‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 27 sur 30 · MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

MÉRIMÉE

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 38$

De J.-J. Ampère à Madame de Tocquevillc.

Frascati, 19 août 1859.

« Chère madame de Tocqueville,

« Je ne saurais vous dire combien votre lettre m'a touché. La mienne l'aurait devancée si depuis quelque temps notre malade n'était plus souffrante que jamais. Dans ce fatal été, le soleil ne cesse pas un instant de nous brûler; cette saison sans fraîcheur, sans pluie salutaire, accroît encore sa faiblesse; ses malheureux parents sont dans une affliction que je partage.

« L'impression de M. Hippolyie, après ce que vous m'avez dit vous-même sur l'hommage que j'ai rendu à celui qui méritait tant d'affection et d'admiration, était ce qui pouvait m'être le plus doux. Je suis heureux de penser qu'il eût approuvé ce que j'ai écrit sur lui. Le regret que sa perte inspire en Angleterre est celui de toutes les personnes distinguées que je rencontre ici. Des hommes comme Alexis sont un trésor pour leurs amis, un honneur pour leur pays, et l'objet du respect de tous les peuples. Hélas ! pourquoi nous a-t-il quittés ? Au milieu des grandes soucis qui me dominent, je vous suis en esprit dans ce cher et triste Tocqueville où nous nous promènerons un jour ensemble. Ménagez vos yeux, et pourtant cherchez toutes les distractions de l'intelligence; pour 11. 22

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moi, je ne me soutiens qu'en travaillant, quand je puis travailler.

« Je suis bien aise que mon article sur l'ouvrage d'Albert de Broglie vous ait plu. Vous devez avoir le goût de la tolérance et de l'indépendance en religion , car ces sentiments étaient ceux d'un homme dont vous partagiez tous les sentiments.

0 En Italie, on est tranquile, mais rien n'est fini; la situation deviendra difficile pour celui qui l'a faite. L'Italie se croit jouée et l'Europe menacée ; je ne sais ce que pense la France!... Mais la France pense-t-elle quelque chose?

« Adieu, chère madame de Tocqueville, je vous serre bien cordialement la main.

ce J.-J. Ampère. »

Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Au commencement de ma liaison avec tes parents, nous parlions du plaisir de passer une sa:son tout entière à Frascati comme d'un rêve impossible à réaliser. En effet nous y avons passé deux étés quels étés !

« Entre notre première visite faite à ce beau pays et notre dernière installation ici, il y a tout le calvaire d'une pauvre martyre.

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« Comme le contraste de ces souvenirs m'oppressait, à mesure que j'avançais aujourd'hui sur cette route de Frascati, où j'allais chercher les traces sensibles du passé ! La pluie qui tombait à torrents ne m'empêchait pas de poursuivre ma course.

« J'arrivai au but, oui, au but, car j'étais devant les fenêtres de la chambre de ta sainte mère, de cette chambre où- je l'avais vue endormie pour toujours. . . .

« Derrière ce rideau fermé était la pièce où elle nait passer deux ou trois heures de la journée, quand elle rassemblait tout ce qu'elle possédait encore de forces et de courage pour nous donner un peu de son cœur et de son esprit si simple et si élevé. A ces rares moments où la maladie ne l'accablait pas complètement, jamais la fermeté de sa raison et le charme de sa conversation ne m'avaient tant frappé. Toujours sympathique au bien général, la révolution italienne la préoccupait vivement; elle suivait avec anxiété la marche des événements qui se passaient sous se.

« Conservant la volonté invincible d'entretenir les illusions de ceux qui l'entouraient, elle cachait ses recommandations sous des expressions pleines de vie et d'espérance parlait des vieillards et des petits enfants

malheureux avec plus de charité que jamais.

« Trop faible pour écrire, elle dictait à la bonne Mary les derniers dons qu'elle destinait à la nourrice de son cher Philippe; nommait tous ceux dont elle voulait se

souvenir; sachant que ses moindres paroles seraient ardemment recueillies et jamais oubliées.

« Tu étais, toi, l'objet constant de sa sollicitude; elle retraçait tes bons sentiments, indiquait les tendances qu'il faudrait diriger en t'élevant, parlait de ta sensibilité mêlée de gaieté comique, trait de caractère qui l'attendrissait et la faisait sourire à la fois ; elle signalait tes petits efforts naturels pour t'améliorer, les preuves touchantes de tendresse que tu montrais à tous, et particulièrement à ta petite maman. Ses pensées se portaient souvent vers la France, puis revenaient incessamment sur les siens. Aux derniers jours, ne pouvant plus, pour ainsi dire, dissimuler sa fin, elle cherchait dans son âme chrétienne des consolations pour ceux qu'elle allait quitter. « Dieu aura pitié d'eux »>, dit-elle. « Il y a cette enfant sur laquelle

reposaient toutes mes espérances

« Pendant que je m'absorbais dans cette contemplation des lieux, mes yeux tombèrent sur ma fenêtre, à moi, au-dessus du grand salon. Je voyais cette fenêtre que j'avais ouverte si souvent après une nuit d'insomnie dont j'essayais inutilement de faire une nuit de travail ; à cette place où je regardais le soleil se lever si radieux et si riant sur des cœurs si tristes ; après ces nuits agitées, brûlantes, pendant lesquelles je descendais chercher des nouvelles toujours mauvaises; ces nuits que remplissaient tour à tour le chant du rossignol dans les

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bosquets de la villa, la voix discordante des contadini, ou les aboiements des chiens, qui troublaient le peu de repos que pouvait prendre la malade. En faisant quelques pas dans le jardin, j'entrai dans la longue allée, sous les arbres, en face des montagnes, en cet endroit que Benouville a retracé deux fois. Là je n'ai pas retrouvé ces beaux ombrages qui voilaient l'éclat du jour; il n'y avait plus rien de l'aspect qui m'est resté si présent et que j'y venais chercher.

« Je quittai la villa pour l'église

« En revenant à Rome ce soir, soutenu par la pensée d'avoir rempli un pèlerinage sacré, je me disais : « Non, « ce n'est pas un rêve, c'est une affreuse réalité. . . »

« Ces retours cruels jettent parfois dans un découragement sombre

« Mais il faut se garder de changer ses peines en révolte, ta mère cesserait de bénir ceux qui pleurent. Non, elle veut que nous vivions pour le travail et le devoir, en les lui consacrant. Sa mémoire luira sur nous comme un rayon ; notre vrai lien avec son âme sera la vie morale qu'elle a créée en nous ; c'est par là seulement qu'on peut se rattacher et tenir à elle ici-bas. »

39° André- Marie et Jean-Jacques Ampère.

De J.-J. Ampère à l'abbé Perreyve.

Florence, 3 octobre 1859.

« Monsieur,

« Madame L*'* n'existe plus. Son père et sa mère sont partis, accompagnés du frère et de la sœur de Mme C¥*\ Ils vont à Versailles, chercher une solitude dont leur désolation a besoin, en étant à portée de leur famille et de quelques-uns de leurs amis véritables, les seuls qu'on puisse voir en de tels moments. Le même sentiment m'a fait venir ici, où je suis sûr d'en trouver un, M. Capponi. Je ne me sens pas encore la force de rentrer à Paris. Dans quelque temps j'aurai ce courage ; j'irai rejoindre M. et Mme C**\ Vous avez assez vu de la belle âme qui vient de retourner à Dieu pour comprendre le deuil irréparable des parents qui l'ont perdue. Au nom de l'impression qui lui était restée de ses entretiens avec vous, je vous demande d'aller tout de suite auprès de sa mère : pour cette douleur, il n'y a de remède que dans les pensées religieuses. Votre cœur, aussi délicat que pieux, comme l'était celui de sa fille, saura lui faire accepter un genre de consolation vers lequel elle se tourne avidement, mais qui a besoin de lui être présenté par une main amie.

« Croyez à mon affection dévouée.

« J.-J. Ampère. »

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De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.

Paris, 16 octobre 1859.

« Monsieur, et très-cher et très-excellent ami, j'ai reçu votre lettre avant-hier, et depuis ce temps je suis allé deux fois à Versailles, auprès de vos infortunés amis. Vous voyez que j'ai compris vos désirs.

« J'ai trouvé ces deux âmes dans la même affliction, bien différente selon leur nature : M. C*** sombre et ruiné jusqu'au fond du cœur; Mme C*** presque exaltée, et trouvant dans cette expansion une sorte de soulagement. La pauvre femme m'a emmené au parc seul, et là elle m'a ouvert son âme. Je crois ne rien trahir en vous disant les résultats de cette conversation, car vous êtes vraiment un frère pour elle. Cette âme a donc la grâce immense d'avoir compris son malheur, et de ne pas refuser le salut que de tels coups peuvent et doivent donner.

« Les desseins de Dieu sont impénétrables. Mais ce qui est certain pour le chrétien, c'est que tout ce que Dieu tolère et permet en ce monde tourne toujours à sa gloire et au profit de ses élus. Le monde n'a pas assez de larmes pour déplorer l'infortune d'une jeune femme qui est arrachée dans sa jeunesse à tous les liens de ce

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monde ; le regard chrétien y voit la miséricordieuse tendresse du Père céleste, qui se plaît à attirer de bonne heure à soi les âmes trop belles pour la terre, et à rassasier plus vite le désir infini qui les tourmente.

a Le monde n'a pas assez de murmures contre le sort qui laisse une pauvre mère survivre à celle qu'elle aimait plus que la vie ; le regard chrétien voit dans ce coup la main tendre et forte de Dieu, qui, préférant réunir pour l'éternité dans son royaume ceux qui se sont aimés icibas que de les laisser hasarder leur salut dans une félicité trop constante, permet parfois dans la vie de ceux qu'il aime des orages sauveurs, où tout le fond de l'âme apparaît, découragée de se trouver si vide sans l'amour et le service de Dieu. Voilà ce que votre amie a eu le bonheur de comprendre.

a Cher monsieur Ampère, vous savez si j'ai le cœur sincère à votre égard... et si je pourrais supporter une sorte de prédication indirecte indigne de votre loyale nature et de ma tendresse pour vous. Non ! non ! pas de détours, pas de froides précautions ; je me sens fort pour vous parler à présent, parce que je sais ce que l'âme angélique qui vous aimait m'a dit de vous, ce dont elle m'a chargé pour vous. Je tiens donc que c'est elle qui vous parle aujourd'hui pour moi. Elle vous veut chrétien, tout à fait chrétien par le cœur comme par les croyances; chrétien comme il faut l'être pour trouver réellement de

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la force et du secours dans le cœur de Jésus-Christ ; comme il faut l'être pour avoir le droit de compter, à la mort, sur le baiser de paix du Seigneur.

« Ce qui suffit à l'âme emportée par le tourbillon des jeunes années, de la gloire, des fêtes de l'esprit et du cœur, ne suffit plus, voyez-vous, à l'âme qui a beaucoup souffert, qui a avancé dans la vie, qui s'est attachée à un ange disparu, qui a goûté dans sa tendresse et dans ses entretiens la connaissance et le besoin d'un monde supérieur : il n'y a que Dieu après cela ! Où retrouverezvous ce qui est parti ? où le chercherez-vous ? J'ai peur du vide qui se fera dans tout votre être, et je sais si bien le trésor qui seul peut le remplir que je voudrais vous le donner au prix de grands sacrifices

« Je sais bien que vous êtes chrétien ; mais vous l'êtes par l'esprit, et ce n'est pas par l'intelligence qu'on touche à Dieu. La vraie religion est celle qui fait de Dieu et de l'homme deux amis tendres, confiants, fidèles; deux amis de tous les jours, dévoués jusqu'à la mort, comme l'a été Jésus-Christ pour nous; deux amis éternels, contre lesquels tous les temps à venir ne pourront rien que resserrer les liens de leur amour.

« Voilà la religion ! Laissez-moi dire, cher monsieur, que ce culte d'intelligence, de raison, de poésie, que les cœurs élevés comme le vôtre rendent à Dieu, ne leur donne rien de cette union divine. Ils sont pour Jésus- Christ des amis du dehors, des admirateurs étrangers;

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mais ils ne connaissent ni les douceurs de sa parole intérieure, ni la paix de ses promesses intimes. Ils comprennent quelquefois le bonheur des autres, ils ne le partagent jamais

a Eh bien, je crois dans toute la sincérité de mon âme que vous êtes en ce moment dans les mains de Dieu, et qu'il ne vous avait rapproché de cette belle âme, si pieuse, que pour vous solliciter à croire et à aimer comme elle...

« Quand je quittai Mme L***, elle était déjà bien souffrante. Je lui dis en lui remettant un petit livre de souvenir :

« J'espère que nous ne nous quittons pas, et que vous « prierez souvent pour moi, comme moi pourvous.»Elle me répondit : « Merci... mais il y a deux âmes aux- «• quelles je veux plus de bien qu'à moi-même : celle de « mon père et celle de notre ami. Promettez-moi que « nous nous unirons dans une constante prière pour « eux. » Je l'ai promis, j'ai tenu parole, et ce matin même, monsieur, j'ai célébré le sacrifice de la messe pour le repos de l'âme de votre amie et pour votre bonheur. Je vous ai parlé devant Dieu qui nous jugera et voit la vérité de ma parole; je ne vous demande point de pardon, et si vous méconnaissiez les intentions droites et tendres qui m'ont fait agir, vous me feriez un des plus grands chagrins de ma vie.

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« Adieu, monsieur, je vous embrasse respectueusement.

« Henri Perreyve. »

De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.

Paiis, 30 décembre 1859.

« Monsieur et excellent ami,

« Je suis désolé de ne jamais trouver quelques heures. Hélas! j'ai beau faire! Je l'avais espéré pour ces deux mercredis, et chacun de ces jours m'a été ravi par une occupation nécessaire. Cependant je voudrais absolument vous voir ; me rapprocher de cette âme généreuse que Dieu m'avait permis de soutenir un peu de sa part, et à laquelle j'aurais tant à dire ! La vie n'y suffit pas, et c'est une trahison continuelle que la fuite du temps. Combien, surtout en ce moment, j'aurais voulu vous entretenir de notre grand et cher dominicain ! Il est question de m'envoyer à Sorèze lui porter, au nom de quelques amisj l'expression d'un désir que les circonstances rendent très-vif : on veut lui demander une déclaration sur les affaires de Rome. Il est certain que les projets odieux que cachaient les hypocrisies impériales ont été enfin dévoilés^ et qu'il ne peut rester dans l'esprit d'au-

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cun de nous l'ombre même d'une hésitation. Le menteur a menti, comment s'en plaindre? Je rougis toujours à chaquehonte nouvelle, et je me dis que nous souffrons, non en martyrs, mais en valets châtiés. Hélas! qu'il est mortellement cruel de souffrir sans honneur ! Je ressens plus que je ne saurais le dire le contre-coup de ces hontes. Vous savez bien, cher monsieur et ami, que la défiance à l'endroit de la prétendue protection impériale est une vieille habitante obstinée de mon pauvre esprit, et vous avez bien voulu lire à Rome, il y a trois ans, des pages que je regrette maintenant de n'avoir pas imprimées. On les condamnait alors comme une ingratitude; j'aurais juré que je devinais juste.

« Quel bonheur j'aurais à passer une journée tout entière avec vous, 'avec M. et Mme C***, dans ce grand parc de Versailles qui semble défier l'agitation par sa muette et triste solennité! J'envie déjà le silence et le repos, et je n'ai pas encore combattu. Je me plains déjà de mon temps, et j'y suis à peine engagé depuis hier ! Hélas ! qu'il y a de tristes passions en ce temps ! qu'il y a de fâcheux et désolants malentendus ! Il y a l'espace de plusieurs mondes et la durée de plusieurs siècles entre des hommes du même jour et des éloignements si extrêmes entre les principaux rivaux, qu'on n'aperçoit pas entre eux de réconciliation possible. Quand on est jeté dans ce dédale avec un cœur sans ambition, sans amour, pour les viles joies qui étourdissent l'âme en la

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tuant, sans haine pour les hommes; mais plein, au contraire, d'amour pour Dieu, pour l'espèce humaine, pour l'honneur des justes et belles libertés, on est une sorte de sauvage inintelligible, à peine bon pour vivre dans des forêts imaginaires. Ce sauvage-là vous aime et sait bien que vous ne repousserez pas les témoignages de son inaltérable dévouement.

« Henri Perreyve. »

De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.

Paris, février 1860.

« Monsieur et excellent ami,

« Vous avez laissé chez moi un ouvrage de Guillaume de Humboldt ; je ne sais comment vous l'envoyer à Versailles. Le livre me paraît trop précieux pour être mis au chemin de fer, et je n'espère pas pouvoir aller auprès de vous cette semaine.

« A propos, savez-vous que vous avez élu le Père Lacordaire membre de l'Académie française ? Se peut-il rien de plus étonnant, de plus bizarre, de plus imprévu, de plus juste, de plus glorieux, -ce me semble, pour la France? J'en suis encore à m'annoncer cette bonne nouvelle et à l'entendre avec un plaisir que rien ne lasse.

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« Combien vous avez été délicat, généreux d'arriver chez moi pourm'apprendre cette chère nouvelle! Je viens d'écrire au Père Lacordaire que, ne pouvant courir de suite à lui, vous aviez voulu le féliciter du moins dans la personne de son ami et de son fils; il sera bien sensible à cette preuve de votre extrême bonté !

« Pour ma part, cher monsieur, je vous aime trop*pour vous remercier. Je crois sentir que j'aurais fait ainsi à votre égard. Il est si doux d'apporter un rayon de joie à une âme ! Merci cependant, et croyez que tout ceci est un lien de plus qui m'attache pour toujours à vous.

« Veuillez agréer l'expression de mon tendre dévouement.

« Henri Perreyve. »

Du Père Lacordaire à J.-J. Ampère.

Sorèze, 25 mai 1860.

« Monsieur,

« J'ai reçu César et les Promenades en Amérique , après avoir eu la douce satisfaction d'en posséder l'auteur. Votre passage a été pour tous, religieux, maîtres et élèves, le passage d'un beau rayon de soleil dans les premiers ombrages du printemps. Ils ont admiré votre esprit, aimé votre simplicité si cordiale, et cela leur a

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donné à tous une étrange envie d'être de l'Académie française. Ils n'oublient pas que vous avez promis votre voix au premier qui se présentera; et je n'oublie point que vous m'avez promis de venir nous revoir. Sorèze est loin de Paris, mais il est proche des Pyrénées, et quand on vient à Pau, ce n'est plus rien de faire un petit détour jusqu'à nous.

« Aurez-vous pu gagner l'abbé Perreyve à l'idée que je vous avais confiée ? J'en doute, et cependant ce serait le plus cher de mes vœux, à ne considérer que son avenir. Mais il faut bien du courage pour se séparer de Paris et venir se cacher en province. Cela est bon pour un vieux soldat comme moi. Ce dont je suis sûr, c'est que vous aurez fait tout ce qu'il était possible près de ce cher et commun ami. Je ne sais si je dois lire votre César. César me paraît bien compromettant pour un pauvre moine du dix-neuvième siècle, qui doit respect aux puissances. Quoique les morts ne reviennent pas, le plus sûr est de s'en méfier. Aussi ai-je commencé par votre Amérique pour m'enhardir à l'endroit de César.

« Adieu, monsieur et cher confrère ; permettez-moi ce titre, quoique je n'aie pas encore siégé ^ et veuillez agréer de nouveau l'hommage de mes sentiments de haute estime et de cordialité.

« F. Henri-Dominique Lacordaire. »

400 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

De J.-J. Ampère à Madame de Tocqueville.

Mardi, 29 janvier 1861.

« Chère madame de Tocqueville,

« Je suis venu assister à cette séance de l'Académie, quoiqu'elle eût pour moi un côté bien triste. Cette idée d'un successeur réveillait cruellement le sentiment de notre malheur. Voir un autre à la place où je l'avais vu m'était très-douloureux ; cependant je voulais y être. J'y suis venu avec quelque inquiétude, je craignais des froissements. En somme, j'ai respiré quand cela a été fini.

« Je ne trouve pas que Tocqueville ait été caractérisé ainsi qu'il aurait pu l'être, soit comme génie original, en politique, soit comme homme rare, unique par la perfection morale ; mais l'hommage a été sans réserve et le public s'y est associé. Il y a eu de l'émotion qui m'a gagné à double titre quand on a parlé de son bonheur intérieur. Je connais votre susceptibilité délicate, sur ce point encore plus que sur tous les autres ; mais il me semble que le Père Lacordaire l'a bien touché.

« Je ne suis à Paris que pour quelques jours, et vais à Rome finir un travail qui doit paraître au printemps. Je pense revenir au commencement de mai. Cette fois vous ne m'empêcherez pas d'aller vous rejoindre à Tocqueville.

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« J'ai vu à Paris ce brave Beaumont, qui a mis tant de cœur et d'intelligence dans cette publication, dont l'effet est universel et le succès très-grand. Pour moi, je ne saurais dire tout ce que ces lettres m'ont fait ressentir : je l'entendais, je le voyais, j'étais avec lui. Hélas! j'y serai toujours par le cœur, mais nous ne le verrons plus sur la terre !

«• Quelle belle, noble et pure mémoire il a laissée! Son nom sera certainement un des plus honorés parmi ceux qui ne sortiront pas du souvenir des hommes.

« Adieu, chère madame de Tocqueville, je n'ai pas besoin de vous parler de sentiments que vous connaissez.

De J.-J. Ampère à M. C**\

Rome, février 1861.

« Le temps me paraît marcher lentement, quoique fort intéressé par Rome, que mes dernières études me présentent sous un jour tout nouveau. — J'ai trouvé dans Mojon un auxiliaire habile et très-obligeant pour mes plans; la topographie a été son métier, il sait parfaitement tout ce qui s'y rapporte.

« Je suis logé sur la Roche Tarpéienne, dans la mai-

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son des Allemands. J'ai certainement la plus belle vue de Rome, les montagnes en perspective, le Forum à mes pieds, le Palatin, l'Aventin, le Tibre. Je vois par ma fenêtre le palmier de Saint-Pierre-in-Vincoli. Je suis porte à porte avec Henzen ; j'ai tous les livres que je puis désirer. Hélas! que tout cela serait encore plus beau et encore autrement éclairé, si mes amis étaient dans cette Rome où ils ne sont plus !

« Rome est très-sage. La prise de Gaëte et l'arrivée du roi de Naples ont bien causé une certaine sensation ; il y a eu dans le Corso une démonstration, mais qui n'a duré qu'un quart d'heure.

« Quoi qu'il advienne, il n'y aura pas de troubles ici. Le comité qui dirige tout est cavournien et non mazzinien, et ni lui, ni Sa Majesté, ni le roi de Piémont, n'ont intérêt à ce que les choses se passent d'une manière violente. La reine de Naples a fait une bonne impression sur le difficile et très-italien Benito. D'abord, elle est fort jolie, très-simple, et même un peu timide, ce qui est un charme de plus chez une personne qui a été tout bonnement héroïque. Elle a passé son temps dans une ville où les poudrières sautaient et tuaient les femmes et les enfants dans les casemates, vivant dans les hôpitaux où le typhus enlevait trois aides de camp du roi sur quatre. Elle parle de la portée du canon, de la pénétration des projectiles, avec une parfaite tranquillité et comme un vieux soldat.

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« Le roi dit qu'il n'a jamais eu l'espoir de reconquérir son royaume, mais qu'étant Napolitain, il a voulu seulement tâcher de relever un peu l'honneur très-entamé du nom napolitain. Il semble mériter la sympathie, et c'est un sentiment que je me garde de lui refuser, ainsi qu'à sa charmante et vaillante compagne.

« J'ai hâte d'avancer ma besogne, mais je me couche à des heures raisonnables et travaille le matin, étant peu exposé à être dérangé sur mon rocher.

« Adieu, chers bons amis, je serre vos deux mains dans les miennes.

« J.-J. Ampère. »

De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.

Paris, 21 mars 1861.

« Monsieur et excellent ami,

« Combien j'ai été touché de recevoir de vous cette bonne, belle, longue et affectueuse lettre !

« Elle était toute pleine d'un souvenir que vous savez m'être précieux, et quand j'ai lu le récit de cette journée du 23, passée tout entière à retrouver le parfum de sa mémoire et comme la trace de ses pas, je n'ai point

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eu de peine à vous suivre de cœur et à me trouver près d'elle avec vous !

« Vous dites que vous la croyez heureuse maintenant. Vous avez bien raison; j'ose dire, moi, que cela est certain, car je connaissais l'élan de ce cœur profond vers Dieu et son royaume. Elle y tendait tout naturellement et voulait y mener avec elle tout ce qu'elle aimait.

« Je vous ai dit qu'une fois, au milieu d'une réunion fort gaie et fort insouciante de jeunes artistes, elle me parla desa mort et me recommanda deux âmes, « pour le « salut desquelles, disait cette admirable femme, j'accepte « volontiers de souffrir » . L'une d'elles était la belle âme de son père, et j'ai souvent prié pour lui...; l'autre, c'était vous, monsieur. Il faudra bien que vous me permettiez de ne pas mépriser une telle commission; d'autant que, depuis le jour où elle me fut donnée, je n'ai point revu celle qui parlait, et que ses paroles ont. revêtu maintenant dans ma mémoire le caractère sacré que la mort donne aux choses. Elle vous aimait, et je vous aime : voilà deux raisons du temps. Elle est morte, et je suis prêtre: voilà, si j'ose dire, deux raisons de l'éternité pour que vous m'accordiez le droit de rattacher au souvenir de cette angélique jeune femme la pensée de votre salut, et de prier pour vous avec elle, et de vous le dire quelquefois.

« J'ai donné mes nouvelles rue de Fleurus. On se plaint là qu'on ne me voit plus et que j'oublie mes

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anciennes amitiés. On se trompe; mais ce qu'il y a de vrai, c'est que ma pauvre vie est absolument dévorée par des occupations, prédications, publications, etc., qui sont quelquefois au-dessus de mes forces. Je me demande, en conscience, si je puis continuer à remplir une aumônerie de collège. Ceci joint à mes études personnelles me tue, à la lettre. Je sais bien qu'il faut se tuer, mais si l'on mourait encore, passe. Le mauvais, c'est qu'on traîne dans l'impuissance et l'inaction! Quand serai-je jeune, fort, courageux et bon, comme vous, de toutes les manières?

« Monsieur, permettez-moi de vous embrasser tendrement pour les belles fêtes de Pâques, le buone feste, et de vous renouveler l'assurance de mon profond et tout respectueux dévouement.

« Henri Perreyve. »

De J.-J. Ampère à M. C**\

Rome, ce mardi 1861.

« Cher et excellent ami,

« Mes travaux avancent, je vais bientôt envoyer ma seconde carte. J'écris ma préface, et j'attends les derniers placards. Voilà les deux volumes presque terminés.

406 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

Mais, pour continuer les autres à Stors , il faut faire ici une revue définitive des monuments de la fin de la république et de l'empire; revoir, étudier, décrire sur place, de visu, les portraits. De plus, mon chapitre sur l'art grec et romain doit être entièrement rédigé avant de partir. Je vais aller lundi avec Rosa à Longhezza.

t Les Corcelles ont reçu des lettres de Paris répétant que le succès de la publication Beaumont est complet. Les idées de celui qu'on admire tant n'en sont pas plus répandues. Entre les libéraux de France, défenseurs de l'ancien régime en Italie, et les Italiens qui veulent le nouveau (avec raison, ce me semble), mais qui ne sont pas libéraux du tout en ce qui concerne la France, je ne peux m'entendre; et je constate de jour en jour qu'ici, une grande portion du parti italien est disposée à faire bon marché de la liberté. Cela m'avait déjà frappé à Florence, mais me frappe beaucoup plus à Rome. Leur idéal, c'est le discours du prince Napoléon. Cela ne me fait pas trouver leur cause mauvaise, mais diminue mon intérêt pour eux. D'autre part, on vient d'exiler Pantaleoni, ce qui produit un mauvais effet, car il avait plutôt une action modératrice

« Comment puis je me laisser entraîner par la politique , au lieu de vous prier de remercier tout d'abord l'aimable tante W*** de m'avoir écrit. Ma tendre et respectueuse affection pour elle est un fait ; son âge, dont on ne se

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souvient plus quand on voit sa jeunesse d'esprit et de cœur, m'a permis de lui adresser des déclarations que je ne rétracte point, et que la distance m'enhardit à renouveler. J'ai deux autres passions à Pau, pour lesquelles j'abandonne aussi de loin toute réserve : c'est la gentille Marguerite et sa fidèle miss Job. Voilà bien des déclarations, mais nous autres jeunes gens, nous sommes comme cà.

« C'est avec un certain plaisir que j'ai revu ces joursci les fils de la duchesse de Mouchy ; ils ont été pleins de grâces aimables pour le vieil ami de leurs parents.

« Adieu, bien cher ami, n'oubliez personne autour de vous, en commençant parle commandant.

« J.-J. Ampère. »

De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.

Laroche-en-Bremy, 21 juin 1 86 1

« Comment vous exprimer la joie et la fierté de six ou huit jeunes gens auxquels j'ai fait connaître qu'ils auraient l'honneur de déjeuner dimanche avec vous!

« Je ne reçois que des lettres d'actions de grâces. Mais qu'arriverait-il si vous ne veniez pas ?

u Vraiment, je crois que je me sauverais de chez moi ;

408 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

j'irais hors de Paris et je laisserais Théodore recevoir mes invités et leurs injures

« Oui, mais ceci est le mauvais rêve, le cauchemar; tandis que le réel, le solide, c'est votre indulgence et votre bonté. N'est-ce pas, cher monsieur, que vous viendrez dimanche prochain, à onze heures, rue de la Chaise, 14? Vous voyez bien que je parle de vous comme l'avare de son trésor. Mais il y a plus. Je me souviens d'avoir entendu lecture d'un admirable fragment d'Alexandre qui m'a paru contenir une très-grande et très-belle leçon de philosophie morale ; je parle du jeune Alexandre domptant Rucéphale. Nous avons, tous tant que nous sommes, un animal indompté à vaincre en nous ; ce n'est pas toujours un noble Bucéphale, mais il suffit d'un âne rétif pour casser le cou de son maître. C'est donc une belle et bonne leçon à nous donner, à nous surtout jeunes gens, que de nous lire votre beau fragment d'Alexandre. Vraiment y consentirez- vous? Songez, monsieur, qu'on parlerait de ceci dans tout le collège pendant longtemps, et, ce qui vaut mieux encore, que le souvenir de votre aimable bonté envers de trèsjeunes hommes resterait dans les mémoires comme un exemple salutaire et un noble encouragement !

« Je laisse tout ceci à votre générosité; il n'y a qu'une chose que je ne vous laisse pas, c'est vous-même : celle-là je n'y renonce à aucun prix, et je renonce à tout pour l'avoir, même à Alexandre.

André- Marie et Jean-Jacques Ampère. 409

« Veuillez accepter, monsieur, l'assurance de mon respectueux et profond attachement.

« Henri Perreyve. »

De Vabbê Perreyve à J.-J. Ampère.

Paris, 18 février 1862.

« Monsieur et excellent ami,

« On nous dit que vous resterez à Pau, et que l'élection prochaine de l'Académie ne vous ramènera point auprès de nous. Je le regrette pour ma part. Je crois, monsieur, que vous eussiez été satisfait de la leçon d'ouverture de mon cours. Je ne parle assurément point du côté littéraire et oratoire, mais je me suis accordé la satisfaction, trop rarement cherchée et goûtée, de parler très-sincèrement, très-librement, selon ma conscience et au seul point de vue de lui plaire, à elle.

« Cette leçon n'a pas été sans quelques inconvénients, mais je me suis trouvé bien largement récompensé par l'extrême sympathie de l'auditoire, qui depuis lors n'a cessé de m'honorer d'une assiduité fort encourageante. La question est de savoir si cela pourra durer bien longtemps ; mais, ayant à la Sorbonne la situation très-nette

410 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

d'un homme qui n'avait pas vu le ministre une seule fois avant sa nomination, je ne crains ni le reproche d'ingratitude, ni celui de trahison. Au reste, à part ce commencement que j'ai voulu faire extrêmement net, je suis entré dans des régions plus calmes. Mais il faut convenir que l'histoire, et surtout l'histoire de l'Église, est d'une prodigieuse impertinence, et d'une audace â'allusions impardonnable à l'égard du temps.

« Je voudrais savoir, monsieur, que vos amis sont en bonne santé; je suppose leurs âmes éternellement souffrantes, mais un peu calmées par la douceur de votre grande amitié.

« Veuillez leur présenter l'hommage de mes trèshumbles respects, le souvenir de ma plus tendre affection, et leur dire que leur nom, leur présence, leur personne, celle surtout de leur admirable enfant, est indissolublement liée à la mémoire des plus beaux jours de ma vie.

« Veuillez me permettre aussi, cher monsieur, de vous envoyer l'expression de mon inaltérable attachement.

« Henri Perreyve. »

De J.-J. Ampère à M. C*'*.

Rome, 1 j mars 1862.

« Cher et trop bon ami,

« Mon père semble avoir inventé le télégraphe électrique pour me donner un motif nouveau de tendre attachement pour vous. Mais comment avez-vous pu être inquiet ? Je vous ai écrit quatre lettres en quinze jours, il s'en est donc perdu ? Ma santé est réellement trèsbonne; plus de quintes; de temps en temps de petites toux, mais très-rarement.

« Les journaux n'auront pas contribué à la vente de mon livre. Priez l'aimable M. Say de me rappeler à M. Paradol, et de tâcher aussi que mon article sur le Merlin de la Villemarqué passe dans les Débats. Mon ami breton n'attend pas cette apparition avec plus d'impatience que moi. De Rossi est marié et toujours fort exclusivement occupé de de Rossi, qui, du reste, le mérite bien. Nous allons revoir l'article des Catacombes, et y joindre un supplément sur le premier volume des inscriptions chrétiennes, enfin terminé....

« J'étais hier chez Sermonetta avec Pillustre adversaire Mommsen, qui n'a pas été trop pointu; cependant il ne me semble pas assez bon enfant

412 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

pour faire des disputations sur la Roche Tarpéienne où il demeure comme moi. Nous vivrons en amis, mais chacun de notre côté.

« Je dois à un hasard singulier d'avoir trouvé à me loger dans l'appartement de l'année dernière. Un Espagnol de ma connaissance y était installé depuis quelque temps, lorsque, sans respect pour l'archéologie et le roi de Prusse, cet étranger y a introduit des dames, et a dû en sortir juste le jour où je désirais y entrer. Feliceculpa!

« J'ai vu Rosa sur son Palatin; il a déjà fait des fouilles intéressantes, dont l'issue confirme une de mes opinions. Nous sommes d'accord sur tout : il met la Roma quadrata où je la place, et croit aux murs de Romulus. La demeure de Rosa est à présent au palais Farnese.

« M. d'Haussonville, que j'ai trouvé ici, part demain. C'est un homme excellent et aimable, qui a fait un fort bon livre et serait prêt à faire toutes les bonnes actions. J'ai dîné hier avec lui chez M. Kisselef, Carlo me versait à boire; c'était encore un souvenir d'autrefois.... Il y avait là M. Odo Russell, le chargé d'affaires d'Angleterre, neveu de lord John Russell. J'ai, comme à l'ordinaire, beaucoup péroré sur la politique.

« Je n'ai pas un instant d'ennui, et cependant jamais le temps ne m'a paru passer si lentement. Cela tient peut-être à ce que je prends de plus en plus l'habitude de la vie de famille et du charme quotidien des affec-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 413

tions. Mon cœur bat en songeant qu'un jour, entre vous deux, je retrouverai cela.

« Mille choses à tous.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J, Ampère à Madame C\

Rome, mars 1862.

« Bien chers amis,

« Je travaille de toutes mes forces; jusqu'ici mon temps est rempli par une révision générale des monuments et des statues. Malheureusement je ne puis pas imiter cette touriste pressée qui disait à Mmc C*** à Rome : « Pour en voir davantage, je suis décidée à ne « pas regarder les bas-reliefs. » Or, il y a justement à Rome beaucoup de bas-reliefs, et, quand il faut les étudier en détail, s'assurer de ce qui est antique ou restauré, de tels attributs, de telle coiffure, etc., cela ne laisse pas que d'être assez long.

« J'ai commencé à remanier ces trop fameux chapitres, en me servant de la montagne de petits papiers entassés le mois dernier. J'ai employé trois jours de pluie à les classer.

414 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

« La beauté de Rome ne l'empêche pas pour moi d'être triste. Je pense avec impatience au moment où, au lieu du Tibre au pied de l'Aventin, je verrai l'Oise au bout de votre parc. Là, je n'aurai aucune envie que le temps passe plus vite, et je ne compterai plus les jours...

« Il faut que je vous fasse sourire tous les deux au récit d'une de mes absurdités, digne de figurer au premier rang dans cette intéressante collection. Hier, vers deux heures du matin, il me prit l'envie, avant d'aller me coucher (car je ne perce plus les nuits), de fumer un cigare sur mon balcon, où donne aussi un appartement voisin du mien. La nuit était sombre, il faisait un grand vent; j'avais cru donner un tour de clef à ma porte vitrée, pour l'empêcher de battre derrière moi. Après un quart d'heure de promenade, je veux rentrer et je me trouve en face d'une jalousie fermée hermétiquement. Je pousse, je tire, rien ne cède. Me voilà avec la perspective de finir la nuit sur le balcon. Sans hésiter j'enfonce mon poing dans un carreau, j'ouvre la porte fermée en dedans, j'entre, j'allume une petite bougie, et quelle est ma surprise ! Je ne suis pas chez moi, mais dans Pap-

partement d'un autre Personne dans la chambre, ni

dans le lit, heureusement. Imaginez ce qui fût advenu si j'avais rencontré là un monsieur armé ou une dame endormie, ou un monsieur et une dame endormis ou éveillés.... Le beau, c'est que mon effraction ne servait

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 41 5

à rien, qu'il fallait la recommencer. Je m'étais trompé de porte vitrée : où était la mienne? toute grande ouverte, à deux pas de moi! Que dites-vous de celle-là? Hélas! cette petite histoire eût bien amusé votre L....

« Je suis allé jeudi faire une séance d'étude à la villa Ludovizi avec Bénouville, dont les observations m'étaient précieuses. Nous nous sommes promenés dans les jardins, et je lui ai montré l'allée où je vous ai vus pour la première fois.

« Hier j'ai joint M. Mayer; toujours fidèle à notre souvenir sacré, il m'a dit qu'obligé d'aller voir des Français dans cette triste maison Frantz, il ne pouvait y penser qu'à Elle. En le quittant je suis allé à la villa Pamphili, pour descendre dans ce petit coin tout en fleurs où nous allions presque chaque jour à une époque déjà bien douloureuse

« Voilà, mes chers amis, comment tout, même un moment de gaieté, ramène à ce qui sera l'éternel regret de nos cœurs.

« A vous.

« J.-J. Ampère. »

416 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

. De J.-J. Ampère à Madame C***.

Rome, juin 1862.

« Chère et bonne amie Madame C***,

« Je ne serais pas resté uniquement pour voir Rome telle qu'elle est en ce moment, mais l'aspect qu'elle présente aujourd'hui me frappe beaucoup. Ce n'est ni la Rome des étrangers, ni la Rome déserte de l'été; c'est Rome avec sa population cosmopolite, la Rome ecclésiastique, la Rome catholique des temps passés. Ces évêques, ces prêtres de tous les pays qui la remplissent, lui donnent une physionomie fort originale qui lui va très-bien. Je ne peux m'empêcher de m'intéresser à cette protestation de la force morale contre la violence et la perfidie .... Pour cela mes sentiments n'en restent pas moins trèsitaliens.

« On prépare Saint-Pierre pour la cérémonie, en y ajoutant des colonnes de carton et de tentures jaunes. Je n'aurais jamais cru qu'on pût rendre cette église grotesque; on y est parvenu....

« M. Cochin a été voir le pape à Porto d'Anzio. II a dit de très-bonnes choses au pape, et le pape lui a répondu de fort bonnes choses. Mais pendant ce tempslà Victor-Emmanuel et les vaisseaux français ont été bien accueillis à Naples. On dit que le roi détrôné de

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 417

Caserte n'oserait pas descendre dans les rues, de peur qu'on ne lui jette des pierres.

« J'ai retrouvé l'abbé Gerbert évêque de Perpignan. C'est toujours l'homme aimable et doux que j'ai connu. Je vois souvent Monseigneur Dupanloup, et vous quitte pour aller l'entendre prêcher à l'occasion des chrétiens de Syrie.

« Remerciez Loménie de son article. Il a pris le temps de s'occuper de moi, j'en suis très-reconnaissant.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à M. C*\

Rome, 8 juin 1862.

« Cher et bien bon ami,

« Ces trois chapitres sont devenus quatre chapitres et forment un demi-volume. Ils ne seront entièrement mis au net qu'à Stors. En somme, je crois que le livre aura gagné à ce retard.

« C'est demain la grande cérémonie. J'ai un billet d'homme, car cette fois, pour approcher de l'autel et voir quelque chose, on ne peut s'en passer. Ce sera long, depuis six heures du matin.

r< J'emporterai un Nouveau Testament que je lirai

4 1 8 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

d'autant plus attentivement qu'il faut vous révéler un secret, j'ai presque terminé un Saint Paul en scènes, comme César et Alexandre. C'est quatre mille vers que j'ai écrits à mes moments perdus, surtout en marchant, sans jamais toucher à ma journée de travail; ainsi on ne doit pas en vouloir à saint Paul, il ne m'a pas retardé d'un instant. Cela est intitulé Scènes apostoliques. En suivant la tradition, j'ai voulu faire ce que font les peintres quand ils composent un tableau religieux. »

« Les évêques vont remettre au Saint-Père une sorte d'adresse dans laquelle le parti de la modération auquel appartient Monseigneur Dupanloup, et qui était combattu par Veuillot, l'a emporté. Je ne fermerai pas ma lettre aujourd'hui. »

10 juin. — « La cérémonie d'hier était curieuse par cette quantité innombrable de costumes, de figures, de barbes de tous les pays. Au moment où la canonisation a été proclamée, le Te Deum a éclaté, accompagné des chants de tous les fidèles, des fanfares et du bruit du canon Saint-Ange. Cet instant a été imposant et émouvant. L'illumination de l'intérieur de l'église était de bon goût, quoique mesquine relativement à l'immensité de Saint- Pierre. Par une fâcheuse économie de bouts de chandelles , les bougies de mauvaise qualité répandaient une fumée qui donnait à l'atmosphère un air sombre, peu en harmonie avec l'objet de la solennité; tout d'abord, cette fumée,

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 419

à l'état de vapeur s'élevant discrètement, avait produit au fond de la coupole un effet assez grandiose.

« Le véritable intérêt de la circonstance , ce n'était ni les pauvres martyrs, ni les Japonais, mais l'ensemble* du tableau. C'était comme une évocation du passé dont je pourrai faire mon profit quand j'arriverai à une certaine époque de l'histoire.

« Enfin, je pars demain de Rome. Il y aura de l'encombrement sur les bateaux de Civita, mais j'espère trouver un lit, grâce à la protection de M. Cochin. Je grille de me sentir en route ; ces dernières difficultés augmentent mon désir. Pourvu qu'on me laisse monter à bord, je serai content, la belle étoile ne m'effrayera pas. Je vous serre les mains à tous deux.

« J.-J. Ampère. »

De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.

Paris, 29 mai 1863.

« Monsieur et excellent ami,

« J'ai maintenant à vous remercier de quatre ou cinq choses au lieu d'une : d'être venu de loin et avec dérangement m'entendre à Montmorency ; de m'avoir écrit cette charmante lettre, signée d'une Polonaise en pleurs;

420 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

de m'avoir valu avant-hier des applaudissements à la Sôrbonne; d'être venu hier me trouver à mon quatrième étage, etc.... Tout cela, qui est bien dans la ligne générale de votre bonté pour moi, ne laisse pas de m'émouvoir, et je vous en remercie bien sincèrement.

« Oui, je voudrais beaucoup passer deux bonnes journées au moins à Stors, près de vous et de vos excellents amis. J'espère que ce projet se réalisera bientôt; j'y pense comme à un doux petit repos au milieu de cette agitation d'esprit perpétuelle à laquelle je suis condamné plus que de raison.

« Veuillez donc présenter ce désir et cette espérance à M. et à Mme C*** avec mes sentiments les plus tendrement respectueux, et vous-même agréez, bien cher monsieur, l'assurance de ma profonde affection.

« Henri Perreyve. »

De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.

Paris, 9 août 1863.

« Monsieur et excellent ami,

« Je me suis fait conduire hier tout droit du' chemin de fer à l'imprimerie, et j'ai remis votre manuscrit, ainsi

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 42 1

que votre petit billet, entre les mains du prote, qui a ouvert le paquet, regardé le manuscrit et levé les bras au ciel avec un accent de désespoir bien touchant. Je lui ai dit que la suite de la copie serait admirable, mais le pauvre homme n'a plus l'air consolable à votre endroit. « Je vous envoie le texte de saint Paul que vous me demandez. Il est de l'épître aux Romains, ch. ix, v. 5 ; l'apôtre y parle de son amour pour les Hébreux. Je me permets d'ajouter quelques autres textes dont je me souviens, celui que je vous ai cité hier à Stors

« Mille amitiés et remercîments pour ces heureux jours! Qu'il est bon d'aimer et d'être aimé! Cela gâte et fait trouver plus solitaire la solitude, mais Dieu s'y trouve encore, et en lui le souvenir de ceux auxquels il nous unit.

« J'écrirai demain à la chère Mme C***.

« A vous respectueusement.

« Henri Perreyve. »

De J.-J. Ampère à Madame C***.

Valognes, 29 octobre 1863.

a Bien chère madame C***,

a Je serai après-demain à Plsle-Adam à six heures.

« Notre mission est terminée. Sept chapitres sur la révolution et un certain nombre de fragments ont été jugés à l'unanimité, par le conseil composé de Beaumont et de moi, très-dignes de figurer dans les œuvres complètes qu'on va publier. Notre décision a été ratifiée par l'autorité supérieure, Madame de Tocqueville. Jugez de ma joie en partant après un si beau résultat.

« De plus, nous avons trouvé notre amie étonnamment bien, beaucoup mieux qu'elle n'était l'année dernière. Elle persiste dans la pensée d'aller à Pau l'hiver prochain, et rêve, m'a-t-elle dit, de se loger auprès de Mme G***. Ces simples paroles prouvent, mieux que tout autre chose, à quel point votre sympathie l'a touchée, et combien elle a su vite apprécier vos cœurs.

« Dans un peu plus de quarante-huit heures je serai de retour. Mille amitiés à l'aimable commandant et au cher pavillon. Notre lecture vient à peine de finir et déjà on me demande ma lettre.

« Je vous embrasse tendrement tous deux.

« J.-J. Ampère. »

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. • 423

£te /'d&ta' Perreyve à J.-J. Ampère.

Paris, Ier janvier 1864.

« Monsieur et excellent ami,

« Je vous envoie mes vœux de bonne année; soyez assez bon pour les recevoir et me permettre même de vous embrasser avec le plus tendre respect que vous savez dans mon cœur pour vous

« Je vous remercie mille fois des belles étrennes que vous m'avez envoyées par avance. Combien vous êtes bon de vous être rappelé votre promesse de Stors , et de l'avoir si généreusement remplie !

« Votre intéressant et charmant livre sur l'Amérique va fixer mon jugement sur ce grand pays, dont je me reproche quelquefois de parler sans en avoir assez le droit, et tout ce que je lirai venant de vous me persuade d'avance. Merci donc encore une fois, cher monsieur. J'ai déjà trouvé dans votre ouvrage des indications extrêmement précieuses sur l'état respectif des Églises et des sectes en Amérique; et, bien que les renseignements que vous donnez soient en désaccord avec mes désirs, je n'y trouve qu'une raison de plus de m'éclairer davantage t de savoir la vérité vraie : c'est toujours la meilleure et la plus utile

424 * André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

« Je ne sais rien de vos projets immédiats ; je pense que vous allez partir pour Rome, et je voudrais bien pouvoir vous accompagner. Quel souvenir j'ai de vos bontés pour moi! et maintenant que le temps m '-a rapproché de vous, en apportant à mon esprit un peu plus de gravité, acquise, hélas! souvent au prix de souffrances et de combats, il me semble que je serais moins indigne de converser avec vous sur ces chemins immortels dont chaque pierre est comme sacrée. Laissez-moi croire que le temps pourra venir où notre réunion sera possible encore dans cette grande et chère Rome

« Il me vient, en vous écrivant, un rêve étrange!.... Je me dis que l'année où notre amie Marie Ozanam se mariera , son galant époux lui devra quelque beau

voyage et l'emmènera en Italie Qui sait si les deux

jeunes mariés ne seront pas très-aises de retrouver, de loin en loin, les conseils et les indications de deux vieux amis comme nous? Nous les regarderons marcher plus vite que nous sous les pins de la villa Pamphili, mais vous verrez, cher monsieur, qu'ils se retourneront de temps en temps encore, et qu'ils reviendront à notre vieille affection. En attendant, c'est de loin que je me permets de vous donner le bras, et de vous suivre dans vos intelligentes promenades. J'entends votre parole ardente et affectueuse, et je sens l'étreinte sincère de votre main d'ami. Que Dieu vous garde, vous conduise, vous ramène et veille sur vous qu'il aime !

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 425

« Je vous en prie, présentez mes souhaits de nouvel an à vos si excellents amis ; leurs bontés me sont toujours présentes.

« Adieu et au revoir, je ne vous dis plus l'assurance de ma très-respectueuse tendresse.

« Henri Perreyve. »

Les vœux de jour de l'an que l'abbé Perreyve envoie à son illustre ami seront les derniers qu'il lui adressera sur la terre. La voix qu'il croit entendre va se taire, la main dont il sent l'étreinte ne cherchera plus la sienne : encore trois mois à peine, et Jean-Jacques Ampère aura terminé sa belle et touchante vie.

Peu d'hommes ont excité plus de sympathies, fait naître plus d'attachements sincères que Jean-Jacques ; partout recherché, demandé, jamais remplacé. Les lettres qu'on lui adresse pendant l'espace d'un demi-siècle montrent l'intérêt qu'il inspire, la satisfaction qu'apporte sa présence, le désir de le retenir, le vide, le regret que laisse son départ, le besoin d'en être aimé.

A ces dispositions générales J.-J. Ampère non-seulement ne restait pas indifférent, mais il ne se sentait vrai- 11. 24.

ment lui-même qu'à l'heure où sa modestie réelle et une certaine ignorance de son charme ne le tenaient plus en défiance et sur la réserve. Alors commençait cette causerie intarissable, modèle unique de grâce, de science et de verve, où l'imagination n'enlevait rien à l'exactitude, où les vives indignations se mêlaient à l'enthousiasme, l'esprit à la délicatesse, et l'entrain de bon goût à un naturel toujours exquis. En quelque lieu que l'on rencontrât le voyageur, il fallait s'y plaire et céder à l'attrait. Jamais type plus achevé de l'amabilité française ne fut mieux représenté dans les salons de toutes les capitales de l'Europe, sous toutes les latitudes, que par le fils d'André-Marie Ampère et de Julie Carron.

Tant de connaissances acquises, de succès recueillis, de qualités brillantes, de préférences marquées, avouées, proclamées, n'avaient pu le gâter. Comme il était heureux de tout donner et reconnaissant du peu qu'on lui rendait ! En comptant le nombre de ses œuvres, de ses travaux, pourrait-on deviner que la meilleure part de son existence a été consacrée à de profondes affections, à l'exercice d'un dévouement renouvelé sous mille formes ?

Pour ceux qui ont goûté pleinement l'amitié de Jean- Jacques et joui de toutes les facultés de son esprit mises au service de son cœur, pour ses privilégiés, les souvenirs demeurent ineffaçables.

Ampère a souffert de la douleur des autres, plus en-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 427

core que des siennes propres. Il a ressenti leurs inquiétudes, leurs angoisses, il a partagé les sacrifices et soutenu les courages. Sa fidélité inébranlable se perpétuait au delà d'un tombeau. Il ne savait pas oublier.

Au commencement de l'année 1864, le curieux universel, le coureur que rien ne lasse, l'amant impétueux de la liberté et de l'indépendance, revenant au foyer qu'il appelait le sien après une semaine d'absence, disait gaiement : « Mes chers amis, vous m'avez trop choyé. Autrefois la perspective de rester sur une grande route, ou d'être jeté du bord d'un bateau à vapeur au fond de la mer, ne m'effrayait pas. Aujourd'hui je veux mourir en famille ; une séparation de quelques heures est tout ce que je peux supporter. O mes pénates, vous êtes trop vengés ! »

A Pau, dans la nuit du $ au 6 mars, Jean-Jacques Ampère, prolongeant sa veillée comme à l'ordinaire, fut saisi d'une horrible douleur dans la région du cœur et de la poitrine. Ce mal soudain et violent inquiéta vivement son entourage et le médecin, mais la crise passa vite et vingt-quatre heures après, le malade, qui semblait parfaitement rétabli , reprenait ses habitudes de travail, recommençait ses promenades , ses lectures du soir, faisait des visites, des projets d'avenir, répétait en se frappant le front : « J'ai encore là dix volumes de préparés sur la Rome ancienne et moderne. » Puis, voulant absolument rassurer tout le monde, il ajoutait

428 André- Marie et Jean-Jacques Ampère,

« Jamais je ne me suis senti plus fort, en si bonnes dispositions ; je suis meilleur que neuf. »

Cependant, malgré ces protestations, le lundi 2 1 mars, rentré dans sa chambre avec ses petits papiers entassés en monceau dans une large corbeille qu'il appelait le berceau de Romulus} à minuit il écrivait un testament tout plein du sentiment de sa fin prochaine. Le samedi suivant, veille de Pâques, après avoir passé la soirée en famille, parlé" avec son entrain ordinaire et dit bonsoir à M. et Mme G*** en leur donnant rendez vous pour la messe matinale du lendemain, il remonta chez lui.... A cinq heures du matin Jean-Jacques Ampère expirait.

Un bruit strident et répété de sonnette avait précédé ce grand malheur. Quand ses amis accoururent auprès de son lit, le mourant ne les reconnut plus. Sa lampe brûlait encore sur la table, des livres jonchaient sa couverture, un crayon avait glissé de ses doigts. Toutes les preuves récentes de sa pensée en activité étaient là vivantes, mêlées à ce silence éternel, à ces yeux sans regard, à ces mains pendantes et déjà glacées. La mort n'avait pas hésité pour frapper fort au bon endroit et tuer d'un seul coup!

Le testament de Jean-Jacques Ampère, tracé sur deux feuilles volantes, laissé sans enveloppe au milieu d'une quantité innombrable de lettres, de notes, de manuscrits, fut jeté pêle-mêle avec le reste par un valet de chambre

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 429

dans une caisse contenant tout ce qui avait appartenu au cher défunt. Par un singulier hasard, il échappa aux risques de remballage et déballage de Pau à Paris. Cette feuille ployée en quatre, parmi tant d'autres semblables, fut la première sur laquelle se posa la main qui allait respectueusement essayer de mettre en ordre cette montagne de papiers, de livres et de cahiers. Quelle émotion profonde causa l'apparition subite et imprévue d'une lettre posthume, apportant, vingt jours après l'événement fatal, des bénédictions suprêmes.

Malgré l'expression trop flatteuse des sentiments que renferme ce précieux écrit, nous allons le citer ici. Les dons, les derniers vœux, les dernières espérances de J.-J. Ampère achèvent de peindre son âme. Il meurt comme il a vécu, en prouvant sa tendresse.

Ceci est mon testament.

Pau, 21 mars 1864, minuit.

« Je déclare mourir dans une humble et entière confiance dans la providence et la miséricorde de Dieu. « i° Je lègue tout ce que je possède, tous mes ou-

4}o André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

vrages publiés et tous mes manuscrits à mes deux incomparables amis, les priant d'en faire l'emploi que je vais indiquer.

« 2° Publier la fin de l'Histoire romaine, l'Empire. Quatre chapitres sont écrits. Si je n'ai pas le temps de terminer la nouvelle rédaction, on publiera ce qui a paru de V Histoire de l'Empire dans la Revue des Deux-Mondes.

3° Publier le travail sur la Philosophie, de mon père, avec mon exposition de son système métaphysique.

« 4° Publier mon roman Cristian, ou l'Année romaine, d'après mon manuscrit au crayon.

« 5° Publier Alexandre.

« 6° Publier Saint Paul.

« 7° A part, le Voyage en Egypte et en Nubie.

« 8° Je désire qu'on tire de mes articles du Globe, de la Revue des Deux-Mondes, du Correspondant, des Mélanges littéraires.

« 9° Qu'on réunisse sous le litre d'Hommages funèbres : Ballanche, un volume; Discours sur M. de Chateaubriand, sur Tocqueville, quelques lignes sur Adrien de Jussieu, une notice sur la vicomtesse de Noailles.

« io° Toutes les sténographies et notes de mes cours, je les donne à mon ami M. de Loménie, et le prie, ainsi que mon ami M. Daremberg, de s'occuper avec M. et Mme C*** de la publication des ouvrages inédits.

« ii° Les manuscrits intitulés : Lettres à une morte, resteront entre les mains de mes amis. Je désire qu'ils

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 43 1

les laissent à quelqu'un de leur famille, et qu'ils ne soient pas détruits.

« 12° Je prie M. et Mme C*¥* de faire l'emploi charitable qu'ils jugeront à propos de ce qui pourra rester de mes fonds après les publications indiquées.

« Je finis en les bénissant tendrement pour leur amitié qui a été le charme et la consolation de ma vie. J'espère fermement que nous nous retrouverons auprès de celle que nous avons tant aimée et qui nous a donnés les uns aux autres.

« Jean-Jacques Ampère. »

Dans un de ses manuscrits, intitulé : Lettres à une morte, on trouve, à la date du 22 octobre 1859, ces pages écrites de Varanista , près de Florence, chez le marquis Caponi :

« Des paroles graves et touchantes prononcées par vous quand vous étiez sur la terre m'arrivent aujourd'hui comme de votre tombeau par la voix de l'excellent et cher abbé Perreyve. Cette prière d'un ange pour un pécheur, d'une âme profonde pour une âme souvent légère, occupée de mille pensées, de mille préoccupations que

432 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

le monde pourrait juger sérieuses, mais que je trouve, moi, frivoles si je les compare à celles qui vous élevaient dans la région où votre âme vivait naturellement; ces prières, ces vœux pour la réunion éternelle, voilà ce qui en ce moment, où je viens de lire l'expression de votre désir suprême confié à l'abbé Perreyve, domine momentanément tout, même mes regrets. Voilà ce dont seulement je puis vous entretenir aujourd'hui.

« Vous vouliez que je fusse un croyant. Vous savez bien que la foi catholique selon la plus stricte orthodoxie ne m'inspire aucune répugnance. Même avant ce jour où elle me deviendrait un secours si précieux, je l'ai enviée à ceux qui la possédaient.

« Je sentais déjà, jugez si je le sens à présent, combien la certitude que cette foi me donnerait vaudrait mieux pour moi que ma conviction, qui est très-nette, mais qui est la conviction et n'est pas la foi. Toute conviction peut être cherchée, la foi ne saurait l'être.

« Cette foi ne changerait rien à ma vie, elle ne me ferait renoncer à aucun bonheur, et elle y ferait entrer le seul que je puisse goûter maintenant. Je ne mets aucun orgueil à n'avoir point cette foi. Un tel orgueil serait une absurdité. Les plus grands génies, les plus grands philosophes, les plus grands savants, les plus grands poètes, les plus grands artistes, ont eu cette foi. Il faudrait être stupide pour la mépriser, pour y trouver une borne à l'intelligence, moi surtout qui ai vu

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 433

croire, croire catholiquement, mon père, Ballanche, Ozanam et vous, qui vois l'abbé Perreyve croire catholiquement...

« Je crois en Dieu, en sa providence ; à une vie future, à la récompense des bons, au châtiment des méchants, à la sublimité, à la vérité de la doctrine du christianisme, à une révélation de cette doctrine par une inspiration péciale de la Providence divine pour le salut du genre humain, à la grâce même, c'est-à-dire à une action de Dieu swr notre âme y produisant ce qui n'est pas en notre pouvoir d'y produire

« Mais je ne me fais pas d'illusion, je ne suis pas un vrai croyant dans le sens exact où l'Église l'enseigne.

« L'Église romaine est, malgré tout ce qu'on peut en dire sur la faiblesse des hommes, pour moi qui ai beaucoup étudié son histoire, la plus grande chose des temps modernes. Je ne verrais aucun inconvénient à m'incliner devant. elle moi,chétif, avec Charlemagne, Bossuet, F'énelon et tous les grands hommes éminents de la catholicité. Je me sentirais très-fier de me soumettre en pareille compagnie. Cependant je ne puis parvenir à penser que Rome ait divinement l'autorité qu'elle doit avoir; je ne la vois pas fondée sur l'Évangile...

« Vous savez encore que je ne m'exagère pas la puissance de la raison. La mienne s'humilie devant le mystère qui commence où elle s'arrête, c'est-à-dire très-piès

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