‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 19 sur 30 · Élève séminariste · texte numérisé non relu

Élève séminariste

sations avec mon compagnon, plus expansif et plus soulagé que je ne l'avais vu depuis longtemps, car la santé de sa chère convalescente était vraiment beaucoup meilleure.

« A Sienne, nous pûmes aller voir le Ravissement de sainte Catherine et les tableaux du musée. A Florence, nous faisions presque chaque jour une promenade aux Cascines. Dans les jardins Torigiani, j'ai retrouvé lebanc où ces dames s'étaient assises, tandis que, debout en face d'elles, je causais

« Ce jour-là restera gravé à jamais dans ma mémoire. Plus confiante en mon affection qu'elle ne l'avait été jusqu'alors, Mme L*¥* se laissa aller un instant à ouvrir le fond de son cœur devant moi et devant sa mère.

« Je connus mieux que jamais alors toute la beauté , toute la hauteur de son âme. Quelle sincérité délicate et élevée unie à un sens si droit ! Ah ! quel respect immense, indicible, elle m'inspira dès ce moment. Qui m'aurait dit que trois ans plus tard je reviendrais à cette place, tout seul, pour y relire une lettre de tes parents au désespoir, une lettre bordée de noir, une lettre de deuil !

« Ces roses qui m'entouraient me rappelaient celles de la villa Volkonska où nous avions été tant de fois si contents! Ces roses qui un jour nous fermaient le chemin, et que nous écartions pour la laisser passer dans

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une allée bordée d'iris. Ainsi, mon imagination allait d'un souvenir à un autre; des villas aux villas, des roses aux roses! Je revoyais avec mes chers absents nos beaux jours d'autrefois: je contemplais, par une brillante nuit, la place du Palais vieux, ses blanches statues, sa tour gigantesque, inondée des clartés de la lune; puis je retombais incessamment sur une épine, et je détournais les yeux de tout cela : des arbres, du ciel, des roses et des nuits étincelantes.

« A Venise, notre convalescente parut se trouver à merveille, et nous passâmes là une semaine bien heureuse. Nous logions dans un hôtel de la Piazzetta d'où l'on avait une vue admirable, un vrai canaletti, des couchers de soleil incomparables que suivait chaque soir un brusque coup de canon, annonçant la fermeture du port. Ici je me souviens d'une de tes vives émotions, chère enfant, qui nous fit beaucoup rire : toujours attirée sur le grand balcon de notre salon, parles spectacles variés et amusants qu'offre ordinairement le quai des Esclavons, tu étais particulièrement captivée ce jour-là par le théâtre de Polichinelle, justement posé sous nos fenêtres. Mary s'efforçait en vain de t'arracher à ce plaisir pour t'emmener dormir; tu résistais énergiquement, lorsqu'au moment le plus intéressant de la représentation, le canon gronde, ébranlant tout, portes et croisées. Tu pousses un cri et te sauves, éperdue, dans les bras de ta mère en disant : « Je veux me coucher. » L'éloquence de ta

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nurse-governess venait de trouver dans l'artillerie un bruyant, mais irrésistible auxiliaire.

« Nous visitions la place Saint-Marc, les plus belles galeries, quelques églises ; mais une grande partie de nos journées se passait en gondole sur la lagune, entourés de ces monuments féeriques de Venise. La féerie se trouvait plus encore dans le cœur de tes parents qu'à l'extérieur, car la fée c'était pour eux Mme L*** qui renaissait à la vie »

De M. de Lomé nie à J.-J. Ampère.

De la tour d'Ampère à Tocqueville , 15 septembre 18 $7.

0 Le lieu d'où je vous écris, cher maître et ami, me donne le droit de débuter avec vous à la façon d'Henri IV : « Pends-toi brave Crillon ! nous sommes à « Tocqueville et tu n'y es pas. » Nous y sommes avec toute la famille de Corcelles, c'est dire qu'il n'y manque que vous pour compléter les agréments de ce délicieux séjour. S'il est vrai qu'une sorte d'instinct nous avertit qu'on parle beaucoup de nous quelque part, vos oreilles doivent tinter là-bas, sur votre lac de Côme ; car vous 3tes ici un sujet inépuisable de tendresses, de regrets,

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de reproches, parfois même d'imprécations. Nous avons tous des moments de fureur où chacun s'écrie : « Com- « ment est-il possible que ce monstre ne comprenne pas « que nous avons absolument besoin de lui pour com- « poser un ensemble parfait! » Nous sommes comme une réunion de virtuoses dont les voix s'accordent à merveille, mais auxquels il manque un ténor.

« Je ne suis, moi, qu'un baryton maigre et un peu lourd; comment voulez-vous que je fasse pour suppléer un ténor agile et brillant comme vous qui êtes le Mario de la conversation? Si nous ne vous aimions pas tous comme Ton doit aimer, c'est-à-dire avec un sentiment désintéressé , nous ne pardonnerions pas à vos aimables hôtes de Borgo-Vico de vous retenir loin de Tocqueville dans un moment pareil. M. et Mme de Tocqueville se consolent un peu par la pensée qu'ils vous auront à leur tour, mais nous qui serons partis quand vous viendrez, quand retrouverons-nous cette occasion si douce de vivre quelques jours sous le même toit que vous? Je comprends, du reste, que le séjour de Tocqueville vous soit également agréable dans toutes les saisons. Quelle vie facile on mène avec des hôtes qui ne vous imposent d'autres devoirs que ceux de l'abbaye de Thélème : « Fais ce que voudras ». La bonté et la sérénité des maîtres font un accord parfait a\rec la beauté paisible du lieu , ici la nature semble vous inviter à laisser de côté tout souci, les nerfs se détendent, le sang se rafraîchit,

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l'on passe avec bonheur de la rêverie au travail et du travail à la rêverie, pour se délasser et se renouveler ensuite dans des entretiens pleins de gaieté et de variété.

« Nous sommes arrivés à Tocqueville le 10; ma femme, mon marmot, sa bonne et moi. Nous ne venions pas directement de Paris, nous avions d'abord été passer huit jours au bord de la mer, sur les côtes du Calvados. Paule et moi, tous deux très-afïaiblis, avions éprouvé le besoin de respirer un air fortifiant. De sorte qu'en débarquant chez vos amis, au lieu d'avoir ces figures de déterrés que nous emportions de Paris, nous avions pris à Langrune des physionomies présentables.

« Pour venir jusqu'ici nous avons dû vaincre une série de difficultés assez amusantes; faire la route à la façon italienne des vetîurlni : de Caen à Bayeux, de Bayeux à Isigny, d'Isigny à Carentan , de Carentan à Valogne's, de Valognes à Tocqueville, nous avons mis un jour et demi et changé cinq fois de voiture. Mon marmot est un voyageur admirable; je vous le présente comme digne de vous succéder un jour dans votre talent de locomotion. Je l'ai emmené en pleine mer dans une barque de pêcheur, qui dansait sur les vagues, comme une coquille de noix; il a pris ce balancement pour celui de son berceau, et il s'est endormi du sommeil des justes. Je l'ai trimbalé de Caen à Tocqueville dans des véhicules exécrables ; il a passé tout son temps à manger, et tant qu'il a eu un morceau à mettre sous la dent ,

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il n'a pas bronché. Maintenant il s'engraisse comme un petit tonquin dont il a la forme obèse, et le soir, ces dames s'amusent beaucoup à le faire courir sur le tapis du salon, en chemise et pied nu. J'ai renoncé au concours; je n'aurais pu offrir à l'Académie qu'un travail insuffisant , mais quelques parties toutes prêtes pour la Revue paraîtront à mon retour.

« Je vous embrasse de cœur comme je vous aime.

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