‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 18 sur 30 · Yong · texte numérisé non relu

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d'effet chez nous qu'à Rome, entre le Capitole et Saint- Jean de Latran.

« Il n'y a nulle querelle dans ce Paris , ni dans le monde réel, ni dans le monde des idées. Il n'y a que V Univers qui ait un peu d'entrain d'esprit. Il nous a montré, par d'invincibles arguments, qu'un miracle est d'autant plus digne de créance qu'il est plus absurde. De bons esprits ont cru pouvoir lui répondre ; pour moi, j'ai une parole décisive en faveur de V Univers. Le lecteur du roi Stanislas lui lisait dans la Bible : « Dieu lui apparut en singe. — En songe, reprend le roi, un peu scandalisé. — En songe ou en singe, réplique le lecteur, Dieu est bien le maître. » La devise de V Univers est : Dieu lui apparut en singe.

« Vous avez vu l'avertissement donné à M. de Montalembert pour ses remarques sur l'appel comme d'abus. Je mets ce qu'il dit contre Y Univers au-dessus de ce qu'il dit en faveur de M. de Brézé.

« J'ai eu l'honneur de voir M. de Tocqueville. Il n'a guère été question que de vous entre lui et moi, et on peut passer un plus mauvais quart d'heure que celui que vous avez passé dans cette occasion. Quand donc nous revenez-vous ? Qu'avez-vous à dire contre nous ? Est-ce que vous trouvez la Bourse moins belle que la fontaine Égérie, par hasard? — On vous réclame à l'Académie, sur trois ou quatre points de la Normandie, à Gurcy, au val Richer, et en bien d'autres lieux sans

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doute. On peut dire aussi de vous que vous êtes tiré à quatre amis.

« On n'a rien fixé encore pour le moment où Ton s'occupera de la succession de M. Alfred de Musset. Quelle triste fin de jours si brillants ! Les prétendants, jusqu'aujourd'hui, sont toujours M. de Laprade, et peutêtre M. de Marcellus.

« Adieu, très-cher monsieur, j'aime tout ce que vous écrivez, et je vous regrette tous les jours. On me charge ici de mille souvenirs; on voudrait bien qu'un bon décret obligeât les académiciens à la résidence.

« Do u dan. »

D'Alexis de Tocqucvilic à J.-J. Ampère.

Paiis, 7 avril 1857.

u On ne m'a remis votre lettre du 17 mars, cher ami, qu'après l'élection; ainsi, je ne puis me vanter près de vous que vous ayez décidé mon vote. Vous y avez été cependant pour quelque chose, car je savais que vous auriez voté pour M. de Laprade. Vous avez appris déjà que nous avons été battus; je ne sais si l'on vous a mandé comment? La chose est bien connue aujourd'hui. MM. Thiers et Rémusat ont voté pour Augier, par mau-

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vaise humeur contre le parti religieux qui avait mis la candidature de Laprade en avant, parti religieux représenté pourtant par Cousin et Montalembert. Saint-Marc et Sacy ont aussi voté contre nous. La cheville ouvrière de l'élection a été Mérimée; il y a mis, dit-on, une ardeur incroyable. Toutes les passions que vous lui connaissez étaient en effet ici en jeu.

« J'ai pu juger de l'importance qu'il donnait à la question par la manière dont il m'a reçu. J'étais arrivé de la veille, lorsqu'on ne comptait plus sur moi ; il m'a presque tourné le dos, comme Sainte-Beuve ; je gênais ces messieurs; c'est à partir de ce moment-là seulement que j'ai commencé à m'intéresser vivement au succès de l'élection. Jusque-là je votais sans entraînement car je ne croyais pas, comme on le disait, que de cette élection dépendît la majorité politique de l'Académie ; la passion des serviteurs du pouvoir m'a donné à moimême un peu de passion.

« Cette maudite élection m'a forcé de quitter Tocqu^ville lorsqu'il me fallait encore trois jours pour terminer la fameuse promenade en plein air, où vous devez méditer et peut-être crayonner tant de belles pages.

« Adieu, tout à vous de cœur.

(( A. DE TOCOJJE VILLE. »

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De Guillaume Guizot à J.-J. Ampère.

Paris, 10 avril 1857.

« Mon cher monsieur, permettez-moi de vous présenter de loin (loin des yeux, près du cœur) un de mes bons amis, Ernest Pougny, qui va passer à Rome quelques semaines que je lui envie. Vous avez là votre travail et vos amis; ne vous détournez, je vous prie, ni de l'un ni des autres; je ne vous le demanderais pas pour moi-même. Mais si, un matin, pour éreinter un tyran quelconque, vous allez chercher au Forum et au Colisée des inspirations ou des observations, avertissez mon ami et menez-le sur ce terrain que nul ne connaît et ne commente comme vous. C'est la grâce que je lui souhaite.

« Nous partons dans huit jours pour le val Richer, mon père et moi. Mes sœurs y sont toutes deux avec ma niècerie. On s'y souvient de vous, on vous y espère, on vous y veut ; mais tous vous veulent partout.

« Donnez-nous un peu de préférence et quelques jours; nous vous le demandons, nul ne le désire plus que moi, car je suis (et j'espère bien que vous le savez) à vous de tout mon cœur.

« Guillaume Guizot. »

Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Je me sentais un entrain extraordinaire. Rome était devenue pour moi Punique objet de mes travaux. Je m'attachais à cette Histoire romaine à Rome; j'allais en élargir le cadre. Après avoir entrepris beaucoup de choses et vu bien des pays, je ne voulais plus étudier que cette chose et ce pays ; ma nature s'était transformée, enchaînée à cette histoire de Rome à Rome, dont je veux m'occuper désormais jusqu'à mon dernier souffle. »

(En effet, une épreuve du chapitre d'Auguste arrivait à Pau le lendemain de sa mort.)

« A propos de mes travaux il me prend aujourd'hui des découragements amers. Cette bienveillance anticipée de Mme L*** et de mon cher Alexis, pour ce que j'entreprenais, doublait alors mes efforts; leur esprit supérieur donnait à leurs conseils un prix inestimable, et leur seule approbation m'eût soutenu si le succès m'avait complètement échappé.

« Ta mère trouvait que je me laissais trop dominer par Timagination dans les petites choses ; elle combattait mes susceptibilités exagérées de conscience avec sa simplicité ordinaire; elle cherchait à calmer des scrupules imaginaires et me ramenait à la vérité. Ce qu'elle aimait, ce qu'elle pratiquait par-dessus tout, c'était l'oubli de soi, le soin de s'occuper des autres, de leur être agréable, de ménager leur amour-propre, d'en soigner les blessures, d'entrer sans fausseté toutes les fois que la

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chose se pouvait dans leur manière de voir et de sentir. C'est ce qu'elle appelait la charité de la conversation. • « Je mène et fais mener à tous les miens une vie d'hô- <c pital, écrivait-elle à son amie, M,1,e Bertin. J'aurais « droit à un lit numéroté, et mes chers gardes-malades « à la plus éclatante canonisation. Saint Ampère ne « manquerait point de dévots, car il est impossible a d'être à la fois meilleur et plus aimable que lui. En (.< attendant que son dévouement à mes patraqueries le « fasse figurer sur le calendrier, il travaille beaucoup à « son histoire et nous prépare une Rome moderne fort « intéressante. »

« Saint Ampère ne manquerait pas de dévots, dit-elle. Ah ! c'est bien aujourd'hui que je veux devenir meilleur ! réprimer en moi ces vivacités de discours, ces véhémences de discussion si éloignées de sa parole fine, tempérée, incisive pourtant dans sa modération, animée ; et grâce à elle, à soixante-deux ans, je sens que je peux changer ma manière d'être et mes habitudes de langage; que de violent parfois je deviendrai doux, parce que j'ai tant aimé en elle sa douceur, sa douceur qui n'était pas la faiblesse, qui n'éteignait ni le feu de son âme, ni le charme de son esprit.

« Cet hiver de 1857 fut très-animé dans le salon de Mme C***. Aux relations que ta famille s'était créées pendant ses fréquents séjours à Rome vinrent s'ajouter de nombreuses visites de parents et d'étrangers de tous

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les pays. Malheureusement nos jeunes amis, Baudry et Gumery étaient partis; Hébert aussi. Avec une persévérance héroïque, qui aura sa place dans l'histoire des' peintres, il était allé s'enfouir dans les neiges du hameau sauvage de la Cervara , où il devait rester deux ans pour y faire un tableau.

m Schnetz, autrefois le compagnon des brigands , à présent un peu trop monsignor, un peu trop courtisan, apportait le soir au palais Gaetano le tour aimable et piquant de son esprit. Le charmant saint, l'abbé Perreyve, était revenu à Rome avec son ami Perraud. L'excellent évêque de Chine, Mgr Guillemain, dont la résidence était dans une grotte ténébreuse, quand elle n'était pas au fond d'une barque, sous des ballots, et qui ne savait pas plus du Céleste-Empire que ne connaissait de la cour de Néron un fossoyeur des catacombes. Nous voyons souvent M. Sauzet, le ménage Lavergne, des Anglais, des Américains, Mme Beecher-Stowe, Mme Gaskell, M. La Rive, célèbre physicien genevois dont la fille de quatorze ans prenait des notes quand j'ouvrais la bouche pour lui demander des nouvelles de son père, l'ami intime de Toepfer, que la malice de Mme L*** accusait d'avoir pris pour modèle en illustrant M. Jabot.

« Ce fut au mois d'avril que se décida le voyage de Côme. On loua d'avance une ravissante villa, sur les bords du lac, et je déclarai que j'accompagnerais la famille jusqu'au moment où j'irais en Normandie re-

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joindre Tocqueville. Cette détermination me valut de la part de ta maman un remercîment affectueux et charmant. Avec un mélange de sérieux et d'enjouement, Mme V** s'amusait souvent à prendre vis-à-vis de moi la situation d'une personne qui aime un demi-ingrat. C'était à ce sujet des plaisanteries sans fin sur ses frais perdus, sur ses avances inutiles prodiguées à un érudit uniquement absorbé par ses petits papiers. « Monsieur « Ampère se rappelle-t-il, me disait-elle, qu'aux premiers « moments de notre connaissance entre moi et un jeune « clergeon1 il ne faisait guère de différence? C'est égal, « je ne me suis pas découragée, et vous aurez beau « faire, j'ai depuis longtemps formé sournoisement le « projet de conquérir un ami véritable et dévoué jus- « qu'à la mort. » Elle y a réussi.

« Nous étions à la veille du départ ; quel ravissant voyage nous allions faire ! et comme je m'en rappelle tous les incidents, tous les détails. J'étais avec M. C** dans le cabriolet de la grande calèche ; l'abbé Aul**4 dans l'intérieur avec ces dames et toi , petite Madeleine, qui nous arrivait souvent par le cadre de la vitre abaissée. On ne s'arrêtait point pour déjeuner ; ce repas se prenait dans la voiture. On nous envoyait de la viande froide sur des assiettes d'argent ; tout se faisait proprement, lestement. J'avais de bonnes et longues conver-

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