaux prétextes pour y rester. Il faut se décider. Je veux absolument être à Paris pour le 3 1 de ce mois, jour où l'on donne un successeur à Savlandy. Je n'ai pourtant aucun empressement naturel à remplir mes devoirs électoraux, pas plus à l'Académie qu'ailleurs

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 323

« Je n'ai reçu aucune lettre de candidats, et n'ai rien entendu dire des intrigues académiques. Je n'ai non plus aucune résolution arrêtée. Je sais seulement que je serais Uès-peu disposé à nommer le dévot Carné, trois jours après avoir reçu le saint Falloux.

«Je ne sais si vous avez vu à Rome le fragment d'une Nouvelle Pairie, toujours éditée, je pense, par Delaunay, mais qui est faite pour travailler à répandre des idées saines dans le public. Troplong, une partie du sénat et tout l'Institut impérial ont donné des noms à cette entreprise et une signification claire.

« Lévy me demande de procéder en toute hâte à une troisième édition de mon livre. Je ne saurais imaginer qui lit ce livre, Car le symptôme général de la maladie du temps est un alanguissement et une torpeur croissante de l'esprit humain , qui rend celui-ci indifférent non-seulement aux choses politiques, mais à tous les produits quelconques de la littérature et à tout ce qui n'est pas Bourse ou toilette. Ceux qui m'arrivent de Paris se plaignent de la difficulté de trouver un sujet de conversation, même parmi les gens d'esprit. La faculté de causer, qui nous distinguait entre nos contemporains, si elle subsiste encore, manque du moins d'emploi. On se querelaille toujours un peu en matière religieuse : c'est la seule corde sur laquelle cherchent encore à tirer ces malheureux journaux. On leur livre un peu d'église à manger tous les matins , afin de ne pais les laisser en-

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tièrement mourir de faim. Je doute que notre César ait à se louer d'avoir si bien travaillé à désintéresser la FYance de toutes les libertés, si ce n'est la liberté en matière religieuse. L'humeur qui se répandait sur toutes les affaires pourrait bien finir par ne couler que sur elle. Je vous avoue que je m'en console, et rien ne me montre mieux le mal que les prêtres ont fait à la religion que mon insouciance involontaire sur un sujet pareil. Que de forces morales ils ont ainsi perdues en s'efTorçant, à tout prix, de gagner du pouvoir politique !

« Mille amitiés.

« A. DE TOCQJJEVILLE. »

De M. Doudan à J.-J. Ampère.

Paris, 17 mars 1857.

« Cher monsieur, une lettre de vous, datée de Rome , arrivant ici , dans un pays gris, par un temps gris , m'a fait l'effet d'un rayon qui entre dans une chambre dont les volets sont fermés. Je comprends que vous passiez des journées charmantes à suivre , parmi les ruines, les ombres dont vous nous envoyez de si vives images. Il semble, en effet, en vous lisant, que les morts d'autrefois ont une vie plus forte que

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les vivants d'aujourd'hui. Je ne crois pas que M. de Lascoux lui-même ait pu faire de Trajan un plus beau portrait que celui que nous vous devons. Il est venu récemment à la cour de France un Américain ' doué d'une facilité extraordinaire pour faire apparaître les morts. Vous avez ce don-là aussi; il est bien dommage que vous n'alliez pas à la cour.

« Ce qui prouve que vous peignez avec une extrême vérité, c'est que je vois toujours derrière vos personnages, au fond de vos tableaux , les paysages de Rome , tels que je les ai vus ; et la couleur et la marche des eaux du Tibre, et les montagnes, et tout cet ensemble d'où sort une langue confuse, mais intelligible. Pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour qu'on entendît ces voix qui sortent des ruines et de la campagne de Rome? Montaigne n'en a rien soupçonné; Gœthey a été insensible. M. de Chateaubriand a tiré tout à coup le rideau qui cachait aux yeux de tous ce merveilleux et singulier spectacle. Avant M. de Chateaubriand et vous, l'histoire montrait des académies de héros ou de scélérats se promenant parmi des académies d'architecture, et au fond quelque chose comme l'aspect de l'arrondissement d'Épinal ou de Nantua.

« Si vous voyez des rois et des tétrarques , nous en voyons aussi , et il est probable qu'ils font encore plus

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